DE SEIGNELAY
« De Messine, le 90 mirs 1675.
» Monseigneur, » Je ne saurais vous faire d*araples relations de tout ce qui se passe à Messine; ce sont des affaires dont M. le duc de Vivonne ne fait point de part à la marine, et qu'on ne communique qu'aux favoris : je ne suis plus de ce nombre, et on m'a dit que je ne suis guère bien dans son esprit. Si je ne l'honorais que fort peu, je me consolerais fort aisément de cette disgrâce; mais à la vérité, il m'est fâcheux d'apprendre que je ne sois pas au gré d'un homme qui commande l'armée, et à qui, sans vanité, j'ai fait acquérir de la gloire, puisque après avoir surmonté avec bonheur et diligence la marée qui s'opposait à ma sortie du phare , et soutenu fièrement et avec courage le feu de vingt vaisseaux ennemis, je les ai fait fuir avec quatre seulement ; et méprisant toutes les forces d'Espagne, j'ai assuré le gain deJa bataille et rendu victorieux M. le général, qui était sous le vent avec toute sa flotte et les bâtiments de charge. ^ » Croyez, s'il vous plaît, monseigneur, qu'il m'embrassa et me loua hautement lorsque je fus au Sceptre pour me réjouir avec lui de l'heureux succès de son voyage. Le lendemain du combat il soupa et coucha au Pompeux, et me promit de faire savoir au roi l'action que j'avais faite. Je désire passionnément
qu*il ne m*ait point manqué de parole, et qu'il vous ait donné lieu de faire valoir mes petits services. Je ne vis que de l'espérance d'en rendre qui engagent monseigneur votre père, et vous aussi, à m'honorer toujours de votre protection, et à ne vous repentir jamais d'avoir demandé au roi la chaîne de chef d'escadre pour moi.
» Après cela, monseigneur, permettez-moi de vous dire que je prétends de m'élever à ceUe de lieutenant général, par votre moyen et non pas par ceux que la fortune m'a présentés en l'expédition de Messine : il est certain qu'elle a beaucoup fait pour moi en l'attaque du Salvador, à mon entrée dans le phare, en présence d'une épouvantable forêt de vaisseaux ennemis , et qu'elle m'a favorisé en me faisant sortir du port de Messine, afm que j'eusse quelque part à la gloire de M. le duc de Vivonne.
» Mais il est vrai aussi qu'il n'y a que vous , monseigneur , qui puissiez couronner toutes ces actions : elles ont été hardies et heureuses ; faites donc, s^il vous plaît, qu'elles soient utiles et honorables, et ce sera la perfection de votre ouvrage, car je suis votre créature , et il est question de m'avancer. Je crois que votre honneur vous y engage, et que je ne crois pas vous presser là-dessus, ni solliciter votre mémoire, mais laisser agir votre bonté et votre générosité ; cependant , comme celte lettre n'est que pour vous, monseigneur, je ne puis m'empêcher de vous écrire que j'ai peur que le biscuit ne nous manque , car M. de Gourville le fait vendre publiquement à dix et à quinze livres le quintal de Provence ; il débite toutes les autres victuailles à un prix si haut, que*tout le peuple crie déjà. Le désordre sur cela est fort grand : on a vendu jusqu'aux moutons apportés de Provence pour secourir les matelots malades , sous prétexte que pour l'argent qu'on tirait d'un, on en achèterait quatre à Tunis, où M. de PreuUy est allé ; l'intérêt a eu plus de force que la charité et la compassion. Les profits sont si extraordinaires, qu'ils font rêver et parler tout le monde.
0 L'in4)udence de Gourville nous étonne : il a toujours eu une chaise diprès lui , et sa table est assurément fort bonne. Il a tant fait , qu'on n'a point mis les malades à l'hôpital de la ville , et qu'on les tient dans un logis qui coûtera au roi cinq cents écus, et peut-être davantage, pour l'ajuster et raccommoder.
» Le pain se distribue dans la ville par police, et on donije dix onces de pain par tête ; mais on en vend en trois endroits à la fois et on perd ainsi ce dont nous pourrions avoir besoin. J'en ai parlé à M. le duc de Vivonne avec respect et discrétion , il a reçu ravis très-gracieusement (en chiffres) , mais il n'y a pas apporté de remède.
>i La députation des jurats a échoué , on n'en parle plus (en chiffres). M, de Vallavoire la desirait ; M, de Vivonne l'a empêchée. Présentement tout est bien.
» M. le duc de Vivonne a nommé aux charges de juge par intérim , et commande partout , quoiqu'il n'y ait point pris la qualité de vice-roi. Les Messinois en demandent souvent la raison, et on leur dit qu'il attend que les galères soient ici pour prendue possession.
» L'élection des jurats se doit faire le 2Ix du mois prochain , et nous souhaitons que le sort tombe sur des personnes qui ne soient point suspectes. J'ai dit aussi mes pensées sur ce sujet à M. le général, et heureusement pour moi il les trouve bonnes; mais je doute que Févénement les suive.
(Cette phrase n'est pas déchiffrée dans l'original.) 208 3528 67/i537. 107 91 26 Zk 37 26 35 34 37 34 40 10 245 34, ce que l'on ne voudra peut-être pas faire, 239 91. 28 22 34 30 21 214 38 88 68.
» Les. ennemis ne pressent point la ville, nous sommes dans un repos d'assoupissement; ni paix, ni guerre, ni trêve; les officiers qui commandent aux postes qui sont les plus proches laissent passer toutes sortes de victuailles ; celui qui est à un lieu appelé le Ibisso , du côté de Melazzo, fait payer six tarins , qui sont trente-deux sous de notre nionnaie , de chaque charge qui vient à Messine ; et celui qui est à l'Ëscaletto prend doii^e tarins ; l'avarice ou la nécessité l'emportent sur le bien du service de-^ puis l'arrivée de M. le général Le /narquis de Ferrandine a retranché le tarin qu'il faisait donner aux paysans armés , et ne leur fait donner que le pain; les Espagnols sont misérables, et ieui^ troupes périssent par maladies.
« L'air est si mauvais à Melazzo que le vice^-roi en est sorti pour aUer à Castro , qui est voisin de cette ville. L'Ëscaletto est quasi abandonné pour le même sujet
IL n
» Il y a grand inonde à Reggio, et on nous menace d*un dessein et d*une entreprise. Cet avis et le bon sens venlent que nous soyons vigilants et alertes. I^ temps fait pour les Espagnols. Je supprime bien des choses que vous voyez beaucoup mieux que moi.
» Quatre vaisseaux anglais qui ont passé dans ce canal nous ont dit, c'est-à-dire les capitaines , que les galères étaient prêtes, et qu*on faisait à Toulon de grands préparatifs. Cette nouvelle a réjoui extrêmement les xMessinois et les a réchauffés.
» M. de Châteauneuf, qui croisait sur le cap Spàrtimente, avec M. de Forbin , amenèrent , il y a quelques jours, un petit vaisseau qui allait à Livourne , et dans lequel il y avait quelque peu de marchandises pour Naples; mais, n'étant pas de valeur, M. le duc lui a laissé faire son voyage , et on l'a bien traité à cause de la bonne intelligence qu'il y a entre le roi et cette république, qui pourtant ne veut pas de notre voisinage.
» H est arrivé une polacre de Tunis chaînée d'orçe , et une barque du Millon chargée de blé.
» Le 29, M. de Châteauneuf est revenu dans le port avec un vaisseau vénitien chargé de blé. Il a son contrat de nolissement pour Livourne , mais on assure qu'il allait à Naples. Quoi qu'il en soit, on s'en servira, et on essaiera de le faire payer, en cas que ledit blé n'appartienne point aux ennemis , et s'il est aux Espagne^ , on paiera les nolis ou fret au capitaine , afin que les Vénitiens ne fatiguent pas le roi par leurs plaintes.
» Il a aussi amené une polacre de iMalte, qui venait de Petrache, et qui est chargée de blé, de cire et de cordouans.
I» Le 30 au matin est arrivée dans ce port une barque de Marseille qui vient de Cahdie , et qui est chargée de blé. Je vous écris, monseigneur, ces nouvelles avec une gaieté indicible ; car je vois que nous avons de quoi faire subsister la ville jusqnes à la fin de mai, et peut-être davantage si les victuailles sont bien ménagées. En ce temps , les troupes que nous attendons nous donneront moyen, ou de trouver une mort glorieuse en ^quelque occasion , ou de passer la vie dans l'abondance ; car nous nous agrandirons, et irons chercher dans l'île notre subsistance. Il faut néceîjisaîrement la tirer du royaume, et faire soulever les peuples par nos progrès.
— 1676— LIVRE V, CHAFITRE VI. 499
» J*oiibHais à vou8 marquer, monseigneur, qu'bn a rétabli les douanes. Bien des gens croient qu'on devait attendre, parce que Futilité qui reviendra de ce rétablissement ne sera pas grande , et il produit un très-mauvais effet sur les M essinois, puisque nous devions crier plus de gabelle , ce que nous faisons pis que les autres.
» On a caréné le vaisseau le Vaillant avec assez de facilité. Il va croiser avec le Fidèle à la place du Parfait et de l'Apollon, Quant au Fortuné, on ne parle point d'y travailler, et j'estime qu'on ne doit point y songer, à cause qu'il est plus navire que te Vaillatu, et qu'il a plusieurs bordages à changer, et point de pontons en ce port.
» Je souhaite, monseigneur, que ma lettre du 16 de ce mois soit paivenue entre vos mains. Vous aurez vu bien des choses qu'on ne me dit pas, et qui me reviennent. Il importe que vous le sachiez , et que monseigneur votre père ne les ignore pas.
» Nous avhns appris par les capitaines anglais que M. de Gos* sonviUe était à Livoume. J'en ai bien eu de la joie; car je ne doute plus^ de l'arrivée de M. le chevalier à Malte. Nous n'eo avons point eu de nouvelles; celles de Venise sont que la république a accordé passage à des Allemands , etc. Il en est arrivé en cette île cinq cents, venus par Naples.
» Le bruit qui court dit que don Jehan d' Austria doit passer sur quelques galères en cette ile,^ et que tous les commandants de la flotte sont disgraciés. On assure que le prince de Monte-Sarcio la doit commander. Je ne crois pas qu'elle soit en mer à la fm de mai; elle est à Baye; et , dès que la nôtre sera ensemble, nous pourrions bien entreprendre quelque chose.
» Je ne vous parle point de la faute que Ton a faite d'envoyer tant de vaisseaux dehors, estimant qu'on a cru 'bien faire; mais je veux bien vous dire que ce n'était point mon sentiment d'éloigner deux pavillons de l'amiral. M. le duc de Vivonne se rendit aux raisons des autres , après m'avoir dît qu'il n'enverrait que deux vaisseaux en Provence et un à Tunis.
» Si j'en savais davantage je vous entretiendrais plus long-
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temps, et ne tne lasserais de vous assurer que je snîs arec plus de respect que personne du monde, » Monseigneur,
» Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur.
» Le chevalier de Yalbelle. »
A Messine, le 30 mars 1675.
{Arch. de la Marine , à Versailles, )
On voit par cette lettre que déjà les faits ne répondaient pas aux espérance^ que Louis XIV était en droit d'attendre d'une expédition aussi onéreuse, grâce à l'apathie de M. de ViVonne qui, au lieu de profiter d'un premier succès pour refouler les Espagnols dans l'intérieur des terres, se bornait à occuper Messine et à rester dans un assoupissement qui n'était ni paix, ni guerre, ni trêve, comme disait M. de Valbelle. Et puis la rapacité des fournisseurs, l'énormité des droits du fisc, portés à un taux beaucoup plus élevé que du temps des Espagnols, refroidissaient singulièrement l'enthousiasme du peuple messinois pour les Français, tandis que d'autres causes, que l'on va exposer bientôt, aigrissaient d'autant les classes supérieures contre le vice-roi.