‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 30 sur 72 · II · texte numérisé non relu

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place de Buytenhoff. Une seule fenêtre de cet immense édifice était éclairée. Dans le modeste cabinet où s'ouvrait cette fenêtre, travaillant à la lueur d'une lampe entourée de papiers d'Étot, on aurait pu voir Jean de Witt, parfois triste et méditatif, appuyant son front brûlant sur ses mains, réfléchir profondément, puis se réveillant comme en sursaut , continuer d'expédier les affaires de la république avec cette incessante activité qu'il résumait par cette maxime : — Faire chaque jour les affaires du jour.

Une heure avait depuis longtemps tinté dans le silence de la nuit, que Jean de Witt travaillait encore, car ce grand homme disait ces mots sublimes à propos de la force qu'il lui fallait, et qu'il savait trouver pour suffire à ses immenses travaux : — Si ton veut bien servir l'État , il faut soigner sa santé pour pouvoir lui sacrifier sa vie, , .

Enfin , comme deux heures sonnaient à l'horloge de la châtellenie , Jean de Witt éteignit sa lampe , sortit de son cabinet , éveOIa son laquais et son clerc, qui dormaient dans l'antichambre; puis, précédé du premier, qui portait un flambeau, et suivi du second, qui portait ses papiers, il sortit de la salle des États.

La nuit était obscure et chaude , une lourde nuit de juin ; le ciel couvert de nuages épais était çà et là sillonné par de vifs et longs éclairs de chaleur qui faisaient parfois pâlir la lumière du flambeau du laquais.

Craignant l'orage , Jean de Witt pressa le pas , et il était arrivé au-delà de la prison de BuytenholT, au pied d'une petite muraille isolée qui borde le vivier, lorsque quatre honunes sortirent tout à coup d'un enfoncement pratiqué au bout de cette ruelle.

L'un d'eux , nommé Borrebagh , éteignit le flambeau du laquais ; le deuxième, Pierre Vander Graaf, attaqua le clerc et lui enleva ses papiers, tandis que le nommé de Bruyn tomba sur Jean de Witt sans mot dire, ot lui porta un coup de couteau dans le côté.

Jean de Witt , quoique sans armes , et surpris , eut la présence d'esprit de saisir son assassin corps à corps, et le terrassa. Mais la nuit était si obscure , que les complices de Bruyn le voyant tomber, se rouler et se débattre avec le grand pensionnaire , blessèrent l'assassin avant de pouvoir bien ajuster la victime; pourtant le frère aîné de Tander braaf parvint, à la lueur

d*im éclair, à donner un si profond coup de couteau à Jean de Witt dans la jointure de Tépaule , que le grand pensionnaire , déjà afîaibli par deux larges blessures qu'il avait au cou et à la tête, tomba évanoui , et baigné dans son sang.

Pendant cette lutte sanglante , Tépée de Vànder Graaf , qui était moins large que le fourreau , en sortit , et servit de pièce de conviction pour le procès.

Les assassins, croyant Jean de Witt mort, se sauvèrent.

Le clerc et le laquais perdant la tête pendant cette horrible scène, s'étaient enfuis. Ce ne fut que deux heures après qu'ils se hasardèrent à venir sur le lieu du crime, et qu'ils ramassèrent leur maître qu'ils portèrent chez lui.

Les blessures de Jean de "Witt , bien que très-profondes , ne l'empêchèrent pas le lendemain d'écrire la lettre suivante aux Ëtats, dans laquelle il rend compte» avec un calme stoïque, de l'assassinat dont il a été victime.

« Grands et puissants seigneurs. Comme je me retirais hier du palais de vos nobles et grandes puissances, entre une heure et deux heures après minuit, une personne qui m'est inconnue arracha des mains de mon valet le flambeau qu'il portait pour m'éclairer, et l'éteignit aussitôt; je fus attaqué par quatre hommes portant des épées ou des couteaux , qui , sans dire un seul mot, me firent plusieurs blessures et me donnèrent un coup de sabre sur le col. Après m'être défendu quelques instants , je tombai et reçus une blessure et une contusion à la tête ; les assassins se sont ensuite enfuis , croyant sans doute avoir exécuté leur dessein. Cependant, ils ne m'ont blessé qu'en deux endroits du corps; j'ai reçu un coup dans le côté droit, entre la cinquième et la sixième côte, et un autre par derrière, vers la jointure de l'épaule gauche ; outre les blessures au col et à la tête, dont j'ai parlé, messieurs Vander Straëten et Helvétius, médecins, et les deux chirurgiens de Welde, qui m'ont visité et mis le présent appareil à mes blessures, jugent qu'elles ne sont pas encore dangereuses ; de sorte que j'ai sujet de remercier Dieu de ce que cette rencontre ne m'a pas été plus fatale ; mais comme je ne suis pourtant pas en état de faire les fonctions de ma charge auprès de vos nobles et grandes puissances, je les supplie trèshuuiblenient de m'en dispenser, jusqu'à ce que je sois en meil-

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leur état. Je prie Dieu, grands et puissants seigneurs, qu'il veuille bien bénir extraordinairement votre illustre gouvernement dans ce temps dangereux; et suis, etc. »

Les deux frères Vahder Graaf étaient les chefs de cette entreprise , et leurs complices : — Adolphe Borrebagh , commis dçs postes de Maëstricht, et Corneille de Bruyn, officier de la bourgeoisie de La Haye.

Le seul Vander Graaf put être atteint Ses trois complices se réfugièrent dans le camp du prince d'Orange, (Poà on tenta vainement d'obtenir leur extradition. Les États de Hollande, qui étaient assemblés, chargèrent la cour d'instruire le procès; Vander Graaf, condamné à mort, reconnût son crime, et dit qu'il ne savait aucune raison qui l'eût porté à cet attentat, si ce n'est qu'il était abandonné de Dieu.

Le grand pensionnaire, intercédé par le peuple de demander la grâce du coupable, refusa, parce qu'en sa personne on avait attaqué, disait-il, le premier pouvoir des Provinces, et qu'il ne voulait pas faire au peuple une injuste concession, -i- « I^peu- » pie me hait sans raison, — ajouta-t-il, — et je ne veux pas » regagner son amitié par une démarche dont ceux qui me rem- » placent dam le gouvernement auraient tin jour le droit de se » plaindre par le pernicieux exemple que donnerait l'impunité » d'un pareil crime, »

Graaf subit sa sentence, et au moment d'avoir la tête tranchée, il dit à l'ecclésiastique qui l'exhortait: — « Lorsque j'eus résolu » de tuer le grand pensionnaire, je priai Dieu de faire réussir » mon entreprise si ce ministre trahissait sa patrie, mxiis que » s'il était innocent et honnête homme, il plût à Dieu de m'ôter » la vie, »

L'impunité des complices de Graaf, cachés, on l'a dit, parmi les troupes du prince d'Orange, les faveurs singulières accordées par Son Altesse à Borrebagh, qui non-seulement conserva l'emploi qu'il avait lors de l'assassinat de Jean de Witt , mais obtint plus tard la survivance de sa place en faveur de son fils , tout cela prouve assez que ce meurtre n'était pas une vengeance particulière, d'autant plus que, par une coïncidence très-particulière , le même jour, et presque à la même heure où cet assassinat élait commis sur le grand pensionnaire, on faisait à

Dordrecht une pareille tentative sur la personne de son frère , Corneille de Witt.

A onze heures du soir, le 23 juin , cinq hommes armés se présentèrent à la porte de ce deniiér. Les gens de Corneille de Witt représentèrent à ces hommes que leur maître était couché; mais les assassins ne tenant compte de cette observation, voulurent entrer de force dans la chambre du ruart. Par bonheur, pendant cette contestation , un valet avait été chercher la garde bourgeoise : elle vint, et chassa ces meurtriers au moment où ils allaient pénétrer jusqu'à la personne de Corneille de Witt.

Les deux frères ayant échappé à ces deux assassinats, leurs ennemis acharnés eurent alors recours à une machination infernale. Ils soudoyèrent je ne sais quel misérable chirurgien repris de justice, qui vint accuser Corneille de Wiit..de Imx avoir proposé une somme d'argent pour assassiner le prince d'Or range, . . La lettre suivante, de Jean de Witt à Ruyter, entre dans tous les détails de cette accusation, aussi atroce qu'insensée.

« Monsieur et bon ami ,

» J'ai reçu en son temps la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 25 du mois dernier, par laquelle vous me témoignez la part que vous prenez à mon infortune^ et combien vous êtes touché des blessures qui m'ont été faites ; je m'en trouve à présent, grâce à Dieu, si bien guéri, qft'il y en a déjà trois qui sont déjà guéries, et que la quatrième, la plus grande et la plus profonde de toutes, quoique la moins dangereuse, paraît aussi en état de se fermer bientôt ; la fièvre continue que j'ai eue pendant plus de huit jours a cessé, et non-seulement je me promène déjà dans la maison , mais dimanche dernier j'eus assez de force pour aller à l'église. Au reste, l'envie que quelques personnes malicieuses portent à notre famille a monté à un si haut point dans ces temps malheureux, qu'outre les marques que quelques-uns m'en ont données en croyant m'ôter du monde par un assassinat, on tâche aujourd'hui de se défaire de mon frère , le ruart de Putten , par les voies de la justice. Vous aurez sans doute appris que le procureur fiscal l'a fait arrêter par ordre de la cour de Hollande, et l'a fait conduire dans la

châtellenîe de cette même cour, où on le garde encore présentement. Nous n'avons pu nous imaginer quelle pouvait être la cause , ou plutôt le prétexte de cet emprisonnement ; nous savions seulement qu'on parlait confusément de trois milliers de poudre à canon, qu'il avait fait venir avec lui de l'armée navale à Dordrecht ; et que c'était là-dessus , apparemment, que cette accusation était fondée. Mais nous avons bientôt su qu'il y avait un autre complot formé : c'est qu'un certain chirurgien^ nommé Guillaume ïiciielaar, qui demeure ou a demeuré dans le ressort de Piershil, et aussi sous la juridiction de Geervlict, a dénonce avec une hardiesse et une impudence inouïe le ruart de Putten, et a déclaré que mon frère avait voulu le corrompre par une grosse somme d'argent et le porter à assassiner le prince d'Orange. Mais comme je suis assuré que mon frère n'est pas capable de ' concevoir le dessein d'un attentat si exécrable, et encore moins de Texécuter, j'ai aussi une ferme persuasion qu'ayant plu h Dieu de me délivrer comme par miracle des mains de ces quatre assassins, il ne permettra pas aussi que l'innocence soit opprimée par la fourberie et la calomnie; mais qu'il fera que le ruart se tirera des embûches qui lui ont été dressées, comme j'ai échappé des mains de mes meurtriers. Outre que nous savons pour certain que le chirurgien qui a fait cette dénonciation a été accusé cidevant par mon frère en qualité de ruart de Putten, devant le siège de la justice de ce pays-là, d'avoir voulu violer une femme, pour lequel crime il fut condamné à demander pardon, à genoux, à Dieu et à la justice; de sorte que c'est un homme noté d'infamie, et qui apparemment est animé contre le ruart par le ressentiment qu'il a de l'accusation que mon frère a portée contre lui; nous savons aussi de science certaine, qu'il y a trois jours ou trois semaines que le même chirurgien, étant venu chez mon frère à Dordrecht, demanda à lui parler seul ; et que l'ayant fait entrer, ma belle-sœur, sa femme , commanda à l'un de ses domestiques de se tenir à la porte de la chambre, et de prendre garde à ce qui se passerait, en cas que cet homme eût quelques mauvais desseins contre son mari. Ce domestique a témoigné et a fait sa déposition affirmée par serment devant les commissaires de la cour, qu'étant ainsi à la porte de ladite chambre, il entendit que le chiiurgien offrait à son maître de lui déclarer quel-

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qties affaires secrètes, siir quoi sort maître répondit : JSic^esi quelque chose de bon^ vous le pouvez découvrir^ et je suis prêt de vous entendre et de vous seconder de tout mon cœur; mais si c'est une méchante affaire , ne m' en par lez point; car je ne manquerais pas aussitôt de la dénoncer à la régence ou à la justice. Que là-dessus, après quelques discours de part et d'autre, le chirurgien vint enfin à dire : Puisque monsieur ne désire pas que je m'ouvre de mon secret ^ je le garderai donc par^-devers moi; et qu'alors il se retira brusquement. Mon frère déclara tout aussitôt ce qui s'était passé au secrétaire de la justice de Dordrecht , qu'il envoya chercher pour cet effet , et ie pria d'en donner avis à messieurs les bourgmestres; ce qui fut fait. Outre cela, il l'envoya encore dénoncer au lieutenant du grand prévôt, parce que le grand prévôt était malade, afin qu'il fît la recherche de la personne de Tichelaar « ce qui fut aussitôt fait ; mais il ne se trouva pas. Ainsi, je ne vois pas qu'il y ait lieu de rien appréhender dans cette affaire, sinon le malheur du temps» et la malice des hommes. Cette malice va si loin , que l'on ose avancer publiquement que l'incommodité du bras gauche démon frère n'est pas causée par une fluxion, mais qu'elle vient d'une blessure que vous lui avez faite au même bras gauche , danb la chaleur d'une vive contestation que vous avez eue avec lui sut la flotte. On répand encore un bruit qui ne trouve que trop de créance : c'est que mon frère ne voulut point qu'on engageât le combat avec les ennemis, surtout avec les Français. On ajoute qu'il empêcha le second jour la continuation de la bataille, et on débite plusieurs autres impostures. C'est pourquoi , monsieur et ami, je vous supplie très-humblement de vouloir écrire à Leurs Hautes Puissances, pour rendre témoignage à la vérité, et justice à mon frère, en faisant mie déclaration contraire à tout ce qu'on lui impute, et conforme à ce qui s'est passé. J'ai pris la liberté d'en dresser un projet que je joins ici, croyant que vous ne le trouverez pas mauvais. Vous aurez la bonté de l'examiner, et de voir s'il ne contient pas la pure vérité ; et s'il y a quelque chose qui s'en éloigne tant soit peu, je vous prie de le réformer selon le véritable état des choses. Je laisse à votre discrétion d'y joindre, si vous le jugez à propos, un récit ou un témoignage de la manière dont mon frère s'est comporté dans la bataille ; parce

qu'on débite ici, parmi le peuple, quil/est caché dans la fosse aux câbles. Par là vous obligerez infiniment celui qui est et demeurera toujours ,

. » Monsieur,

» Votre très-humble serviteur,

» Jean de Witt. »

Ruyter ayant reçu cette lettre le U d'août, y fit le même jour la réponse suivante :

« Monsieur et ami ,

» Comme j'ai, d'un côté, beaucoup de joie d'apprendre par votre lettre du 2 du courant, que j'ai reçue aujourd'hui, que, par la bénédiction de Dieu , vous êtes guéri de vos blessures , j'ai, de l'autre, un grand chagrin des peines qu'oii fait à monsieur votre frère; s'il est aussi innocent que je Te crois, sur tout le reste de ce qu'on peut lui imputer, qu'il l'est en effet de ce qui s'est passé sur la flotte, on lui fait là une terrible injustice. C'est ce qui m'a d'abord fait prendre la résolution d'écrire à leurs nobles et grandes puissances MM. les États de Hollande cl de West-Frise, sous le cachet de la république, la lettre que je vous envoie, pour donner les témoignages que vous me demandez. Je suis persuadé que ce que j'écris suffira pour désabuser toutes les personnes raisonnables. Si j'y puis contribuer en quelque autre chose , je serai toujours prêt à le faire , étant véritablement, monsieur et ami, etc.

» Michel Adr. DE Ruyter. »

La lettre que Ruyter écrivit en effet aux États-Généraux justifiait complètement et énerçiquement le ruart du reproche de lâcheté et de trahision. Malgré cela , le ruart fut décrété d'accusation d'après la déposition de Tichelaar.

Tichelaar avait confié son accusation à M. de Bie , maîtrèd'hôtel de Guillaume d'Orange , pour la faire passer à Son Altesse et à ceux qu'elle pourrait intéresser. M. de Zuylisten , oncle naturel du prince , en ayant eu avis , la lui communiqua aussitôt; et, sans attendre le retour du courrier, on en donna cou-

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naissance à la cour de justice, afin qu*cQe fît les procédures né^ cessaires. Comme tout le procès roule sur la déposition de Tichelaar, on la donne ici telle qu'il Va publiée lui-même.

« Tichelaar déposait : — Qu*étant arrivé à Dordrecht le 7 juillet 1672, auprès du grand bailli pour se plaindre à lui de rinjustice qu'on lui faisait au lieu de sa résidence, contre sa servante, avec laquelle il était en procès, il trouva le bailli (Corneille de Witt) couché sur son lit , lui fit ses plaintes contre le prévôt de Piershil , lui demandant aide et faveur contre les injustes procédures dont on avait usé envers lui ; ce que le bailli lui promit , ajoutant à cela, avec des paroles obligeantes, qu'il se sentait disposé de faire toute autre chose pour lui , pourvu qu'il voulût lui prêter la main en une entreprise qu'il avait faite, qui était d'ôter la vie au prince d'Orange , et que pour cet eifet il lui dit les paroles suivaiites , lui Tichelaar, étant assis devant le lit : — Vous avez bien entendu qu'on a fait le prince stathouder, que le peuple m'a contraint d'y consentir , et (Pen signer les actes , et qu'ils n'auront point de repos jusqu'à ce qu'ils l'aient fait souverain, ce qui causerait sans doute la ruine de l'État ,•* parce qu'il pourrait arriver que le prime se marie-rait à la fille de quelque potentat^ si bien que, par révolution^ l'État pourrait tomber entre les mains de quelque prince étranger. Sur quoi , le chirurgien ayant demandé au bailli ce qu'il désirait de lui , il lui répondit : — Si je savais que vous le disiez à homme du monde , je vous ferais ôter la vie sans rémission. Et que là-dessus, lui, Tichelaar, extrêmement troublé de ces paroles , proposa divers moyens pour exécuter l'entreprise ; à savoir, de s'en aller \ l'armée, et de se rendre familier avec les valets de Son Altesse , afin d'épier l'occasion de mettre le poison en quelque verre de vin ou de bière , pour lequel effet il prendrait garde quand on donnerait à boire au prince ; et qu'en cas que cela ne réussît pas , il ferait en sorte de le tuer avec quelque arme à feu lorsqu'il sortirait à la campagne avec peu de suite. Et qu'en cas que cela ne voulût point réussir , il se rendrait le soir au logement ou à la tente de Son Altesse, et lui donnerait son reste avec une épée, dague ou pistolet , en entrant ou sortant , et se sauverait à la faveur des ténèbres ; ou enfin , qu'il épierait le princç dan;; son carrosse, ou en quelque autre lieu

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qu'a jugerait le plus favorable pour Texécutlon de son entreprise. Qu'il avait même demandé au ruart quelques personnes pour son secours ; mais qu'il l'avait refusé, comme ayant^trop peur d'être découvert ; qu'il lui avait aussi demandé un écrit , et que, l'ayant pareillement refusé , il donna six ducatons pour arrhes de la promesse , disant qu'il n'avait pas davantage d'argent sur lui , <ît qu'il n'en voulait pas demander à sa femme, de peur de donner quelque soupçon; qu'il lui donnerait 30,000 francs pour sa récompense , avec la charge de bailli de Beyerlaudt , et promesse d'avancer tous ses amis , mais à condition d'être secret et fidèle ; le tout ainsi qu'il se voit plus amplement par ladite relation. Et que là-dessus le ruart, s'apercevant du trouble et, de l'agitation du chirurgien , comme ayant crainte de la mort , il lui dit : — Il faut en venir à bout, ou bien crever ; l'État ne sera jamais bien gouverné tant que le prince sera vivant ; c'est pourquoi il faut l'ôter du monde à quelque prix que ce soit Et voyant que son étonnement augmentait encore , il ajouta : — Il y a encore plus de trente des principaux seigneurs de notre État qui emploieraient volontiers quelqu'un pour ôter la vie au prince ; mais qu'il l'avait préféré à tout autre , parce qu'il le savait homme d'exécution. Si bien que le chirurgien prit congé du ruart après avoir fait sennent de tenir le tout secret ; mais sentant sa conscience chaînée, il s'adressa premièrement au sieur de Bie, maître d'hôtel de Son Altesse , et puis après au sieur de Zuylistein. Sur quoi , ayant été examiné sévèrement par la cour , on ordonna de prendre le ruart et de l'amener à La Haye. Ce qui ayant été fait, il avait osé dire qu'il ne connaissait pas son accusateur; mais qu'ayant été convaincu, il confessa le contraiie, si bien qu'ils furent tous deux mis en prison , afin d'être confrontés l'un à l'autre. »

Ainsi , sur la seule accusation d'un pareil misérable, sans témoignage , sans preuve, Corneille de "Witt, ruart et grand bailli de Putten, Corneille de Mltt, l'homme de Chatam, de Southwold , celui qui depuis vingt ans occupait un des premiers emplois de la république, fut enlevé de Dordrecht, et conduit à La Haye comme le dernier des criminels.

Dans le premier moment de généreuse colère causée par un aussi infâme traitement, Corneille de Witt s'écria, quand on le

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confronta avec Tichelaàr : — Est-ce que je connais un pareil misérable ! —

Ce cri d'indignation, cette énergique protestation d*uu honnête homme qui se voit mettre en parallèle avec un criminel comme Tichelaàr , fut la seule base de reffroyable procédure qui va suivre. £t bien que le ruart eût fait ses dépositions auprès du fiscal, aussitôt après la mystérieuse visite de Tichelaàr, bien que Jean de Witt eût , dans sa lettre publique adressée à Ruyter, donné jusqu'aux moindres détails de cette entrevue, les juges commissaires osèrent arguer de ces noots arrachés par le mépris et l'irritation : — Est-ce que je connais un pareil misérable ! — que le ruait niant une entrevue constatée par té-^ moins, il était évidemment coupable.

Le procès s'instruisit donc.

Jean de Witt , lui , après avoir en vain usé son crédit expirant pour faire cesser un aussi épouvantable procès , se démit de sa charge de grand pensionnaire. Il refusa aussi les offres que lui firent quelques amis de le placer auprès du prince d'Orange, qui promettait de lui conserver son autorité s'il voulait se ral- ^ liera lui et se vouer k servir le slathoudérat ; mais Jean de

r "Witt, fidèle jusqu'à la fin de sa vie à ses convictions politiques,

refusa une alliance qui aurait peut-être encore pu le sauver. — Les peuples, — dit-il ^ — me haïssent sans que je leur en aie donné aucun sujet : ces sortes de haines sont ordinairement les plus violentes. Tout ce qui passerait par mes mains ne pourrait que leur être désagréable , et quelque précaution que je prisse , ils me rendraient toujours garant des mauvais succès, A Regard de ce qu'on dit , que j'aurais sous le stathoudérat la fonction que j'ai eue auparavant , c'est la chose la moins capable de m' éblouir que cet avantage personnel; je serais indi" gne de la confiance que mes maîtres ont eue en moi si je con* tinuais de servir par un principe aussi lâche et si indigne d'un honnête homme,

Jean de TVitt donna donc la démission de sa charge de grand pensionnaire par une longue lettre aux États , où il énumérait sans orgueil , mais avec calme , conscience et sérénité , les services qu'il avait rendus à l'État depuis dix-neuf ans ; il terrai-

nait en disant qu'il se retirait dans l'espoir de voir prospérer la république.

Cette lettre , qu'il écrivit à Ruyterà ce sujet, est comme un résumé de ce mémoire.

« Monsieur et ami, » La prise des villes sur le Rhin en si peu de temps , l'irruption de l'ennemi jusqu'aux bords de TYssel , la perte totale des provinces de Gueldres, d'Utrech^ et d'Over-Yssel, presque sans résistance, et par une lâcheté inouïe , si ce n'est par trahison à l'égard de quelques-uns , m'ont de plus en plus confirmé la vérité de ce qu'on appliqua autrefois à la république romaine : Prospéra omnes sibi vindicant y adversa uni imputantur (chacun s'attribue la gloire des bons succès; maison impute tous les mauvais à un seul). C'est ce que j'ai éprouvé moi-même. Le peuple de Hollande ne m'a pas seulement chargé de tous ses désastres et de toutes les calamités arrivées à notre république, il ne s'est pas contenté de me. voir tomber sans armes et sans défense entre les mains de quatre personnes armées, qui ont eu intention de me massacrer ; mais lorsque, par la Providence divine , j'ai échappé vif de leurs mains , et qu'ils m'ont vu guéri des blessiu-es que j'avais reçues , ils ont pris une haine mortelle contre ceux de leurs magistrats et ceux de leurs souverains qu'ils croyaient avoir pris le plus de part dans la direction des affaires, et surtout contre moi, quoique je n'aie été qu'un serviteur fidèle des États. C'est ce qui m'a obligé de demander ma démission de la charge de pensionnaire. Sur le fondement compris dans la proposition que j'ai faite , premièrement de bouche, et que j'ai ensuite délivrée par écrit , leurs nobles et grandes puissances ont eu la bonté de m'accorder ma demande , comme vous le leurrez voir dans l'extrait que je vous envoie. J'ai cru qu'il était de mon devoû' de vous le faire savoir , afin que vous ne m'adressiez plus désormais les lettres qui regardent l'État, mais que vous les envoyiez par provision à l'adresse de M. le pensionnaire de Hollande et de West-Frise , ou de celui qui exerce présentement cette charge.

» Je suis , etc.

» Jean de Witt. »

Jean de Witt, rentré dans la vie commune, s'occupa tout entier du procès de son frère ; mais racliarnement était tel contre cette malheureuse famille, que ses soUicitations demeurèrent sans résultat.

Lorsqu'on demanda au prince d'Orange s'il fallait donner des commissaires spéciaux pour, juger Corneille de Witt , il répondit : — // n'y a pas deux justices ; celle qui a puni Vander Graaf (assassin de Jean de Witt) saura bien démêler quel est le véritable coupable ^ de Ticlielaar ou de Corneille de Witu

Le procès s'instruisit donc selon les formes ordinaires, et Corneille de Witt fut renvoyé devant la cour de justice , composée de six conseillers.

Or, le 16 d'août 1672, la scène suivante se passait à La Haye :

Assez proche de I9 salle des États, au bout d'une place carrée, était. un long bâtiment noirci par le temps; çà et là, au milieu de ses hautes murailles, on voyait quelques fenêtres grillées par de lourds barreaux de fer; devant sa porte basse, étroite et voûtée, défendue par un corps de garde, deux soldats vêtus de justaucorps rouges, doublés de jaune, et portant un mousquet à rouet, montaient la garde. ^

Ce bâtiment était la prison de BuytenhofT; sur la place qui l'entourait , une nombreuse populace et plusieurs' groupes de bourgeois et de miliciens se pressaient d'un air sombre , et les yeux de presque toute cette multitude étaient avidement fixés sur la petite fenêtre d'une tourelle qui flanquait un des angles de la prison. ,

L'aspect de cette foule était effrayant.

Là , des matelots, reconnaissables à leurs larges vestes et au long couteau qu'ils avaient passé dans leur ceinture de cuir , causaient vivement entre eux; ailleurs, des officiers et des soldats de la milice urbaine écoutaient avidement les récits de quelques paysans réfugiés, qui racontaient avec terreur les scènes de carnage et de dévastation commises par l'armée .du roi de France. AUleurs, encore, les bourgeois se pressaient autour de ces placards incendiaires qui appelaient le peuple à la révolte et au pillage. Et puis, de temps à autre, quelque orateur populaire, haranguant ces groupes animés, montrait du

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poing la petite tourelle dont on a parlé , et proférait d*affreuses menaces que la foule répétait avec frénésie.

Parmi ces fougueux orateurs, on en remarquait un surtout, d'une taille athlétique, vêtu de brun avec un feutre noir à plume rouge. Cet homme , d*un blond ardent , avait la figure et les yeux injectés par le sang et la colère. C'était un riche orfèvre de La Haye, nommé Henri Veroëf , et Tun dès ennemis les plus acharnés des frères de Witt.

iVlonté sur la roue d'un charriot dételé, TorfévTe écumait de fureur ; et , les yeux éclatants d'une joie sauvage , il disait , en montrant à. la foule assemblée autour de lui la tourelle de la prison : — Mes amis , le scélérat avoue son crime à l'heure qu'il est; oui, oui, ce gueux de Corneille de Witt est à la question ; on lui grille les pouces avec une mèche de mousqilet ; mais ce n'est pas assez, il nous faut la mort de ce brigand! de ce traître!

— Oui ! oui ! mort aux traîtres ! — cria la popiâace en battant des mains : — Vive Orange I Mort au parti français !

— Oui, — s'écria Veroëf, — mort au parti français! Mort aux de Witt , qui nous ont livrés sans défense au roi Louis ! Mort aux traîtres qui sont cause de tous nos malheurs!

— A mort les traîtres ! — répétait le peuple avec frénésie.

— A mort I tue ! tue ! — dit l'orfèvre, écumant ; — je ne serai content que lorsque j'aurai arraché le cœur du ventre de ces deux chiens! A mort! à mort! et qu'après la torture on nous livre le ruart et le grand Jean aussi; nous en ferons notre affaire. A mort ! à mort !

* — A mort ! Vive Orange ! Tue les Français ! — cria le peuple.

— Eh bien ! mes amis, à la geôle ! à la geôle ! — dit l'orfèvre, qui brandissait un long couteau de matelot

Puis, descendant de son charriot, il courut vers la prison, située à l'autre exti^émité de la place , suivi par cette foule eu délire.

Arrivés là, ils trouvèrent les soldats rangés en bataille devant la portQ, et faisant bonne contenance. Alors l'orfèvre s'écria :

— Eh bien ! donc, allons lui donner i'aubade sous la tourelle, où on nom le grille, le scélérat ; qu'il entende au moins que nous sommes là... à l'attendre l

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Et cette masse furieuse, intimidée par les soldats, longea les murs de la prison , et alla se grouper au-dessous de la petite tourelle dont, on a parlé , en poussant de temps à autre d'horribles cris de meurtre.

Dans cette tourelle était en effet la chambre tortionqaire.

C'était une salle ronde, éclairée par une haute et unique fenêtre , avec des murs gris et humides ; on voyait quelques anneaux de fer scellés çà et là aux murailles et aux dalles qui pavaient cette pièce ; puis , dans un coin , un réchaud , un chevalet, et plusieurs autres instruments de torture.

Il était onze heures du matin; le ciel était bleu, le soleil rayonnait , le jour qui venait du haut , encore resserré par la seule fenêtre de cette salle , jetait sur la terrible scène qu'on va décrire un éclatant et vigoureux coloris, une opposition de vive lumière et d'ombres tranchées, que I^embrandt eût enviée.

Dans cette pièce, il y a huit personnes : trois juges commissaires vêtus de noir, la tête couverte d'un chaperon , et debout; au-dessous de la fenêtre, et à côté d'eux, le greffier, vêtu de noir aussi, un genou en terre , prêt à écrire sur un registre les réponses du patient.

Le bourreau de Harlem et son aide , habillés de surtouts de cuir à tabliers , sont occupés auprès d'une table de chêne massive et un peu inclinée ; enfin, sur cette table est garrotté le patient. Corneille de Witt, ruart et grand bailli de Putten.

Grâce à la haute croisée qui éclairait cette pièce , les trois juges , ainsi que le greffier, placés au-dessous de la fenêtre et près du mur, restaient dans l'ombre; seplement un vif reflet de lumière contournait leur chaperon , et , tombant sur leurs épaules, y dessinait nettement quelques pUs de leurs robes noires ; puis le bourreau et son aide , effacés dans la demi-teinte , n'avaientque le profJ de vigoureusement éclairé; tandis que Corneille de Witt, attaché sur cette table, posée tout en face de la fenêtre, semblait concentrer, pour ainsi dire, sur lui seul cette nappe de lumière éblouissante.

Le ruart, lié sur la table par des sangles qui lui passaient autour des pieds et des cuisses, y était assis, lés jambes étendues ; il portait des chausses de velours noir ; on lui avait ôté

272 HISTOIRE DK LA MARINE. — i672 —

son pourpoint, et sa chemiso, relevée- jusqu'aux épaules, laissait voir ses bras nus.

Les mains et les poignets de Corneille de Witt disparaissaient dans un instrument de torture composé de trois planches garnies de lames de plomb; on avait d*abord joint les mains du patient en glissant entre elles la première de ces planches ; puis on avait mis chacune des deux autres sur chaque main, à cette fin qu'au moyen de deux bandes de fer serrées par des vis de pression on pût écraser plus ou moins entre elles les poignets du ruart

A ce moment, et d'après un signe des juges, le bourreau, qui venait de serrer violemment la vis , se re|)osait , l'aide soutenait les mains du patient qui s'appuyait sur lui , et le greffier impassible, se préparant à écrire, regardait au jour si sa plume était bien imbibée d'encre.

La figure de Corneille de Witt était sublime , l'ardeur de la fièvre et de la souiîrance avait légèrement coloré ses joues, ordinairement pâles ; et son regard calme et ferme semblait encore défier la douleur aiguë qu'il venait d'éprouver.

— Ne voulez-vous donc rien confesser ? — lui dit un juge.

— Rien , — répondit le ruart en faisant un signe négatif rempli de résignation et de majesté, qui fit ondoyer sur son large front les longs cheveux bruns qui se séparaient sur le sommet de sa tête.

— Vous persistez à dire que vous n'avez pas commis l'exécrable dessein de faire assassiner Son Altesse Royale monseigneur le prince d'Orange, stathouder des Provinces- Unies, capitaine général de leurs armées de terre, et amiral général de leurs armées de mer ?

Cette énumération pompeuse des titres du prince fit sourire amèremept Corneille de Wilt, qui répondit :

-^Monsieur, si j'avais voulu assassiner Son Altesse, j'aurais au moins eu l'énergie de mon crime, et je n'aurais pas, pour cela, employé le bras d'un autre.

— Accusé , réfléchissez bien , nos moyens de torture ne sont pas à bout ; il en reste encore de terribles pour vous obliger à confesser votre crime abominable.

— Vous me couperiez en morceaux , monsieur , que je ne pourrais avouer une chose h laquelle je n'ai jamais pensé.

— Ainsi, accusé, vous refusez de rien confesser?

— Je n'ai rien à confesser ?

Et la vis de pression reconunença de jouer.

Puis, pour augmenter la douleur, à mesure que le boun*eau écrasait les mains, Taide , passant par derrière le niart, tiraillait . les deux coudes, donnant ainsi aux articulations du^ poignet qui se détendait sous ces accoups , de cruelles secousses.

Celte souffrance devait être horrible. Corneille deWitt s^affaissa sur lui-même , pâlit extrêmement , contracta ses lèvres , ferma les yeux, et un mouvement convulsif agita ses paupières.

A ce moment, un long et épouvantable hurlement de la populace monta jusqu^à la tourelle, et ce dut être un spectacle saisissant que cette torture infligée dans une sombre prison pendant que la terrible voix d*une populace en furie, mugissant au dehors, demandait la mort du patient.

En entendant ces affreuses clameurs : — Mort aux de Win ! — Corneilfe redressa tout à coup la tête; ses yeux étincelèrent ; puis, par un effort désespéré du moral sur le physique, par un de ces élans incompréhensibles de l'Âme qui peuvent , pour un moment, la dégager des étreintes matérielles du corps, CornçiUe de lYitt, abandonnant ses mains aux bourreaux, qui redoublèrent la torture, jetant un regard inspiré vers le ciel, et tournant vers la fenêtre sa noble figure, qui resplendit alors de lumière et de sérénité, d'une voix mâle et forte il récita ces vers d'Horace» pendant que les cris de meurtre retentissaient au pied de la tourelle :

Justum et tenacem propositi viruin Non civium aixlor prava jiibentiiim , . Non vultùs instantis tyranni Mente quatit solida.....

{Ni la fureur d'une populace injuste, ni l'air menaçant d'un souverain qui ri agit que par caprice , ni les plus cruels tourmens, ne sont pas capables d'ébranler la fermeté d'un homme droit à qui sa conscience ne reproche rien,)

Cette scène était écrasante... *

Le bourreau s'arrêta; les juges se regardèrent comme épon-

* Annalts des Provinces-Unies^ par Basnage, in-folio. La Haye, MDCC\»r, t. II, p. 300. — Fie de Corneille de irilt. — Wicqiiefort^ mw. II. «

vantés de leiir iniquité, toute rhorreur absurde de ce procès vint tout à coiip se montrer à leure yeux, lorsqu'ils songèrent que, sur la seule accusation d*ùh misérable, ils faisaient torturer le vainqueur de Chatam, celui qui venait encore de se montrer si iutré- . pide sur leur flotte, un homme, enfin, honoré, admiré de tous... et puis soudain, et par une contradiction tout humaine, ils s'irritèrent encore davantage contre l'objet de leur cruauté, et voulurent, en augmentant l'horreur de ses tortures, donner, pour ainsi dire, plus de vraisemblance à sou crime.

Alors l'un d'eux, pâle, haletant, dit au bourreau : — La mèche soufrée, la mèche soufrée, il confessera peut-être!

Le bourreau prit une mèche sur un réchaild, et s'approcha de ces chairs meurtries et saignantes dégagées des plaques de bois.

-^ Accusé, ne voulez-\ous donc rien confesser?

— Rien, monsieur.

— La souffrance va être horrible !

— A cette heure solennelle, monsieur, il ne s'agit pas de souffrance, mais de vérité.

— Vous vous refusez à rien confesser ? encore une fois, voiis vous y refusez?

— Monsieur, épargnez-moi ces demandes; je n'ai rien à confesser. Quant à la torture, faites..;, mon corps est à vous.

— Faites donc, — dit le jûgè au bourreau, qui approcha Une mèche allumée des mains ensanglantées de Corneille de Witt.

La souffrance était intolérable ; le ruart fit un bond effrayant sur la table ; mais l'aide du bourreau l'y retint avec force.

Le bourreau approcha de nouveau sa mèche, et le ruart poussa un cri terrible.

— Confessez... confessez, — crièrent les trois juges presque avec effroi.

Le ruart, les dents convulsivement serrées pat* la souffrance, resta immobile, et ne dit mot

Sur un nouveau signe des juges, le bourreau recommença.

— Confessez... confessez, — reprirent encore les trois juges.

Mais les forces de Corneille de Witt étaient à bout ; toute l'énergie de cette grande âme ne put lutter plus longtemps contre d'aussi atroces douleurs; il poussa un long gémissement, et tomba évanoui sur la table, en disant : — Mon Dieu ! mon Dieu !

— 167Η UVilB IV, CHAPITRE XTI. m

Le greffier n'eut à écrire aucun aveu..« Le ruart fut reporté dans sa prison» et conûé aut soins des médecins.

Le procès se continua ; et, soit qUe les juges fussent enfin honteux de leur cruauté, soit que l'on comprît, d'après son inébranlable fermeté, que Corneille de Witt ne dirait rien de contraire à la vérité, on ne le mit pas davantage à la question.

Le 19 août, Tichelaar, rélâché, alla ameuter la populace déjà si HTitée; et le lendemain, 20 août, jour où la sentence du rUart devait lui être prononcée, les abords de la prison étaient encombrés d'une populace qui manifestait des intentions si menaçantes, que les États donnèrent ordre au comte de Tilly, capitaine des compagnies de cavalerie de La Haye, de monter à cheval, et de poster la compagnie de iM. Stenhuysen dans le Buytenhoiï, audevant du corps de garde de la prison ; tandis que les compagnies de M. Stenhuysen le fds et de Tilly se mettraient en bataille sur la place de la prison, en s'étendant jusqu'au Kneuterdyk.

On leur commandait de garder ces trois postes jusqu'à nouvel orth-e.

Pendant ce temps, une compagnie de la gai'de bourgeoise, dite du Drapeau-Bieuy assiégeait la prison, en jetant de grands cris de Mort aux traîtres ! et de Vive Orange !

Le comte de Tilly, posté devant la porte de la prison avec sa cavalerie, qui prolongeait le front de cette compagnie bourgeoise, ordonna à ses cavaliers de tenir leurs armes hautes, sans tirer un seul coup, à moins qu'ils ne fussent prévenus par les milices.

Les milices, de leur côté, craignant de se voir attaquées parla fcavalerie, tinrent le mousquet sur la fourchette et la mèche comj>assée, sans cesser toutefois de pousser des cris terribles et des injures contré M. de Tilly.

Celui-ci, homme jeune fehcore, portant une cuirasse et une pliime orange, l'air fier et martial, poussa son cheval noir, et s'adrcssant au ftout de la compagnie du Drapeau-Bleu avec beaucoup de sang-froid et de fermeté :

— Si vous voulez remplir La Haye de sang et de carnage, messieurs, tirez les premiers j mais, de par Dieu ! je vDUs ferai

276 HÏSTOinF DK LA MARINE. —1672 —

voir que les cavaliers de Tilly peuvent vous rendre en balles de pistolets ce que vous leur prêterez en balles de mousquets.

— Nous voulons la mort des traîtres, — s'écria Torfévre Veroêf, qui était aussi un des meneurs de cette cocnpagnie ; car cet homme se retrouvait partout.

— Les traîtres, s'ils sont traîtres, monsieur, ont été jugés; et vous saurez tout à l'heure leur condamnation, — dit M. de Tilly"

— Tichelaar est en liberté — reprit Veroëf, — il est donc vrai, alors, que le ruart a voulu assassiner le prince. Mort au ruart et au parti français !

La i>opuIace redoubla de vociférations, et M. de Tilly rejoignit son escadron en faisant un geste de mépris,

— Tilly est aussi un traître ! — s'écria Veroëf. Puis s'adressantà quelques officiers de la garde bourgeoise : — Allons demander à la maison de ville la retraite de ces cavaliei*s de Tilly, qui veulent empêcher la justice du peuple.

' — Oui, oui, mort aux traîtres! — cria le peuple ; — Vive la compagnie du Drapeau-Bleu ! A la maison de ville!... à la maison de ville !

Et Veroëf y courut à la tête de quelques officiers boui^eoiset d'une multitude déchaînée.

En y arrivant, ils trouvèrent dans la salle des Étals-Généraux deux seuls députés, IVkM. d'Asperen et Bowelt; les autres avaieût lâchement pris la fuite.

— Monsieur, — dit l'orfèvre, — si la compagnie du comte de Tilly ne se retire pas, tout va être à sac dans la Haye ! les milices bourgeoises ne peuvent tolérer les insolences de ces cavaliers, qui menacent le peuple les armes hautes. En un mot, si on ne lui donne pas l'ordre de quitter le Buytenhoff, nous les chasserons nous-mêmes. D'ailleurs, on dit que les matelots et paysans des villages voisins s'approchent pour piller La Haye ! c'est donc à la cavalerie à aller au-devant d'eux; enfin, que vous l'ordonniez ou non, — ajouta insolemment Veroëf, — je vous jure, par la mort du traître qui a voulu assassiner le prince, je vous jure que ri les cavaliers de Tilly n'ont pas évacué la place dans un quart d'heure, la tuerie va commencer.

Soit qu'ils fussent intimidés par cette violence, soit qu'ils fussent dévoués aux intérêts du prince, ou qu'ils craignissent les

— 1672- LIVRE n% CHAPITRE XYI. 277

suites affreuses d'une pareille collision, les deux députés eurent rincroyable faiblesse de donner Tordre par écrit au comte de Tilly de faire retirer la cavalerie.

C'était ôter le dernier frein qui contînt la populace, c'était lui livrer la prison, et conséqueniment Corneille de Witt, puisque ces compagnies dé cavalerie défendaient seules ses approches.

Veroef prit l'ordre, et revint triomphant le donner k lire k M. de Tilly, qui le prit, le parcourut; puis, cédant à un mouvement d'indignation, il dit en levant son épée sur l'orfèvre : — Si je m'écoutais, je délivrerais la terre d'un grand misérable !

Puis, se retournant vers ses officiers, et remettant son arme dans le fourreau , il leur dit : — Allons, partons, messieurs ; mais le ruart est perdu.

. Et la cavalerie commença de sortir lentement de la place au milieu des cris et des huées de la populace.

A peu près k ce moment, sur le midi, le greffier des États entra dans la chambre de la prison où était couché Corneille de Witt, et lui lut en ces termes la sentence prononcée contre lui i

« La cour de Hollande, ayant vu et examiné les documents qui lui ont été délivrés par le procureur général de la cour, contre et k la charge de maître Corneille de Witt, ancien bourgmestre de Dordrecht, et ruart du pays de Putten, présentement prisonnier en la prison de ladite cour, comme aussi son examen, ses confrontations, et ce qui a été délivré de sa part, et ayant examiné tout ce qui pouvait servir k cette matière, déclare le prisonnier déchu de toutes ses charges et dignités, le bannit hors de la province de Hollande et de AVest-Frise, sans pouvoir jamais y rentrer, sous peine d'une punition plus sévère, et le condamne aux frais de la justice.

» Ce,, ont signé les conunissaires, Aden Paw, sieur de Bennebrock, président; Albert Nierop, Guillaume Goës, Frédérik Van Hier, sieur de Zoêtemier, Co^eille Baan, et Matthieu Gol, conseillers de la cour de Hollande et de West-Frise. n

— Monsieur, — dit le ruart avec dignité, après avoir entendu cette lecture, — si je suis assassin, je mérite la mort ; si je suis innocent, je dois être mis eu liberté, et mon accusateur puni. J'ai^pelle de cette sentence au grand conseil.

m HISTOIRE DE LA MARINE. — Iff»--

— Voulez-vous bien , alors, monsieur , écrire au bas de c^t acte votre opposition ?

— Écrire!... monsieur, écrire!... — dit amèrement Corpeille de Witt en montrant ses mains mutilées ; — vous voyez que je ne le puis pas; écrivez, je vous prie, monsieur.., je tâcherai de signer... et puisse cette opposition empêcher une bien grande injustice !

Celte formalité remplie, le grefBer salua et sortit.

Le ruart resta seul dans la petite chambre ou il était couche ; sa figure était pâle encore des souffrances de la torture; vêtu d*une longue robe de chambre de velours noir, il avait les mains enveloppées de bandelettes, et était couché à moitié sur son lit ; à côté de lui il y avait une petite table , et dessus une Bible ouverte.

Après le départ du greffier , Corneille de Witt resta un moment pensif; puis, essuyant une larme que les plus affreuses tortures n'avaient pu lui arracher-, il prit la Bible ouverte, et continua de lire ces versets du livre de Job , qui avaient une si terrible analogie avec sa position :

« Si j'ai vécu en impie ^ malheur à moi; mais j'ai agi avec justice, et néanmoins^ accablé d' affliction , et pénétré de ma misère , je ne relèverai point la tête,

» Si je la levais , vous produiriez contre moi d'autres témoins, vous multiplieriez les effets de votre colère, qui m'accableraient tour à tour, et une armée de maux m'assiégeraient.

» Le peu de jours qui me restent ne finiront-ils pas bientôt? Que Dieu cesse donc de me frapper, et qu'il retire sa main de dessus moi, afin que je respire un peu,

» Avant que j'aille en cette terre , d'ok je ne reviendrai point, . . en cette terre couverte des ténèbres et de l'obscurité de la mort;

» En cette tejre de ténèbres oii habite l'ombre de la mort, et où on ne voit plus le bel ordre du monde, mais une nuit perpétuelle, »

Corneille dq Witt lisait ces derniers mots, lorsque tout h coup la porte s'ouvrit, et Jean de Witt parut dans la chambre.

— Dieu du ciel ! — s'écria le ruart en lai^»aiit tomber sa

Bible, et se dressant: sur son lit avec une expression judjciblc cle terreur, — Jean, qne venez-vous faire ici ?

— Comment?

— Oui, que voulez-vous? mon Dieu! que voulez- vous?

— Ce que je veux !

— Mais... oui, oui; encore une fois, malheureux, que venezvoas faire ici? voulez-vous donc vous faire égorger?

— Ce que je viens faire ! — dit Jean de Witt, stupéfait , et pâlissant malgré lui, — ce que je viens faire ?.. . Mais ne venezvous pas de me faire demander à l'instant même?

— Moi... moi... !

— Comment! ce n'est pas vous?

Corneille de Witt^ un instant absorbé dans ses réflexions, ne répondit pas; puis tout à coup, joignant ses mains mutilées, avec un geste d'horreur et de désespoir, il s'écria :

— Ah! maintenant, je comprends tout Mon frère... mou pauvre frère , ^e comprends tout! Nous sommes perdus... c'est fait de nous !

— Par pitié, mon ffère, expliquez-vous!

- — Oui... mais, dites... dites, mon Dieu! dites, comment cela est-il arrivé !. . . qui vous est venu chercher. . . que vous a-t-on dit ?

— Eh bien ! donc, tout à l'heure j'étais à me raser, lorsque le gardien de la geôle vint trouver ma sœur, et lui demanda la bien-venue çiue à ceux qui apportent de bonnes nouvelles ; aussitôt ma sœur lui demai^de quelles étaient ces nouvelles : il répond que vous alliez être mis en liberté. A ces mots , ma sœur accourt n^e chercher; je viens, et je demande à cpt homme s'il était bien vrai que vous ne fussiez pas banni ; il me répond qu'il l'ignore, que le geôlier lui a seulement dit que vous alliez être mis qn liberté^ et que vous vouliez me parler sur-le-champ '.

— Les infâmes ! les infâmes !

— Que vous vouliez me parler sur-le-champ* à n^oi et k notre père.

-^ A notre père! aussi à notre pèrel... Oui... oui, écraser la famille du même coup ! Oh ! les n^albeureux I

— Comme mon père était ^ \^ régence*, je ne l'envoyai pas

' Voir les auteurs ci>dessus ci^és.

quérir, et je demande tout de suite mon manteau. Alors ma fille se jette à mes pieds pour me supplier de ne pas venir ici , me disant qu'il y avait grand danger à cause du peuple , et que si vous aviez voulu me parler vous m'eussiez sans doute écrit, et non pas envoyé le gardien sans un mot. Je lui réponds à cela que les blessures de vos mains ne vous avaient pas sans doute permis d'écrire; et bien que ma fille me suppliât d'envoyer quelqu'un s'informer auprès de vous si vous me demandiez eu effet, je ne l'écoute pas, et je pars aussitôt, et me voici... Maintenant, je comprends. . .

— Pauvre enfant ! l'instinct de son cœur la guidait... Mais, comment avez-vous pu traverser toute cette populace furieuse?

— Je ne l'ai pas traversée ; le gardien m'a fait passer par la ruelle du Vivier de Buytenhoff, et entrer par les derrières de la prison.

— Oh ! le piège était bien conçu. Quel bonheur, mon Dieu, quel bonheur qut mon père ait été à la régence V.. .

— Non, cela est impossible ! — dit Jean de Witt après un moment de profonde réflexion , — cela serait trop affreux ; ils ne peuvent, après tout, vouloir nous égorger ici... Non... non, cela est impossible !. . . D'ailleurs, il est temps encore, mon frère. Partons!... En apprenant votre bannissement, j'avais ordonné à un carrosse de venir vous prendre. Venez... venez...

— Partez, mon frère... ; quant à moi... je reste...

— Vous restez ! — s'écria Jean de Witt épouvanté. — Vous restez !

— Sortir d'ici! ce serait accepter ce jugement odieux et inique. Je reste pour protester.

— Vous ne resterez pas, Corneille, vous ne pouvez pas rester. Songez donc qu'à chaque minute votre départ peut devenir impossible; songez donc qu'il y a contre vous, contre moi, un détestable complot pour nous tuer ici peut-être. Mon frère! venez... venez... au nom du ciel ! venez...

— Jean, — dit le ruart avec une fermeté pleine de douceur, — je vous ai dit que je resterais.

— Mais vous vous perdez, malheureux !

— Non... je me justifie.

— 31ais, votre femme, vos enfants?

— Ma mémoire leur restera pure et sans tache.

— Mon frère!... mon frère!... Corneille!

— Je vous en supplie, Jean, pas un mot de plus, et partez... Partez, il en est temps encore...

— Eh bien! alors, je reste aussi...

A ce moment, on entendit des pas lourds et mesurés derrière la porte, et des crosses de mousquets retentirent sur les dalles sonores du couloir.

A ce bruit, les deux frères tressaillirent et échangèrent, dans le plus profond silence, un regard impossible à rendre.

Puis, Jean de Witt se précipita sur la poite ; elle était fermée ; il la secoua violemment.

— Que voulez-vous ? — dit une voix rude.

— Pourquoi cette porte est-elle fermée ? -^ dit Jean de Witt, — ouvrez-la. . . je veux sortir.

— Vous ne pouvez plus sortir, — dit la voix.

— Je vous dis que je veux sortir, moi, Jean de "Witt, et emmener avec moi mon frère. Corneille de Witt, condamné au bannissement, et comme, tel, devant quitter le territoire de la république dans le plus bref délai.

— Jean ! — s'écria le ruart.

Mais, Jean de Witt lui faisant de la main un geste suppliant, il se tut.

— Vous ne pouvez plus sortir, — répéta la voix.

— Mais, puisque je viens d'amener un carrpsse pour emmener mon frère.

— On a renvoyé le carrosse , les traîtres ne s'en vont pas en carrosse, — dit la voix.

— Mais , je suis libre, moi... moi , Jean de Witt , et je veux wrtir à l'instant.

— \ous n'êtes plus libre à cette heure.

Les deux frères se regardèrent encore une fois : ils virent que tout espoir était perdu.

Jean de Witt ne dit pas un mot de plus , se retourna vers le ruart, et, par un mouvement simultané, les deux frères se jetant dans les bras l'un de l'autre, s'embrassèrent avec effusion.

Pendant ce temps, Tichelaar et Veroef continuaient d'ameu-

m HISTOIRE DE LA MARINE. —197^^

ter la populace au dehors, eo criant : — he chien et soa frère vont sortir de la prison, il ne faut pas qu'ils en échappent.

— Oui , oui ! mx armes ! — hurla le peuple , qiii , craignant que les deux frères ne lui échappassent, voulut que deux officiers de la bourgeoisie. MM. Bugeswacht et Van Os , allassent s'assurer que les deux frères étaient bien dans la prison.

Voici le dénouement de cet horrible drame, tel qu'il est raconté dans les Annales des Provinces-Unies^ ouvrage reconnu p9r SOI) imposante et grave autorité. Cette relation est empreinte d'un tel cachet de naïveté, qu'on a craint d'y rien changer.

« Deux officiers et quatre bourgeois montèrent dans la chambre de MM. de Witt ; le conseiller pensionnaire leur représenta avec tant de douceur et de force l'innocence de son frère , et l'injiistice que le peuple )eur faisait en se soulevant contre eux, qu'ils promirent d'obtenir leur liberté; quelques bourgeoisie la même compagnie vjnrent aussi voir si les deux frères étaient d^ps leur chambre. A une heure après midi, le fiscal entra avec quelques officiers çt cinq pu six bourgeois; le fiscal dit au ruart qu'il fallait que ces bourgeois restassent avec lui pour répondre au peuple de sa présence. M. de Witt, croyant que cela ne regardait que le ruart, tenta de nouveau de sortir de la chambre ; mais les bourgeois l'arrêtèrent. Le fiscal se retira en priant les deux frères d'avoir patience jusqu'à ce que le tumulte fût apaisé, et les laissa avec les ))piirgeois, qui les prièrent à dîner avec eux. £o sortant de table, le ruart, que la torture avait extrêmement affaibli, se jeta sur son lit en robe de chambre^ et son frère, qui vint s'y asseoir à côté de lui, prit la Bible , et continua de lui en lire quelques chapitres.

» Cinq heures après que la cavalerie de ftl. de Tilly eut disparu, la compagnie bourgeoise du Drapeau-Bleu, qui reçi^t en sortant de la place de P)eyp des rafraîchissements de bière , de vin et d'eau-de-vie, dont elle n'avait pas besoin pour augmenter sa fureur trop violente, s'avança parla cour, sur les qpatre heures après-dînée; de là elle marcha droit à la porte de la prison avec des cris redoublés et animés par % Van Banchen , écbevin de La H^ye , que les mutins regardaient comme un de leurs chefs; elle força la compagnie qui était de garde à la pQr|;e , ^^uX qu'ellq n'oyait d'autres desseins que 4<^ conduire

les deux frères au prince d'Orange, pour qu'il décidât de leur sort. Cependant les mutins ne laissèrent pas ^e tirer une grêle de coups de mousquet contre la porte de la prison ; et n'ayant pu. en faire sauter la serrure et les gonds à coups de mousquets, l'orfèvre Veroëf, un des chefs les plus furieux des mutins, alla enlever chez un marchand un gros marteau avec lequel il brisa la porte; mais les mutins,, enragés de ne la pouvoir briser entièrement, menacèrent avec des serments exécrables de tuer tous ceux qui étaient dans l^prison, si on ne la le^r ouvrait pas. Lu geôlier, épouvanté de ces menaces, ou plutôt gagné, ouvrit enfin. La porte ne fut pas plus tôt ouverte qu'ils montèrent en foule les degrés de la prison , et entrèrent dans la chambre où étaient les djBux frères,

» Ils trouvèrent le ruart en robe de chambre sur son Ht , et son frère assis à côté, en manteau de velours, et lisant l'Ecriture sainte.

» Le grand pensionnaire tâcha d'inspirer quelques sentiments d'humanité à ces furieux; mais, loin de se laisser fléchir, ils forcèrent le ruart et lui à sortir do la chambre , et leur dirent qu'on allait les conduire à la place où on exécutait les criminels^

» Les deux frères se dirent un tendre adieu sur le haut de l'escalier, et le ruart, qui était très-faible, descendit appuyé sur son frère, qui, conservaqt beaucoup de tranquillité dans un péril aussi imminent, exhorta doupement les bourgeois k rentrer dans leur devoir. «

y> 3îes amùj leur dùait-il en descendant l'escalier ^ à quoi aboutira tout ceci : nous somvfiçs innocents, r\(m «^ somtnes pas traîtres; conduisez-^ nous oii vçus voudrez, et nous faites exan^iner. On ne répondit à ses exhortations que par de violents outrages, en criant ; — Marche, . . marche, tu verras bientôt ce qui arrivera! Un maréchal avait déjà voulu assommer le ruart sur sou lit, et l'aurait tué si le cpup de fléau qu'il lui déchargea n'eût rencontré }e bois du lit. En descendant, un autre mutin le frappa par derrière avec une planche, et lui fit rouler les degrés jusqu'à la porte, d'où on ne le releva que -pour le traîne^' par )es cheveux jusqu'à l'arcade qui est proche de la prison qui conduit à l'échafand- Le grand pensionnaire , dqnt le chapeau était tqmbé ^ l'escalier, sortit p^ nup de la prispn, et pber-

chant des yeux son frère déjà massacré. A ce moment, un no- ^ taire , nommé Van Soenen , ]ui porta un coup de pique au visage. Cette blessure ne l'empêcha pas de faire ses efforts pour passer derrière les rangs des soldats, croyant y retrouver son frère; mais les bourgeois s'étant aperçus de cTe dessein, lui fermèrent le passage. Alors un nommé Pierre Yeranghuen tira sur lui un coup de mousquet ; mais son fusil n'ayant pas pris feu, il donna à Jean de AVitt un si furieux coup sur la tête, qu'il le terrassa. Cependant Jean de Witt eut encore assez de force pour se relever sur ses deux genoux, et crier : Mon frère I lorsqu'un nommé Van Yalen le prit par le côl, le coucha par terre, lui mit le pied sur la poitrine , et lui tira un coup de pistolet à bout poilant dans la tête, en criant : Voilà té scélérat qui a trahi sa patrie!

» Les deux frères morts , les bourgeois formèrent un demicercle a^utour des cadavres, et firent sur eux nombre de décharges; après quoi on dépouilla les deux corps, et on déchira leurs habits en' mille morceaux, qu'on distribua dans les villages voisins. Il n'y eut que le manteau du grand pensionnaire qui resta entier ; un valet de poste s'en saisit et l'exposa en vente dans le Vyverberg, en disant : Voilà la guenille du grand Jean!

» On commit les dernières indignités sur les cadavres des deux frères, et après les avoir traînés tous deux dans la boue jusqu'au lieu où on exécute les scélérats, on les pendit par les pieds à un gibet fait en forme d'esti-apade , où , faute de corde , on les attacha avec des mèches de mousquet.

» Celui qui rem{^ssait les fonctions de bourreau ayant aperçu M. Simousson , pasteur de La Haye , lui demanda :

» — Monsieur le ministre , sont-ils assez haut perchés?

» — Non, — dit le ministre , — non; pendez ce grand coquin un échelon plus haut !

» Il parlait de Jean de Witt.

» La rage ne se borna pas là ; on coupa au conseiller pension* naire les deux doigts qu'il avait levés pour jurer l'observation de l'Édit perpétuel, et dont il s'était servi pour le signer. On coupa ensuite à l'un et à l'autre le nez , les oreilles , et les doigts des pieds et des mains et les autres extrémités du corps , que l'on vendit publiquement depuis dix sous jusqi^à trente. Veroef ,

—1672- LIVRF- IV, CHAPITAE XVI. 285

l'orfèvre, omrit les corps des deux frères et en arracha les deux cœurs , qu'il conserva longtemps, et qu'il montra pour de l'argent.

» L'un de ces forcenés , ne pouvant emporter avec les dents les parties honteuses du ruart , les lui coupa ; un autre lui arracha un œil et l'avala; enfui, un troisième, ayant coupé à Jean de Witt un morceau de chair à la hanche , dit : — J'ai résolu de rôtir ce morceau et de le manger avec mon ami Ticheloar^ quand je devrais en crever! »

Immédiatement après ce massacre, les députés envoyèrent un courrier au prince d'Orange , qui était alors à Alpheu , riant village situé sur le Rhin , entre Leyde et Woérden.

Le prince était sur le point de se mettre à table lorsque le courrier arriva portant deux dépêches.

S. A. lut la première, et dit :

— Messieurs , je vous annonce une bonne nouvelle pour les amis de M. Fagel, que j'aime fort; il a été nommé hier grand pensionnaire de Hollande, par la démission de M. Jean de Witt.

M. Fagel était un des plus chauds partisans du prince.

Puis , dépliant la seconde, le prince pâlit malgré lui, et s'écria : — IMessieurs , les frères de Witt ont été horriblement assassinés hier à La Haye par la populace : que Dieu les absolve , s'il est vrai qu'ils aient trahi leur pays.

Puis , tendant la dépêche à M. de Zuylistein , — Lisez ceci , monsieur.

Et le prince se mit à table, mangea peu et fort vite.

M. Zuylistein , ayant lu , frémit d'horreur , et dit au prince : — Votre Altesse ordonnera-t-elle des poursuites contre les meurtriers ?

— Des poursuites? — dit le prince, en attachant son regard terne et froid sur M. Zuylistein, — non, non, monsieur, vous ordonnerez à M. de IMaasdam , membre du collège des nobles , de dire à leurs nobles et grandes puissances que je regarde toute recherche au sujet tie ce meurtre comme dangeirmc au repos public , et que je ne veux pas qu'on en fasse '.

' Voir les auteurs cités.

— Puis, TOUS, monsieur, — ajouta-t-il eu se tournant vers son chapelain^ — vous ordonnerez des prières pour les âmes de MiM. de Witt Le prince se retira.

Voilà comment Guillaume d*Orange fllt rétabli dans ses charges héréditaires , le parti français ruiné , et les deux frères de Witt payés de leur dévouement au pays et de leur foi dans la parole du grand roi.

On a vu Tassassinat des frères de Wilt; voici maintenant «ne relation véritable des suites de la conquête de Louis XIY,* qui . ne dévoile qu'un coin de cet immense et effroyable tableau. « Les deux villages de Swammerdam et de Bodegrave^ composés de six cents maisons, furent réduits en cendres; il n*en resta qu'une seule, que le hasard fit échapper à la fureur du soldat et à rincendie général. On se fit un devoir de religion de la ruine des églises des hérétiques : aucune ne fût épai^née. Les bâtiments publics où Ton administrait la justice et la police subirent le même sort. Les soldats qui avaient formé ce dessein cruel s'étaient, en sortant d'Utrecht, armés d'allumettes et d'autres matières combustibles. On enfermait le père et la mère avec leurs enfants chez eux, afin d'éteindre une famille dans un instant ; et lorsqu'on remua les cendres et les ruines des maisons, on trouva quantité de corps à demi consumés, et les enfants brûlés dans les bras de ceux et de celles qfti leur avaient donné la vie. Une mère, qu'une vieillesse décrépite rendait aveugle et un objet digne de compassioii, fut tuée en présence de quatre enfants qui l'assistaient, et n'eut avec eux qu'un même tombeau dans les flammes qui les réduisirent en cendres. Comme la cruauté se di-. versifie à l'infini, une autre mère, qui avait élevé un pareil nombre d'enfants, les vit tuer sous ses yeux, et fut ensuite immolée à la fureur des bourreaux. Le prince d'Orange, qui arriva deux jours après sur les lieux, trouva quantité d'enfants dont on avait coupé les bras et les jambes, et d'autres corps mutilés qu'il laissa quelque temps sans sépulture, exposés aux yeux des passants, afin qu'ils apprissent par cet affreux spectacle ce qu'ils devaient attendre des Français. Les soldats se divertissaient à saisir ces innocentes créatures par les pieds, les lançaient en l'air, et les recevaient sur la pointe des piques et des épées, heureux d'y

^im-^ UVRE IV, GHA^ltRE XYfc 487

trouver la mbri, t)tiisqu'ott précipitait les tins dans leS flétnmes, et qu'on imaginait de nouveaux tourments pbtir faire périr les autres. On violait les filles en présence de leurs mères, les femmes sous les yeux de leurs maris; et les soldats qui ne trouvaient pas assez d'objets pour assouvir leur brutalité, parce qu'ils étaient en trop grand nombre, satisfaisaient tour à tour leur infâme passion sUr une même personne, jusqu'au nombre de vingt et au-delà, et lui épargnaient ensuite la douleur dé survivre à sa honte en là . jetant dans l'eau et dans le feu. L'avarice, jointe à la cruauté, animait l'officier aussi bien que le soldat : on pendait les hotnmes dans la cheminée de leur maison, et on y allumait un grand feu, afin que la fumée des tourbes et la flamme qui en sortait ensuite, les étouffant et les brûlant tour à tour, ils fussent contraints de découvrir l'argent qu'ils possédaient, et que souvent ils ne possédaient point, tellement qu'ils étaient les victimes d'une imagination également sordide et barbare.

» Les supplices et les cruautés ordinaires ne suffisant pas poub assouvir la fureur du soldai, il en inventa d'extraordinaires. 11 dépouillait les filles et les femmes qu'il avait violées, et les chassait toutes nues dans la campagne, où elles périssaient de fli-oid. Un oflicier suisse, trouvant deux filles de bonne maison dans ce triste état, leur donna son manteau et quelque linge qu'il avait , et en allant à son poste, les recommanda à un officier français, lequel, bien loin de les protéger, en abusa dans la rue, les prostitua ensuite à ses soldats, qui, après leur avoir fait les deniiers outbages,»leur coupèrent le sein, le lardèrent avec les bagu(?ttes de leurs fusils, et laissèrent leurs corps exposés sur la levée qui hiène de Bodegrave à Woërden '. Il y eh avait d'autres auxquelles on coupait le sein, qu'on saupoudrait ensuite de poivre, de sel, quelquefois même de poudre à canon, à laquelle on mettait le feu pour les faire mourir plus cruellement. Un de ces scélérats qui, étant à Bodegrave, avait eu la. barbarie de couper le sein d'une feihme en couches, et d'y mettre du poivre, mourut à l'hôpital de Nimègue, dans un affreux désespoir, d'une frénésie causée par les remords cuisants de sa conscience ulcérée, qui lui repré*sentaient continuellement l'image de cette femme, dont il s'ima-

- ' On verra le nom de ce village , cité plus bas, dans TépUre au rot.

288 HISTOIRE DE LA MAIIINE. — 4e7« —

ginait entendre encore les cris douloureux. On attachait les autres par les cheveux, ou sous tes aisselles, à des arbres, afin qu^elles demeurassent exposées dans une honteuse nudité à toutes les injures de l'air. Un batelier fut cloué par la main au mât de son vaisseau, et sa femme violée sous ses yeux, qu'on lui défendit de détourner un moment d'un spectacle si infâme, sous peine de la mort. Beaucoup d'autres maris eurent le même sort, et furent forcés à coups de bâton et de plat d'épée d'être témoins oculaires d'un semblable outrage. Enfin on ne respecta pas même les corps morts : deux cadavres qu'on portait en terre furent dépouilles du linceul qui les couvrait ; l'/un fut jeté dans le feu avec son cercueil, l'autre en fut tiré, et eut l'eau du canal pour sépulcre.

{Annales des Provinces-Unies,)

Ainsi que le meurtre des frères »de AVitt, ces atrocités moustreuses étaient les conséquences naturelles et inévitables de l'invasion de Louis XIV en Hollande.

A ce propos, résumons encore les faits : l'étude en est curieuse, et va bientôt offrir de nouveaux contrastes qui seront assez piquants.

Qu'on se rappelle cette longue chaîne de roueries, de crimes, de vénalité sacrilège, de parjures, de corruptions qui joint ces deux années 1670 et 1672, depuis cet infâme traité conclu en pleine paix contre les Sept-Provinces, jusqu'à la dévastation de cette malheureuse république; depuis la prostitution de mademoiselle de Keroualle jusqu'à la nouvelle trahison de Louis XIY envers l'Angleterre, son alliée, jusqu'au massacre des frères de Witt.

On ne peut le nier : tout cela fut l'œuvre du grand roi, ou plutôt de l'intraitable orgueil du mmistre qui le dominait durement, deLouvois, en un mot, qui ne voulait, lui, qu'embaiTosser Colbert,

Or, on est déjà comme épouvanté en songeant que la haine jalouse et mesquine d'un comnùs brutal contre un autre commis son rival, ait pu soulever de pareils orages sur l'Europe, et enfanter une longue série d'effrayantes calamités et de maux irréparables...

Mais ce qui épouvante peut-être davantage, ou plutôt ce qui, en vérité, fait rire d'un air assez homérique, c'est de voir que depuis le grand poète jusqu'au grave historien, que depuis le prince de l'Eglise jusqu'au vicaire de Jésus-Christ, chacun a voulu payer, à genoux, son lâche tribut d'ignobles flatteries, de louanges elTrontées et misérables, à propos de cette effroyable mvasion, de ses causes honteuses et sacrÛéges, et de ses sanglants résultats.

Ainsi le sévère Boileau, le grand satirique, l'impitoyable censeur, dans sa froide et basse mélopée, non contât <le crier gloire à Aof^»/ s'égaie encore impudemment de la sauvagerie des noms de ces ruines fumantes soumises à l'incomparable vainqueur l il ne trouve que de niaises plaisanteries indignes même d'un pédant de collège, à propos de ces malheureuses villes pillées, dévastées, qui ne pouvaient éteindre l'incendie qui les dévorait qu'en s'abîmant sous les eaux de la mer.

Yoici ce curieux témoignage de la dignité de l'art au dix-septième siècle :

En vain pour te louer ma muse toujours prête , Vingt fois de te Hollande a tenté la conquête. ' Ce pays, où cent murs n'ont pu te résister. Grand roi, n*est pas en vers si facile à d<Mnpter. Des villes que tu prends les noms durs et barbares N'offrent de toutes parts que syllabes bizarres ; Et, Toreille effrayée , il faut, .depuis l'issel , * Poiu* trouver un beau mot, courir jusqu'au Tessel. * Oui, partout de son nom chaque place munie

Tient bon contre les vers, en détruit l'harmonie. Et qui peut sans frémir aborder Foërden ? Quel vers ne tomberait au seul nom de Heusden? Quelle muse , à rimer en tous lieux disposée. Oserait approcher des bords du Zuyderzée ?

Du fleuve (le Rliin) ainsi dompté la déroute édataute

A Wurts jusqu'en son camp va porter l'épouvante.

Wurls, l'espoir du pays et l'appui de ses murs ;

Wurts.. . Ah ! quel nom, grand roi ! quel Hector que ce VVurts !

Sans ce terrible nom, mal né pour les oreilles,

Que j'allais à tes yeux étaler de merveilles! etc., etc.

{Épître IF, au roi,)

Puis, après le satirique, vient le grand tragique, rhistorio- II. i9

m HISTOIRE DE Î.A MARINE, —1072 —

graphe de France, le tendre et religieux Racine. 11 faut lire son Précis de la guen^e de 1672: c'est à n'y pas croire, c'est à denoeurer confondu devant ce ton de placide ejt naïve bonhomie avec laquelle il expose les griefs du grand roi contre cette petite république, que ses richesses et son abondance^ dit-il, rendaient redoutable à ses voisins.

Écoutons-le ;

«... Cette petite république faisait tout le commerce des Indes orientales, où elle avait presque entièrement détruit la puissance des Portugais. Elle traitait d'égale avec l'Angleterre, sur qui elle avait môme remporté de glorieux avantages, et dont elle avait tout récemment brûlé les vaisseaux dans la Tamise ; et enfin, aveuglée de sa prospérité, elle commença de méconnaître la main qui l'avait tant de fois affermie et soutenue. Elle prétendit faire la loi à l'Europe; elle se ligua avec les ennemis de la France, et se vanta qu'elle seule avait mis des bornes aux conquêtes du rqi — (toujours cette niaiserie de la médaille de Josué). — Elle opprima les cathohques dans tous les pays de sa domination, et s'opposa an commerce des Français dans les Indes ; en un mot, elle n'oublia rien de ce qui pouvait attirer sur elle l'orage qui la vint inonder. — Le roi, las de souffrir ses insolences, résolut de les prévenir : il déclara la guerre aux Hollandais sur le commencement du printemps, et marcha aussitôt contre eux. »

Puis, après plusieurs assertions aussi singulières que celle-ci : Jamais prince (Louis XIV) n'obseiDa si religieusement sa parole. — Ce n'est pas um chose concevable que, dans la fidélité qu'il a gardée (Louis XIV) à ses alliés y il a toujours eu plus soin de leurs intérêts que des siens propres. Le tendre Racine conclut ainsi à propos de cette conquête :

« Par là on peut voir qu'il y a quelquefois des choses vraies qui ne sont pas vraisemblables aux yeux des hommes, et que nous traitons souvent de fabuleux dans les histoires des événements, qui, tout incroyables qu'ils sont, ne laissent pas d'être véritables. En effet, comment la postérité pourra-t-elle croire qu'un prince, en moins de deux mois, ait pris quarante villes fortifiées régulièrement; qu'il ait conquis une aussi grande étendue de pays en aussi peu de temps qu'il en faut pour faire le voyage,

et que la destruction d*une des plus redoutables puissances de l'Europe n*ait été que Touvrage de sept semaines? »

Ce n'est pas tout, après les poètes à allégories païennes, après Iqs flagorneries olympiques devaient venir les flagornerie» chrétiennes; après le Jupiter-Tonnant, après le vieux Rhin surpris dans ses verts roseaux parmi les naïades craintives, c'est Jehovah couronnant par la victoire 1-ceuvre si amoureusement bien commencée par mademoiselle de Keroualle ; c'est le dieu des armées, aidant fort Lourds à bien embaiTasser Colbert,

En un mot, ce n'est plus Racine, Boileau, Bossuet, ces hautes supériorités de rin'telligence et de la raison, qui exaltent et consacrent en un merveilleux langage les plus honteux appétits charnelst les plus hideux parjures, les entreprises les plus féroces et les plus impies: c'est quelqu'un qui, selon la hiérarchie reli<* gieuse du monde chrétien , est au-dessous de Dieu , mais audessus des rois; c'est la personnification la plus imposante des vertus humaines; c'est celui qui, placé au sommet de l'édifice social, reçoit seul de Dieu la divine et solennelle mission de le représenter sur la terre dans toute sa majestueuse pureté; c'est . celui qui peut lier et délier ici-bas; c'est le pape, en un mot, le pape Clément X , qui écrit de sa main pontificale le bref suivant k Louis XIV , qui se délassait alors de ses conquêtes dans les jolis bras de madame de Moatespan , dont il venait d'exiler l'incommode et fâcheux mari.

« Notre cher fils en Jésus-Christ , salut et bénédiction apos- » tolique.

» L'univers, contemplant le renversement par vos armes vic- » torieuses d'une puissance élevée sur les ruines d'un pouvoir » légitime, et nuisible d'ailleurs aux intérêts de la royauté, féli- » cite Votre Majesté, dont le jeune front est décoré de glorieux » triomphes et paré de riches dépouilles. Les entrailles de notre » charité pontificale ne sauraient non plus se contenir, et nous » voyons avec une joie égale à la vôtre les accroissements de la » vraie religion unis aux succès de Votre Majesté, joie qui répond » à la grandeur des pouvoirs dont la bonté divine nous a inves- » tis. En effet, les églises rendues aux catholiques, la discipline >> religieuse rétablie dans les cloîtres, les prêtres remplissant les

» diverses fonctions du culte divin, les habitants pouvant librement » pratiquer la vérité, tels sont les faits qui suffisent pour démon- 9 trer que la mission de Votre Majesté venait d'en haut, tors- » qu'elle s'est élancée à pas de géant dans le chemin de la » victoire.

» Permettez donc, roi Très-Chrétien, que, pour consolider les » résultats glorieux déjà obtenus par la guerre et par la paix , » notre zèle et notre attachement apostoliques excitent encore » votre piété royale, ainsi que vous le fera mieux comprendre, » sur plusieurs points , notre nonce , Farchevêque de Florence.

» En attendant, nous n'omettrons point de placer au pied du » trône de la miséricorde divine les sentiments paternels éoùt » notre cœur est rempli pour votre conservation et le succès » de vos vœux pour la gloire de Dieu, afin que la bénédiction » apostolique que nous vous donnons puise sa confumation et sa » force dans cette source propice.

» Donné à Rome, à Sainte-Marie-Majenre, sous Tanneau du » pêcheur, le 23 août 1672, la troisième année de notre pon- » tificat. »

{Archiv. des aff. étrang, — Rome. 1672. — SuppL)

Or donc , à propos de tant de louanges pour tant de crimes , de tant d'adversité pour tant de vertus , en voyant hommes ou nations subir éternellement la loi du plus fort, en voyant l'inuocence presque toujours victime du méchant, qui jouit et triomphe (en ce monde seulement, car Dieu est juste) ; à propos de cela, on nous permettra de répéter ces paroles déjà dites.

Mais, trouver cent fois réalisé dans l'histoire ce qu'on appelle le rêve d'un esprit morose et chagrin ; mais retrouver à chaque page de l'humanité cette impitoyable raillerie de la destinée; Heur aux forts et aux méchants, malheur aux faibles et aux justes I mais voir que les conceptions les plus coniques et les plus monstrueuses sont bien en dessous (fc ce qui a été; mais voir que la corruption la plus insolente et la plus eflrontée paraît naïve et modeste auprès de ce qui a été; mais voir que, pour tant de vices, de corruptions et de cruautés, c'a été d'éclatants triomphes, une vie royale et resplendissante d'amour et de gloire; et puis enfin , après la mort do ces grands criminds.

voir les plus hautes et les plus graves intelligences de TÉglise venir impudemment , en plein temple , à la face de Dieu , les aduler jusque sous le linceul , dans le plus pompeux et le plus magnifique des langages , sans larmes pour les victimes , sans anathèmes contre les bourreaux; je le répète, dès l'abord, cela ferait peur si on ne s'était pas attendu à trouver l'histoire si humaine.

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