M. COLBERT AU ROI
» Sire,
» Tout€i3 les conférences particulières que j'ai eues depuis quelques jours, tant avec le roi d'Angleterre qu'avec M. le duc d'York et le milord Arlington, pour les disposer à agréer la première proposition que je leur ai ci-devant faite, de joindre seulement trente vaisseaux anglais à la flotte que Votre Majesté offre de mettre en mer, n'ayant eu pour conclusion qu'un refus absolu, fondé sur des raisons dont j'ai déjà instruit Votre Majesté, je laisserai tout ce détail , qui me semble fort inutile , pour en venir à ce qui fut dit , vendredi dernier , dans l'assemblée où le rdi d'Angleterre, M. le duc d'York, les milords Arlington et Arondel , et M. Cliffort se trouvèrent. Le roi d'Angleterre demanda si Votre Majesté avait vti le mémoire qu'il avait envoyé à Madame, contenant les raisons qu'il a de ne point accepter les conditions que j'avais offertes, ni entreprendre la guerre contre la Hollande, sans un secours de trois cent mille livres sterling. Je lui ai dit que je ne doutais pas qu'elle ne l'eût vu, et que les derniers ordres qu'elle m'avait envoyés ne fussent en réponse et dudit mémoire et de ma lettre; que j'espérais qu'il serait content des subsides qu'elle me donne pouvoir d'accorder et des expédients auxqueb elle s'est bien voulu relâcher pour faciliter toutes choses, peut-être au-delà de ce que sa dignité lui pouvait permettre ; mais que si, contre moii attente, les offres que j'avais à lui faire de la part de Votre Majesté ne le contenutalent pas^ je perdais toute espérance de pouvoir conclure ce
traité, étant bien assuré que, quelque désir qu'elle ait d'entrer dans uuQ otroUc^ ujûou avec lui, elle ne pouvait rien faire davantage qut^ ce qwVUe lue ]iermettait par sa dernière dépêche ; que je l'evposerais dajis uiu^ conférence , sans aucune réserve , afin qu'il lui pliU pretKli'<J aussi ses dernières résolutions. Je dis ensuite, (juVucore qu'il rdt témoigné être content des subsides que Autre >l3Jy.st6 uv^it offerts pour la déclaration de la Catholicité ', ucaiimuiiis dlc ju'avait donné pouvoir de les augmenter jusfiu'à []cux iiiîllîuiis de livres toumoises, et de promettre aussi le secours qu'il avait demandé de six mille hommes de pied. Je déclarai aussi que Votre Majesté consentait d'armer quarante vaisseaux , pour joindre à pareil nombre qu'il propose de mettre en mer; qu'elle voulait bien même que M. le duc d'York vînt commander toute la flotte , en prenant commission d'elle pour les vaisseaux de France ; bien entendu que, comme il aurait les honneurs du pavillon et des saints, le vice-amiral qu'elle enverrait aurait la préséance dans les conseils, et ceUe de la marche, pour son vaisseau et son pavillon , sur le vice-amiral anglais et le vaisseau de ce nom, et que, du reste, il y aurait une entière égalité; que, dans le traité, il serait seulement stipulé que celui dont Votre Majesté et ledit roi feraient choix pour commander la flotte, aurait les honneurs du pavillon et des saints, et que le vice-amiral de l'autre nation aurait les préséances susdites dans les conseils et dans la marche; que, moyennant cela. Votre Majesté lui doimerait par chacune année, tant que la guerre durera, deux miUions de livres tpurnoises, qui feraient ^cinq cent miUe livres plus qu'elle n'a jamais donné à aucun prince. Quoique les conditions doi»t je m'étais déjà ouvert au roi, au duc d'York et à milord Arlington, dans les dernières conférences particulières que j'avais eues avec eux, après avoir suflSsanmient reconnu qu'il me serait impossible de leur faire agréer la propo-
' On yerra plus bas que Charles II recevait ces deux millions tournois par au , sous le prétexte de rendre plus facile la déclaration qu'il voulait faire afin de rétaLlir la religion catholique en Angleterre. Charles II savait bien que jamais cette déclaration ne pouvait avoir lieu , puisqu'au contraire, en 73, tous les catholiques furent exclus des emplois publics. Ou commença par le duc d*York, frère du roi et grand-amiral d'Angleterre . Ce prétexte de catholicité n'était donc qu'un semblant pour gagner plus honuétemeut le roi Chailes.
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sition de la jonction de trente vaisseaux anglais à la flotte de Votre Majesté, leur euss«it paru fort raisonnables, et qu'ils m'eussent même dit qu'ils espéraient que nous pourrions bientôt tomber d'accord ; que d'ailleurs Sa Majesté Britannique nj'eût témoigné être fort satisfaite de ce que je lui ai dit touchant les électeurs de Brandebourg et de Cologne et l'évêque de Munster, et vouloir avoir égard à ce qu'il en coûterait à Votre Majesté, néanmoins je n*ai plus rien trouvé de ces bonnes dispositions particulières dans les assemblées. Le roi d'Angleterre m'a dit que le nombre de quatre-vingts vaisseaux ne suffirait pas pour battre les Hollandais; que si Votre Majesté n'en arme que quarante, il faudra qu'il en mette au moins cinquante en mer, et chacun dix brûlots ; qu'il sera obligé d'envoyer encore des vaisseaux dan$ rOrient et dans l'Occident pour assurer le commerce de ses sujets; qu'ainsi cette guerre lui causerait de très-grandes dépenses qu'il ne pourrait pas soutenir sans le secours de trois cent mille livres sterling, à moins que son parlement ne lui en fournît des moyens extraordinaires; mais que, si elle voulait se contenter de la proposition qu'il a faite à Madame , de demeurer la première aipée de cette guerre en neutralité , U donnerait sous main, à Votre Majesté, toute l'assistance qui lui serait possible , se désisterait, comme il serait très-juste , du partage qu'il avait demandé dans les conquêtes. Je lui répondis que , dans tous les mémoires qui avaient été présentés de part et d'autre pour parvenir \k l'étroite union que Votre Majesté et lui témoignent désirer avec ardeur , je voyais qu'on était convenu de composer ce traité de deux principales obligations, par l'une desquelles Votre Majesté demeurerait d'accord de l'appuyer et de l'assister d'argent et de troupes pour l'exécution dii dessein qu'il a de se déclarer catholique ; et par Fautre , il voudrait bien entrer aussi dans celui que Votre Majesté a d'abattre la puissance de Hollande ; que c^étaient là les deux points capitaux et essentiels sur lesquels devaient être fondé ce traité, que je m'en étais toujours expliqué de même à milord Arlington, lorsqu'il avait proposé quelque changement au second; Votre Majesté satisfaisait pleinement au premier , et au-delà même de ce qu'on en attendait ; qu'elle lui facilite le second, premièrement en surmontant des obstaclei^qui paraissaient invincibles par une condesc^dance
plus grande qu'il ne pouvait vraisemblablement espérer « et, en second lieu/ par des subsides plus hauts que Votre Majesté n'en avait jamais donnés à aucun autre prince ; mais qu'assurément elle ne donnerait jamais les mains à aucune proposition qui tende k se départir de ce second point; qu'au reste, ce n'était pas à moi d'entrer dans ce détail des dépenses de la marine d'Angleterre, mais qu'on ne me persuaderait jamais qu'avec ce fonds ordinaire qu'il fait pour l'armement de trente vaisseaux, et ce secours que Votre Majesté offre, il ne puisse pas en armer cinquante pour la guerre contre la Hollande : outre que, i^elon toutes les ap^ parences^ le parlement lui donnerait encore des moyens extraordinaires ; que cependant , comjne je vois bien que cette conférence pourrait rompre ou achever heureusement cette négociation, je ne croyais pas devoir rien réserver de tout le pouvoir que Votre Majesté me donnait ; et ensuite je lui exposai ce. second expédient, auquel Votre Majesté m'a permis de consentir : qui est de donner deux millions cinq cent mille livres tournoises, en casaque Sa Majesté Britannique armât cinquante vaisseaux et se contante de trente que Votre Majesté oifre d'y joindre, aux mêmes conditions , à l'égard du commandement et de la préséance de sou viCe-amiral, que j'avais dit sur la première proposition. J'ajoutai que, pour une guerre dont l'heureux succès était presque certain et devait apporter tant d'avantage audit roi et à son royaume, soit par la part qu'il aurait dans les conquêtes ou par l'augmentation du commerce de ses sujets , il ne fallait examiner si exactement les dépenses de la marine présentes et à venir, en sorte qu'on y comprenne la consommation du corps des vaisseaux et des agrès et apparaux, puisqu'on ne les sentirait peut-être qu'après que la guerre serait entièrement achevée, et que la gloire que Sa Majesté Britannique y aurait acquise aurait disposé son parlement à remplacer abondamment ce qu'il y aurait employé; qu'ainsi, s'il voulait réduire son calcul à ce que monterait la solde et avituaillement de sa flotte, il trouverait que ce subside que Votre Majesté lui donne, joint au fonds ordinaire de la marine , est plus que suffisant pour cette guerre. Le roi me répondit seulement, que , comme les affaires qui se devaient traiter dans son parlement l'occupaient fort ce jour-là, il fallait remettre cette conférence à un autre t^nps, et que cepen-
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dant, si je voulais bien donner par écrit mes propositions à milord Arlington, on verrait tout ce qui s'y pourrait faire.
» J'avoue, Sire, que comme il m*a paru dans cet entretien, beaucoup de réserve en faveur des Hollandais, je n'ai pas cm les devoir donner par écrit, de crainte que si nous ne pouvions pas tomber d'accord des conditions de ce traité, on ne s'en puisse servir quelque jour au préjudice des intérêts de Votre Majesté. Cette considération m'obligea dedireque jelesrépéterais encore à milord Arlington, et que lorsque l'une des deux serait admise, nousH^oncerterions ensemble de quelle manière elles devraient être dressées et couchées par écrit; et le roi s'étant retiré , je le redis encore une fois à milord Arlington , qui me témoigna en être content, et me dit qu'il me ferait savoir le jour que le roi d'Angleterre aurait pris pour une plus ample conférence. Depuis ce temps-là, les affaires du parlement ont entièrement occupé le roi, M. le duc d'York et milord Arlington, et leurs soins ont produit l'heureux succès dont j'ai informé Votre Majesté , mais un effet contraire pour celles que j'ai à négocier, sur lesquelles Sa Majesté Britannique ni inilord Arlington ne m'ont rien fait espérer de bon ; et dans le temps que je m'attendais à une conférence que le roi même m'avait promise , me priant de différer jusqu'à l'envoi du courrier, j'ai reçu le billet ci-joint de ce ministre, par lequel il m'apprend que le roi , son maître, a écrit à Madame pour disposer Votre Majesté à faire quelque chose de plus que ce qu'elle m'a permis, et qu'il est inutile de s'assembler jusques à ce que nous ayons la réponse, et comme il ne doute point que Votre Majesté ne soit en peine de n'avoir aucune lettre de moi sur toute cette affaire, j'ai cru lui devoir envoyer ce courrier en toute diligence. Je me flatte encore de quelque espérance que le roi d'Angleterre aura donné pouvoir à Madame de conclure celte alTaiiT avec Volt'e Miijesté. Et, en effet, si ses intentions sont bounos, il se pi^ut et ûmi contenter des offres que je lui ai faites de h ]Mrt de l'otre !^ïaj< sté : car elle verra , par le mémoire ci-jornt que j'ai extrait siij l'état du dernier armement qui a été fait contre les HoUaiuhis, que celui de cinquante vaisseaux des rangs que le roi d'Angleterre propose, dont le moindre SCI ail arn^e do qnarârkiu jiièces de canon , ne reviendrait sur le pied de trois livres seize scbdings sterling, quMl prétend que
coule, par mois, chaque homme, compris toute sorte de dépense , tant de solde et victuaillement , que de consommation de vaisseaux et munitions , qu*à la somme de quarante-six mille et tant de livres sterling, et, pour huit mois de Tannée , à trois cent soixante et six mille; de sorte qu'il ne peut avoir aucune raison valable de refuser les expédients que j'ai offerts de la part de Votre Majesté; et s'il y persiste par la lettre qu'il a écrite à Madame, on peut conclure qu'on n'a ici aucune envie de fah^e la guerre aux Hollandais.
» J'attendrai de nouveaux ordres de Votre Majesté, ensuis, avec un profond respect et toute la soumission que je dois, etc. ,
» COLBERT. '
Cette lecture terminée, M. de Lionne dit à Madame : — Ne semblc-t-il pas à Votre Altesse que sa présence devient de plus en plus indispensable en Angleterre.
— Sans doute, sans doute, monsieur, et, en vérité, le roi, mon frère , ne me paraît pas fondé dans cette demande d'augmentation de subsides , car je lui ai encore écrit hier que le roi de France ne pouvait rien donner de plus.
Mais alors à quoi Votre Altesse attribue-t-elle l'indécision de S. M. le roi Charles?
— Eh, mon Dieu! à l'irrésolution habituelle de son caractère, il cherche à temporiser, et est charmé de trouver un prétexte pour ne se pas déclarer, et puis je crois aussi qu'il redoute son parlement.
— Mais , dit de Lionne , le roi n'offre-t-il pas à S. M. d'Angle- ' terre un renfort de six mille hommes de troupes pour raisonner ces criards des communes?
— Sans doute ; mais cela est bien grave, et de là, les irrésolulions du roi Charles, — dit Madame, —
— Et pourtant, nul doute , — rcpjU Turcnnc , — qm' Votre Altesse ne puisse lever à l'instant ers ilidicultéîi*
— Je le désire comme vous, niuiisieur le marûchal, et , sans trop m'exagérer l'influence de ma Li^rïtlrcsae sur moji ficrt;, je pourrais espérer quelque succès ù\: iioirti entrevue.
' Archives des Aff. étr, — Angleterre, 1672.
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— Votre Altesse me permettra-t-elle de loi demander si elle compte toujours emmener avec eUe mademoiselle de Kerooalle , ainsi qu*on l'avait conseillé , de delà.
— Sans aucun doute , monsieur, — dit Madame en souriant
— Alors donc, si j'en crois ma vieille expérience qui m*a rarement trompé , Votre Altesse peut dire d'avance avec fierté : j'ai conclu 'et assuré l'alUance des deux plus grands rois de l'Europe.
— Que le ciel vous entende , monsieur de Lionne I — dit Madame.
— Et comment ne m'entendrait-il pas, Madamie, — réfîondit de Lionne avec ce sourire ironique qu'on lui sait, — n'est-ce pas pour raviver en Angleterre, le catbolidsme éteint qu'un roi très-chrétien propose cette étroite alliance à un roi défenseur de la foi! Que votre Altesse veuille bien me croire. Dieu ne peut manquer d'exaucer certainement des visées aussi chrétiennes.
Puis Madame^ ayant congédié le ministre et le maréchal, rentra dans son appartement.
Au moment de le quitter pour entrer dans sachaise, de Lionne arrêta Turenne, et le regardant fixement, lui dit d'un air comîquement sérieux? — Monsieur le maréchal, vous êtes le plus grand capitaine des temps modernes , vous connaissez mieux que pas un le manège des cours; depuis que je rôtis le balai, je suis devenu un pas trop mal habile'nêgociateur; je sais aussi bien qu'un autre trouver la monnoye de chacun^ depuis les plus corrompus jusqu'aux plus incorruptibles de ce siècle (je ne parle pas de MM. de Witt qui , à l'heure qu'il est , vivient du temps des anciens Romains) ; M. de Croissy rie nous le cède en rien sur beaucoup de points. Eh bien ! ni vous , ni moi , ni M. de Croissy, n'avons pu faire réussir ce que Morfawie, assistée de la Keroudle ', et de bonnes lettres de change, va emporter d'emblée, je le parie.
— Cela est pourtant bien possible , de Lionne.
' On voit, par une des innombrables chansons du temps, que mademoiselle de Krronalle pouvait remplir a merveille et sans scrupule l'amôureuac
->^ Coomieiit ! possible. . . monsieur le maréchal ! posaUe ! dites donc certain. Et, comme je le disais, il y a un an, à propos de cette même affaire-ci au bonhomme Ruvigny : Youlez-voas voir et savoir la cause de la chute, de Tasservissemeiit ou de Tagrandissement de bien des empires ?
— £h bien ! de Lionne.
— £h bien ! monsieur le maréchal , puisque vous savez l'espagnol : Levante usted la basquina^ et vous saurez et verrez cette cause-là. Est-ce vrai?...
— Si cela est vrai ! — s'écria Turenne en rougissant, — aussi vrai que madame de Goëtquen est la plus éhontée de toutes les..'., coquettes.
— La plus ébontée de toutes ! ah ! monsieur le maréchal , monsieur le maréchal I vous êtes cruellement injuste envers madame de Lionne ', — dit le ministre avec un indicible accent de profonde unertume et de raillerie désespérée,
Et le ministre et le maréchal se séparèrent
mission qui lut était destinée. Cette chanson, de 1^9, et dont nous supprimons une moitié d'un vers extrêmement cynique, est intitulé de la sorte : Chanson sur Pair des Mais, 1669, sur Lonise-Renée de Pcnankoët, appelée mademoiselle de Keronalle , fille d*honneur de madame Henriette-Anne d'Angleterre, première femme de Philippe de France , duc d'Orléans.
Chapelle dit à Keroual, sa cousine.
Monsieur Le Grand (a), il a fort bonne mine, Mais,
Il a trop. .
Ne vous en servez jamais.
' Celte autre dianson est relative à madame de Lionne et à sa fille, niadame la marquise de Cœuvres.
Chanson sur l'air des Fmillantines , sur Paule Payen, femme de Hugues de Lionne^ ministre et secrétaire d'état, que son mari fut à la fin obligé de faire enfermer, et sur Madeleine de Lionne, marquise de Cœuvres , leur fille (b).
Les intrigues de l'amour, Son mari depuis trente ans,
A la cour, Patient,
Sont la cause du séjour, Lui permettait ses galants;
Que fait la pauvre Lionne, Mats les amours de sa fille ,
Dans une maison de nonnes. Ont échauffé la famille.
(a) Ijotiis Oc f «orrntno, cmnle «VArm.ignar.
(b) Celle clianson çst i^ccotn{)i»|^tt^e df; celle note; — M. Lionne, naissant par