A MONSEIGNEUR L'AMBASSADEUR
« Du 6 septembre 1673*
n Je ne doute pas que monsieur le major ne vous ait informé du combat que nous avons fait le 21 août ; mais je suis persuadé que les Anglais ne demeurent pas d'accord de sa relation : quoi-< jque je pourrais être suspect pour n'être pas en bonne intelligence avec M. d'Estrées, je prends, monsieur, la liberté de voua dire à peu près les choses qui se sont passées, et toute l'armée eu demeurera d'accord.
n Le 21 août, à la pointe du jour, l'armée des Hollandais parut an vent de nous, à deux lieues de distance, et le prince Ruperf se mit en bataille sur une ligne; H composait le corps de bataiUe^ M. Spragge, l'arrière-garde, M. d'Estrées, l'avant-garde ; l'on m'avait fait Thonncur de me donner, avec ma division de dix navires , et trois brûlots , la tcte de l'avant-garde. Comme noua
m HISTOIRE DE LA MARINE. —1673 —
marchions tous sur uue ligne au plus près du vent , j'étais donc le premier de la ligne ; les ennemis nous ayant considérés et vus en cet ordre , prirent leurs résolutions de la manière qu'ils devaient nous attaquer, qui fut de détacher le vice-amiral de Zélande avec dix navires de guerre et deux brûlots pour m'attaquer, ce qu'il fit avec toute force de voiles; MM. Ruyter et Tromp arrivèrent sur le gros de l'armée. M. le prince Rupert et Spragge les reçurent avec beaucoup de résolution et d'honneur; M. d'Estrées, au lieu de prendre le parti de faire tête an gros de cette armée, et de combattre un des pavillons, tint toujours au plus près du vent, et, par ce moyen , évita le combat, et laissa M. le prince Rupert et M. Spragge soutenir toute l'armée des ennemis, à la réserve de l'escadre de Zélande, qui était aux mains avec moi ; si bien que M. d'Estrées se trouva dans une intenalle entre M. le prince Rupert et moi , où il n'y avait pas un seul vaisseau ennemi ; il y demeura deux heures , tantôt le vent sur les voiles ; après , il faisait porter, mais s'éloignant toujours de M. le prince Rupert, et de Spragge , qui faisaient un feu terrible les uns contre les autres ; cela dura depuis huit heures du matin jusque sur les onze heures, sans que M. d'Estrées eût tiré un coup de canon ; je fus assez heureux, après un long combat, quoique peu assisté des vaisseaux de ma division, i
de battre les Zélandais en leur gaguant le vent, leur ayant mis {
le feu à un de leurs brûlots et d'un coup de canon , en avoir dégréé un de leurs plus forts, de faire plier le vice- amiral vent arrière, lequel ne put éviter, avec trois de son escadre, de passer au milieu de la division de M. d'Estrées , ce qui lui donna lieu de tirer quelques coups de canon, et d'en recevoir, en pas- j
sant quelques-uns; sans cela, il n'aurait pas tiré, en toute la« j
journée, un seul coup; et ce qu'il a tiré est comme rien et fort honteux pour lui , de n'avoir pas fait périr des vaisseaux maltraités, et qui lui passèrent au travers toute sa division ; sur le midi m'étant raccommodé et mis en état de pouvoir tenir voile, i
j'arrivai sur l'armée des Anglais et des Hollandais , qui se bat- J
taient furieusement; M. d'Estrées me voyant dans le dessein '
d'aller au secours des Anglais , fit même route ; et comme nous en étions fort loin, nous ne pûmes y arriver que sur les cinq heures du soir.
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' » Voici la grande faute que M. d'Estrées a encore faite, car il pouvait réparer celle du matin ; ceci est l'évangile. Les Hollandais nous voyant arriver vent arrière sur eux se retirèrent du combat, et firent un corps de quarante vaisseaux, croyant que M. d*Estrées fondrait sur eux: lui n*avait point combattu, et eux, qui étaient tous délabrés et maltraités du long combat , firent vent arrière, afin de se battre en retraite, et de gagner la nuit, qui était proche. Gomme j'avais approché plus près les ennemis que M. d'Estrées, je leur tirai quelques coups de canon, et partie de ma division leur en tirèrent, ne faisant qu'attendre M. d'Estrées pour donner dessus tous ensemble , ou ses ordres ou signaux de donner ; car il nous avait lié les mains de ne faire aucune attaque sans son ordre, à peine de désobéissance, comme l'on peut voir par son écrit envoyé par monsieur le major. M. le prince Rupert, qui était proche et en état de donner, voyant que le temps se 4)erdait, et que M. d'Estrées au lieu d'arriver pour attaquer les ennemis tenait le vent , M. le prince Rupert mit un pavillon bleu marqué dans les signaux généraux pour arriver et attaquer les ennemis. M. d'Estrées continua de tenir le vent sans faire nul compte d'attaquer les ennemis; sur le soleil couché , il envoya le major à M. le prince Rupert, et passa proche de moi, me demandant en quel état j'étais du combat que j'avais fait. Nous nous sommes séparés cette nuit-là des ennemis. Voilà la vérité. M. d'Estrées a déshonoré la nation , ayant fait tout autant mal qu'il pouvait. Les Anglais pestent avec grande raison contre lui. Il cherche tous les moyens de s'excuser; il a fait des relations qui se trouveront si fausses que cela lui fera tort; il a pris tous les devants, envoyant son secrétaire à l'insu de tout le monde. J'ai écrit au roi et à M. Colbert la vérité de tout. Il est vrai que les Anglais ont fait tout ce qui se peut faire, et on a juste sujet de n'être pas content de M. d'Estrées. Tout roule sur lui ; car les capitaines auraient fait leur devoir s'il les y avait menés , je le veux croire. Si l'on veut faire réflexion sur tous les combats que l'on a rendus, M. d'Estrées n'a jamais fait aucune action de vigueur dans cette campagne; et s'il l'avait voulu au premier combat, il aurait abordé Ruyter et l'aurait pris, étant très-maltraité; c'a été lui qui a fait perdre tous ces pauvres capitaines de brûlots, leur ayant fait le signal