‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 58 sur 72 · LETTRE DU CHEVALIER DE VALBELLE AU ROÎ · texte numérisé non relu

LETTRE DU CHEVALIER DE VALBELLE AU ROÎ

<t Du 12 janvier 1675.

»Sire,

» Pour rendre un compte fidèle à Votre Majesté de tout ce qui

— ie75— UVRE V, CHAPITRE V. 4^1

s'est passé dans le second voyage qu'elle m*a commandé de faire à Messine, je lui dirai qu'après douze jours de naTÎgation fort douce, et avec le vent contraire à la route que j!avais résolu de prendre, nous arrivâmes le premier de ce mois à l'entrée du phare, du côté du nord, et comme je ne vis à terre ni feux, ni fumée, j'envoyai aux nouvelles la tartane et une felouque messinoise que j'avais menée en France, en vue de m'en servir à cela, et pouF avoir en la personne du patron un pilote du phare dans le vaisseau que je monte.

» Le patron de la tartane me rapporta qu'il croyait que la lanterne, c'est-à-dire la tour du phare, était entre les mains des Espagnols , et il appuyait son opinion sur le peu de soin que les pilotes établis pour entrer les vaisseaux qui se présentent avaient eu de venir à son bord ; car c'est leur coutume , et non pas de répondre au feu qu'il faisait pour les appeler, par un autre feu, comme l'on fit.

» Le patron de la felouque passa heureusement jusqu'à la ville ; il rendit au sénat la lettre que je lui écrivais. Il m'en rapporta la réponse, dans laquelle je ne voyais qu'une extrême nécessité de vivres et une forte envie de voir dans le port les vaisseaux de Votre Majesté.

» J'avais écrit aussi à un gentilhomme de mes amis, appelé don Joseph Marquise , et lui disais que je n'irais point à Messine si lui ou son fils aîné, ou un de ses neveux , ne me venait apprendre l'état de la viUe ; mais il s'excusa, en m'écrivant qu'il était malade et que son fils aîné n'était pas au logis ; il me promettait néanmoins d'envoyer son second fils.

» Les excuses me donnèrent lieu de douter, et j'avoue sincèrement à Votre Majesté qu'elles m'embarrassèrent fort. Mes défiances augmentèrent par les nouvelles que débitèrent les matelots de ladite felouque et deux gentilshommes venus de Messine ; car ils nous dirent les progrès des Espagnols, et nous apprirent que le gouverneur de la tour qui est au sud du phare les y avait introduits; ils nous assurèrent aussi qu'ils étaient maîtres de Sainte- Agathe, de la Rotte , de l'église de Saint-François et de la hauteur des Capucins ; ils nous assurèrent encore qu'il y avait dix-neuf galères, vingt-deux vaisseaux et quinze ou seize tartanes armées.

m HUTOIHE DE LA BiARINE. — <IC7& -

» Je supplie très-humblemeat Votre Majesté de croire que je ne savais quel parti prendre , et comme c'est le plus méchant parti de tous que l'irrésolution, je me déterminai à attendre tout le jour le fils de don Joseph , et à examiner avec M. de Valla- Yoire et mes camarades les suites d'une affaire si délicate et |i importante.

» Tous les capitaines souhaitaient ardemment de secourir k ville, et je le désirais aussi de tout mon cœur ; mais il y avait tant de raisons contre cela, et si peu pour, qu'à moins des ordres exprès de Votre Majsté , et d'avoir une grande confiance en votre fortune , je ne l'aurais jamais osé , puisque je savais que les ennemis étaient attachés aux murailles de la ville, et que je voyais leurs galères à l'entrée du phare et leurs vaisseaux à la voue,

» Ces forces supérieures aux nôtres, le cahne et la rapidité des marées, que je crains beaucoup plus que les ennemis, me faisaient appréhender la perte des bâtiments chargés de blé et de victuailles; car, ne les conduisant pas à bon port, notre voyage était inutile, puisque Messine était réduite à une telle extrémité de vivres, que douze jours durant on n'y a mangé que la chair des mules et des chevaux.

» Mais, après avoir fait diverses réflexions et divers raisonnements là-dessus la nuit du 2 au â de ce mois, nous primes la résolution de passer, ce que nous avons fait avec un bonheur indidUe. Je ne l'attribue qu'à l'étoile de Votre Majesté; et me contente de lui dire qu'on n'entreprendra jamais rien siir mer de plus hardi, ni avec un| ordre de marche et de bataille mieux gardé. Dieu veuille que la fin de cette action soit aussi heureuse que son commencement I

n Le Prudent, que M. de Lafayette monte, entra le premier dans le phare; il fit un si grand feu sur la tour que les ennemis l'abandonnèrent dès que le Téméraire^ qui le suivait, et que monte le chevalier de Léry, fut par le travers de ladite tour, car il ne l'épargna point, non plus que le Pompeux, qui venait après, et qui avait à son arrière le Fortuné, que M. Gravier commande. Jjingeron sur le Sage, et le chevalier d'Aiily sur l* Agréable, faisaient l'arrière- garde. Les barques et les brûlots étaient au vent, et la frégate la Gracieuse, que monte M. de

GasaoQville, marcbtit à côté d'une flûte et d'une poiacrè qu'il

avait ordre de garder, et de conduire dans le porta la faveur de la fumée; car nous étions tous persuadés que les ennemis s'opposeraient à notre passage, et que pour nous l'ouvrir nous brûle-rions de la poudre.

» Mais ils furent prudents, et nous laissèrent passer. Les galères, qui avaient fait bonne mine, se retirèrent en la côte de la Calabre, voyant que bonnement et sans façon nous allions à elles. Les vaisseaux qui avaient pu louvoyer durant vingt-quatre heures pour nous gagner le vent, n'en firent que le semblant, et ne voulurent pas nous combattre.

n Le bruit du canon épouvanta si fort les ennemis qui occupaient les postes du rivage de la mer, que nous les voyions fuir dans les montagnes voisines. Leur désespoir les porta à mettre le feu dans toutes les maisons; ils n'ont pardonné ni aux arbres ni aux vignes; ils ont tout arraché ; en un mot, Sire, ils font souifrir à la campagne innocente la peine des crimes de la vilje. J'estime qu'ils désespèrent d'y rentrer et de nous en faire sortir, et cela sera si les vaisseaux que nûu3 attendons avec impatience arrivent promptement^ avec du blé et des troupes.

» M. de Lafayette fit poser l'ancre vis-à-vis Saint-François ; et les ennemis, qui avaient déjà dressé une batterie de trois pièces de canon sur la hauteur des capucins, le saluèrent, et lui tuèrent cinq hommes; la chaise sur laquelle il était assis fut emportée. Certes, il leur rendit bien la pareille; car ses canonniers, et par adresse, et par bonheur, ne tirèrent pas un coup à faux sur ladite batterie ; cela les obligea d'abandonner la nuit ce poste, qui est très-important, et à deux mille pas de la porte royale ; ils y ont laissé deux pièces de canon.

» M. de Lafayette leva par mon ordre et entra dans le port; le reste de l'escadre y entra aussi; et après que tous les vaisseaux eurent mouillé, M. de Yallavoire envoya sommer le gouverneur de la tour qui est au sud de la rendre dans deux heurçs et le menaça de le faire pendre s'il y manquait,

» 11 répondit qu^il avait toute sorte de munitions, et qu'il se voulait défendre; mais, à la faveur de la nuit, il se jeta dans une felouque, et se sauva en Calabre; il est vrai qu'en sortant de la

464 HISTOIRE DE LA. MARINE — ie75^

tour il mit le feu aux poudres, qui ont enleTé quelques toises de muraille.

» Le soir, le sénaft en corps visita M. de VallaYoîre; le lendemain il lui rendit sa visite, et on fut chanter le Te Deum à la grande église. Estimant qu'il rend compte de tout ce qui s*est fait en cette cérémonie, et en la possession qu'il à prise du Salvador, il me suffira de vous assurer, Sire, que je ne lui suis pas inutile ; il harangua en français le sénat, la noblesse et les habitants, et moi je fus son truchement.

» Le k de ce mois, à la pointe du jour, sur les avis qu'il eut de la retraite précipitée des ennemis qui étaient à Fentour de la ville, il détacha quelque infanterie pour les suivre ; mais, la peur leur ayant donné des ailes, les troupes de Votre Majesté ne purent les joindre. Cependant elles prirent deux pièces de canon, qu'elles laissèrent au Salvador des Grecs, et nos chaloupes en ayant trouvé une dans une tartane au même poste, la remorquèrent avec bien de la peine dans le port, à cause d'un coup de canon qu'elle avait reçu le jour devant qui l'avait coulée bas.

« Le soir, je fus avec M. de Vallavoire à l'Hôtel de Ville. Il proposa au sénat de lui remettre le Salvador, ce qu'ils accordèrent de bonne grâce; ils offrirent même les châteaux qu'on appelle Reggii; mais , pour ceux qui sont de la ville, ils en parlèrent sobrement, et comme d'une chose contre leurs privilèges. M. de Vallavoire les contenta sur ce sujet, et leva tous leurs scrupules en leur disant qu'il ne voulait se servir des forts de la ville que pour leur conservation et les aider à chasser les Espagnols. Il a mis garnison au Castellasse et dans les bastions de Saint-Georges.

» Je demandai au sénat celui de Porte-Reale pour la sûreté des vaisseaux de Votre Majesté, et ils me l'ont remis fort gracieusement. Si nous avions des troupes pour garder les autres, ils nous les donneraient. Suivant les ordres de Votre Majesté, j'ai détaché trois cents soldats des équipages des vaisseaux, et M. de Vallavoire les a distribués dans les châteaux et bastions ci-dessus nommés. J'en ai nûs cinquante au bastion de Porte- Reale, où le sieur Bidault, lieutenant du Sage, commande. Ce poste est très-considérable, à cause du voisintige et de l'entrée

du port; il regarde le Salvador, et nous sommes trois vaisseaux mouillés sous leur canon.

» Cependant les ennemis, avertis du pçu de troupes que nous avons mises à terre, et sachant que nous n'avons apporté du blé que pour un mois, et point d'argent, se sont rassurés, et se fortifient à la tour du phare du côté du nord. Cela intimide f6rt les Messinois ; car les bâtiments qui viennent par là ne passeront qu'avec bien du péril, à cause des batteries qu'ils y ont. Ils en ont fait aussi une en la côte de Calabre, afm de croiser le passage. Leurs galères, au moins celles de Sicile, et la capitane d'Espagne, ne bougent ni lèvent de là que lorsque le vent les y oblige. L'escadre de Naples demeure en la rade appelée Pendiraelle, proche Reggio, avec sept vaisseaux, qui portent l'enseigne ou pavillon de Dunkerque. Don Melchior délia Cueva, qui commande les navires, est à la flotte Saint-Jean avec neuf vaisseaux, et croise à vue dans le passage du sud. Le généralissime ou capitan'général de la flotte, c'est le duc del Viso, père du marquis de ÎBayonne, qui était vice-roi par intérim; aujourd'hui c'est le marquis de Villefranque, fils du duc de Ferrandine, qui est à Mêlasse.

» Nous voudrions bien entreprendre sur eu^; mais il faut, Sire, que le vent et la marée nous servent, qu'ils nous mènent où ils sont, et qu'ils les empêchent de lever. Quel bonheur à cette petite escadre si elle pouvait insulter cette flotte qui nous cause de l'inquiétude ! car le port de Messine est ouvert, et le Pnidèntj le Téméraire et le Pompeux sont dehors : nous n'y demeurons pas sans raison ; les autres trois navires sont en ligne après nous.

» Je supplie très-humblement Votre Majesté de considérer l'inégalité des forces : nous n'avons que six vaisseaux de guerre et trois brûlots, et les ennemis en ont vingt-deux, vingt-quatre galères, quoique nous n'en ayons vu que dix-neuf, et seize barques ou tartanes armées; avec tout cela néanmoins nous avons secouru la place en leur présence, et notre contenance ne leur a rien marqué qu'une grande hardiesse et une bonne conduite. Le duc del Viso, qui est brave et matelot, ne se lasse pas de dire que nous sommes heureux; don Melchior dclla Cueva, qui est soldat, et qui n'est pas habile en fait de mer, ne

Page 1