‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 2 sur 72 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

d*honneur, mademoiselle Louise-Renée de Penancoët de Koroualle, âgée de vingt ans environ , brune, assez grande, d'une taille charmante quoique un peu grasse, et dont les grands yeux bleus bordés de cils noirs comme ses sourcils, paraissaient aussi hardis que spirituels.

La lourde portière de damas bleu de ciel à reflets blancs satinés qui cachait la porte du cabinet de bains se ferma donc , et ces deux jeunes femmes furent doucement éclairées par le jour affaibli d'une haute et unique croisée dont les vitres de cristal étaient enchâssées dans des montants d'argent contournés en feuilles de Uerre et ciselés avec un art infini.

Ce jour mystérieux, ménagé par un store extérieur^ s'harmonisait à merveille avec les tons indécis de la tenture de l'oratoire, et s'harmonisait encore , si cela se peut dire , avec la couleur tlt'JicalP, nvrc le [ï^nlutn doux et frais de plusieurs énormes bou- <[Ltots de vioïuiit^s L'î Je roses dont étaient remplis grand nombre di^ vasps do pnrcel;i[iir céladon, ornés de délicieuses orfèvreries de veriiKMl, et poses i j et là sur tous les meubles d'qr, d'écaUle ou d'ébène qui [miivjirnt porter des fleurs.

Modeiiiojselle de kc^roualie ayant approché un grand fauteuil <lc hihi rloie» coiheii de velours bleu et garni de nombreuses iHiuiïellrs de ruhnjis htancs, Madame s'y assit négligemment, et sa \ï\]o (niniiimiir an mit à ses pieds sur un carreau.

Il est impossible de raconter* le portrait de Madame, les tenues manquent, ou sont d'une concision trop mathématique. Dire qu'alors , âgée de vingt-six ans , Madame était dans tout l'éclat de la plus ravissante beauté, ce serait trop et trop peu ; car Madame n'était pas belle dans l'acception plastique du mot, ses traits manquaient de régularité, sa taille était frêle, son col était mince ; mais ces traits , cette taille , ce col gracieux et blanc comme Celui d'un cygne, formaient l'ensemble le plus séduisant du monde, et défiaient l'idéalité la plus exquise et la plus poéticpie. ^

Le teint de Madame était si pur, si transparent, que s(*s joues semblaient colorées par le reflet d'une rose loreque l'émotion les venait animer. Ses cheveux châtin clair, d'une finesse extrême, couvraient de leurs boucles de soie sou front large et saillant , son joli col, puis retombaient sursis épaules admirablement

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blanches, aussi belles, aussi blanches que ses mains, qui savaient presser avec tant d'âme les touches sonores d'un clavecin.

Mais ce qui , surtout , était indicible dans la physionomie de cette princesse, c'était la magique expression de ses grands yeux bleus très-foncés, presque toujours demi-clos, de ce regard charmant et voilé, qui semblait dire à tous avec unie langueur si reconnaissante : — Merci de me trouverbellc— Car jamais le désir insurmontable de plaire ne fut plus vif, plus soudain que chez cette princesse.

Les constantes habitudes de galanterie de Madame ne naissaient pas d'une coquetterie vulgaire, de cette cruelle vanité d'un cœur sec qui ne cherche h séduire que pour blesser. Ce n'était pas non plus la provocation hardie d'une organisation fougueuse, ou les avances libertines d'une maturité précoce; non, la galanterie fut plutôt chez Madame l'impérieux besoin d'une de ces natures singulièrement tendres et rêveuses , iii;iis Ut'lcs, irriia» blcs , malachves , qui adorent surtout [de hi' l>oj cer à cl^' douces paroles d'amour, qui éprouvent des voluptés j>r(ïrnndt.s ci infinies au faible et gracieux murmure d'une voî\ aiinw\ (^1 donr rx^ platonicisme , quelque peu matérialisé, saiisfoiaic lis sons drlicats, si l'espoir de fixer ou de retenir un iiniaut adoi-^s ne Jour imposait parfois un plus grand dévoument!

Henriette d'Angleterre était encore une de ces femmes rares qui savent pour ainsi dire mettre si parfaitement à leur air, leur existence présente et passée , qu'H devient comme impossible de croire qu'il en ait jamais pu être autrement , tant leur vie paraît toujours logique, conséquente. £n un mot, tant elle leur va bien.

Voyez Madame f grandeur royale, tendres erreui-s, malheurs affreux, tout lui sied; ses fleurons la parent, l'amour l'embellit, sa mort l'absout. Dans sa première jeunesse, Henriette d'Angleterre, fille et sœur de rois, est-elle pauvre, a-t-elle faim et froid ',

' Le cardinal de Retz dit dans ses Mémoires. « Cinq à six jours avant >» que le roi partît de Paris, j'allai voir la i*cine d'Angleteri-c que je trouvai » dans la chambre de mademoiselle sa fille. — Vous voyez , monsieur le » cardinal, — me dit la reine, — je viens tenir compagnie à Henrielle , la » pauvre enfant n'a pu se lever aujourd'hui faute de hois .. — Ltî fait' est )» qu'il y faisait un froid cruel, cl que hs niarchnuds refusaient de fomiiir

c'est pour que plus lard, au milieu de sa splendeur future, son esprit charmant a[tporte une grâce de plus, Tirrésistible séduction du sourire après les larmes.

Oui, pour cette princesse, il semble que tout devait être ainsi que tout a été. Depuis ses effoyables malheurs, jusqu'à ses goûts les plus futiles , tout cela est pour ainsi dire d'une haute et ravissante harmonie.

Oui, il semble qu'elle devait épouser Monsieur y mourir d'une mort atroce, pour que ses misères fussent citées en manière d'expiation, à ceux qui lui reprocheraient, hélas! de s'être laissé tant aimer. Comme aussi elle devait préférer la couleur des roses, rosées comme son teint transparent , la fraîche senteur des violettes si jolies dans ses jolis cheveux châtins , préférer encore le demi-jour mystérieux pour chercher rêveuse et penchée sur son clavecin une mélodie triste et douce , lire en secret des lettres passionnées , ou de longs romans de chevalerie qui font battre le cauir, et dire tout bas avec fierté : — Moi aussi, je suis tiiloréc !

!M*iriéi^ depuis neuf ans avec M. le duc d'Orléans , Madame avait vu J>i<^Ji souvent cette union assombrie par des démêlés i uiérieurs qui devinrent plus vifs encore pendant cette année 1670, au sujet de M. le chevalier de Lorraine ', qui , à peine âgé de vingt ans, mais beau comme on peint les anges et adoré de Monsieur, menait rudement ce prince et était plus absolu chez Son Altesse royale, qu'il n'est décent de le paraître lorsqu'on ne veut point passer pour le maître ou plutôt pour la maîtresse de la maison ; mais après tout, le mystère eût été inutile , car le goût fort itaUen de Monsieur était généralement admis, et le chevalier de Lorraine (dit M. de Saint-Simon) , en vrai Guùard, qui ne rougit de rien, en tirait de grosses sommes et établissait partout là ses créatwes,

M. de Lorraine, non content de dominer Monsieur, voulut faire peser aussi cette domination sur Madame^ et jouer le rôle

» la maison de Sa Majesté, le cardinal ayant, depuis six mois, négligé de »» payer la pension de la reine-mère. »

' Voir plu» bas une lettre toulc en faveur de M. le clievalier do Lorraifio, éciite à Louis XIV pîir le général de Tordre de« Jésuites, le R. I'. Oliva.

assez étrange d'une maîtresse déclarée qui jalouse et insulte i'épouse légitime ; il alla donc jusqu'à se pennettre quelques insolences et brutalités envers la princesse ; malheureusement pour lui, Madame^ comme on le verra bientôt, était au comble de sa faveur auprès de Louis XIV; aussi, le roi chassa-t-il M. de Lorraine , au grand désespoir de Monsieur j qui pleura , s'emporta , en apprenant la nouvelle de l'exil de son favori, et fit retomber sur Madame toute l'aigreur de son chagrin ; de là des reproches mutuels qui ravivèrent le souvenir de quelques anciens différends dont on doit rappeler ici succiiictement les causes.

En 1Ç60, peu de temps avant son mariage avec Monsieur^ Henriette d'Angleterre avait accompagné à Londres la reine sa mère ; ce fut là que M. le duc de Buckin^ham vit cette jeune princesse pour la première fois, et qu'il en devint si cperdumenl et si ouvertement épris, que, n'eût été l'indulgence de la reinemère^ causée peut-être par le souvenir du violent amour que le père du duc avait aussi ressenti pour elle-même, on eût interdit la France à M. de Buckingham, surtout après l'incroyable sortie qu'il osa faire à l'amiral d'Angleterre, au sujet des soins que ce dernier avait eus pendant la traversée pour la sœur du roi son maître; néanmoins, le duc suivit la princesse à Paris, assista à son mariage avec Monsieur^ fit encore mille extravagances , et finit par se faire renvoyer à Londres»

Le duc était alors un des hommes les plus brilUmts et les plus recherchés de la cour d'Angleterre ; sa beauté, sa bravoure et sa magnificence singulière joint à beaucoup de grâces naturelles et à un tour d'esprit naturellement caustique et particulier, rendait la présence du duc déjà fort pesante à Monsieur; mais quelques folies, envenimées sans doute par la médisance, l'apparente familiarité de Madame , qui d'habitude ne parlait jamais qu'anglais au duc, et cela devant une cour où presque personne n'entendait cette langue, enfin de misérables indiscrétions de laquais, firent éclater Monsieur :, et, ainsi qu'on l'a dit, M. de Buckingham retourna en Angleterre, plus amoureux que jamais.

Tel fut le premier grief, ou chagrin jaloux, souvent et fort aigrement reproché à Madame par Monsieur ^ de qui, pourtant, elle devait, en matière d'amour, redouter plutôt la rivahté que la jalousie. .

6 HISTOIRE DE LA MÀRIlNE. — 1«70 —

!V1. de fiuckingham parti, la cour de France séjourna quelque temps encore soit à Paris, soit à Saint-Germain, et s*en alla passer l'été à Fontainebleau.

Louis XIV s'était d'abord à peu près opposé au mariage de son frère avec Madame, témoignant presque de l'aversion pour elle , et allant jusqu'à dire grossièrement à Monsieur : — Vous allez donc épouser les os des Saints-Innocents? — voulant parla faire allusion à ce que Madame, presque enfant, était alors fort maigre; mais lors de ce voyage de Fontainebleau, dont on vient de parler, le roi parut revenir de l'opinion qu'il avait de Madamey et s'attacher fort à elle, au second grand chagrin de Monsieur, qui se plaignit amèrement, à la reine de France, sa mère.

Mais ces plaintes furent des plus vaines, car Louis XIV commençait de suivre, comme il continua- toujours depuis, sa ligne de plaisir incestueuse, adultère ou simplement criminelle, avec cette impitoyable sérénité qu'on lui sait, se faisant avant tout un devoir sacré, une règle invariable de conduite, de ne s'inquiéter jamais du bon ou mauvais vouloir des intéressés.

Ainsi donc. Monsieur, furieux et jaloux, rageait à damner son âme, tandis que le roi son frère s'affolait de plus en plus de Ma dame, qui disposait en véritable reine des divertissements de Fontainebleau.

Qu'on se figure cette cour jeune, voluptueuse et dorée, de mœurs alors plus que faciles, d'un langage au moins erotique , éparpillée comnae les fleurs d'un bouquet sous les ombrages frais ' de ce beau parc, émaillant le gazon vert de ses eaux vives. .. C'était pendant le coEfur de l'été. . . Madame j suivie de ses dames, s'en allait baigner tous les jours : on partait en carrosse à cause de la chaleur. . . et le soleil couché on revenait à cheval. Qu^on se figure Madame, alors âgée de dix-huit ans , coquettement vêtue d'un étroit justaucorps bleu à longue jupe, ayant sur la tête un large feutre, gris à plumes blanches et bleues, qui laissait échapper les grosses boucles de ses cheveux châtins , dont le réseau soyeux , Cachait parfois son regard brillant de jeunesse et d'amour... La voyez-vous fouler ces vertes pelouses, côtoyer ce riant canal, et chevaucher avec grâce sur sa belle haquenée blanche dont la housse de velours est brodée d'argent ; et puis à côté , tout près d'elle, murmurant à son oreille je ne sais quelles douces paroles.

Louis XIV à vingt ans, Louis XIV, beau, splendide, empanaché, rayonnant, à Fécharpe flottante aux couleurs de sa souveraine, et qui pressait de ses éperons d*or son cheval noir et plein de feu!

Ensuite, loin, discrètement loin, derrière le roi et Madame, venait comme un océan de plumes et de rubans , venait toute cette jeune cour, étincelante et folle, joyeuse et hardie; tout cela à cheval, tout cela généralement aiissi aiiianiseL iijîihï('ssc>i, tout cela se disant, comme le maître, dans Tivrcssô des Ixanx ans et de l'avenir : — Amour ardent, joies dt^feudues, c'est le bonheur.

Mais que dire aussi de la figure de Momicm\ tjpy deveunîi souvent livide de rage, malgré le fard dont il couvraii irnpcr» ceptiblement ses joues; lorsque, à la têlo de ct;Ltt' JongiTt' f4 fiingante cavalcade qu'il épiait de loin , iJ \ nyart Miulamc i*{ Je roi arrivant au château, le regard tendre, animé, et que soutenant avec amour la taille flexible de sa royale belle-sœur qui le payait d'un charmant sourire, Louis XIV, tête nue, jetant son feutre à ses pieds, aidait Madame à descendre de sa haquenée.

Alors Monsieur se dépitait , rabrouait souvent Madame, se montrait haut et froid avec le roi, qui ne s'en apercevait pas, et le train des plaisirs de la cour n'était pas interrompu pour cela. Monsieur aurait au moins pu , par sa présence au milieu de ces parties , se rendre fort incommode ; mais bien que d'une bravoure reconnue, il abhorrait l'exerciOe du cheval, et préférait se venger en passant les heures h s'ajuster, à se parfumer, et souvent aussi à s'habiller en femme pour entendre avec plus d'illusion les galanteries délicates de ses favoris.

Ce n'était pas tout ; quand le soir épandait la fraîcheur et le mystère sous ces sombres voûtes de feuillage ; après souper, toute cette jeune cour amoureuse , les joues plus animées^ l'œil plus ardent, reprenait son essor, et, comme une nuée de papillons de nuit, allait s'abattre dans l'ombre des allées, sur les bords du canal limpide où tremblaient les étoiles; tandis que les musiciens du roi, placés près d'un grand parterre rempli de fleurs, jouaient en sourdine les airs de LuiU, de sorte que la brise apportait çà et là comme àes bouffées de parfums et d'harmonie.

Puis, enfin, après ces longues et solitaire» promenades des

cooj[)les heureux, venait le médianoche, cette délicieuse importation italienne qui réunissait de nouveau toute la cour, jusqu'à ce que l*aube naissante fît pâlir les bougies roses des lustres d*or. Alors on se séparait entre un souvenir et une espérance, pour aller attendre dans un doux et frais sommeil que la chaleur accablante du lendemain fût passée, afin de reprendre encore cette folle et joyeuse vie.

Or, on à dit que, grâce à Louis XIV, Monsieur en était h son deuxième chagrin jaloux, lorsque le hasard, le destin, ou plutôt sa propre outrecuidance , lui suscitèrent le troisième que voici.

On sait que Monsieur^ fort contraint avec le roi , se laissait aller à de terribles emportements contre Madame , et à des plaintes sans fin avec la reine sa mère. Emportements et plaintes ne pouvant rien contre l'imperturbable égoïsme de Louis XIV, Anne d'Autriche et Monsieur s'imaginèrent un jour de remplacer Madame dans le cœur du roi , en attirant les regards de Louis sur mesdemoiselles deVons , de Ghemerault et deLaValliôre, toutes trois filles d'honneur de Madanve, toutes trois jeunes et charmantes. Le manège réussit : Louis XIV remarqua le joli trio, et sans pour cela se détacher entièrement de Madame ^ il galantisa ses filles d'honneur, et commença par les choisir toutes trois, le grand. Tin croyable , l'incomparable roi qu'il était.. Puis , peu à peu , les astres de mesdemoiselles de Pons et de Chemerault pâlirent. Madame se piqua , et la douce et nsuve La Vallière régna bientôt en souveraine.

• La douce et naïve La Vallière étant encore au couvent, et ne I)ensant guère à être jamais honorée des bontés de son roi, avait extrêmement aimé un certain Braguelone, amour que la royale e^ hautaine jalousie de Louis XIV, reprocha souvent, hélas! avec dureté à là douce La Vallière, tant cette pensée du Brague* lone, aimé avant lui, importunait l'altier souverain.

Après le Braguelone, et toujours avant que d'être distinguée par le grand roi , mademoiselle de La Valhère, plus douce et plus naïve que jamais , arrivant à la cour, ignorant ses usages , toute timide, tout effarouchée^ s'était ingénument laissé aimer par M. le comte de Guiche, un des hommes les mieux faits, les plus magnifiques , les plus spirituels et les \A\x& braves de cette cour, si brave, si magnifique et si spirituelle.

La conversion du roi à mademoiselle de La Yallière fit donc deux délaissés : Madame et M. le comte de Guiche,

Sans répéter des détails avérés et authentiques contenus dans tous les mémoires du temps, qu'il suffise de dire que Madame parut être pitoyable à la profonde paaion de M. le comte de Guiche; qu'une des filles d'honneur de Madame^ appelée Monlalais, ajusta bien des empêchements, et que M. le comte de Guiche, tantôt déguisé en diseuse de bojjjir avi^iturc, taiiK^L (mi laquais, fut assez heureux pour pouvoir ^[iji^iqnrfois, et i ji particulier, entretenir Madame de son resi^<'Clu(;ii\ amour, im\ et si respectueusement, qu'on fut un joui \M\^' tk* locadirr dans une cheminée, une autre fois dans une ai iïir>ïï'L\ parce cjuc J/tin- ^ieiir rentrait fort indiscrètement; enfin la juédihaiice ^ï^nïriirla^ Le pi'ince eut quelques soupçons, et iii ymtir clnjcjnnif mv co'mte de Guiche qu'il ne lui était plus agréable. Ce dernier, fort amoureux et peu patient, s'oublia, rompit sa gourmette, et traita cavalièrement J/on^iipMr, de gentilhomme à gentilhomme.

Monsieur^ qui, plus que personne, savait en public garder la dignité de son rang, se plaignit fièrement au roi; le roi, bien que toujours porté d'inclination pour Madame^ fit venir M. le maréchal de Grammont, lui parla de la hardiesse inouïe de M. son fils, et lui conseilla de l'envoyer en Hollande, où M. de Guiche alla en effet, et où il se battit bravement, comme plus tard en Pologne , et partout ailleurs.

Voilà donc pour le troisième chagrin jaloux de Monsieur. Disons un mot du quatrième,

£n ce même temps-là brillait aussi à la cour de France M. le marquis de Vuardes, homme d'un esprit, d'un manège et d'nne adresse à passer toute créance , ami intime de M. le comte de Guiche , aussi beau que lui , un peu plus jeune , mais bien plus corrompu.

Le emnte lui confia tout en partant , et le supplia , les larmes aux yeux , d'être son confident auprès de Madame, et de lui remettre ses lettres. M. de -Yuardes promit tout , et devint ainsi maître d'un secret important. La continuelle familiarité que lui assurait cette position auprès de Madame , l'enhardit ; il osa aimer, dire qu'il aimait ; on ne le chassa point, au contraire, aussi en vint-il bientôt à de telles impertinences , qu'il osait donner à

Madame des rendez-vous à Chaillot , où ii ne se tronvait i)as ; restant, par je ne sais quel raffinement d'insolence , à passer son temps en extrêmement mauvaise compagnie pendant que Madanie Tattendait.

La conséquence de tout ceci fut que Yuardes , toujours aime malgré ou à cause de ^es dédains, brouilla d'abord sans retour 31. de Guiche et Madame, puis qu'il fit évincer aussi Mgr. l'archevêque de Sens, M. de Marsillac, et M. d'Armagnac , qui s'étaient déclarés ouvertement épris de la princesse , et qu'il sut même altérer l'affection sincère qui avait jusque-là subsisté entre Madame et le roi ; malheureusement la furieuse jalousie de madame de Soissons , qui se vit sacrifiée à Madame par M. de Yuardes, vint tout gâter; voulant se venger de son amant, au risque de se perdre elle-même^ elle apprit au roi que certaine lettre espagnole , écrite à la reine pour lui dévoiler les amours adultères de son royal époux , était de Yuardes , du comte de Guiche , de mademoiselle Montalais ' et d'elle-même. Louis XIV furieux chassa Montalais et envoya M. de Yuardes en exil.

Que dire de plus ? ainsi se termina le quatrième chagrin de Monsieur, qui fut sur le point de se laisser aller à en éprouver un cinquième, au commencement de cette année 1670, à propos de la récente venue de M. le duc de Montmouth, Çls naturel de Charles II, et cela, parce que Madame eut pour son neveu, doué d'aillem's d'une surprenante beauté, les attentions et les familiarités que la parenté autorisait. Monsieur, donc , jMÎt de l'ombrage , et le duc de Montmouth ne resta que peu de temps à la cour de France.

Ces détails bien abrégés sont nécessaires; pourquoi? Parce qu'en cette même aimée 1670, Madame rempÛt un grand rôle politique ; parce que ce fut pour ainsi dire grâce à elle et par elle que s'accomplit un des plus grands faits historiques du dixseptième siècle, vu ses incroyables conséquences; en un mot , l'alliance du roi Charles II avec Louis XIY, contre les Provinces-Unies.

Or, j'estime qu'il est toujours bon pour Thistoire de mention-

• On sait que c'est aussi à propos de celte lettre, dont les auteurs firent adroitement soupçonner M. et madame de Navailles, que ce couple, exemple de vertus et d honnêteté, fut cliassé de la cour et extté.

lier les antécédents de ceux qui ont eu un rôle aussi important dans les affaires d'une époque.

Nous avons laissé Madame assise dans son oratoire, et mademoiselle de Keroualle à ses pieds. Jamais peut-être Madame n*avait été plus jolie; Tanimation qui suit toujours le bain avait coloré ses joues de rincarnat le plus vif, et ses beaux cheveux dénoués couvraient ses épaules et sa gorge d'albâtre, qu'une es- - |3èce de long peignoir blanc laissait entrevoir.

— Mon Dieu ! Louise , — dit Madame à sa fille d'honneur , d'une voix ï*avissante de douceur et du timbre le plus gracieux ; — mon Dieu ! quel charmant soleil il fait aujourd'hui î i[uv œ jour est beau! quelle joie de revoir le printemps et <lr l';j;oir pour compagnon dans notre voyage ! Dans ce cher voj agti rie Douvres, où, après tant de traverses et de difficultés ^^uïmik s ^ je pourrai enfin revoir Charles, the friend of my ckilifhooti ^ my mvn betoved brother y so rough in appearance^ so kîml itt heart (l'ami de mon enfance, mon frère chéri , si rude en apparence et d'un cœur si bon).

Madame avait les larmes aux yeux en. prononçant , avec une

expression de tendresse impossible à rendre , ces derniers mots

eii anglais, selon son habitude de dire parfois quelques phrases

^ de cettelangue à mademoiselle de Keroualle, qui l'entendait assez«

--r. Votre Altesse n'a-t-elle pas vu Sa Majesté à Douvres, pour la dernière fois, en 1660 ?

— Hélas ! oui, Louise. . '. ; cette même année où M. de Buckingham , qui était venu à Douvres avec mon frère , fit , pour me suivre cette foUe de s'embarquer tout à coup pour la France , sans équipage , sans un seul de ses gens, n'ayant amené personne aveclui; car alors, M. de Buckingham... — Et Madame, sans achever sa phrase , resta un moment pensive. Puis , elle ajouta d'un ton assez railleur : — Car alors, M. de Buckingham n'était pas comme aujourd'hui, un homme d'état, un profond politique , c'était simplement un fou des plus gracieux et des plus charînants.

— En effet, Madame, milord Godolphin, que j'ai vu hier, m'a dit que M. le duc de Buckingham , bien que toujours un des plus brillants seigneurs de la cour de Sa IVIajesté le roi Charles , s'occupait fort d'affaires d'état

— Oui, c'est maliitcnaut un fou sérieux... et je ne sais trop s'il a beaucoup gagné à se mêler d'affaires d'état , ou plutôt si les affaires d'état y ontbeaucoUp gagné... Enfin, je saurai cela bientôt. Mais tu souris , Louise. . .

— Que Votre Altesse m'excuse.

— Non, voyons, dis-moi ce qui te fait sourire.

^ — Mon Dieu ! 31adame , Votre Altesse sera- 1- elle assez bonne pour pardonner à la franchise d'une pauvre Bretonne , tout fraîchement débarquée de ses bruyères ; mais ce grand mot affaire d'état 3 grave et guindé comme un Espagnol du vieux temps , m'a toujours fait penser à Crispin '.

— Comment, à Crispin ? Louise, et pourquoi cela, à Crispin ?

— Votre Altesse ne trouve-t-elle pas que rien n'est plus sé- I iriix que l'habit tout noir de Crispin, et que pourtant rien n'est [^\m fou , plus gai, plus rusé, plus souple que son esprit? Eh l>iv]i ! que Votre Altesse me pardonne cette hberté; mais je pense qu'il en est ainsi des affaires d'état. En un mot, que rien ne paraît plus grave à l'abord , et que souvent rien n'est plus fou ; mais j'abuse des bontés de Votre Altesse.

— Non f non , Louise, continue...

— Ne semble-t-il pas encore à Votre Altesse que toute es- |)èce de négociation n'a jamais que deux buts : celui d'obtenir ce qu'on vous refuse , ou de ne pas accorder ce qu'on vou^ demande.

— Cela est extrêmement politique ," my beautiful blue eyes with dark long loches (mes beaux yeux bleus à longs cils noirs), — dit Madame^ en passant son joli doigt blanc sur les sourcils de jais de sa fille d'honneur.

— Or, Votre Altesse avouera que pour obtenir il faut plane, et que pour plaire il faut 'séduire.

— Encore une maxime digne de La Rochefoucauld, my coral lips with ivory perles (mes lèvres de corail avec des perles d'ivoire), continue , ma petite.

— Votre Altesse conviendra encore , que , si obt(mir est dif-

' Ou sait ((lie mademoiselle de Keroualle, conduite eu Angleterre par Ma^ dame^ y devint maîtresse de Charles II, et duchesse de Porlsmoulh , en 1673, et qu'elle remplit, jusqu'à la fin des jours de ce roi, une mission politique toute favorable aux intérêts de la France.

ficile..., refuser l'est encore plus ! je dis refuser, mais de façon qu'on vous sache pourtant gré d'un refus, comme, par exemple, dire à son amant : Je vous refuse parce que je vous aime trop.i. De sorte que votre amant vous demeure encore plus enchaîné par ce refus.

— Dites encore , mon joli petit moraliste , my smiling darling with rosy cheeks and raven tocks (mon ange souriant, aux joues rosées et aux cheveux noirs).

— Or , obtenir sans bassesse et refuser sans aigreur, c'est ce que Crispin , malgré son sérieux , sa fourbe et son habit noir, ne fera jamais : c'est pour cela que les Ifommes seront toujours les plus détestables ambassadeurs du monde. Qu'en semble à Votre Altesse ?

— Oh I mon Dieu ! Louise. a. quelle brusque conclusion! Et que dirait M. de Lionne s'il t'entendait ?

— Votre Altesse peut être bien sûre que le rusé ministre m'approuverait fort , afin de pouvoir envoyer bien vite , et surtout bien loin , bien loin , mesdames de Lionne et de Cœuvres en illustre ambassade, où elles réussiraient singulièrement , j'en suis certaine ; puisque pour réussir il faut séduire. Or, sans aucun doute , ces dames séduiraient de gré ou de force... Quant à refuser, par exemple, je n'oserais en répondre '.

-T- Que tu es folle, Louise, et auprès de quelle haute puissance M. de Lionne députerait-il ces deux belles ambassadrices ?

— Mais , ne semble-t-il pas à Votre Altesse que , sans trop présumer de l'incessante activité de ces dames , on pourrait leur confier sûrement la séduction, et par conséquent la réduction de cette assez grosse foule de méchants corsaires turcs, algériens, tunisiens , maroquins , qui ^sont si hostiles a la France ; et qui sait même si les illustres et infatigables ambassadrices n'auraient pas encore le temps, dans leurs moments perdus, de contracter çà et là des alliances avec quelques princes de Nigritie et de Mauritanie , sans compter bon nombre de petits traités secrets avec une foule de...

— Mais sais-tu bien ., Louise , — dit Madame en interrora-

* On se Souvient qnc h îcmmc cl h fiUc de Lionne ciaient de roœiir.s meneineusc^cjil ahdndoniW'ef .

pant sa fille d'honneur , et ne pouvant retenir son sourire , — sais-tu Wen que Bussy-Rabutiu envierait ta malice, et que puisque tu as une diplomatie si avancée, ma jolie Bretonne, fraîchement débarquée de tes bruyères , comme tu dis , j'ai bien envie de prier Sa Majesté de rappeler M. de Croissy, son ambassadeur à Londres , et de t'envoyer comme séductrice plénipotentiaire près du très-haut, très-puissant et surtout très-galant monarque que voici.

Et Madame montra en souriant , à mademoiselle de Keroualle , un magnifique portrait du roi Charles, peint par Lely, et suspendu en face la fenêtre de l'oratoire , dans un riche cadre , audessus d'un clavecin de bois doré.

Les yeux de la malicieuse fille d'honneur suivirent l'indication de Madame, puis : — Si j'osais... je demanderais à Votre Altesse , si en vérité le portrait de Sa Majesté d'Angleterre est fort ressemblant ?

— Ce sont bien, si tu le veux, les traits de Charles, Louise ; mais non pas leur expression. En un mot, ce portrait est comme un transparent qui ne serait pas éclairé...* Oui, ce n'est pas là son regard à la fois doux et fin; ce n'est pas là surtout son sourire ; that grâce fui smile which makes you feel the heart and love you must (ce sourire si gracieux , qui vous fait sentir la bonté d'un cœur qu'il faut irrésistiblement aimer). Enfin , ce n!est pas là son charme indéfinissable. Aussi , je suis sûre que ses traits te paraissent durs et sévères.

— Durs et sévères ! Mais je me permets d'affirmer à Votre Altesse que je ne les trouve pas tels , bien que la présence de quelque célèbre beauté de la cour d'Angleterre n'éclaire pas à cette heure le transparent, si j'ose me servir de l'expression de Votre Altesse.

— Mais au contraire , Louise , regarde donc ! quelle merveille , quel prodige.. . vois donc ses yeux noirs brUler , sa bouche sourire... avec cette bonté gracieuse dont je te parlais... Vois donc ! vois donc ! le transparent s'illumine tout à fait , et c'est vous, ma jolie Bretonne, qui opérez ce prodige. Mon Dieu ! Louise, je crois même qu'il v>a parler... Oui, oui... il parie... Tiens, l'entends -tu, te dire dans son langage précieux et du bel air : « — ^lademoiselle de Keroualle , nous espérons vous voir

— 1670— LIVRE IV, CHAPITRE Vm. 15

» bientôt résider près de notre cœar , comme séductrice pléni- >> potentiaire pour y représenter Tesprit , le charme et la beauté )) des Françaises; notre chancelier d*amour; un petit gentil- » homme nomme Cupidon , mettra bientôt à vos jolis pieds de » plus amples adorations et de plus humbles soumissions. »

— Très-gracieux, Sire, — dit mademoiselle de Keroualle d*un air de gravité moqueuse, en s'agcnouiUant avec grâce devant le portrait de Charles , et baissant sa jolie tête de façon qu'on ne vit plus que son col charmant, blanc et rond, où s'attachaient bien bas, bien noirs et bien lisses, ses beaux cheveux de jais.

— Triis-gracieux, Sire, le nombre ' des séductrices ordinaires, extraordiimires , et plénipotentiaires accréditées par Votre Majesté auprès de son royal cœur, pour y représenter les duchesses , les comtesses , les miss, les bourgeoises, les grâces do Terpsichore , les chants de Thalie , la gaieté de Melpomène , l'ivresse d'Érigone, et jusqu'aux noirea beautés africaines... ne me permettent pas. Sire , d'espérer qu'il reste 'pour moi.. .

A ce moment , on entendit le bruit d'une porte ouverte et fermée avec violence , et des pas précipités qui approchaient de l'oratoire.

Mademoiselle de Keroualle se releva précipitamment d'un air aussi effrayé que Madame^ qui , croisant à la hâte son peignoir sur son col, dit à sa fille d'honneur : — Dieu du ciel I... I^uîse, voyez donc , qu'est-ce que cela ?.. .

Avant que mademoiselle de Keroualle ait pu faire un pas , Monsieur était dans l'oratoire , dont il poussa la porte avec autant de violence qu'il avait fermé celle du cabinet.

Monsieur paraissait livide de colère ; sa longue perruque noire poudrée , étalée par devant et tout en désordi^ , cachait presque ses yeux noirs , grands et fort beaux. Il avait le nez long ,

* Où sait qu'en 1670 le roi Charles avait pour maîtresse en titre : 1" madame la comtesse de Castctmaine , 2P mademoiselle Ste\?art, 3*^ mademoiselle Wills, fille d*honneur de la duchesse d'York ; comme passe-temps : 4° Nell-Gwyn, la plus extravagante et la plus folle des courtisanes, qui avait commencé par vendre du poisson et chanter dans les rues; 5" Miss Davis, célèbre comédienne ; 6* Bell Orkey, fort jolie et espiègle danseuse, et enfin 7" «ne délicieuse Moresse, nommée Zinga. — Toutes ces fonctions étaient assez généralement honoraires.

le HISTOIRE DE LA MAKINE. —1670 —

et ses narines saillantes se dilataient arec force ; il était petit , déjà fort ventru , et avait de longues jambes minces , allongées par les énormes talons de ses souliers ; enfm il portait un habit de gros de Tours rose vif avec des rubans verts, partout où 'il s'en pouvait mettre.

— Sortez, mademoiselle^ — dit-il en entrant, et faisant un geste digne et impérieux à mademoiselle de Keroualle , qui obéit sur un signe de tête de Madame,

— Maintenant, Monsieur , — dit Madame avec beaucoup de calme, — me direz-vous pourquoi vous entrez chez moi ainsi brusquement... et que signifie cette apparence de colère?

— Ce que cela signifie. Madame, — s'écria Monsieur en parlant fort vite , avec un imperceptible bégaiement qui lui était particulier; — cela signifie que je sais tout; que vous n'accompagnerez pas mon frère en Flandre , et que vous n'irez pas en Angleterre î — *

Après avoir dit ces mots , et regardé Madame bien en face , Monsieur commença de se promener en long et en large dans l'oratoire , s'arrêtant à peine devant le fauteuil de la princesse chaque fois qu'il lui parlait.

Madame répondit avec un sourire un peu forcé : — Comme voilà bien des fois depuis quinze jours. Monsieur, que vous m'accordez et me refusez tour à tour cette faveur de me laisser aller voir mon frère, pendant deux ou trois pauvres jours, vous trouverez bon que je prenne cette imagination d'aujourd'hui comme j'ai pris les autres , c'est à-dire que je ne m'en inquiète point. Il me sera toujours temps , au moment du départ , de vous savoir bon ou mauvais gré de votre bon ou mauvais vouloir.

— Eh bien , donc ! Madame , vous pouvez me savoir à cette heure , et définitivement , fort mauvais gré de mon fort mauvais vouloir; car je vous donne ma parole de prince, que vous ne bougerez d'ici ou de Saint-Cloud, pendant le voyage que \a faire le roi mon frère. . . Ceci est clair et précis , je pense.

— On ne peut plus. i. Monsieur.

— Quant à ces prétextes , à ces semblants d'amitié pour votre frère doftt vous vous servez pour colorer ce voyage... je les ai pénétrés... et n*en suis pas dupe... car je sais tout,.* M'cnten* dez-vous^ Madame*

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— On n*est jamais dupe , en effet , pour me servir de vos termes, Monsieur, des sentimepts qu'il est impossible de comprendre , d'éprouver ou d'apprécier.

— Mais, encore une fois, je vous dis que je sais tout . . Madame , que je sais tout; ne m'entendez-vous pas ?

' — Je ne sais pas ce que vous voulez dire , Monsieur ,- et vous me permettrez de me retirer , — reprit Madame, en retenant une larme qui vint un moment trembler sous ses longs cils. — Vous m'avez signifié votre volonté, cela me suffit.

— Et cela ne mé suffit pas à moi, Madame, parce que, même à vos yeux, je n'entends pas passer pour un homme qui agit sans raison. Encore une fois , je sais tout , vous dis-je.

— Mais , Dieu du ciel ! que savez-vous donc enfin ? — s'écria Madame avec impatience.

— ^Eh bien, donc! jetais, — dit lentement Momieur, qui, ayant repris tout son sang-froid , s'arrêta en face de Madame, et attacha sur elle ses yeux pénétrants. — Je sais pour quel but secret et politique vous voulez passer en Angleterre ; je sais ce que le roi mon frère attend de vous en cette occasion ; je sais enfin. Madame, quels sont les gens qui accompagneront le roi d'Angleterre à Douvres , où vous désirez aller si instamment : me comprenez-vous à cette heure , Madame , me comprenezvous ?

Madame resta stupéfaite.

Le but politique de son voyage, auprès de son frère Charles II, n'était connu que d'elle , du roi , de messieurs de Louvois , de Turenne et de Lionne, tous gens d'une sûreté et d'un secret à toute épreuve. Néanmoins elle eut assez d'empire sur elle pour soutenir hardhnent le regard inquisitif de Mensieur , et répondre avec indifférence :

— Et que savez-vous de plus merveilleux encore , Monsieur, s'il vous plaît ?

Ce sang-froid outra Monsieur, qui s'écria en frappant du pied avec furie : — Je sais de plus , Madame , que je suis las de ces confidences réitérées et secrètes entre vous et mon frère. Je sais de plus, qu'il est honteux et intolérable que , non content de me laisser aux yeux de l'Europe dans la plus entière obscurité , le roi mon frère vous ait choisie pour une négociation de H, 2

cette importance « sans que j*en aie été le moins du moinde prévenu ; moi, de qui vous dépendez , moi qui peut dire oui ou non à tous ces beaux projets dont on repose Texécution sur vous. Je sais de plus , Madame, qu'on se défié ou qu'on se joue de moi , et que je suis fatigué de cela. Je sais de {dus, Madame, que cet insolent Buckingham sera près du roi s<hi maître, ainsi que votre insipide neveu James '. Je sais enfin de plus, Madame, que vous n'irez pas malgré moi , mugueter avec les bouffons et les bâtards du roi Charles, et que j'ai déjà trop du scandale de votre conduite avec mon frère, qui pousse en outre Tindignité jusqu'à exiler et chasser mes amis les plus tendres.

— Tenez, Monsieur, je ne saurais en entendre davantage; vous me faites honte et pitié , — dit Madame en se levant pour rentrer dans la salie de bain. — J'ai pu patiemment vous laisser insulter moi et mon frère; mais jamais je ne souffrirai qu'en ma présence on ose parler ainsi du roi...

— Oh I ne craignez rien , Madame , je ne vous importunerai pas plus longtemps de mes reproches sur le roi... le roL.,

— ajouta Monsieur avec un accent qui exprimait tout ce que ce prince devait éprouver en ce moment de haine et de jalousie.

— Le roi... — répéta-t-il, — je ne m'en suis pas ménagé non I^us avec lui tout à l'heure, je vous jure; car avant de venir ici, ^Iadame, j'avais été au Louvre^ lui dire nettement que je savais tout, et que vous n'iriez pas en Angleterre pour les desseins que vous savez. Cai*, souvenez-vous bien encore de ceci. Madame, avant que d'être la sujette de Louis XIV, vous êtes et serez toujours la mienne.

A ces mots. Monsieur sortit non moins furieux qu'il était entré, et laissa Madame dans un abattement et un chagrin profonds.

Elle entendit presqu'au même instant gratter à la porte du cabinet — Est-ce vous, Louise? dit la princesse.

— Oui , Madame.

— Entrez donc, mon enfant; mais qu'avez-vous? comme vous êtes agitée...

— Votre Altesse saura que je viens de voir , au bas du petit

' James, duc de Montmouth, ûls naturel de Cliarles II.

degré dérobé , M. le maréchal de Turenne ; il est pâle , «t supplie Votre Altesse de le rece\w^ ayant les choses les plus importantes à dire à Votre Altesse, et cela sur Theure même»

— Mon Dieu ! quel événement nouveau est-ce donc encore? Fais-le passer par la galerie et entrer ici par le grand cabinet , pendant qu'on va m'habiller. . . Allons, suis-moi. . . Ah I iouise. . . Louise... j*ai bien souffert déjà... mais , je le vois , je n'ai pas encore porté toutes mes croix. — Et Madame sortit.

Peu de temps après , mademoiselle de Keroualle introduisit Turenne dans Toratoire.

— Tout ce que je puis vous dire, jnonsieur le maréchal, — dit Louise , qui paraissait continuer une conversation commencée ;

— c'est que Monsieur sort d'ici, et s'est livré aux plus terribles emportements amers Madame '^ pourquoi? je l'ignore. Veuillez attendre ici Son Altesse, qui ne tardera pas à venir.

Turenne resta seul.

Le maréchal sortait de chez le roi ; aussi contre ses habitudes d'extrême simplicité, était-il magnifiquement vêtu d'un justaucorps écarlate, brodé d'or et doublé de blanc ; il portait en outre le cordon bleu de Tordre et sa plaque d'argent à son côté gauche. Sa perruque noire^ ordinairement fort courte, était très-longue; et son épée, ses jarretières ainsi que ses souliers de velours noir, avaient de superbes nœuds de pierreries.

Il était facile de lire, sur la physionomie animée de Turenne, tm singulier mélange de colère , de honte et de chagrin; tantôt il marchait à grands pas, comnie s'il eût voulu échapper à un souvenir obsédant, tantôt il s'arrêtait tout à coup, froissait dans ses deux mains son feutre à plumes blanches, et disait à demi-voix :

— L'infâme... le misérable... et elle... elle... quelle bassesse..., quel atroce mépris de toute conscience. . . — Puis il se reprenait à marcher en répétant : — Aussi... à mon âge... de quoi m'avisai-je!..* mais aussi, qui pouvait penser... prévoir...

Enfin , après quelque temps de ce monologue du maréchal , e^upé çà et là de brusques soupirs et de menaces som^ement adressées. Madame 'parut

Elle était un peu pâle, et avait une expreai»k^ de mélancolie qui lui allait à ravir. Sa parure était simple , mats cii«rmtiite ; une nrf>e de gros dç Tours vert-choitf à longtie taille et à manches

comtes et collantes, garnies, ainsi que le corsage, de bouffettes et de rubans roses. Ses jolis cheveux, ajustés à la Sévigné, formaient deux grosses touffes de chaque côté de sa délicieuse figure , qui tombaient presque sur ses belles épaules blanches ; des boucles d'oreilles et une épingle de perles du plus bel orient complétaient cette toilette,

A peine Madame avait-elle paru, que le maréclial mit un genou en terre devant elle.

— Eh ! mon Dieu , que faites-vous là, mon cher maréchal? Ai Madame, avec un accent aussi bienveillant que gracieux.

— Hélas ! Madame, je suis à ma place, à genoux, à deux genoux, pour supplfer Votre Altesse de pardonner à un vieux fou.. . sa misérable faiblesse.

— De grâce, relevez- vous, et expliquez- vous. . .

— Eh bien ! Madame , j'ai su les emportements de Monsieur , je devine à quel sujet, et malheureusement . .

— Eh bien?...

— Et malheureusement. Madame, j'en suis la cause, bien involontaire , sans doute , mais j'en suis la cause , — dit Turenne avec une indicible expression de honte et de repentir.

— Vous en êtes la cause, monsieur le maréchal ? — àitMadame, qui ne pouvait revenir de sa surprise, — et comment cela ?

Ici M. de Turenne souph-a, parut prendre une résolution qui lui coûtait beaucoup, et dit à voix basse : - Je vois que Monsieur n'a pas appris à Votre Altesse que tout le secret du voyage d'Angleterre lui avait été révélé par le chevalier de Lorraine.

— Le chevalier de Lorraine ! — s'écria Madame , qui tressaillit involontairement à ce nom odieux pour elle; — le chevalier de Lorraine! Mais cet homme est en Italie, où le roi l'a exilé, grâce au ciel.

— Oui, oui. Madame... il est en Italie, lui... mais...

— Achevez, par grâce.

— Mais... madame de Coëtquen est ici... elle... oui elle est ici... maintenant Votre Altesse comprend tout. — Et le bon maréchal ne put retenir un long et profond soupir.

Madame regarda Turenne de l'air du monde le plus naïvement étonné, et dit : — Excusez-moi, monsieur le maréchal;

mais, en vérité, je ne comprends pas. Qael rapport peut avoir madame de Coëtquen à tout ceci...

— C'est vrai... c'est vrai. Oui... que Votre Allesse m'excuse, — dit le maréchal avec un incroyable embarras et baissant les yeux devant Madame, — C'est juste... parce que je suis fou... Je pense que tout le monde doit savoir comment et pourquoi je suis fou ; que Votre Altesse* me prête donc un moment d'attention. Tout à l'heure après la messe. Sa Majesté nf a fait appeler, et après avoir lui-même fermé la porte de^n cabinet : — Monsieur de Turenne, — me dit le roi, en revenant à moi d'un air à la fois bon et sévère , — répondez-moi comme à votre confesseur , ou plutôt comme à votre ami. Monsieur sait le secret du voyage'd' Angleterre, je suis sûr de moi, de Madame^ de Lionne et de Loùvois; maintenant... vous... en avez-vous parlé à quelqu'un ?

— Eh bien ! monsieur le maréchal. . . achevez. . .

— Eh bien! Madame, commeje n'ai jamais pu mentir... j'ai embrassé les genoux de Sa Majesté, et je lui ai avoué que j'avais été assez fou, assez ridicule, à mon âge, pour devenir amoureux de madame de Coëtquen, et que voulwit qu'elle prit ses mesures pour être du voyage de Flandre , je lui avais annoncé ce voyage, il y a de' cela quinze jours ; et que croyant aussi être assez sûr de la discrétion et de la soUdité^de ce|te dame, je m'étais presque malgré moi, il est vrai, laissé arracher le secret xlu voyage de Votre Altesse en Angleterre ; mais je jurai sur l'honneur à Sa Majesté , ce qui est vrai , que je n'en avais dit un mot à toute autre personne qu'à madame de Coëtquen, et que c'était bien infâme et bien indigne à elle de m'être venu trahir ainsi auprès de Sa Majesté.' — Eh bien ! donc, monsieur le maréchal, — me dit le roi, — apprenez que madame de Coëtquen vous trompe; elle écrit tout à M. de Lorraine, son amant, qui, d'Italie, la gouverne comme il la gouvernait ici. M. de Lorraine, à son tour, écrit tout à Monsiew^^ qui est venu ce matin se plaindre à moi que je lui cachais les négociations où j'embarquais Madame^ et que décidément il s'opposait à son voyage eu Angleterre, puisqu'on n'avait pas assez coinpté sur lui pour le mettre dans te confidence. Maintenant Votre Altesse voit combien je suis coupable, et que c'est véritdblenient bien moi qui ai

iSt HISTOIRE DE LA MARINE. ^1670—

été b cause des emportements de Monsieur, et da refus qu*il fait maintenant à Votre Altesse de la laisser sdler en Angleterre.

— Rassurez-Tous , mon cher maréchal , — dit Madame avec une grâce infinie ; — s'il faut dans tout ceci haïr, mépriser, ou plutôt plaindre quelqu'un , c'est madame de Coêtquen , qui est assez malheureuse pour avoir oublié tout ce qu'il y avait d'hono^ rabie pour elle dans TafTection d'un homme tel que vous... Qruànt à mon voyage. . .

On gratta de nouveau à la porte : c'était encore mademoiselle de Keroualle, qui annonçait M. de Lionne.

— Faites entrer, Louise, — ait Madame.

De Lionne entra bientôt , plus pâle, plus usé que jamais par les plaisirs, le travaO, et surtout les chagrins domestiques.

Après avoir respectueusement salué Madame : — J'apporte une lettre de M. de Croissy, que Sa Majesté m'ordonne de communiquer à Votre Altesse.

— Eh bien ! monsieur de Lionne , Sa Majesté d'Angleterre a-t-elle enfin consenti ?. . .

— Non, Madame; et par cette lettre, q[ue je vais avdr l'bon^ neur de lire à Votre Altesse, elle se persuadera, je l'espère, que son voyage en Angleterre devient de plus en plus indispensable aux intérêts de Sa Majesté, dont Votre Altesse à bien voulu s'occuper si efficacement jusqu'ici.

— Nous le pensons comme vous, monsieur de Lionne, moi et M. de Turenne. Mais, hélas ! Monsieur vient de m^annoncer formellement qu'il n'y consentirait jamais.

— Que Votre Altesse se rassure. Monsieur consentira... Sa Majesté vient de m'en dcmner sa royale parole.

— Mais vous ignorez donc , de Lionne ; — dit Turenne avec embarras, — que j'ai eu le malheur de. . .

-^ Non, non, — dit de Lionne avec soii malin sourire, — je sais tout, monsieur le maréchal, je sais tout Sa Majesté m'a appris que certain vaillant Samson .avait trop compté sur certaine Dalila... mais, d'après un avis que je me suis permis de soumettre à Sa Majesté , le roi s'est résolu de notifier à Monsieur que s'il s'opposait encore au voys^e de Son Altesse, M. le chevalier de Lorraine ne remettrait jamais les pieds en France, que pour être jeté à la Bastille jusqu'à la fin de ses jours, comme coupable

d*avoir abusé d'au secret d*état; et que, s'il le fallait, Sa Majesté obtiendrait même Fextradition do M. d\i Lon nim- , jumr le punir de son insolence.. . J'ose croire <[iie cette menace rlTraiera assez Monsieur, s'il refuse encore de se ri^i^lrt^ aov iiulrcs raisons que Sa Majesté se propose d'ail loi irs de lui Uiiv \ a loir. Mais que Votre Altesse me donne* un mument cratleuiiuLi, voici la dernière lettre de M. de Croissy.

£t de Lionne s'étant assis sur un pliant, d'aprtj» Vin vital ion de Madame, ainsi que M. de Turenne, le ministre tifci do bon sac et lut la dépêche suivante :

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