‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 39 sur 72 · DU 21 AOUT · texte numérisé non relu

DU 21 AOUT

( Joint à la lettre de M. le vice-amiral, du 22 août,)

« Depuis le 12, il n'a été possible de donner aucune nouvelle de cette armée, les vents ayant toujours été extrêmement grands jusqu'au 17, que l'on fut obligé d'avoir toujours les mâts de hune bas; cependant, nos vaisseaux de garde ne laissèrent pas de découvrir l'armée ennemie ce même jour, qui s'était avancée jusqu'à quatre lieues du Texel, et cinq lieues de celte armée, et selon les apparences, y était depuis^ le 13, et y avait essuyé le même coup de vent que nous.

» On ne doute pas que M. le prince d'Orange ne leur ait fait quitter leurs bancs, et agir contre leur ordinaire, qui est de se ménager davantage qu'ils n'ont fait dans la dernière occasion.

» Pour M. le prince Rupert , ayant pris la résolution de les combattre, il l'aurait fait le 18, si les vents, étant devenus encore forcés , ne l'avaient obligé de demeurer à l'ancre , et de mettre encore les mâts de hune bas; ayant toutefois cessé le 19, on se disposa je lendemain à aller chercher les ennemis , et le matin , une flûte de la flotte des Indes ayant donné dans la division de M. Désardens, croyant se rencontrer dans l'armée de Hollande^ y fut prise par le capitaine du Bourbon , qui y envoya sa cHaloupe avec un lieutenant pour la garder et s'en rendre maître. Aussitôt que j'en fus averti , je pris un extrême soin

qu'il n'en fût diverti aucune chose, et le commissaire général y étant allé quelques heures après , il y mît tout Tordre qui pouvait dépendre de lui ; j'en donnai part aussitôt à M. le prince Rupert, et comme sur le rapport des prisonniers, on peut croire que cette prise peut valoir cinq ou six cent mille francs, je n'estimai pas, en cette rencontre, me devoir abstenir de parler (comme en passant) sur le partage du tiers qui appartient à Sa Majesté ; et je reçus ordre de lui d'y laisser les soldats et matelots français, et qu'il se contenterait d'y faire embarquer le commissaire des prises à la suite de l'armée d'Angleterre , qui ayant conféré avec celui de Sa Majesté, s'y embarqua le 20; et je crois que la flûte partit en même temps pour aller à Londres; comme de notre coté on courait sur les ennemis qui avaient mis à la voile, et tâchaient à gagner le vent que nous avions sur eux, dans la pensée de conserver cet avantage, on courut quasi jusqu'à terre , à deux lieues du Texel (la côte étant assez saine en cet endroit); mais comme les ennemis la connaissent encore mieux que nous, ils tinrent le vent davantage. En étant approché de plus près pendant la nuit, joint que M. le prince Rupert, m'ayant mandé à neuf heures du soir de n'aller qu'à petites voiles, à cause de la défiance où l'on était de quelques bancs, l'escadre de Sa Majesté, qui était à la tête, aurait donnée à une heure après minuit, au milieu de l'armée des ennemis si l'on n'avait découvert leurs feux, ce qui m'obligea d'envoyer une barque longue sur laquelle ils tirèrent deux coups de canon, qui ayant fait connaître la même chose à M. le prince Rupert, changea aussi de bord, par la même raison que les ennemis avaient fait.

» Mais à la pointe du jour, le 21 , on découvrit les ennemis fort étendus sur une ligne et assez près de terre, à un endroit de la côte qui s'appelle Caînperdunes. Quoiqu'ils eussent l'avantage du vent, on prit le parti de les attendre et de les combattre ; et comme ils avaient le même désir, on ne fut pas longtemps sans se joindre.

» Le combat commença à huit heures et demie , et par les* différents changements que l'on avait été obligé de faire, l'escadre de Sa Majesté se rencontra au poste de l'avant-garde , ainsi qu'elle le doit avoir ; l'ordre de bataille des ennemis éuit différent de celui où ou Ijbs avait vus d'autres fois : il y avait quinze

OU seae vaisseaux à la tête qui tenaient extrêmement le vent; et occupaient une partie de l'escadre de Sa Majesté.

» Le reste était opposé à une partie du corps de bataille des ennemis , savoir : la division de M. Désardeus , et l'Aimable et l'Invincible de la mienne.

» Les ennemis s'approchèrent de près, et plus qu'à l'ordinaire; mais comme la tête tenait toujours le vent, et qu'ainsi la partie de l'escadre de Sa Majesté, que je viens de dire, aurait eu peu de part au combat, on jugea quasi dans tous les bords qu'il n'y avait autre chose à faire qu'à percer les vaisseaux hollandais de l'avant-garde , et les faire plier ensuite , poift* gagner le vent à toute l'armée. Une heure ou deux après le commencement du combat, il survint une brume qui m'empêcha de prendre ce parti; mais ayant duré peu de temps, aussitôt que je crus pouvoir être aperçu du vice -amiral de l'escadre rouge, et des vaisseaux de Sa Majesté , qui (étaient plus sous le vent que moi, j'envoyai une barque longue à M. Martel, pour l'avertir de ce que j'avais envie de faire ; mais elle n'était pas encore arrivée à son bord , qu'il avait déjà commencé d'en changer, ayant jugé qu'il pouvait passer au vent de cette avant-garde. Pour le vais- * seau que je monte, on jugea bien qu'il ne pouvait pas gagner si haut , et qu'il fallait nécessairement passer au milieu de sept oq huit navires, suivis de trois brûlots; mais comme c'était le seul moyen de rompre et de mettre en désordre cette avant-garde, on crut qu'il serait fort avantageux de le tenter : on y réussit , et on se démêla de deux brûlots, dont un fut fort près de nous aborder; et quoique l'autre en passât un peu plus loin , ce ne fut^ toutefois, qu'un peu plus que la portée de pistolet.

» On ne doute point que l'on n'ait mis le feu au premier, fort à propos, par une des pièces de l'avant. Tous les vaisseaux de la division du vice-amiral ayant suivi le pavillon , les Zélan* dais , qui tenaient cette tête , et particulièrement le vice-amiral, eurent beaucoup à souffrir. Les uns arrivèrent vent arrière ; ainsi toute cette escadre se trouva en désordre, et l'on ne songea plus, de notre côté , qu'à joindre les vaisseaux ennemis qui combattaient contre ceux de l'escadre rouge, et une partie de la nôtre; » Mais les ennemis nous, parurent si éloignés, parce que tous les vaisseaux qui combattaient avaient toujours arrivé , qu'on

désespérait quasi de les pouvoir joindre, quoiqu'on fît force de voiles , et que je n'eusse pas seulement attendu à me réparer, ce qui me faisait craindre que M. le prince Rupert ne fût trop pressé par eux; cela augmentait encore l'impatience que Ton en avait. Cependant, quelque diligence que Ton pût faire, ayant fait vent arrière depuis une heure jusque entre six et sept heures du soir, il fut impossible d'en approcher qu'à cette heure-là. Sur les deux heures, les ennemis ne tirèrent plus sur M. le prince Rupert, mais arrivèrent toujours vent arrière,

» Depuis, j'ai appris avec surprise que M. Spragge, s'étant séparé dès le commencement du combat de M. le prince Rupert, avait pensé causer un grand contre-temps, si la jalousie que leur donnait l'escadre de Sa Majesté, qui avait gagné le vent, ne les eût toujours tenus en échec , et empêché d'entreprendre plus qu'ils n'auraient fait sur les vaisseaux qu^ils avaient sous le vent. Du reste , quoiqu'il n'ait pas témoigné toute la conduite qu'il serait nécessaire à un chef d'une grande escadre, tout le monde demeure d'accord qu'il a agi en brave soldat , et a péri enOn dans une grande chaloupe, à bord d'un vaisseau où il voulait monter, ayant été obligé de quitter le sien qui était entièrement désemparé; la chaloupe, ayant été percée d'un coup de canon, fut bientôt emplie d'eau, et, n'ayant pu se soutenir à la mer, il fut noyé sans l'avoir même quittée.

» Le vaisseau de Tronip, contre qui il combattit tout le jour, n'a pas été mieux traité, et l'on ne vit point son pavillon ]e soir, lorsque toutes les escadres se retirèrent de part et d'autre,

» Les Hollandais demeurèrent jusqu'au soir à canonner sous le vent quelques vaisseaux de l'escadre bleue qui étaient incommodés dans leurs mâts; mais, comme ils tiraient d'assez loin, on jugea bien qu'ils ne voulaient faire autre chose et se retirer ensuite.

» Pour l'escadre de Sa Majesté, elle s'était déjà ralliée à eux, et tous les vaisseaux qui la composent s'étaient rejoints au vent M. Désardens avec partie de sa division l'ayant encore gagné sur quelques vaisseaux ennemis, le brûlot L'Arrogant qui le sui^ vait, commandé par le capitaine Guillotin, aborda un grand vaisseau hollandais; mais, comme le vaisseau était grand et fort, et qu'il l'aborda avec trop de force, cela le fit reculer, et donna le temps aux Hollandais de mouiller et de s'en garantir.

i) J'ai appris qu'on ne peut pas mieux faire qu'a fait ce capitaine de brûlot.

» On n'a rien perdu dans l'escadre de Sa Majesté que le sien, et lui se retira avec beaucoup de bonheur dans une des flûtes de l'escadre qui était au vent.

v> Les Anglais n'ont perdu que deux ou trois brûlots, qui ont brûlé inutilement, et ils ont eu seulement des vaisseaux démâtés.

» Tout le monde assure que les Hollandais ont perdu un vaisseau coulé à fond, et un autre brûlé de son propre feu.

» Trois de leurs brûlots ont brûlé devant nous inutilement , et l'on doute si un vaisseau, où le feu se mit auparavant, était de guerre ou anné en brûlot ; outre cela , ils ont autant , pour le moins, de vaisseaux démâtés que les Anglais.

» 11 est impossible qu'ils n'aient aussi perdu beaucoup de monde.

» Je ne sais pas encore le nombre des morts et des blessés dans l'escadre de Sa Majesté , parce que depuis hier je n'ai pas encore pu voir tous les capitaines. Je sais seulement que le sieur d'Estivadle fut tué au commencement du combat, ayant fait voir une grande fermeté avec le chevalier de Sepeville qui était engagé comme lui au milieu des ennemis , et qui ne laissa pas de me venir joindre ensuite ; que le chevalier de Montbaux , enseigne sur le Grand, a le bras cassé.

» Scossias, enseigne du Fier^ tué ; et le capitaine Jacob, embarqué sur l'Invincible , un bras emporté.

» Parmi les Anglais, il y a M. Spragge qui a été noyé , et un capitaine appelé Eneves , tué.

» Le sieur Rives a eu les mâchoires emportées , et un autre capitaine, dont je ne sais pas le nom , a eu le bras emporté. ^

» On fera savoir plus particuhèrement , par la première, occasion , toutes les particularités qu'on aurait oubliées ou qu'on n'a pas sues d'abord, étant pressé de faire porter ce mémoire à Sa Majesté.

» On ne doit pas oublier , sur le sujet de la flûte hollandaise venant des Indes, de dire qu'on a su des prisonniers que toute la flotte n'était cora|K)sée que de cinq bâtiments encore , outre celui-là de même grandeur, et d'un encore, chargés à peu près

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de marchandises de même prix ; que Ton n'a osé en charger à Batavia davantage , et qu'ils présument que ces autres bâtiments, dont on n*a point de nouvelles, ont été pris par les Anglais qui les attendaient à l'île de Sainte-Hélène, et dont celui-ci ne s'est échappé que parce qu'il est bon voilier. »

{Arch. de la Marine, à Versailles,)

Après ce combat ^ l'indignation générale éclata en Angleterre contre l'escadre française. M. le prince Rupert , qui , à propos du combat du 7 juin, avait rendu tant de justice au viceamiral d'Estrées, se plaignit amèrement et écrivit cette relation, dont on donne la traduction annotée de la main de M. le vice^ amiral d'Estrées. Les personnes qui ont quelques connaissances nautiques pourront apprécier le poids et la solidité des objections de M. d'Estrées.

BRIÈVË RELATION DE CE QUI S*EST PASSÉ AU COMBAT DES AR- MÉES NAVALES DE SA MAJESTÉ ET DE CELLES DU ROI DE FRANCE SOUS MON COMMANDEMENT, CONTRE CELLE DES HOLLANDAIS, LE 21 AOUT 1673, PRÉS LE TEXEL.

« Le lundi 21 août, dès la pointe du jour, nous aperçûmes l'armée navale hollandaise à une lieue et demie de nous, vers le vent qui était lors est-sud-est ; elle était peu éloignée de terre, le temps étant fort beau; leur flotte et la nôtre étaient en ce temps-là du côté du nord duTexel. Sur les six heures du malin. Je fis faire le signal à notre flotte, afin qu'elle prît la route vers le sud, comme elle fit alors; les Français avaient l'avant-garde', j'étais au corps de bataille, et le chevalier Edouard Spragge commandait l'escadre du pavillon bleu ; il avait l'arrière-garde. Environ le même temps, la flotte hollandaise nous approcha, et Ruyter envoya le vice-amiral de Zélande, avec sept vaisseaux de guerre et trois brûlots, pour engager au combat l'escadre de France ; l'amiral ïromp, avec son escadre composée de vingtsix vaisseaux de guerre et sept brûlots, attaqua l'amiral du bleu

' Cela est malicieux, puisque la divisioD de M. Désardens cl une partie de celle de M. le comte d'Estrées comlialùreat coulre Baukert et sou escadre. (Celte uole cl toutes Us suivantes soûl du \ice-amiral d'Estrées.)

m UISTOmE DE LA MARINE. •^1678^

et 80Q escadre, qui mit son hunier d'avant en panne sur les mâts pour les attendre, contre mon ordre exprès et son devoir. Ruy ter et Bankert, avec le reste de leur flotte et brûlots, vinrent sur moi et sur notre escadre, et environ les huit heures le com^ bat commença ' ; et sur les neuf heures, il s'éleva un brouillard avec une petite pluie qui continua jusque sur le midi, auquel temps Tair s'est éclairci, et le vent tourna au sud qui mit les Français, qui avaient alors l'avant-garde, au-dessus du vent des Hollandais; lesquels Français, au lieu de s'en servir et de venir combattre les ennemis, comme j'attendais cela d'eux, au con* traire ils se retirèrent vers le sud '; et le vent étant pour lors sud-sud-est, ils s'éloignèrent à pleines voiles de deux grandes lieues avant qu'ils eussent reviré de bord vers les ennemis, ce qui donna lieu et occasion au vice-amiral de Zélande, avec sa division, de les quitter et de venir sur moi.

»En même temps j'aperçus le chevalier Jean Chichely, mon contre-amiral, fort éloigné de moi sous le vent : toutes les forces de Ruy ter et de Bankert vinrent fondre sur ma division et sur celle de mon vice-amiral % et de plus, ils coupèrent entre la division démon contre-amiral et moi, de sorte que vws le midi j'avais à combattre Ruy ter et toute son escadre à ma hanche, sous le vent, et un autre amiral, avec encore deux vaisseaux pavillons à ma hanche, du côté du verft, et l'escadre de Zélande sur mon travers, au-dessus du vent. Ayant ainsi combattu quelque temps et fait grand feu de mes deux bordsS j'arrivai sur mon contre-amiral, en forçant les ennemis de me laisser passer, et ainsi de le rejoindre ; après quoi, environ deux heures, je découvris l'escadre bleue, à trois lieues sous le vent de moi, qui avait le cap au nord-est ; et moi, ne sachant en quel état était cette escadre, et m'apercevant que leur canon ne jouait plus guère, je fis autant de force de voiles qu'il nous fut

' Et la division de M. Désardens, qui ne revira le bord que sur le midi, dans le temps que le prince Rupert commença à plier.

Cela n'a pas de sens, puisque les Français de l'avant-garde revirèrent de boi-d sur la division du vice-amiral, et la rompirent , et firent brûler quatre briilots.

^ Encore une fois la division de M. Désardens y était aussi.

* Il n*a jamais tiré que de ses pièces d'arrière depuis le brouillard ou pluie.

possible pour joindre cette escadre et les assister et les 8ecou«rir dans cette pressante occasion , ie vent étant alors sud-sudouest.

» Ruyter n*eut pas plus tôt reconnu mon dessein, qu'il arriva sur moi avec toute sa flotte pour secourir Tromp, si bien que tout ce que nous pûmes faire fut de nous prêter le côté à portée de canon, sans faire feu de part ni d'autre; et comme nous étions à la voile, en arrivant nous aperçûmes plusieurs vaisseaux de Tescadre bleue que nous jugeâmes avoir été enrdommagés, étant écartés de leurs corps du côté du vent, aussi bien que quelques-uns de mon escadre, auxquels je fis tirer un coup de canon pour les faire arriver sur nous, ce qu'ils ne firent pourtant pas. Sur les quatre heures, nous approchâmes Tescadre bleue, où nous trouvâmes le RoycU-Prince entièrement hors d'état de combattre; son grand mât d'artimon et son mât de hunier d'avant tout coupés du canon, et plusieurs autres vaisseaux désemparés. Le vice-amiral de l'escadre bleue réparant les manoeuvres, le contre-amiral aussi du bleu, le comte d'Ossery, près de lui deux frégates, pareillement raccommodaient leurs manœuvrQ3t £tant proche de l'arrière du Royal^Prince^ entre lesdits vaisseaux , et les ennemis faisant raccommoder les manœuvres, y mettre des voiles neuves, je commandai sur l'heure deux frégates pour touer le RoycU- Prince et le tirer hors de là. L'escadre de Tromp étant ^ l'est de lui avait nombre de ses vaisseaux désemparés, une partie de cette escadre ayant perdu leurs mâts de hune et vergues; i'au^ tre avec son vice-amiral et contre-amiral étant lors an plus près du vent, vers l'est, faisant force de toutes leurs voiles pour gagner le vent, ce qui m'obligea de revirer encore vers l'escadre bleue'; et quand nous arrivâmes près d'eux, il était environ quatre ou cinq heures, auquel temps Ruyter arriva aussitôt avec toute sa flotte, à dessein de se rendre maître de nos vaisseaux estropiés et hors de combat, qui étaient le Royal-Prince et autres. Je demeurai auprès d'eux, du côté du vent du contreamiral du bleu, jusqu'à ce que notre flotte fût en ordre d'atta-

* Il u'était pas nécessaire de revirer sur l'escadre bleue, [luisqu'il l'élait allé chercher vent amèi-e, et toutes voiles hoi-s.

quer derechef les ennemis; je fis mettre le signal ordinaire l)our faire joindre tous les vaisseaux h leur poste, qui est le pavillon bleu sur la vergue d'artimon \ et envoyai des ketches et chaloupes aux vaisseaux qui étaient sur le vent de venir à nous; sur quoi nous arrivâmes et fûmes nous poster entre Ruyter et nos vaisseaux estropiés, et fis tirer du canon aux vaisseaux qui étaient vers le vent pour les faire arriver sur nous; mais pas un d'eux ne m'approcha pour m'assister, excepté le comte d'Ossery et le chevalier Kempthorme; si bien que j'ai grande raison de croire que si heureusement je n'étais pas venu à leur secours, l'escadre bleue était entièrement perdue, puisqu'ils étaient tellement désemparés, qu'il ne le pouvaient pas être davantage ; seulement les deux vaissaux pavillons du milord d'Ossery et le chevalier Kempthorme me donnèrent quelques secours après notre jonction. Vers les cinq heures, Ruyter, accompagné de ses pavillons et flûtes, se vint poster vergue à verçue de moi ; et là recommençant encore un très-rude combat % dans l'engagement duquel il n'y eut aucun vaisseau pour me seconder que le vice-amiral, le capitaine David dans le Triomphe, le capitaine Stout dans le Dépit de la Guerre; et de ma division, le chevalier Jean Holmes dans le Ruppen, capitaine Legg dans la Catherine, le chevalier Jean Berry dans la Résolution, capitaine Jean Frullay dans la Marie, capitaine Caster dans la Couronne, capitaine Booth dans la Perle, bref, en tout treize ou quatorze vaisseaux. Le combat fut fort chaud et de près : là je mis les ennemis dans un grand désordre, et détachai deux brûlots que j'envoyai parmi eux, qui les approchèrent fort; et si alors les Français, qui étaient à certaine distance sur le vent, avaient obéi à mon signal et qu'ils fussent arrivés sur les ennemis, conformément à leurs devoirs, nous aurions mis les ennemis en déroute et les eussions entièrement détruits. C'était la plus belle et la plus avantageuse occasion

' Le pavillon l^leii, à la vergue d'artimon, signifie de se mettre dans les eaux deKamiral.

' Cela ne nous a point paru ni par le feu des vaisseaux ni par la perle des gens, n*y ayant eu que onze hommes de ttiés et hlesscs dans Tamiral : M. notre commissaire général fut de ce nombre, s'y étant trouvé par hasard.

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qui ait été jamais perdue à la mer. Le combat. continua jusqu'au jour failli et justement soleil couché, quand je me retirai en faisant peu de voiles et pour conduire des vaisseaux estropiés', les Hollandais aussi tournant le cap à l'est, et ainsi finit cette bataille ; lorsqu'il me vint un officier du comte d'Estrées pour recevoir des ordres et savoir à quelle intention on avait arboré un pavillon bleu sur la vergue du mât d'artimon ' : de quoi je m'étonnai fort, puisqu'il n'y avait pas d'instruction plus claire et plus facile à concevoir entre tous les signaux pour combattre que celui-ci 3; et de plus, il ne manquait pas d'éclaircissement pour les signaux, ni d'instruction pour liii dire ce qu'il devait avoir fait, la chose étant sue et connue aux yeux de toute la flotte. Quand l'obscurité de la nuit fut venue, les ennemis se retirèrent sur leurs côtes, et je crus avoir raison d'en être satisfait, m'étant proposé, si je ne pouvais l'éviter, de ne point hasarder . un nouvel engagement au combat le jour suivant, h moins que j'eusse meilleure assurance non-seulement du comte d'Estrées, mais aussi que quelques-uns de nos capitaines eussent résolu et promis de mieux faire, puisqu'ils m'avaient manqué en celle-ci. » En cette bataille, les Anglais ni les Français n'ont pas perdu aucun vaisseau de guerre ; je ne crois pas aussi que les Hollandais aient grand sujet de se réjouir considérant toutes choses, et je sais aussi que je n'ai de ma vie été assisté de la Providence et dans ma conduite en cette occasion, que d'avoir ramené ainsi la flotte de Sa Majesté *. »

(Archives de la Marine à Versailles.)

Cette lettre de M. de Colbert de Groissy donne avis à M. de Seignelay, des premiers symptômes de mécontentement qui s'élevèrent en Angleterre, à propos de la conduite de l'escadre française.

' Ils n'ont jamais gardé un plus bel ordre.

^ Ils se seraient mis sous le vent, puisque c'était le signal pour se mettre dans les eaux de l'amiral, et non pour combattre.

^ Encore une fois le pavillon bleu est pour se ranger dans les eaux de l'amiral, et non pour comballre.

* Il fut résolu qu'on retournerait au combat dans le couscmI du 23 aortt , et il n'eu a rien fait.

884 HISTOÎRF. DE LA MARIÎŒ. ^1673*==.

COPIE DE LA LETtRE ÉCRITE A MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE SÈIGNELAY, PAR MONSEIGNEUR L'AMBASSADEUR.

« Le 29 août 1673.

» Je ne doute point que vous n'ayez déjà appris, par Tarrivée de M. Chapellain, tout ce qu'a fait Tescadre de Sa Majesté dans le dernier combat ; mais, quoiqu'elle y ait tenu toute la conduite qu'on pouvait désirer de braves et habiles gens, M. le prince Rupert n'a pas laissé que de blâmer extrêmement par ses lettres; en sorte qu'à peine ses courriers sont-ils arrivés, que le bruit a couru dans toute la ville que les Français n'avaient rien fait qui vaille, et qu'ils étaient d'intelligence avec les Hollandais. Cette première impression a duré pendant deux jours, aussi bien à la cour que dans la ville; mais M. le major étant arrivé samedi, la nuit, je lui fis, le lendemain, avoir une longue audience du roi d'Angleterre, à son lever, dans laquelle ii contenta fort ce prince, et lui donna moyen de désabuser toute sa cour de ce qu'elle avait pu croire au pr^udice de l'escadre de France. Il est vrai que ledit roi et M. le duc d'York, avaient déjà fait, par avance, tout ce que je pouvais désirer d'eux, et que Sa Majesté Britaniiique m'avait même avoué que ces fâcheux bruits étaient de purs effets des mauvaises intentions du prince Rupert, de la conduite duquel il m'a témoigné être fort mal content; mais comme il a bien des raisons aussi qui ne lui permettent pas d'ôter le commandement de sa flotte audit prince, il faudra que M. le comte d'Estrées tâche de s'accommoder à sa bizarrerie, et milord Arlington m'a même extrêmement («rié, de la part du roi son maître, d'adoucir toutes choses autant qu'il me serait possible, et de ne rien écrire à Sa Majesté, qui la pût obliger à quelque ressentiment; mais j'ai cru qu'il était de mon devoir de lui rendre, par vous, un compte fidèle de ce que j'ai appris sur cette matière, et de remettre à la prudence de Sa Majesté d'en user ainsi qu'elle jugera convenable au bien de soft service.^ J'ai, cependant, empêché qu'on imprime la relation de M. le prince Rupert, quoique adoucie par M. Arlington, et on en demanda, hier, une à la bâte au major, laquelle il fit avec une si grande exactitude,

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qu'elle aurait contenu cinq ou six pages d'écriture) ausa, je la réduisis promptement, à la prière de M* Arlington, au peu de lignes que tous verrez par la copie ci-jointe; mais comme il n'a pas su le détail de ce qu'ont fait M. de Martel et les capitaines de sa division, ni toutes les autres actions des braves dficiers« j'espère que mon omission ne préjudiciera point à leur réputa*» tion ni à l'estime qu'on en doit faire, car certainement on se loue fort dudù sieur de Martel; ledit sieur major me fait espérer que nos yaisseaux pourront se réparer en pleine mer de ce qu'ils ont souffert dans ce dernier combat, et que, s'il ne se passe rien de nouveau, on ne sera point obligé de rentrer dans la Tamise.

» Je suis, etc. »

Voici une grave accusation portée par M. le tnarquls de Martel, dont on se loue fort, contre le vice-amiral d^Estrécs; on y verra, malgré les réfutations faites apparemment pour le public, que l'instruction secrète de M. de Seuil reproduit, comme fondés, tous les reproches faits au vice-amiral par M. de Martel, dans la lettre suivante, qui précise les faits avec une rare netteté.

COPIE d'une lettre de m. Lfi mahOuis de martel

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