A M. LE MARQUIS DE VALLAVOIRE
« Du 2 novembre 1674.
» Au hasard que cette lettre vous trouve encore en Provence, je l'y adresse à M. Arnoult, pour la faire tenir, soit par la voie de la mer, par celle de Rome, ou par telle contrée de terre dont vous serez sans doute convenu avant que de vous embarquer.
» Une d^êche que le roi a reçue du sénat de Messine a donné lieu à celle-ci. Il ne parait pas seulement demander la protection du roi ; il le prie encore de vouloir recevoir la ville au nombre de ses sujets : c'est ce qui produit l'ordre que Sa Majesté me donne de vous faire savoir la conduite que vous aurez à tenir si
TOifs trouver e6s mêmes sentiments à Messine lorsque tous y arriverez.
» Le roi désire toujours que vous agissiez conformément à ce qui est porté par votre instruction , et que vous témoigniez aux Messinois que l'intention de Sa Majesté de protéger leur liberté et leurs privilèges n'est mêlée d'aucun intérêt propre; que si, toutefois, après avoir fait connaître en cette sorte combien est gratuite l'assistance que Sa Majesté veut bien leur accorder, ils persistaient à vouloir en toute manière se dontier à elle^ vous témoigneriez condescendre enfin à leurs désirs; mais, parce qu'en les recevant au nombre .de ses sujets. Sa Majesté entrerait dans un plus grand engagement de les soutenir et de les défendre, et qu'il serait bien juste qu'elle eût alors quelques moyens par elle^ même de pourvoir à la sûreté de ses troupes, et qu*elie eût en main quelques marques de la souveraineté qu'ils lui auraient déférée, vous lui pourriez insinuer qu'il serait à propos qu'ils remissent entre les mains de Sa Majesté quelques-uns de leurs forts, et vous les porteriez à consentir à celui du Salvador. Sur le compte que vous rendriez de l'état auquel vous auriez porté cette affaire. Sa Majesté prendrait encore une pins forte résolution d'assister les Messinois, d'envoyer des troupes à leur secours^ et de les faire jouir de l'avantage qu'ils auraient d'être passés sous sa domination.
»Gecî, comme vous voyez, monsieur, est proprement une addition à l'instruction qui vous a été donnée, et vous fait connaître davantage la conduite que Sa Majesté désire que vous teniez selon les dispositions que vous trouverez à Messine. Je vous souhaite un voyage heureux; et éomme l'affaire me paraît devenir de jour en jour plus considérable, je me promets que vous y trouverez une entière satisfaction dans les importantes occasions qui s'y présenteront de rendre service à Sa Majesté. Vous savez combien je m'intéresse à tous vos avantages, et la vérité avec la* quelle je suis. »
Selon les ordres du roi, M. de VaUavoire partit ausâtôt pour Toulon, et pressa l'armement de l'escadre. Pendant ce temps. Messine était réduite à la dernière extrémité ; les sénateurs ayant tenu un conseil extraordinaire , il fut résolu qu'on fermerait les boutiques des beuiaugers , et que l'on ne donnerait que huit
onces de pain par tôte ( puis» la famine continuant, on les réduisit à trois onces, ainsi que le dit la dépêche suivante de M« de Vallavoire.
* « De Toiilou , ce 18 décembre.
» Tout présentement, monsieur, il vient d'arriver une autre barque de Messine tiui m'assure que ces pauvres misérables sont à la faim, et qu'ils sont réduits à trois onces de piln ; qttand il arrive un Français , ils se mettent à genoux , baisent la terre , crient vive le roi ! et disent qu'ils n'ont plus que lui et la Madone (Vierge) pour les protéger. Ceux qui ont été les plus envenimés à la révolte avaient envie de s'embarquer : ils voulaient donner leur argent à se mettre dans la barque. Il n'y a que iSA Majesté qui puisse secourir ces misérables. Les petits convois ne leur servent de rien ; il fait un temps à ne pouvoir encore sortir de la rade : toutes choses se joignent à faire périr ces'misérablej;. Je vous assuro'que je souffre autant qu'eux ; vous le pourrez faire savoir, s'il vous plait, à Sa Msgesté. Je ne tarderai pas un moment, quand le temps sera propre à la partance. Je vous en supplie, songez à ces malheureux, car c'est de la gloire du roi. Je suis de tout mon cœur, avec le dernier respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
» Vallavoire. »
« Il n'y a que deux barques entrées et la flûte.
» Tout le monde croit que» lorsqu'on verra en ce pays-là un secours considérable» tout se révoltera.
» On se flatte sur le secours du pain i ils n*en ont point du tout. »
{Arch. des aff. étrang, —Sicile, 1674 à 1677.) .
On doit Concevoir à quelles extrémités étaient réduits le» malheureux, qui non-seulement avaient à Supporter les fatigues de la guerre , mais encore les souffrances horribles de la falth ; car la disette était venue à un tel point que, par un édit du sénat du \k décembre^ il fut ordonné de tuer tous les animaux domestiques, le pain manquant tout à fait, et de distribuer à chacmideux onces de cette détestable nourriture.
A cette même époque, l'escadre commandée par M. de Valbelle mit à la voile (le 18 décembre). Elle était forte de six vaisseaux
de guerre, qui portaient en outre cinq cents hommes de débarquement commandés par M. de Yallavoire.
Cette division était composée ainsi qu'il suit :
Le Pompeux^ commandant, le chevalier de Valbelle. Le Prudent y commandant, le chevalier de Lafayette. I^ Téméraire j commandant, le chevalier de Léry. Le Fortunêy copunandant, Gravier.
Le Sage, commandant, le chevalier Langeron. VAgreable^ commandant, le chevalier d'Ailly. La Gracieuse y frégate, commandant, le chevalier de Gassonville.
Trois brûlots.
Cette escadre parut en vue de Messine le 1*' janvier 1675, le jour même où Louis XIV avait signé, pour M. le duc de Vivonne, ses provisions de vice-roi de Sicile, ainsi qu'on le verra plus lard.
Lorsque les vaisseaux de France arrivgrent, tout était si désespéré dans Messine , que le sénat allait entrer en accommodement avec les Espagnols qui cernaient la ville et occupaient plusieurs forts.
L'escadre espagnole, forte de vingt-trois vaisseaux et de dixneuf galères, croisait en dehors du détroit lorsque les six vaisseaux et les trois brûlots français se montrèrent M. de Valbelle louvoya donc en face du phare, n'osant encore s'aventurer dans le port, s'attendant à être attaqué, et n'ayant pas de pilote ; mais le lendemain 2 janvier, voyant, la contenance indécise de la flotte espagnole , il se hasarda intrépidement à forcer le détroit et y réussit
Voici sa dépêche confidentielle au roi; il est impossible de raconter mieux, et avec plus d'esprit, cette entreprise. Dans cette dépêche , ainsi que dans sa première , on verra que les détails plaisants et satiriques ne manquent pas.