‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 55 sur 72 · II · texte numérisé non relu

II

I>lace en Tabseiice du vice-roi. Le penplc retira de ses mains un ouvrier tailleur qu'il avait fait arrêter comme coupable de ravoir dépeint d'une manière odieuse dans des figures qu'Us devaient porter contre lui dans une procession publique, et cette action ayant armé le peuple contre la garnison espagnole, le gouverneur se vit obligé de se retirer dans le château de Salvador, le principal de ceux qui sont en divers endroits de la ville, d'autant plus considérable qu'il commande l'entrée dn port

» Depuis cette première action, la cruauté, qui est comme inséparable des séditions, s'est mêlée aux armes que le peuple a prises contre les Espagnols et ceux qui les favorisaient II s'est répandu beaucoup de sang dans la ville. Le palais du gouverneur et les châteaux, à l'exception du seul Salvador (bien que divers avis en assurent toutefois la reddition) ont été occupés par le peuple , qui semble être devenu, par tous ses excès, désormais irréconciliable avec l'Espagne.

9 Le marquis de Rayonne, vice-roi par intérim de Sicile, depuis le départ du prince de Ligne , a tenté inutilement toutes sortes de voies pour ramener cette ville. Les propositions d'accommodement n'ayant pas réussi , les armes ne lui ont pas été (rfus heureuses : les troupes qu'il avait assemblées dans l'île et celles qu'il avait fait passer de Naples ayant voulu attaquer la place, en avaient été repoussées avec beaucoup de perte; et, malgré le canon du Salvador, et deux galères qui tâchaient de fermer le phare , les barques de la ville et celles du pays voisin y apportaient toutes sortes de vivres en abondance.

» Les choses étaient en cet état par les dernières nouvelles que le roi a reçues de Rome et d'Italie ; peut-être seront-elles un peu changées à l'arrivée du sieur marquis de Yallavoire , si les forces maritimes d'Espagne se trouvent devant lui aux côtes de .Sicile. Mais, parce que difficilement pourront-elles tenir la mer dans une saison si avancée , et que les vaisseaux que Sa Majesté a envoyés dans ces mers pourront faciliter sou passage , Sa Majesté se promet qu'il trouvera le moyen d'entrer dans le phare de Messine, et d'être reçu dans la ville.

« Elle ne doute point qu'il n'y soit reçu avec un applaudissement général, parce qu'une personne de la part de Sa Majesté y

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est extrêmement désirée dès le commencement de la révolte. De ces Siciliens mécontens des Espagnols^ et qni étaient retirés à Rome , reçoivent ordre des principaux de Messine de s'adresser au sieur duc d'£strées, ambassadeur de France, de lui faire connaître Tétat auquel ils se trouvaient contre les Espagnols, çt de le prier de s'employer auprès de Sa Msgesté pour obtenir du secours. Peu de temps après, le même sénat de Messine envoya deux députés audit sieur ambassadeur pour lui renouveler ces mêmes instances; et parce qu'ils crurent que leurs prières auraient plus de force en France, que même ils témoignèrent être bien aises de reconnaître en personne les forces maritimes de Sa Majesté, et d'en faire concevoir Tespérance à leur retour en leur pays, outre celle que le sieur duc d'Ëstrées y avait déjà donnée, ils se résolurent d'entreprendre le voyage de Provence. Ils étaient encore à Toulon lorsque le chevalier de Valbelle reçut ordre de Sa Majesté de faire voile à Messine avec six vaisseaux de guerre et trois brûlots. La vue de ce secours fut d'un grand effet dans l'esprit de ces députés ; mais Sa Majesté a appris qu'il n'en a pas produit un moindre dans toute l'Italie , mais particulièrement à Messine. Il a augmenté la confiance que tant de succès avantageux y avaient déjà fait naître contre r£spagne. 1^8 peuples y ont augmenté de courage et de résolution depuis qu'ils se sont vus assurés des assistances de la France.

» Ce dont 8^ Majesté attend bientôt une connaissance plus particulière,

» Mais , parce que tous les moments doivent être ménagés dans de semblables occasions, elle juge nécessaire que ledit sieur marquis de Yallavoire parte incessamment Le roi a ordonné qu'un vaisseau fût prêt en Provence pour ^on passage; et S9 Majesté se remet à lui d'y prendre en cette province et aux eotes d'Italie dont il pourra aj^rocber, les lumières et les connaissances qui pourront lui faciliter davantage les moyens d'entrer dans Messine; si les forces des ennemis étaient telles à la mer devant les côtes de Sicile qu'il ne juge pas que les'vaisseaux de Sa Majesté pussent en approcher dans un nombre si inégal, il pourra prendre les avis des sieurs cardinal et duc d'Esti'ées, qui, ayant beaucoup d'habitude à Rome et avec les Sicihcns qui y umt réfugiés, et qui ont même souvent dos avis de 3Iessine,

pourraient contribuer par leurs conseils et par leurs intelligences aux moyens dont il pourrait se servir, soit par des felouques, soit par d'autres voies, à se jeter dans le phare de celte ville; et c'est ce qu'il discutera plus aisément dans le cours de son voyage, soit qu'il se trouve en état de le continuer toujours par mer, soit qu'il ait besoin de descendre en terre pour prendre d'autres mesures.

» Ledit sieur marquis de Vallavoire étant arrivé à Messine en fera donner part au sénat, ou à ceux qui ont à présent en main le gouvernement de la ville. Il leur demandera d'être admis à l'audience publique, à laquelle il observera d'être reçu avec tout l'honneur et la dignité qui sont dus à Sa Majesté, par laquelle il est envoyé ; il remettra au sénat la lettre de créance dont il est chargé par le roi, et y ajoutera ensuite tout ce qui pourra assurer davantage le peuple de Messine de la bonne volonté de Sa Majesté. Il lui témoignera qu'elle a appris avec peme par quelles violences et par quelles cruautés les Espagnols ont voulu attaquer leur liberté et leurs privilèges ; qu'elle a été touchée du péril auquel une ville si célèbre et si puissante se trouvait exposée ; qu'elle a écouté volontiers ce qui lui a été exposé de leur part, et que , plus encore par la compassion des maux dont la ville de Messine est menacée que par les sentiments que peut lui inspirer la guerre qui lui a été déclarée par l'Espagne, elle sera bien aise de leur faire sentir les effets de sa générosité et de sa bienveillance ; qu'elle regarde beaucoup plus leur intérêt que le sien en cette rencontre, et qu'elle n'aura autre vue que la conservation et la défense de leur liberté dans les assistances gratuites qu'eUe voudra bien leur donner; qu'elle a jugé important de faire parler cependant auprès d'eux une personne de confiance , et en qui ils doivent la prendre tout entière , nonseulement pour leur faire connaître les sentiments de Sa Majesté pour eux , mais aûn encore qu'elle pût être plus distinctement instruite.de l'état de leurs affaires, de leurs besoins, et des moyens les plus capables de les soutenir contre l'animosité et la vengeance déclarées des Espagnols.

» Ledit sieur marquis de Vallavoire prendra soin de parler toujours en cette sorte, non-seulement en public, mais dans les entretiens qu'il aura avec des particuliers. Ce qu'il aura soin

d'insinuer le plus , sera de bien faire souvenir les Messinois de la maiime invariable d'Espagne, de ne pardonner jamais les révoltes, de tromper les peuples sous les apparences de réconciliation et par de fausses abolitions; mais de changer bientôt après en une vengeance cruelle la foi des amnisties et les assurances de paix« Il n*aura pas loin à chercher des exemples pour faire concevoir aux Messinois qu'il ne leur reste plus de parti entre se soustraire pour toujours à la domination d'Espagne ou se somnettre à toute la vengeance que cette couronne est capable d'exercer. Il n'aura qu'à leur faire porter leurs souvenirs jusqu'aux derniers mouvements de Naples , où le même comte d'Ognate, qui employa pour les apaiser non-seulement les serments et les paroles , mais les e^érances de grâce pour ceux qui rentreraient les premiers dans leur devoir, confondit, lorsque l'autorité du roi d'Espagne fut rétablie, dans les mêmes supplices, et ceux qui avaient persisté dans leur révolte, et ceux qui en étaient sortis sous la foi de l'amnistie.

» Un autre soin que ledit sieur marquis de Vallavoire apportera dans tous ses discours , sera de ne mêler aucun intérêt du roi à celui que Sa Majesté veut bien prendre du salut des Messinois; il doit renfermer les intentions de Sa Majesté en leur faveur au seul désir de maintenir leur liberté, et ne leur laisser pas envisager que Sa Majesté ait aucune pensée de profiter de cette occasion pour régner sur eux , ou pour faire passer cette souveraineté à aucun prince de son sang.

Ce qui porte Sa Majesté à cette précaution, est la connaissance qu'elle a de l'esprit de ce peuple : il est tout porté à la république. Et cette ville , qui fait un des plus grands commerces de toute l'Italie, s'est toujours flattée de quelque espèce de liberté, même sous la domination de ses rois : ainsi, rien ne paraît plus capable de la déterminer à ne plus rentrer sous l'obéissance de l'Espagne, que l'espérance de demeurer tout à fait indépendante. Ce n'est pas que , si les Messinois se portaient d'eux-mêmes à faire des offres de se donner à la France , ou à un prince que Sa Majesté voudrait leur donner pour roi , ledit sieur marquis de Vallavoire n'en écoutât et ne témoignât même en recevoir agréablement les propositions. Ce qu'il doit faire seulement, est de les attendre plutôt que de les prévenir , parce qu'une telle

conduite faisant voir les intentions de Sa Majesté moins intéres» sées, leur acquerra sans doute plus de crédit.

» L'on ne peut prescrire ici, audit sieur marquis de Vallavoire, à quelles personnes il pourra prendre plus de créance dans Messine; Sa Majesté, jusqu'à cette heure, n'a aucune notion assez distincte de ceux qui peuvent le plus dans ce gouvernement Ce sera à lui à en prendre une information plus particulière, à voir quels sont ceux qui peuvent davantage parmi le le peuple , qui sont plus animés contre l'Espagne , et qui sont capables de soutenir cette révolte avec plus de succès. 11 ménagera tout le monde ; mais il se servira plus particulièrement de ceux à qui il trouvera plus de capacité , plus de fermeté, et plus de désir de seconder les intentions du roL

» L'ignorance de ces peuples pour la guerre, et le besoin qu*ils témoignent avoir d'un chef et d'oflBciers qui puissent les (Ûscîpliner , fera sans doute qu'ils auront bientôt recours audit sieur marquis de Vallavoire pour tout ce qui regardera la conduite des armes ; peut-être même lui en déféreront-ils le commandement. Sa Majesté trouve bon qu'il l'accepte, en cas qu'il en soit requis.

» Elle lui laisse de même le soin de régler la milice des Messinois, soit par lui-même, soit par les officiers qu'il conduit avec lui.

» Gomme les députés de Messine qui furent d'abord en^ voyés à Rome ne demandaient rien avec plus d'instance que des officiers , tant d'infanterie que de cavalerie et d'artillerie , qui^ fussent capables de les conduire, Sa Majesté a voulu que le sieur de Vallavoire en conduisît avec lui jusqu'au nombre de vingt , dont il se servira en la manière qu'il vient d'être dit ci-' dessus, dans la vue de l'avantage qui peut revenir à Sa Majesté d'aguerrir des peuj^es qui peuvent causer une si grande diversion Il r£spagne.

» Les soins dudit sieur marquis de Vallavoire ne se renfermert>nt pas à la seule ville de Messine : ils s'étendront encore k tout ce qui pourrait répandre dans le reste de la Sicile l'esprit qui paraît dans cette ville. Quelques avis porti^t que les vÛles de Catane et de Syracuse se disposent à suivre son exemple. H y a même quelques nouvelles que Palerme voudrait l'imiter. C'est à

quoi toutefois il semblé qu'il y a moirts d'apparence, par la jalousie invincible, et comme naturelle, qui a toujours été enlreces dent villes, et qui a été telle que, pour partager entre elles les avantages qui peuvent les faire regarder comme capitales de Sicile ^ les rois d'Espagtte ont obligé les vice-rois de passer , chaque année, six mois dans l'une et six mois dans l'autre.

» Toutes les lettres qui viennent d'Italie témoignent que le feu qui s'allume en Sicile trouvait les matières si disposées à de nouveaux mouvements dans le royaume de Naples, particulièrement dans la Calabre, qu^il serait aisé qu'il s'y pût communiquer. Le sieur marquis de Yallavoire prendra soin d'en tirer autant de lumière et de connaissance qu'il lui sera possible , de contribuer par tous les moyens qu'il jugera les plus convenables à entretenir ou à faire naître les intelligences qui sont déjà, ou qui pourraient se lier dans la suite entre les mécontents de ces deux royaumi»^ * et d'y faire servir les mêmes assurances de la protection de Sa Majesté, pour les exciter à secouer le joiig, qu'ils trouvent pesant, de la domination espagnole.

» Ledit sieur marquis de Yallavoire sera informé que , dans le commencement des mouvements de Messine > le gouverneur de Milan obtint quelques galères de la république. de Gênes pour les faire avancer devant cette place. La république n'a point voulu les charger de troupes, parce qu'elle appréhende qu'elles fussent traitées d'ennemies si elles rencontraient les vaisseaux de Sa Majesté. La religion de Malte accorda de même ses galère» au marquis de Bayonne pour le porter jusqu'à Messine; mais elle prit soin de faire assurer le roi , par son ambassadeur , que ces galères ne serviraient qu'au simple transport du vice-roi et de sa famille , sur une ancicnAe obligation dont elle ne se pouvait défendre; mais qu'elles ne se chargeraient d'aucune troupe^ On n'a pas vu, en effet, jusqu'à cette heure, que ces galères aient rien entrepris. Si toutefois elles servaient les Espagnols , ledit sieur marquis de Yallavoire pourrait non-seulement fortifier les Messinois à les traiter comme ennemis , mais les assurer encore que le roi ferait connaître de telle sorte, h Malte et à Gênes, qu'il a embrassé leur protection, qu'il y aurait tout sujet de croire que ni la religion Ui la république ne continueraient pas à donner cette assistance de Sa Majesté contre m» alliés.

» Le sieur marquis de Vallavoire entretiendra une exacte correspondance avec les sieurs cardinal et duc d'Estrées, non-seulement pour leur donner les avis de ce qui se passera en Sicile, mais pour profiter de leurs connaissances sur Tétat des affaires à Rome et dans le reste de l'Italie , particulièrement dans le royaume de Naples. Il pourra aussi se servir de la voie dudit sieur duc d*Estrées pour faire passer ses lettres à Sa Majesté, et aura soin de Tinfonner par celles qu'il croira les plus sûres et les plus propres , telle que pourrait être celle de Livourne et de Marseille.

» Pour plus grande sûreté dudit sieur marquis de Vallavoire et des officiers qu'il doit conduire avec lui , et pour empêcher que les Espagnols ne pussent les accuser de s'être venus mêler, sans permission de Sa Majesté , à des peuples rebelles et à des séditieux, Sa Majesté a. ordonné, qu'outre la présente instruction , il fût remis audit sieur marquis de Vallavoire un ordre de Sa Majesté par lequel elle lui ordonne d'aller, de sa part, vers le sénat de la ville de Messine , et d'y servir en tout ce qu'il jugera le plus avantageux pour son service , soit par la négociation auprès des Messinois, soit par les armes contre l'Espagne dans un tenips qu'elle est'dans une guerre ouverte avec cette couronne ; elle fait de même remettre à chacun des officiers particuliers un ordre de suivra ledit sieur marquis de Vallavoire à Messine, et d'y exécuter tout ce qu'il leur ordonnera pour le même service de Sa Majesté.

» Fait à Versailles, le 19" jour d'octobre I^IU.

» Arnauld DE Pomponne. »

A cette instruction était jointe cette lettre du roi au sénat de Messine.

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