‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 31 sur 72 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Combat du 7 juin 1673, entre les flottes anglo-française et la flotte des Provinces-Unies. L'escadre française est postée cette fois au corps de bataille. — Relation du vice-amiral d'Estrées et de M. le chevalier de Yalbelle. — Combat du 21 août de la même année. — L'escadre française forme l'avant-garde. — Quelques vaisseaux combattent , mais le gros de Icscadpe ne combat pas. — Relation du vice-amiral d*Estrccs. — Lettre et plainte du marquis de Martel, sur ce que le vice-amiral d'Estrées n'a pas combattu. — Plaintes du prince Rupert contre l'escadre française. — Lellres de Colbert.de Croissy à ce sujet. — Réponse du vice- amiral d'Estrées et du marquis de Seignelay. —'Enquête secrète ordonnée par Colbert pour éclaircir ce fait. — Texte rurieux de cette enquête confirmant la lettre de M. de Martel.

Dans cette année 1673, il y eut deux batailles navales-: la première se donna , le 7 juin , près des bancs de Flandre , un an , jour pour jour, après le combat de Southwold-Bay ; la seconde se livra le 21 août

Dans le premier de ces deux combats, Fescadre française, au lieu de former l'avant-garde ou l'arrière-garde de la flotte combinée, d'après les ordres du roi d'Angleterre, composa le corps de bataille.

Sans nul doute , cette détermination fut prise pour satisfaire à Fopinion publique, qui se plaignait hautement que, lors du combat de Southwold-Bay, l'escadre française, ayant un poste séparé, n'avait pas voulu participer à l'action.

Ainsi qu'on va le voir, cette précaution de Charles II le servit, car l'escadre française, placée de la sorte , et abandonnée à l'impulsion généreuse de chaque capitaine de vaisseau, se battit bravement, reçut des louanges unanimes de l'amiral et des officiers anglais, louanges qui contrastèrent cruellement avec les

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reproches dont on avait accaMé M. d*Estrées lors du combat de Southwold, en 1672, et dont on Taccabla de nouveau lors du deuxième combat qui eut lieu le 21 août 1673; car cet amiral tenait fort à exécuter, quand il le pouvait, les ordres secrets de Louis, qui lui enjoignaient nettement de ne pas hasarder ses vaisseaux dam le péril, et de se méfier des Anglais.

Aussi, lors du second combat de Tannée 1673, Louis XIV, qui traitait cavalièrement le roi Charles de maître payant à valet gagé, et s'arrangeait peu de cette gloire maritime acquise par la perte de ses vaisseaux , Louis XIV exigea cpie son escadre eût cette fois un poste distinct, à Tavant-garde de la flotte ; de la sorte , ce qui était arrivé déjà lors du combat de Southwold se re* noùvela, à savoir, que le vice-amiral resta pendant cinq heures spectateur du combat , malgré les signaux et les ordres réitéi*és de M. le prince Rupert , qui avait succédé à M. Ife duc d*York dans la charge d'amiral d'Angleterre, ce dernier ayant été obligé de quitter cette charge pour cause de catholicité.

Ce second déni d'assistance exalta terriblement la nation anglaise contre Louis XIV : le prince Rupert fit une relation des faits; M. Martel , un des chefs d'escadre français , en publia pareillement une autre, qui eût été écrasante pour M. le viceamiral d'Estrées, si ce dernier n'eût aussi pu se retrancher derrière les ordres secrets qui lui ordonnaient itérativement d'agir )iinsi qu'il avait agi.

Malgré ces ordres secrets, on fit apparemment quelques maladroites réponses aux reproches de M. le prince Rupert On verra ces pièces, dont une est de la main de M. le vice-amiral d'Estrées , et Tautre de la main de M. le marquis de Seignelay.

Malgré ces réfutations, seulement destinées au public, il demeura évidemment prouvé, par l'enquête secrète ordonnée par Colbert , et faite par M. de Seuil , enquête dont on donnera le texte plus bas, que les plaintes des Anglais étaient fondées, et que l'escadre française ne fit cette fois qu'assister au combat, et encore de fort loin.

Ainsi, en 1666, Louis XIV, allié de la Hollande contre l'Angleterre, au lieu de secourir la république contre son ennemie, s'oppose à la jonction de la flotte, et laisse Hollandais et Anglais s'entre-détruire.

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Ainsi, en 1672, allié de TAngleterre contre la Hollande, son escadre, au lieu de suivre les ordres du duc d*York , laisse arriver au sud , tandis qu'au nord , Anglais et Hollandais se battaient avec acharnement

Ainsi, en 1673, lors du premier combat, Fescadre française, mêlée aux vaisseaux anglais, et se trouvant forcément bord à bord avec l'ennemi, se comporte vaillamment, tandis que lors du second combat, ayant repris son poste indépendant à Favantgarde, et pouvant alors obéir aux ordres de son vice-amiral, elle passe sans danger entre deux divisions anglaise et hoUandaise , qui combattaient, s'élève au vent, et là, malgré les signaux réitérés du prince Rupert, qui, placé sous le vent, lui ordonnait de venir à son secours, elle reste spectatrice du combat; sous quel étrange prétexte? sous celui-ci : — que le pavillon bleu hissé à la corne d'animon^ par le prince Rupert, n'était pas porté dans le livre de signaux comme signifiant : — laissez arriver sur l'ennemi, — mais bien : venez VOUS RANGER DANS MES EAUX. — Ce serait à ne pas croire, si la correspondance n'existait pas. Comment! lorsque l'amiral se trouve vigoureusement engagé, n'est-ce pas identiquement la même diose pour lui d'ordonner à son allié de laissera arriver sur l'ennemi gui l'attaque? — ou — de lui ordonner de venir se ranger dans ses eaux ? — c'est-à-dire beaupré sur poupe; car, encore une fois, n'est-il pas évident que venir se ranger dans les eaux d'un navire qui combat, c'est pour prendre part à l'action?

La seconde raison donnée par le vice-amiral n'est pas mmns ridicule ; il objecta : qu'ayant gagné le vent sur l'ennemi, il voulait conserver cet avantage pour le lendemain, dans le cas où le combat se serait engagé de nouveau, et que c'était encore pour garder cette position, qu'il n'avait pas obéi au signal du prince Rupert, qui lui ordonnait de laisser arriver et de venir se ranger dans ses eaux.

Tel sont les faits.

De tout ceci, il ressort cette vérité palpable : que tant que ses vaisseaux ne furent qu'auxiliaires, Louis XIY voulut qu'ils laissassent, autant que possible , ennemis ou alliés s'entre-détruire, afin de profiter de la ruine de tous deux; mais aussi que , lorsque les vaisseaux de France eurent à combattre seuls, ils s'en

acquittèrent bravement, ainsi qu*on Ta vu à Fattaque de Candie, au premier combat de 73, et qu'on le verra plus tard à Messine, à Tabago, à Rio- Janeiro, à La Hogue.

Militairement parlant, cette façon d'agir en cas d'alliance n'est guère honorable, il faut l'avouer; et ce dut être un bien cruel supplice pour tous ces braves capitaines de vaisseaux ou^ chefs d'escadre, tel que Du Quesne, Yalbelle, Grancey, Martel, Tourville, Desardens, Gabaret, et sans doute aussi pour le comte d'Estrées lui-même, de jouer, aux yeux des Anglais et de toute l'JSurope, ce rôle ^ lâcheté que leur imposait la politique déloyale du grand roi.

Mais, matériellement parlant, une telle façon d'agir n'était peut-être pas malhabile, en cela qu'elle aidait à la ruine de deux marines puissantes et rivales, qui se détruisaient l'une par l'autre au profit de la marine française.

£t puis enfin, que cela soit honorable ou lâche, sage ou insensé, cela a été : or cela doit être dit, l'histoire n'étant après tout que l'exposition nette et précise des faits tels qu'ils se sont passés ; c'est ensuite aux philosophes et aux moralistes de conclure selon leur point de vue religieux, monarchique, fatal ou providentiel, comme ils disent.

Voici les documents relatifs à ces deux combats.

'D'abord une lettre de M. le marquis de Seignelay, qui était depuis longtemps à Rochefort , pour hâter les aimements dont il s'occupait ^vec une incessante activité.

LETTRE DU MARQUIS DE SEIGNELAY A SON PÈRE. « A La Rochelle, ce 4 mai 1673.

» J'arrive de bord des vaisseaux , où j'ai passé la nuit pour les faire mettre tous à la voile ; j'ai été de bord en bord pour faire appareiller devant moi, et il fallait cela pour les résoudre à partir; enûif ils le sont. Dieu merci, par un vent d'est-nord-est très-favorable, et tous leurs équipages sont complets de matelots et de soldats. Le Maure n'a pu partir en même temps , ni les brûlots de Desgrois et de Rocuchon; mais ils sont tous en rade de chef de baie, et le Maure partira après-demain sans faute. Comme le sieur de Seuil m'a écrit de Brest que , quelque dili-

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gence quMIs pussent faire, il manquerait encore plus de quatre à cinq cents soldats pour rendre les équipages complets, et que ceux-ci le sont à présent , sans la recrue de M. d'Albret , qui doit arriver ici demain ou après, composée de quatre cents soldats, j*ai laissé les ordres à M. de Terron, et au commissaire ► Grandin , qui est ici , de faire embarquer lesdits quatre cents hommes sur le vaisseau le Maure et sur les brûlots, pour être pris sur les vaisseaux de Brest Je crois qu'après cela ils auront leurs équipages complets. J*ai déjà écrit depuis huit jours à M. le vice -amiral, que je pourrais lui envoyer un nombre d'hommes considérable ; ainsi je crois qu'il s'attend à cette, recrue.

» L'escadre du détroit partira au jusant de ce soir, sans faute, et j'achève à présent l'instruction de Châteaurenault, n'ayant pas eu le temps de lui en donner plus tôt En cas que vous ne la trouviez pas bien, il sera facile de lui en envoyer une autre à La Corogne, où il va à présent, pour aller croiser à là côte de Biscaye et de Galice.

n V Hirondelle et l'Émerillonj vaisseaux garde -côtes, ont aussi leur nombre complet, et sont prêts à partir.

» Beauregard est un homme dont je ne crois pas que vous ayez satisfaction ; il ne fait aucune diligence pour son départ, et c'est le plus petit génie qu'on puisse dire : il semble qu'il ait à équiper une flotte, et il trouve des diflScultés à tout Cependant je viens encore de lui parler pour le presser de partir.

» M. de Terron alla hier à La Rochelle; il se porte mieux. Je lui ai communiqué votre dernière lettre , et je crois qu'il ne sera pas difficile de s'assurer ici d'un bon nombre de soldats pour les armements prochains, sans avoir la peine que nous avons eue en celui-ci; et puisque, en trois semaines, j'ai trouvé le moyen de faire quinze cents soldats, quoiqu'on me dît, lorsque j'arrivai, qu'on n'en ferait pas six dans toute la province, à cause de la grande quantité qui avait été levée, u est à croire que quand on prendra de plus loin ses mesures, et qu'on y aura de l'application , on y réussira facilement ; j'ai même encore découvert sur les fins des facilités plus grandes que je ne pensais , et j'espère que Tannée prochaine nous éviterons tous ces embarras.

» Je TOUS renvoie votre courrier pour you3 apprendre la nouvelle du départ de la flotte, et pour faire préparer des relais sur mon chemin. Je partirai demain sans faute , à trois heures du matin.

» SE1GI!«ELAY. »

{Archives de la Marine ^ à Versailles,)

Cette lettre de Colbert de Croissy, ambassadeur à Londres, annonce la jonction de Tescadre française avec la flotte anglaise.

« A La Rye, ce 29 mal 1673»

» L*escadre des vaisseaux de Sa Majesté se joignit k la flotte anglaise vendredi 26, à six heures du matin, les vents contraires n'ayant pas permis de* le pouvoir faire plus tôt. Le samedi, le roi d'Angleterre demeura tout le jour à bord de Tamiral ; et te lendemain M. le comte d'Estrées, ne songeant qu'à me régaler à dîner chez lui, il fut agréablement surpris par l'arrivée inopinée dudit roi et de M. le duc d'York, qui dînèrent sur son bord, et louèrent. fort la beauté et bonté, tant du vaisseau la Reine que de tous ceux qui composent ladite escadre, la force de leur armement et le bon choix des officiers. Ils ont résolu, avec M. le prince Rupert, de ne point lever l'ancre que le vent ne soit favorable pour aller chercher les ennemis, ce général disant qu'une navigation bord sur bord par le ventJfË'il fait n'avancerait rien, et ruinerait les voiles, cordages, et même les vaisseaux, par les fréquents abordages qui se font. Ledit roi a nommé M. le comte d'Ossery pour commander le vaiseau le Saint-Michel ^ et porter le pavillon de contre-amiral de l'escadre bleue. C'est, monsieur, tout ce que le peu de temps que j'ai me permet de vous écrire pour cette fois, étant obligé de partir présentement avec le roi d'Angleterre pour me rendre à Londres aujourd'hui , et satisfaire aux ordres que je viens de recevoir de Sa Majesté.

» Colbert. »

Viennent ici les tableaux comparatifs des forces des escadres française et anglaises. On voit, ainsi qu'on Ta déjà dit, que cette fois l'escadre française composait l'escadre blanche ou corps de bataille.

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