‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 11 sur 72 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ruyter sort de la Meuse pour aller au Texcl , rendez- vous général de la floUe des Provinces-Unies. — Il arrive et mouille à la Tonne du Laau. — Jeau et Corneille de Witt viennent à sou bord. — Assemblée des députés des collèges d'amirauté. — Conseil de guerre. — Ses résolutions. — Appareillage de la flotte. — Les pilotes deRuyler refusent de sortir les Sepl- ProvinceSy vaisseau amiral , par l#Spanjaarls-Gat. — Ruyter et Jean de Witt s'embarquent dans une chaloupe pour aller eux-mêmes sonder la passe. — La brise mollissant, le départ de Ruyter es( impossible. — Coii-

• versation de Jean et Corneille de Witt. -^ Nouvelles pressantes de La Haye. — Adieux des deux frères. —Corneille de Witt reste à IjorJ de Ruyter comme député plénipotentiaire des États. — Nouveau conseil de gxierre. — Départ de Ruyter. — La flotte descend dans la Mauche pour s'opposer à la jonction des escadres anglaise et française.

Le ô mai de cette année , une partie de la flotte hollandaise, composée de sept vaisseaux , deux frégates , trois brûlots et une flûte, était mouillée au Texel, rendez-vous des escadres des Provinces, sous le commandement du lieutenant -amiral général Michel Adrianz de Ruyter, qui avait conservé son pavillon à bord du vaisseau les Sept-provinces,

Parti de la Meuse le 29 avril , par une bonne brise d*ouestsud-ouest, Ruyter avait rencontré le l'^' mai, à la hauteur d'Egmont ', un yacht d'avis, qui lui apportait la lettre suivante de la part de M. Corneille de Witt (frère de Jean de Witt), ruartde Putten, et député plénipotentiaire des Provinces sur la flotte :

« Sur Tavis donné par les pilotes côtiers que les vaisseaux qui sont au Vlie ^ ne peuvent s*élever que par des vents d'est-quartnord, ou tout au plus par Fest-nord-est d'uii côté, et d'un autre

' Egmont, ville située au bord de la mer, sur la côte occidentale des Pays-Bas.

' Vlîe, ou Flie, ou Fly (île de la Mouche), île à rentrée du Zuyderzée; c'est Tile la plus voisine à l'E. de l'île du Texel,

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côté par le vent de sud ou sud-ouest , et cela tout au plus par dix rumbs, au lieu qu'il y en a vingt-cinq par lesquels les grands vaisseaux sont retenus; et après avoir ouï sur ce sujet les députés des collèges de Tauiirauté d'Amsterdam et des quartiers du Nord, raffaire ayant été mise en délibération, il a été résolu que tous les navires qui sont ici sa Vite ^ qu'ils soient prêts ou non, en sortiront par le vent de sud-ouest, qui règne à présent, s'il continue, et qu'ils retourneront au Texel pour y être pourvus de toutes les munitions qui pourraient leur manquer, et être mis entièrement en état. Et, en conséquence, il est enjoint par les présentes au lieutenant amiral van Gent et à tous les autres officiers et capitaines de se conformer à ce qui y est contenu, de quoi U sera incessamment donne connaissance à l'amiral Ruyter, afin qu'il se rende avec son escadre au même lieu et proche de la tonne du Laan \ en telle sorte que, selon que sera le vent , ils puissent tous sortir des deux côtés du Lands-Deep ^, et encore d'un autre côté par le Spanjoarts-Gat, et que même en cas de besoin le Sienk leur demeure aussi toujours ouvert; de tout ce que dessus seront encore avertis les trois collées de l'amirauté , afin que chacun d'entre eux donne respectivement de pareils ordres, et qu'ils prennent de telles précautions, que tous leurs vaisseaux, à mesure qu'ils seront prêts dans la suite, puissent en toute diligence se rendre au Texel. — Fait à bord du Dauphin, étant à l'ancre au Middelgrounden du Ylie, le 30 avril 1672. » Corneille de Witt. »

Suivant cet ordre , Ruyter avait fait voile au Texel avec l'escadre de la iMeuse; mais comme toutes les tonnes et balises avaient été enlevées, et que ces amers (points de reconnaissance) manquaient aux pilotes pour diriger l'escadre, il dépêcha deux yachts au Helder ordonnant au commissaire Henri Kiiïf de faire poster ces deux yachts à l'entrée dû Slenk \ d'après les indications des pilotes-côtiers.

* Laan, haut fond qui s'éteod au larje de Tile du Texel.

^ Lands-Deep , canal qui prolonge la côte de Hollande ; c'est le plus au S. des canaux qui conduisent enlre les bancs à la pointe du Helder, située à rentrée du Zuyderzée.

^ slenk f canal pour entrer au Texel , à rembow^ure du Zuyderzée. Ce canal passe entre le banc Keiscr et le banc du Sud.

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L'un de cesrdeux bâtiments» qui s'appelait la Renommée, devait se tenir vers le rivage du sud, et l'autre, nommé l'Espérance, vers le rivage du nord; ensuite le commissaire devait faire placer au dedans et des deux côtés de la passe , de loin en loin» autant de petits bâtiments qu'il jugerait nécessaire pour servir de balises aux navires qu'on y ferait entrer. Ruyler ordonnait encore, afm de pouvoir engager avec confiance son escadre dans cette passe , que la Renommée et toutes les barques postées du côté du sud eussent le hunier et les perroquets cargués; mais que l'Espérance et les barques du nord eussent toutes leurs voiles serrées ; signaux qui lui donneraient une nouveUe assurance que ses ordres avaient été compris et exécutés fidèlement; le commissaire remplit à merveille les ordres de Ruyter, et envoya de plus quelques barques légères pour aider encore au pi* lotage des vaisseaux qui traversèrent heureusement ce passage dangereux , et arrivèrent le 3 mai au mouillage de la tonne du Laan.

Ce même jour, comme lluyter allait donner dans le chenal, il rencontra le capitaine Corneille HoUaardt, qui montait un senau envoyé de Zélande par le lieutenant amiral Bankert, pour reconnaître si la mer était sûre, et pour lui rapporter aussi combien il avait vu de vaisseaux dans les passes de Hollande. Ruyter donna charge à ce capitaine de dire à l'amiral Bankert , qu'il n'avait pas vu d'ennemis, et lui adressa en même temps une copie de la lettre du ruart pour lui servir d'instruction touchant le rendez-vous donné au Texel.

Le lendemain Ruyter reçut des députés des États qui étaient au yiie, l'ordre de hâter l'équipement et la sortie de l'armée; dans cette dépêche , on lui apprenait qu'il était déjà sorti de Ylie quelques-uns des gros navires , qu'on espérait que le reste suivrait bientôt; mais qu'on n'était pas d'avis qu'ils rpntras* sent au Texel, et que conséquemment ils attendraient Pamiral en mer au nord de la passe , où il irait les joindre avec toute la diligence possible.

Aussitôt Ruyter donna l'ordre aux pilotes du Texel de sortir la flotte par SpanjaartS'Gat '.

* Le passage Esptigttol (Spanjaartft-Gat). C'est le troinièine ou le plus au N. £. des trois canaux qui servent à entrer dans la rade du Texel.

m HISTOIRE DE LA MARINE. — 167â —

La flotte de la Meuse sortit donc par cette i)assc , moins les Sept'Provïnces et les deux autres pavillons amiraux que les pilotes, au moment de l'appareillage , ne voulurent jamais hasarder dans ce chenal, soutenant qu'il n*y avait pas assez d'eau pour des>aisseaux d'un aussi haut bord.

Au comble de l'étonnement, Ruyter et Jean de Witt, qui connaissaient parfaitement cette côte, leur assurèrent qu'il y avait passage; mais rien ne put vaincre l'opiniâtreté des pilotes, qui déclinèrent même toute responsabilité dans le cas où l'amiral voudrait les contraindre à sortir.

Ce débat et ces lenteurs entraînaient malheureusement les plus fâcheuses et les plus graves conséquences, car Ruyter voulait profiter de la brise d'ouest-sud-ouest qui régnait alors, pour sortir du Texel par le Spanjaarts-Gat (seul passage où l'on pût s'élever par cette aire de vent , puisque le Lands-Deep courait sud-sud-ouest, le Lenk sud-ouest, tandis que le Spanjaarts-Gat courait est-nord-est) ; Ruyter, dis-je, voulait sortir 'au plus tôt du ïexel pour rallier l'escadre qui l'attendait au dehors, afin de descendre avec elle dans la Manchie pour s'opposer à la jonction des flottes française et anglaise.

Aussi , telle était l'importance que Ruyter attachait à son départ qu'après une vive discussion avec les pilotes, lui et Jean de Witt emmenant M. Zieger, premier pilote de l'amiral, et un des pilotes récalcitrants du Texel , s'étaient jetés dans une chaloupe • , afin d'aller s'assurer par eux-mômes du sondage du Spanjaarts-Gat.

On conçoit cette démarche extraordinaire de la part de deux hommes de cette condition, si l'on pense que Ruyter et de Witt, bien que moralement sûrs de leur assertion, et ayant le plus flagrant intérêt à faire sortir ces trois pavillons du Texel pour rejoindre^en haute mer le reste de l'escadre, ne voulaient pas cependant exposer les trois plus forts vaisseaux de la république sans un nouvel et dernier examen.

Ruyter et Jean de Witt allèrent donc eux-mêmes sonder le chenal.

• vie de Ruyter. — Vie de Jean de Wilt. — Annates des Provinces-Uuies. — Histoire manuscrite de YViquefort.

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La rade du Texel , si animée naguère par la présence de la flotte qui venait d*en sortir, paraissait alors triste et déserte ; car les trois pavillons y restaient seuls mouillés , en attendant le retour de Ruyter.

Une assez forte brise chassait rapidement, d'ouest-sud-ouest vers le levant, de lourdes zones de nuages ; la mer , assez houleuse, dans cette rade et sur cette côte, remplie de bancs de sables, était d'un jaune verdâtre, et l'écume blanche de ses longues lames marbrées se brisait sur le pied des digues du Ilelder , dont les pilotis bruns s'étendaient vers la gauche ; l'atmosphère était imprégnée d'mie odeur saline, acre et pénétrante , tandis que le ciel pluvieux et voilé se colorait quelquefois ça et là, lorsqu'un pâle rayon de soleil, traversant l'humide vapeur, venait jeter de vifs reflets d'argent sur les sombres contours de quelque grande masse de nuages gris bizarrement découpés ; alors aussi on voyait tout à coup , à droite de la rade , une large ligne de lumière éclairer quelque verte et grasvse prairie du Texel , illuminer brusquement les ailes d'un moulin rouge à toit bleu , ou la flèche aiguë d'un clocher de pierre blanche ; puis s'éteindre peu à peu , après avoir ainsi fait contraster ces touches éclatantes avec l'obscure et harmonieuse demi-teinte qui enveloppait le reste de l'île.

Le vaisseau amiral les Sept-Provinces était mouillé par le travers du fort du Texel , et un peu en avant des deux autres pavillons.

Construit, ainsi qu'on sait, en 1666, ce beau vaisseau venait d'être peint et doré à neuf, et malgré les trois étages de son château d'arrière et l'élévation démesurée de son château d'avant , il était si large de fond et de quille , que pas un vaisseau de la flotte n'avait une meilleure assiette ; les sabords de ses batteries, au lieu d'être ouverts sur une même hgne perpendiculaire au-dessus les uns des autres , ainsi que cela se pratiquait alors en France et en Angleterre , s'ouvraient en échiquier , c'est-hdire que l'ouverture des sabords de la batterie haute correspondait à l'entre-deux des sabords de la batterie basse , au grand avantage du service de l'artillerie ; car par cette disposition on n'avait pas à craindre dans la batterie basse les flammèches incendiaires qui pouvaient y tomber de la batterie haute.

It6 HISTOIRE DE LA MARIllE. — ICTÎ —

L'intérieur des mantelets de ces sabords , peint d'nn vif vermillon de Chine , se dessinait à merveille sur la coque blanche des Sept-Provinces , qui se balançait pesamment sur cette^ mer houleuse et trouble.

Une assez grande agitation régnait à bord de Tamiral, et tous les matelots et soldats de Téquipage , qui ne se trouvaient pas de quart ou de service à un poste, se pressaient à l'avant ou sur les bastingages de tribord , et regardaient dans la direction du nord-ouest avec autant d'impatiente curiosité que d'intérêt ; les maîtres et contre-maîtres, interrompant leur promenade sur les passe-avant du même bord, semblaient partager l'inquiétude générale; enfin, sur la dunette, et regardant aussi attentivement vers le nord-ouest , on voyait un groupe de personnages étrangers au vaisseau et à la marine, si Ton en jugeait par leurs vêtements de couleur foncée , leurs rabats blancs , leurs manteaux noirs, et leur larçe feutre sans plumes, ornés seulement. d'un galon de velours ; ces personnages s'entretenaient entre eux avec vivacité, et paraissaient demander ou écouter avec déférence les avis ou les renseignements d'un d'entre eux , remarquable par sa haute taille , son noble aspect , vêtu tout de noir et portant une chaîne d'or au cou.

Tel était M. Corneille de Witt (frère de Jean de Witt) , ruart de Putten et député plénipotentiaire des Provinces-Unies sur la flotte des États. Les autres personnages qui l'entouraient étaient MM. de Merens, Mauregnault, Starkembourg, Van der Dussen, de Wildt , Okersten et Souk , députés des sept collèges d'amirauté des Provinces-Unies.

Corneille de Witt , un peu plus âgé que son frère le grand pensionnaire de Hollande, lui ressemblait extrêmement: c'était le même front large et découvert, le même coup d'oeil vif, perçant, et souvent aussi triste et mélancolique; seulement Corneille de Witt était plus pâle , plus amaigri que son frère , et dans ce moment paraissait souffrir beaucoup.

Un autre groupe , dont l'extérieur contrastait fort avec celui des députés des collèges , se tenait à l'arrière de la dunette : à leurs larges chausses de toile grise , à leurs longues jaquettes de laine, à leurs chaperons et à leurs grosses bottes de pêcheurs, on reconnaissait de véritables marins hollandais. C'étaient en

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effet quatre des pilotes qui avaient refusé de passer les pavillons dans le Spanjaarts-Gat.

Quelques officiers s'étaient joints aux députés placés sur la dunette , et dirigeaient avidement leurs lunettes sur la pointe du Texel, espérant à chaque minute la voir dolibler par la chaloupe de Tamiral qui avait quitté le bord depuis trois heures environ. M. de Gents, capitaine de pavillon de Tamiral, s'entretenait avec le second pilote du bord qui, lui montrant une légère brume éclaircie que Ton voyait dans l'ouest, lui dit :

— Tenez, monsieur, voici déjà les nuages qui chassent moins vite vers le nord-est, et il se pourrait bien que cette embellie qui s'étend là-bas à la pointe du Helder nous annonçât un changement de vent ; et quand même le bon- père ' reviendrait avec un sondage rassurant , nous ne pourrons peut-être pas sortir d'ici aujourd'hui, car la brise commence à mollir. Voici un grain de pluie qui arrive , et le flot n'a plus qu'une demi-heure d'étal pour être à mi-marée».

— Vous avez raison , pilote , vous avez raison ; et que le diable serre le cou de ces gens du Texel , avec leur opiniâtreté.

— Écoutez donc , monsieur , c'est que c'est quelque chose que d'être chargé d'avoir à soi seul des yeux pour trois vaisseaux-pavillons, et surtout lorsqu'ils tirent plus d'eau que ceux qu'on a jamais pilotés dans une passe. Je suis de la Meuse, moi, monsieur; j'ai cinquante-deux ans, et il y en a tantôt quarante que je navigue sur nos côtes; je connais mes passes depuis la Honde jusqu'à New-Rib, à y piloter rien qu'à la couleur de l'eau ; je n'étais pourtant que second de M. Zieger, qui est, sans contredit, le meilleur pilote de la côte; eh bien, quand il a sorti les Sept-Provinces pour la première fois de la Meuse, je vous jure, monsieur, que je n'ai respiré que lorsque j'ai vu le vaisseau par le travers de la tour de Gravesende

— Mais la sonde , pilote, n'est-elle pas là pour vous guider?

— La sonde... monsieur, la sonde peut tromper, et les écueils

' Surnom donné à Ruyter par les marins hollandais. — Vie de Riiyter. — De Tromp. — Annales des Provinces-Unies.

^ On sait que le prime- flot porte fortement au N. N. E. dans le Spanjaarls-Gat jusquà mi-marée^ et le jusant au S. S.. E. jusqu'à Tautre mimarée.

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ne se trompent jamais, eux. Mais, tenez, tenez, monsieur, voici déjà la pluie et les rafales , c*est une queue de brise qui finit. Voyez comme la girouette est inconstante.

£n effet , une pluie fine et froide commença à tomber et à tout envelopper de son humide et transparent réseau ; le vent fraîchit quelque peu , et malgré cette pluie et les rafales de la brise expirante , les groupes assemblés sur la dunette ne bougèrent pas ; car de minute en minute on s'attendait à voir poindre la chaloupe de Famiral.

Enfin un matelot placé en vigie à la pomme du grand mât signala le pavillon amiral qui flottait à Tarrière de la chaloupe ; cette nouvelle fut accueillie par un murmure de curiosité inquiète, impossible à décrire, qui devint de plus en plus irritante du moment qu'on eut vu Tembarcation doubler la pointe' de Hoorn , courir quelques bordées , et s'inclinant gracieusement sous ses voiles, tantôt disparaître à moitié dans le creux des lames, ou bondir légèrement sur leur sommet, en chassant devant son étravc une écume blanchissante. De minute en minute la chaloupe devenait plus distincte , enfin elle fut à portée de canon, puis à |K)rtée de voix des Scpt-Provùiccs , et passa bientôt à poupe de ce beau vaisseau.

A ce moment Ruyter , debout à l'arrière de la chaloupe , le regard animé, ses cheveux blancs au vent, et couvert, ainsi que de Witt, d'un capot de marinier ruisselant d'eau de mer et de pluie , ne put s'empêcher de crier aux députés et aux officiers, avidement penchés sur la galerie , en faisant un porte-voix de ses deux mains : — Quarante-cinq pieds ' d'eau au plus bas fond, j'en étais bien sûr !

La chaloupe ayant amené ses voiles et accosté le vaisseau à tribord , Ruyter saisit adroitement les tire-veilles qu'on lui jeta, et, malgré son âge, monta lestement sur le pont, suivi de de Witt , du pilote Zieger et du pilote du Texel , qui , confus et humilié, fit un geste expressif à ses camarades, du plus loin qu'il les vit.

— Eh bien! malheureux opiniâtres, voilà le fruit de votre entêtement I — s'écria Ruyter, en allant droit, au groupe de

' Mesure de In Meiwc.

pilotes; — au plus bas fond, à la hauteur de West-Eyends, j'ai trouvé quarante-cinq pieds dleau; quand je vous le disais!

— Mais, monsieur...

— Il n'y a pas d'excuses; quarante-cinq pieds d'eau au West- Eyends , vous dis-je !

— Et voilà , — dit Jean de Witt en s'avançant vers eux , — voilà la seconde fois que cela arrive ; il m'a fallu aussi , il y a quatre ans, aller moi-même pour sonder le Lands-Deep, pour vous convaincre. Savez-vous bien , messieurs , que vous avez joué votre tête par ce refus ?

— Mais , monsieur , c'est que nous croyons aussi la jouer en sortant les navires , — répondit le plus vieux des cinq pilotes in terdits.

— Et savez-vous de quelle importance est pour moi le temps que vous venez de me faire perdre ! — ajouta Ruyter en montrant presque avec désespoir les girouettes et les flammes du navire , que la brise expirante soulevait à peine ; — le vent mollit, tombe. . . le flot passe. . . et me voici obligé de rester mouillé dans cette rade ; tandis que si vous aviez suivi mes ordres , si vous m'aviez sorti par le Spanjaarts-Gat , à cette heure je serais en haute mer à la tête de ma flotte ! J'en suis fâché, messieurs , — reprit Ruyter avec plus de sang-froid , — mais je suis obligé de vous 'renvoyer prisonniers au Texel , votre collège décidera de votre sort; une telle ignorance ou une telle opiniâtreté de^ mande un exemple éclatant

Les pilotes ne dirent pas un mot , suivirent le sergent d'armes qui les vint prendre ; et Ruyter , accompagné de MM. de Witt et des députés, descendit dans la chambre du conseil

Pendant que Ruyter et Jean de Witt allèrent quitter leurs vêtements trempés d'eau , Corneille de Witt et les députés des collèges dressèrent l'instruction suivante , dont la teneur avait été en partie résolue d'accord avec Ruyter. M. Andriga, secrétaire du conseil , la rédigea en ces termes :

«LeJ€udi 6 de mai, avaet trois heures, à bord des Sept-Provinces mouillé au Texel*

» Présents : les sieurs Corneille de Witt , ruart de Putten, MM* Merens, Mauregnault, Starkembourg , Van der Dussent

de Wildt, Okersten et Souk ; présents aussi le lieutenant amiral de Ruyter et M. le grand pensionnaire de Hollande :

» Nous , députés et plénipotentiaires des hauts et puissants seigneurs les Etats-Généraux des Provinces-Unies pour les opérations de Tannée navale et pour les desseins de cette présente expédition , après avoir pris les avis du lieutenant amiral de Ruyter , comme général de ladite armée , ensemble les sieurs députés des collèges électoraux des amirautés ici présents, et avoir mûrement délibéré sur le tout , nous avons unanimement arrêté et résolu que, si le vent le permet, la susdite armée prendra son cours au sud-ouest , et qu'ayant été , ainsi qu'on l'espère, fortiûée sur sa route des vaisseaux de guerre , brûlots, et autres bâtiments qui sont encore attendus de Zélande , elle s'avancera vers la Tamise , ou vers les autres parages où Ton découvrira que Tarmée navale d'Angleterre puisse se rencontrer ; car on a intention , suivant les résolutions qui ont été prises , de faire entrer la susdite armée de l'État, avec la permission de Dieu , dans ladite rivière de Londres , et d'y attaquer les ennemis si on les y trouve , ou d'y insulter et détruire tous les vaisseaux anglais qu'on y pourra joindre ; et qu'après avoir fait cette tentative , qu'il plaise à Dieu de faire réussir , on ira chercher l'armée à ses rendez-vous de Gunfleet , de South-Bay , des Dunes, et ailleurs où l'on croira qu'elle puisse être assemblée ; que si , contre les apparences , les flottes d'Angleterre et de France étaient déjà jointes , en ce cas , et après en avoir eu une entière certitude , on tâchera d'éviter d'en venir à une bataille générale avec ces deux puissances unies, à moins que les plénipotentiaires de leur Haute Puissance, avec l'avis du lieutenant amiral de Ruyter, comme général , ne jugeassent que, nonobstant la présente résolution, on dût l'entreprendre à la faveur de quelques incidents particuliers , occasions ou circonstances qui feraient espérer qu'on pourrait en sortir avec un bon succès et avantage , bien entendu néanmoins que le tout sera remis à la pleine , entière et absolue disposition desdits sieurs députés de leur Haute Puissance, suivant la teneur expresse de leur commission , ainsi qu'on le remet et laisse par ces présentes, à cette fin qu'avec l'avis du susdit lieutenant amiral de Ruyter en sa qualité et des autres officiers généiaux de l'année, si besoin est,

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ils puissent , ail regard da fond de raffaire en général, et sur toutes les particularités qui la concernent , principalement au r^ard de Tordre , de la forme et de la manière de Texécution, faire, entreprendre et exécuter tout ce qu*ib jugeront 6tre le plus expédient pour le service de TÉtat, et généralement se rendre et se tenir avec ladite armée, ou divisée ou jointe, dans les parages qu'ils estimeront être les plus propres et les plus convenables pour les desseins de leur Haute Puissance, et pour en venir plus aisément à bout.

» £t conforme à la susdite résolution, en connaissance de moi secrétairié soussigné,

» G. Athdriga. »

Lorsque Tamiral et le grand pensionnaire rentrèrent dans la chambre du conseil , les députés se levèrent.

Ruyter , alors âgé de soixante-six ans, paraissait à peine vieilli depuis 1666; il avait pris un peu d'embonpoint, son teint était toujours florissant et coloré , son coup d'œil toujours ferme et assuré, et le tremblement nerveux qui agitait ses membres depuis son empoisonnement avait presque di^aru. Somme toute, ï'amiral^paraissait plus vert , plus dispos , plus vigoureux que jamais ; du reste, c'était toujours sa même simplicité de costume, des chausses et un justaucorps de drap gris , bordé d'un galon noir très-étroit , un col sans broderies , des boucles d'argent , une ceinture de soie rouge : tel était alors , comme autrefois , le costume de Ruyten

Jean de Witt, dont la pâleur ressortait encore davantage à cause de son vêtement noir, paraissait plus vieilli que l'amiral, quoiqu'il eut à peine quarante-huit ans ; mais les traces des cha<^ grins, des soucis poUtiques , des longues fatigues et des désen^ chantements cruels avaient déjà profondément sillonné cette noble et douce physâonomie; son abord était toujours calme et bienveillant , mais Jean de Witt laissait errer sur ses lèvres je ne sais quel fatal sourire de résignation arnère et presque désespérée qui attristait. .

Après avoir entendu la lecture de l'instruction qu'on lui laissait , Ruyter dit aux députés , avec son accent de bonhomie et de simplicité habituelle :

— Maint^ant, messieurs , c'est la volonté du bon Dieu qui Ta me conduire , et j'espère bien qu'elle se manifestera pour la cause des justes ; enfin , malgré ce retard d'aujourd'hui , que

' nous devons à la maladresse des pilotes , il faut espérer cpie la brise étant tout à fait tombée , le vent va se faire , et que je pourrai peut-être demain raUier la flotte et descendre alors dans la Hanche pour empêcher la jonction de nos ennemis.

— Aussi, monsieur, — dit M. Merens, nous allons vous laisser à votre bord , et prier le ciel qu'il nous vienne en aide pour défendre cette pauvre république contre ses ennemis. Adieu, monsieur , nous n'espérons plus qu'en vous , — dit M. de Mereas en s'approchant de Ruyter , et lui tendant la main , que le vieil amiral serra dans les siennes avec émotion, puis il ajouta :

— Et dites bien à vos coUéges , messieurs , que si je ne puis rien contre la volonté de Dieu, ni contre la chance de la guerre et des vents , au moins, tant qu'il restera-une goutte de sang au vieux Ruyter , le pavillon de la république ne sera pas déshonoré,'je vous le jure. Adieu, messieurs, puissions-nous nous revoir en des temps meilleurs !

Les députés sortis, Ruyter resta seul avec MM. de Wilt Le grand pensionnaire lisait une lettre de La Haye. > Après l'avoir parcourue , il la froissa dans ses mains avec un sourire de pitié.

— Eh bien I que vous dit-on de delà? — demanda Ruyter.

— Hélas ! rien de nouveau, mon vieil ami ; le peuple s'agite, s'émeute sourdement, toujours travaillé par les agents du prince d'Orange. Et puis , on est indigné, dit-on , que j'ai entravé son nouveau pouvoir de capitaine général ; on me reproche de ne lui avoir laissé ni la nomination des chaînes d'officiers , ni la direction supérieure des troupes ; on me reproche de l'empêcher de se mêlét* en rien de police , de religion , de finances. Mais ce n'est pas tout, il y a aussi des accusations. contre lui , — ajouta Jean de Witt, en montrant Corneille de Witt; — oui , contre vous , mon frère , qui , disent-ils , usurpez aussi la charge du prince, qui devrait être en même temps capitaine général des armées de terre, et amiral général des armées de mer'.

' Corneille de Witt , en raison de sa mission de député pléiûpotenliaire

— Et, sans doute aussi, bientôt roi des Sept-Provinces , — ajouta Corneille , en haussant les épaules.

— Pourtant, — dit Ruyter , — qui aurait pensé , il y a six ans, mon cher Corneille, que nous en serions aujourd'hui à disputer pas à pas Tautorité à ce jeune prince? qui pouvait prévoir cette popularité qui lui est acquise à cette heure , et qui augmente tous les jours , il faut l'avouer. En vérité les vues de Dieu sont bien impénétrables.

— Ah! oui... bien impénétrables, — dit Jean de Witt ; — car lui seul sait le sort qu'il réserve à nos provinces , si Guillaume y ressaisit jamais le pouvoir , ce qui peut se faire; car le prince n'est pas de ces .ambitieux emportés , qui ne cachant pas leur velléité despotique, soulèveraient contre eux toute la république. Non, non, malgré son extrême jeunesse , Guillaume est d'une profonde dissimulation , froidement ambitieux ; il ne jouera jamais qu'à coup sûr ; il est d'ailleurs actif, laborieux, et possède , sinon une connaissance , au moins un instinct de la guerre qui paraît le guider sûrement; et puis , il y a chez cet homme une vol(Hité indomptable ; et puis enfm , il a pour lui l'avenir!... l'avenir... que le peuple se plaît toujours à voir en beau , dans son capricieux amour du changement

— Oui ! il a l'avenir... — dit Corneille de Witt, — tandis que nous n'avons que le passé. . . des services rendus , c'est-à-dire oubliés. Ah! le peuple ! le peuple ! — s'écria Corneille de Witt, avec une expression indicible de découragement , de tristesse et de pitié.

— Ne l'accusez pas , mon frère , il n'est qu'à plamdre, puisqu'il se trompe et méconnaît ses^ vrais défenseurs. Pauvre peuple ! toujours enfant, toujours bon, toujours confiant; n'estil pas trop puni de ses folles admirations d'un jour, quand il s'éveille le lendemain sous un sceptre de fer!

— Mais après tout, quelques brouillons ne sont pas le peuple, le vrai ciEur de la république, — dit Ruyter. — Allez ! allez... croyez-moi , vous serez toujours le plus ferme appui des États.

— Tenez, Ruyter, Corneille, je ne m'abuse pas... mon

des États sur la flotte, avait les pouvoirs d'amiral général, et Ruyter était sous ses ordres.

184 HISTOIRE DE LA MARINE. — i67î —

influence s*éteint devant la faveur naissante du prince; je le vois, je le sens, et cela doit être. Oui... d'ailleurs, cela doit être.

— Comment ?

— Écoutez... de bonne foi... quand la république m*a entendu lui dire avec autorité que le rétablissement du pouvoir de la maison d'Orange serait mortel à la liberté des États; quand la république m'a entendu lui dire que pour assurer cette liberté il n'y avait au monde qu'un seul moyen, celui de nous allier à la France , ennemie née de l'Espagne et de l'Angleterre nos deux rivales, nos deux ennemies naturelles'; quand la république m'a entendu lui vanter la loyauté, la sûreté, la nécessité de l'sdliance française , et aujourd'hui qu'elle voit la France nous attaquer avec un acharnement aussi fou que féroce; sans droit, sans raison, sans prétexte que nos surprenantes hauteurs, . . que voulez-vous que le peuple pense de moi ? il croit, avec raison , que je l'ai trompé , que je l'ai trahi ; il croit que c'est la jalousie , la haine qui m'a fait abaisser la maison d'Orange, et l'ambition qui m'a fait rechercher l'alliance de Louis XIV. Oui... l'ambition, ou la vénalité... peut-être.

— La vénalité!... vous... vous, mon frère. Allons !... cela est injuste à vous de penser cela I

— Ah ! mon frère ! c'est qu'il est de ces jours terribles où la calomnie devient aussi folle que l'adulation l'a été !... Et dire : — ajouta Jean de Witt avec une indéfinissable expression de dé* sespérante amertume, — et dire, pourtant, que tout m'a trompé, que tout m'a manqué ! Et pourquoi? parce qu'en politique j'ai cru à cette logique comme à une vérité mathématique : qu'un traité ne se pouvait violer parce qu'il était juré ; qu'une action déshonorante ne se pouvait faire parce qu'elle déshonorait; qu'une guerre infâme ne se pouvait faire parce qu'elle était infâme; parce que j'ai cru enfin que l'intérêt, l'intérêt même de

* Cela se conçoit à merveille. L^Espagne , de la domination de laquelle les Sept-£ix>vinces avaient été démembrées, regrettait toujours cette an* cienne possession , et l'Angleterre regrettait aussi Tinfluence indirecte , mais positive, que lui donnait sur ces états des slathouders de sa maison. Quant à la France , les prétcutious de Louis XIV sur la Flandre le rendaient ennemi naturel de l'Espagne , et la rivalité nationale , l'ennemi de l'Augletcrra.

l'Europe, étant d'arrêter les injustes conquêtes de Louis XIV, l'Europe y mettrait un terme; parce que j'ai cru que l'intérêt même de Louis XIV devant l'empêcher de nous faire cette guerre ruineuse et impolitique pour lui , il ne la ferait pas. Eh bien I non , non , partout la corruption , partout les résultats les plus monstrueusement heureux pour les parjures et les traîtres , ont déjoué mes prévisions ; partout la vertu , la raison , la justice , la foi du serment, l'intérêt matériel des états, tout cela a été impunément , indignement sacrifié , vendu par la cupidité de quelques misérables.

— Mais le grand roi , l'incomparable soleil , comme ils l'appellent de delà dans ses revues et ses carrousels, — s'écria le vieux Ruyter, d'un ton de colère concentrée, ne lui gardezvous donc rien! J'avoue que j'ai été assez sot pour me laisser prendre à son collier de- coquilles, en Tan 1666; j'avoue que je ne me suis guère convaincu de son misérable déni de secours, qu'en voyant l'unique brûlot qu'il noqs envoyait pour nous aider contre la flotte anglaise. Je ne suis pas rancunier; mais, par saint Michel, mon patron, j'avoue aussi que si Dieu me fait la grâce de me mettre bord à bord d'un des pavillons du grand roi, ah ! la première volée que je lui enverrai en plein bois me fera bien du bien I

— Eh I mon ami, Louis XIV n'est là que l'aveugle instrument des passions de ses ministres. Que lui faut-il, à lui, pourvu qu^il promène ses maîtresses dans ses camps, qu'il fasse des revues, c'est plus de satisfaction guerrière qu'il ne lui en faut ; mais cela ne suffit pas à ses ministres, il leur faut la guerre. La guerre ! pour faire valoir leur importance particulière ; la guerre I pour irriter une nouvelle fibre de la vanité de leur maître, et lui mena ger de nouvelles ovations. Aussi, malédiction sur euxl malédiction sur eux ! malédiction sur le roi Chailes, qui nous pille, nous trahit et nous attaque, par cela seulement qu'oui^ paie pow cela I Malédiction , surtout , sur cette femme que la main de Dieu a frappée , et qui, souillant la sainte influence du nom de sœur, a encore appelé à son aide la vénalité et la prostitution la plus effrontée pour accomplir plus sûrement cette infâme négociation qui va couvrir l'Europe de sang et de ruines.

— Et penser, — dit Corneille de >ViU, — qu*i fe'ort trouvé dans

l'Église de France un homme assez éhonté, un prêtre assez sacrilège pour oser prononcer en plein teniple le nom de .cette femme débauchée, et faire Tapologie pompeuse de tant d'infamies, au nom , à la face de Dieu !

— Et on nous appelle des hérétiques di^es du feu du ciel, -^ dit Ruyter avec naïveté; — heureusement le Seigneur connaît ses véritables serviteurs.

— Et il ne les abandonnera pas, — dit Corneille de Witt. — Allons, mon frère, reprenez courage, n'avons-nous pas une flotte que Ruyter commande?

— Mais sur terre ! sur terre ! qui défendra la république ? où sont nos généraux... qui opposerons-nous à Condé! à ïurenne! Est-ce Maurice de Nassau, faible et usé? Est-ce le prince d'Orange, qui n'a pas vingt ans ? Où sont nos troupes? nos ofiSciers? Engourdies par de longues années de "paix , par une sécurité trompeuse, que pourront nos milices sans discipline, sans ordre, contre les troupes aguerries du roi de France ! Ah ! mon frère , mon frère , croyez -moi , si en présence des États je porte un front serein et calme, si je rassure les esprits timides par des paroles d'espoir et d'énergie, je n'en prévois pas moins avec abattement que tout est perdu.

— Non, mon ami, non, tout n'est pas perdu, — dit Ruyter, — le bon Dieu ne peut pas non plus toujours abandonner les faibles et les justes, il ne peut laisser détruire sans merci un peuple qui ne l'a pas offensé.

— Et d'ailleurs, — s'écria Corneille de Witt avec exaltation , — si Louis XIV veut nous écraser aujourd'hui, comme autrefois Philippe II , eh bien ! aujourd'hui , comme autrefws, nous crèverons nos digues, nos écluses, et il faudra bien que le cruel conquérant recule devant cette mer déchaînée, qui roulera vers lui les moissons des champs, les débris des villes, et les cadavres de leurs habitants.

— Il le faudra bien , mon frère; mais quelle alternative! la conquête... ou le suicide !... Et pourquoi, grand Dieu! que vous avons-nous fait !

A ce moment, on heurta légèrement à la porte. Ruyter se leva , et alla lui-même ouvrir.

— C'est une lettre de La Haye , pour M,, le grand pension-

naire, apportée à Finstant par le maître d*uu senau , •— dit le secrétaire de Ruyter, en lui remettant une dépêche.

Le grand pensionnaire s'approcha d'une fenêtre de la galerie pour lire ce message , tandis que Ruyter et Corneille de Witt, restés assis près de la table du conseil, le regardaient en silence.

Cette scène était simple , touchante , et la disposition particulière des fenêtres de la galerie lui donnait un sombre et énergique coloris. Qu'on se* figure Jean de AVitt, vêtu de noir , debout près d'une haute et étroite fenêtre , et seulement éclairé par un vif reflet de lumière qui dessinait le profil arrêté de ce noble visage, sur lequel les pénibles émotions causées sans doute par la lettre qu'il lisait se refluaient tour à tour; et puis, assis près de la table, son frère et le vieil amiral, se le montrant des yeux en échangeant un triste sourire d'admiration et d'intérêt.

Après avoir lu cette lettre , Jean de Witt dit à son'frère d'un ton calme, mais le visage plus pâle que d'habitude : — Mon ami , il me faut vous quitter à l'instant. . . Le peuple est soulevé à La Haye, l'enrôlement des milices arrêté, les États sont dans la confusion ! Les troupes de France approchent , l'évêque de Munster a déjà envahi et pillé la frontière. La populace soulevée a insulté ma maison, celle de notre père, en criant : A bas le parti français! vive Orange ! et mort aux de Witt! il faut que j'aille là, je ne puis rester ici, un moment de plus... je ne le puis...

A cette effrayante nouvelle, Corneille de Witt, cachant la cruelle émotion qu'il éprouvait, ne dit pas un mot qui pût faire penser qu'il voulait retenir un instant son frère ; ces deux grandes âmes se comprenaient trop bien; seulement, prenant les mains du CTand pensionnaire : — Adieu donc , mon frère, mon tendre fr^lî Je vais tenter les chances d'un combat acharné. Vous allez affronter un peuple en furie. Adieu ! le juste qui n'a jamais failli par sa volonté, est toujours prêt à dire au Seigneur : me voici.

— Adieu! mes amis, — dit le grand pensionnaire, — adieu, Ruyter! si nous ne devons plus nous revoir en ce monde, nous emporterons du moins avec nous cette noble conviction de n'avoir eu jamais qu'un but, qu'une pensée au monde, le bonheur et la Uberté de la république. AUons ! mon frère, il me reste un dernier effort à faire pour soutenir notre indépendance.

je vais le tenter. Ruyter, mon bon et vieil anii, je vous laisse mon frère ; je n'ose vous djre de modérer sa témérité; mais je vous dis, à vous, Corneille, que le ciel nous peut garder des jours meilleurs, et qu'alors ce serait un grave malheur pour la cause delà liberté, si nous manquions tous les deux à sa défense.

— Adieu! mon ami, — dit Ruyter, les yeux humides, en embrassant Jean de Witt, — adieu ! tout n'est pas désespéré, si nous pouvons parvenir à écraser la flotte ennemie... et si Dieu m'exauce, nous l'écraserons.

Les deux frères se séparèrent, et Corneille de Witt resta sur le bord de Ruyter, pour y remplir, pendant la guerre, ses fonctions de plénipotentiaire des Étato-Généraux.

Les vents contraires et forcés retinrent encore Ruyter au mouillage du Texel pendant trois jours; mais le vent ayant sauté au nord-est pendant la nuit du 8 au 9 mai, l'amiral put appareiller dans la journée du 9, et, sortant par le Lands- Deep, il rallia la flotte qui l'attendait sous voile au dehors, du TexeL

Cette flotte, en y comprenant les escadres de Zélande et du Quartier-du-Nord, qui devaient les rejoindre le jour même, se composait de douze vaisseaux de la Meuse, de dix-huit d'Amsterdam, de quatre du Quartier-du-Nord, et d*un de la Frise; en outre, de onze frégates, douze brûlots, et neuf yachts; en tout, soixante-sept voiles. Ruyter divisa cette flotte en trois escadres. L'escadre du centre, qu'il commandait, était forte de seize vaisseaux, quatre frégates, quatre yachts et six brûlots.

L'avant-garde , sous les ordres du heutenant amiral Van Cent, était de quinze vaisseaux, quatre frégates, six yachts et six brûlots. m

Enfin, l'arrière-garde, sous les ordres du heutenant amiral Bankert, était de vingt vaisseaux, trois frégates, trois yachts et cioq brûlots.

Ruyter, ayant partagé l'escadre du centre, qu'il commandait spécialement, en trois divisions, une fois hors du Lands-Deep, appela à son bord les commandants des deux divisions, MM. le lieutenant amiral Van Nés, et le vice-amiral de Liefde. Ces officiers généraux arrivèrent bientôt à bord des Sept-Provinces, qui était en panne comme le reste de l'armée.

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Après quelques complimeats échangés, ils s'assirent à la table de conseil, et Ruyter leur dit :

— Nous voici, enfin, avec une bonne bris^ du nord-est, qui va nous porter, je Tespère, droit dans la Manche; et peut-être nous mettre à même d'empêcher la jonction des Anglais et des Français ; je vous ai mand4, messieurs, pour convenir de nos dernières dispositions ; mon secrétaire va d'abord vous lire une instruction, que je vous prie d'écouter attentivement, comme étant le résumé des intentions de M. le plénipotentiaire et des miennes.

Les amiraux s'inclinèrent, et M. Andriga, secrétaire de l'a^ mirai, donna lecture de l'instruction suivante :

ORDRE ET INSTRUCTION DONNÉE PAR lE LIEUTENANT AMIRAL DE RUYTER AUX OFFICIERS QUI SONT SUR LA PRINCIPALE ESCADRE DE L' ARMÉE DISTRIBUÉE EN TROIS DIVISIONS, AU- QUEL ORDRE ILS SERONT TENUS DE SE CONFORMER EXACTE- MENT :

« La premjère division, consistant en sept navires, un yacht » et deux brûlots, sera commandée par le lieutenant amiral Van » Nés; la seconde, étant de sept navires, un yacht et deux brû- » lots, sera commandée par le lieutenant amiral de Ruyter ; la » troisième division, consistant en six navires, deux yachts et » deux brâiots, sera commandée par le vice-amiral de Liefde.

» Lorsqu'on fera vent arrière ou vent largue, le lieutenant » amiral Van Nés, avec sa division, se tiendra à tribord du lieu- » tenant amiral de Ruyter ; en ce cas, le lieutenant amiral de » Liefde se tiendra de la même manière à bâbord.

» Mais lorsqu'on ira à la bouline*, le lieutenant amiral Van » Nés, avec sa division, fera la tête de l'escadre, le lieutenant » amiral Ruyter étant au milieu , et le lieutenant amiral de Liefde, » avec la sienne, fera la queue. En changeant de bord, les vaisseaux » qui seront le plus de l'arrière vireront toujours les premiers, » en sorte que le vice-amiral de Liefde se trouvera alors à la tête » du lieutenant amiral de Ruyter, et le lieutenant amiral Van » Nés à la queue ; ainsi, toutes les fois qu'on revirera de bord, la

' Au plus frè». 4u vfSQt.

» division de l*avaiit se trouvera être h Tarrière, et celle de Tar- » rière sera à l'avant, chacun gardant d'ailleurs son rang. — Le » même ordre sera tenu par chaque vaisseau en particulier lors- » que les divisions mettront à l'autre bord, et par les divisions à » l'égard des escadres entières. Mais les brûlots et les yachts se » rangeront toujours proche de l'arrière de chaque navire ou de M la division où ils sont ordonnés par ces présentes : les premiers, » afin qu'à la faveur de la force et de la fumée de leurs canons, » ils puissent être adressés avec résolution et succès à celui ou à » ceux des navires capitaux des ennemis qui pourraient avoir » abordé les nôtres ; et les yachts, afin qu'ils puissent porter les » avis et résister aux brûlots des ennemiis en faisant tous leurs » efforts pour les détruire, et afin que si quelqu'un de nos vais- » seaux était coulé à fond ou brûlé, ils tâchent d'en sauver les » équipages, sur peine aux officiers, à faute de ce faire, d^être » exemplairement punis en leurs personnes.

' » Fait à bord des Sept-Prminces naviguant devant la passe » du Texel, au sud-ouest quart au sud, le 9 de mai 1672.

» Signé : C. DE WiTT, Michel-Adrianz de Ruyter. »

— Je vous recommande encore, messieurs, — dit Ruyter, après cette lecture terminée, —de bien vous conformer à cette instruction, chacun en votre particulier; c'est le seul moyen d'amener cette guerre à bonne fin.

— Allons, messieurs, — dit Corneille de Witt, — avec l'aide de Dieu, et votre bon secours, nous résisterons bravement à ceux qui nous attaquent; tout va bien, d'ailleurs; sur terre nos milices se forment, les partisse fondent et se rallient contre Tenuemi commun. Qu'ainsi donc le passé nous serve de garant pour Tavenir. Rappelez-vous le combat de 66, Chatam, Goérée, où vous avez combattu sous le brave amiral qui possède et mérite la confiance des États.

— Soyez sûr, monsieur. — dit M. de Liefde, — que nous ferons tout au monde pour le salut commmi; nos équipages sont remplis de zèle et de bonne volonté, et recrutés même de quelques Français.

— Quant aux Français, monsieur, — dit Corneille de Witt,

— je pense qu'il en faut embarquer le moins pos^ble; s'ils s'offrent de bonne volonté, ils. peuvent être des traîtres; si on les violente pour les engager, c'est d'abord une infraction au droit des gens, puis ils servent ensuite à regret, et conséquenunent fort mal.

— Et à ce propos, — dit Ruyter, — j'ai vertement réprimandé Van Berg, du collège de Flessingue, qui avait voulu engager, malgré eux^, deux mariniers français, dont l'un même a servi, je crois, sous moi en 66 ; hem*eusemcut qu'ils lui ont échappé.

— Certes, messieurs, — dit Corneille de "Witt, — il n'en faut pas plus pour discréditer la meilleure cause ; la nôtre est belle, pure, sans tache, conservons-la telle.

Après quelques instructions secondaires sur les signaux, les amiraux se retirèrent et regagnèrent leur bord. Puis, Ruyter ayant fait demander son capitaine de pavillon, lui dit ;

— Monsieur Gent, signalez à l'escadre d'imiter ma manœuvre, et ordonnez à M. Zieger dc^ faire l'est-sud-est quart sud.

Un moment après, la. flotte hollandaise descendait dans la Manche pour s'opposer à la jonction des escadres anglaise et française.

Mais il était trop tard, ainsi qu'on va le voir, et selon ce qu'avait bien prévu Ruyter, la faute commise par l'ignorance et l'opiniâtreté des pilotes du Texd eut des suites irréparables.

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