‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 65 sur 72 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

M. le duc de Vivoiine est reconnu solennellement vice-roi de Sicile. —Refus de l'archevêque de se trouver à la cérémonie. —Rapport secret sur la situation de Messine. — Cérémonie et élection des nouveaux jurats. — Lettre de Valbelle à Seignelay. — Il lui rend compte de ce qui s'«st passé depuis le SO mars jusqu'au 6 mai.

Le duc de Vivonne habitait à Messine le palais du vice-roi de Sicile. C'était un vaste et splendide monument bâti sur le quai, à l'extrémité d'une magnifique façade appelée d'iZ Teatro. Située sur le bord de la mer, cette résidence dominait toute la côte orientale de Sicile; puis, au loin, le détroit du Phare, Reggio et les dernières montagnes de la Calabre se déi oulaient à l'horizon.

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— Ce fut Garcias de Tolède qui jeta les premiers fondements de ce monument , dont les murailles étaient incrustées de merveilleuses mosaïques faites de pierres de différentes couleurs, sur lesquelles se détachaient de légères balustrades de marbre blanc du travail le plus précieux.

Or, le 28 avril, dès le matin, toute la population de Messine attendait avec impatience le commencement de la cérémonie qui devait avoir lieu pour la réception solennelle de M. le duc de Vivonne, comme vice-roi de Sicile.

Depuis longtemps ce peuple impressionnable , et singulièrement avide de pompe et de spectacle, rêvait à ce jour, bien plus dans Tespoir de trouver à satisfaire son amour inné pour tout ce qui était fête et représentation, que pour saisir cette occasion de témoigner son affection au nouveau vice-roi.

Car, bien que trois mois à peine se fussent écoulés depuis l'arrivée du duc de Vivonne à Messine, peuple, bourgeois et nobles commençaient déjà de s'aigrir contre les Français. A Tautorité ferme et décidée de MM. de Valbelle et de Vallavoire avaient succédé la mollesse et Tinsouciance de M. de Vivonne; à la famine, aux combats de chaque jour, à la crainte de se voir attaqué par un ennemi supérieur, avaient succédé , pour les troupes françaises, Tabondance, le repos, et une position militaire fortement assise: dès lors les soldats, libres.de toute préoccupation , et sûrs de Tappui ou plutôt de Tindiffér^ce de M. de Vivonne à propos de leurs vexations contre les habitants, donnèrent librement carrière à leur esprit turbulent , moqueur et tyrannique. Fort indisciplinés à cette époque , et encouragés par Fexemple de quelques officiers, ils se prirent à traiter les Messinois à peu près en peuple conquis, raillant leurs dévotions, les froissant chaque jour dans leurs habitudes et dans leurs mœurs, aussi graves que celles des Espagnols ; en un mot, les soldats de Vivonne finirent par faire regretter aux Messinois la domination espagnole , et déjà le meurtre de quelques Français et de graves tentatives de rébellion contre leur gouverneur, prouvaient énergiquement la haine qu'on commençait de leur porter.

Néanmoins , ainsi qu'on l'a dit, les apprêts et l'attente d'une grande solennité avaient, sinon détruit, au moins suspendu l'animosité sourde qui divisait les deux nations.

801 HISTOIRE DE LA M ARillE. ^i675—

Or, ce même jom*, dès le maUn aussi, tout était en mouvement dans le palais du vice-roi pour les {Hréparatiis de cette imposante cérémonie ; car le sénat en corps devait y aller prendre M. de Yivonne à son hôtel, afin de se rendre ensuite avec lui à la cathédrale, pour y jurer entre ses mains et sur les saints Évai^iles serment de fidélité à I^ouis XIV ; puis recevoir de la même façon le serment du vice-roi de ne pas attaquer les libertés et franchises de la ville de Messine.

Mais si tout était en mouvement dans le palais du vice-roi, une aile de cet immense bâtiment, bâtie sur un magnifique jardin, paraissait entourée de silence et de solitude : les volets rembourrés étaient soigneusement fermés, et, bien qu*il fût neuf heures du matin , les domestiques qui passaient sous ces fenêtres semblaient même craindre de faire crier sous leurs pieds le saUe des allées, tant on respectait le calme et la quiétude de cette partie de l'édifice où était située la chambre à coucher de Yivonne.

A Fintérleur de cet appartement, les mêmes précautions étaient religieusement prises. Dans un salon qui prêchait cette chambre à coucher, deux valets de chambre, vêtus de noir et portant une chaîne d'or au cou, paraissaient se consulter avec anxiété.

— Quand je songe, — disait Fun, — que la demie de neuf heures vient de sonner, et que monseigneur n'a pas encore sifilé !

— Et l'on dit que le sénat en corps doit venir prendre son excellence à dix heures ! — reprit l'autre d'un air douloureusement chagrin.

— Et le temps de le coiffer. . . de le raser I — Et le temps de l'habiller I

— C'est horrible à penser !

— C'est aff^reux!

— Mais que faire?

— J'ai déjà gratté tout doucement; je vais essayer encore, au risque de tout ce qui peut arriver.

— Vous êtes bien hardi, au moins, Domiiiique!...— dit l'autre tout tremblant de l'audace de son camarade, qui, s'approchant de la porte eu retenant sa respiration, y gratta si doucement que clest à peine même si le grattement se pouvait entendre dans le salon.

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On pense bien qu'il ne pénétra pas davantage jusqu'à Vivonne au travers d'une porte épaisse, encore garnie de portières, qui fermait sa chambre à coucher.

Les deux valets étaient à se consulter des yeux sur le peu de succès de cette démarche, lorsqu'un demi-quart, joint à la demie de neuf heures, vint encore augmenter leur désespoir.

A ce moment, l'autre porte de ce salon s'ouvrit, etd'Antiége, le secrétaiie de Vivonne , entra brusquement en disant à voix haute: — Monseigneur est-il habillé?

A ce bruit, à ces mots, les valets firent un signe des plus expressif en montrant la porte de la chambre à coucher.

— Ciel de Dieu!... il dort encore! — s'écria d'Antiége stupéfait. — Et le sénat qui sera ici dans un quart d'heure!... Pour l'amourdeSon Excellence, aUezl'éveiUersurl'heure, Dominique !

A ces mots , Dominique regarda son compagnon avec autant d'effroi que si on lui eût proposé d'eçtrer dans la cage d'un tigre, et dit au secrétaire d'un air stupéfait : — Éveiller monseigneur?...

— Avant qu'il n'ait sifflé? — ajouta son camarade du même air de crainte. — £t c'est vous, monsieur, qui connaissez l'humeur de Son Excellence quand on l'éveille, qui proposez cela?

— iMais le sénat! malheureux que vous êtes, le sénat! qui peut-être est en marche à cette heure. N'avez-vous i>as hier demandé les ordres de monseigneur pour cette cérémonie d'aujourd'hui?

. — Si, monsieur, et Son Excellence m'a dit : Tu prépareras demain mon habit de gala couleur de pourpre, avec ma garniture de perles et de diamants; mais, quand même le sénat et le clergé avec le bon Dieu en tête viendraient au palais, je te défends d'entrer chez moi avant que je n'aie sifflé... Vous sentez bien, monsieur, qu'il s'agirait du salut de mon âme que je n'entrerais pas.

— Avec cela, — ajouta Dominique, —que Son Excellence no s'est couchée qu'à deux heures, après avoir longuement soupe.

— Il a soupe seul?

— Non, monsieur, Son Excelience a fait venir, pendant son souper, ces deux danseuses maltaises, que vous savez, avec son jeune esclave grec.

fiW HISTOIRE DE LAl MARINE. —1676 —

— Alors, par le iJieu qui m'entend! — s'écria d' Antiége, — il dormira encore à midi ! — Puis, paraissant prendre une résolution désespérée , il se précipita sur la clef de la porte de la chambre à coucher de Vivonne, et l'ouvrit violemment, malgré les eiïorts des deux valets de chambre qui s'enfuirent épouvantés.

Grâce aux volets extérieurs, cette chambre était dans la plus profonde et la plus complète obscurité. £n entrant, d'Antiége renversa un meuble chargé de porcelaines, qui se brisèrent avec un fracas épouvantable; mais, sans s'arrêter à ce bruit, d'Anti^e alla brusquement ouvrir les volets intérieurs , la fenêtre, les volets extérieurs, de sorte qu'en un moment le jour et le soleil, entrant par trois hautes et larges croisées, inondèrent cette pièce d'une lumière éblouissante.

A ce bruit étourdissant, à cette clarté soudaine, Vivonne, réveillé en sursaut, se crut d'abord sous l'obsession d'un rêve horrible, et fit un bond sous ses couvertures, puis se dressa sur sou séant ; mais, aveuglé par ce jour éclatant, il se retourna vite, et, pendant cette conversion, il s'aperçut, hélas! qu'il était bien et dûment éveillé.

Alors cet homme habitué de voir tout plier devant sa volonté despotique, entra dans une colère furieuse; mais, n'osant encore se retourner du côté des fenêtres, il commença à blasphémer le ciel et la terre , en accablant d'injures et de menaces le scélérat , le criminel qui s'était permis de venir ainsi l'éveiller malgré ses ordres formels.

Puis, lorsque ses yeux se furent peu à peu habitués à la lumière, il se retourna vivement, et alors aperçut d'Antiége debout près d'une table, et l'implorant d'un geste suppliant.

A cette vue, Vivonne ne se contint pas; il prit une larçe coupe de cristal posée sur une table à côté de son lit, et lajetaàla tête de son secrétaire, qui évita le coup.

— Ah! c'est toi, bourreau!... — s'écria Vivonne en regardant autour de lui s'il ne trouverait pas quelque autre projectile.

Mais, ne trouvant rien, il se mit à vomir un tonnerre d'injures contre son secrétaire.

— Ah ! c'est toi, scélérat infâme ! qui me viens éveiller quand il y a à peine deux heures que je dors! Je le ferai fouetter CQBime un esclave, tu peux y compter!... Ferme à l'iastant

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ces volets !. . . ferme-les sous peine de ta vie !.. . M'entends-tu?. . . Ferme-les, ou je te fais jeter par les fenêtres! — Puis, voyant rittimobilité de d'Antiége, il s*écria : — A moi I Dominique ! Louvain!... — Mais, voyant que ses valets de chambre n'étaient plus là, dans sa rage, Vivonne allait se lever pour courir sur son secrétaire, lorsque celui-ci lui dit :

— Monseigneur, le sénat sera ici dans un quart d'heure !

— Le sénat !. . . le sénat !. . . Et je me f. . . bien du sénat quand j -ai sommeil!... Ferme ces volets! m*entends-tu'?

— ^Pour Famour de Dieu! monseigneur, — dit d'Anliége à genoux, — avez-vous oublié que c'est aujourd'hui que vous êtes reçu solennellement vice-roi?... et que la cérémonie est pour onze heures?

— Foin de la cérémonie, du sénat et des sénateurs! je veux dormir, te dis-je!

— Eh bien! monseigneur, dussiez-vousnne tuer sur la place, je ne bougerai d'ici, et vous empêcherai de vous rendormir.

— Ah, le bourreau! ah, le chien! — s'écria Vivonne se levant; — il m'a éveillé tout à fait ! ma colère s'en va faire passer mon envie de dormir, et j'aurai eu cette nuit en tout et pour tout deux heures de sommeil !

Puis Vivonne, de la main qui lui restait, saisit violemment d'Antiége à sa cravate en redoublant d'injures.

— Je vois avec bonheur que Votre Excellence est maintenant tout à fait éveillée, — dit d'Antiége avec un sang-froid imperturbable.

— Ce misérable-là me rendra fou ! — dit Vivonne en lâchant son secrétaire, et retombant assis dans un vaste fauteuil.

Alors d'Antiége courant à la fenêtre s'écria :— Dominique!... Louvain !. . . monseigneur vous ordonne de monter à l'instant.

— Ah çà, je suis donc un enfant que sa nourrice fait habiller à son gré, mons d'Antiége? dit Vivonne qui sentait sa colère diminuer à mesure que son envie de dormr disparaissait,

— Monseigneur... mon bon et cher maître, — dit d'Antiége,

• Voir, pour les détails de cette scène enlièrement historique, — Bolœana, — correspondance de Vivonne , — Histoifc du soulèvemenl de Messine ; espagnol., Bibl. du Roi, Mss.; — Sicile et Naples, /V/. ; — Aff. clraug., correspondance de d*Estrces, etc.

— pardonnez-moi ; mais songez, je vous prie , aux suites de tout ceci... Tenez... entendez-vous déjà le canon! oui... c*est bien le canon?... Voilà le sénat qui sort de son palais : le temps de dire un pater, et il est ici !

£n effet le canon des forts et les cloches commencèrent à résonner.

— Eh bien ! — dit Vivonne, en bâillant avec force, — le sénat m'attendra '.

— Mais songez donc, monseigneur, combien ces gens-là sont formalistes, combien ils sont esclaves des dehors.

— S'ils sont esclaves des dehors, mons d'Antiége, apprenez qu'ils sont encore plus esclaves des forts et de l'artillerie ; or, nous avons ces forts et cette artillerie-là, grâce à laquelle je puis... c'est-à-dire je pouvais dormir ma grasse matinée, sans ton infernal réveil, bourreau que tu es...

A ce moment, Dominique et Louvain parurent à la porte, saluèrent respectueusement, et semblèrent attendre l'ordre dé leur maître pour entrer.

— Allons, allons, venez, — dit Yivonne, — est-ce que vionjwwr ne l'oi'donne pas, — dit-il, en montrant d'Antiége, d'un air à la fois railleur et fâché.

Les valets de chambre commencèrent alors de coiffer et d'habiUer leur maître, qui se prêtait à leur service avec la com[4ète indolence d'un nabab, et interrompait seulement ses bâillements réitérés pour s'écrier : — que le ciel confonde la cérémonie! imbécile sénat!... Je dormais si bien ! quelles pécores avec leurs serments!... — et autres exclamations qui prouvaient assez le peu d'importance morale attadiée par Yivonne à cet acte solennel.

— A propos, — dit-il à d'Antiége, — et cet insolent archevêque ne manquera pas de venir là, j'espère?

— Monseigneur, son grand vicaire, queg"ai vu hier, m'en a du moins assuré.

— C'est heureux... Sardanapale! s'il n'était pas venu, s'il s'était rebecqué, je l'envoyais brutalement quérir par deux de mes officiers bien accompagnés, et ce au nom du roi mon maître.

' Historique. — Voir les pièces déjà citées.

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A ce moment un des gentilshommes de M. de Vivoune ayant fait demander par un huissier s'il pouvait se présenter^ entra.

— Eh bien ! qu'est-ce, Sainte-Croix ? — lui demanda Vivonne.

— Monseigneur, — répondit ce dernier tout stupéfait et ne pouvant cacher son étonnement de trouver le vice-roi encore en déshabillé, — la vedette que j'avais postée au bas de la place Marine vient de m'annoncer que le cortège du sénat paraît à l'entrée de la place d'il Theatro.

— Eh bien !. . . après. . .

— Après, monseigneur!... Eh bieni le cortège va être ici dans dix minutes. •

— Eh bien!... après, — répéta Vivonne en bâillant avec un calme désespérant.

— Ma foi! monseigneur, après... je ne sais rien de plus, si ce n'est que MM. de Vallavoire et de Valbelle, et tous les officiers de terre et de mer, ainsi que ceux de votre maison, sont en attendant rangés dans la galerie.

— C'est à merveille, si le sénat me demande, qifon le fasse monter, et qu'on lui dise... qu'on lui dise de m'attendre!

Ce disant, Vivonne se détira de nouveau, et Sainte-Croix sortit.

Voyant l'air étonné de'd'Antiége, Vivonne lui dit: — Vous n'êtes qu'un sot, monsieur mon secrétaire : si vous entrez dans la cage d'une bête fauve avec des précautions et l'air effrayé, elle vous dévorera; entrez-y le bâton haut, elle rampera. Votre maître et le mien en a agi ainsi en entrant le fouet à la main dans la cage de messieurs du pailement, qui, par seule différence des bêtes que j'ai dit, étaient rouges au lieu d'être fauves... eh bien, le beau-frère ne s'en est pas plus mal trouvé.

— Mais... monseigneur... l'affection du peuple.

-r- Sottise, niaiserie, quand on a pour répondre aux question* neurs ces honnêtes canons qui disent tant de leur lai^e bouche muette.

— Alors, monseigneur, nos soldats se conduisent fort bien d'après les maximes de Votre Excellence, car ils traitent les Messiuois eu véritables partisans; et si monseigneur veut que je lui lise, pendant qu'on finit de l^habiller, le dernier rapport secret» il verra bien. ••

518 HISTOIRE DE LA MARINE. fe75.

— Est-ce amnsamt?

— Assez, monsetgoeur, il y a de h comédie et de la tragédie.

— Est-ce lœig?

— Non, monseigneur, ceci, — dit d*Antiége, en montnmt une feuille de papier qu'il tira du sac qu*il arait q>porté.

— lis donc, pendant que cet autre bourreau ya me faire un menton imberbe.

Et d'Antiége lut ce rapport, fort important en cela qo*fl constate que déjà les Français mettaient singulièrement à Tépreuve la patience de leurs noureaux alGés.

— « Le 23 du courant, trois cavaliers des dragons d'Haotfort, » étant iiiTes, ont cfaaigé de coups un moine de Tordre de Saint- • François qn*ik ont trouTé bors la ville, et Font obligé de » porter Fun desdits trois cavaliers, qui pouvait à peine se mon- » voir, vu Fétat de complète ivresse dudit troisième cavalier. ••

— Bon, la piteuse monture! et que ce pauvre dragon devait être mal porté par ce tonsuré. Après, continue, — dit Yi-

— « Le même jour, il y a eu quelques riottcs entre des ma- » riniers de galères et de vaisseaux, à propos d'une esclave «grecque; deux mariniers du vaisseau Le Sceptre ont été

— Et Fesdave était-elle jolie ?

— ^JeF^nore, monseigneur.

— Que font donc alors tes espions? Une kS& pour tontes, quand il s'agit de fenmies, qu'il soit toujours dit » elles sont laides ou jolie&.. la justice de leur cause en dépend. Continue.

— c Le 26 du courant, un oflficier et un Ti^taire des vais- » seaux sont oitrés de force dans la maison du nommé Pwrfo » Perino, située place Marine, et pendant que le vf^ontaire for- » çait la chambre de la femme dudit Paolo, vieux et infirme, > Foflkier retenait ce dôvier malgré ses cris : on ne sait » le B volontaire s'est porté aux derniers outrages sur ladite femme. >

— Par Yénus, si c'était un volontaire, la chose est c»tame; et la icmme élait--elle jdie?

D'Antiége allait répondre, lorsqu'il se fit un grand retentissement de clameurs et de voix; \k tambours, les trompette^, les cymbales résonnèrent; les canons des vaisseaux , avertis par un

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signal de rentrée du sénat chez le vice-roi, tirèrent en volée, et les cloches leur répondirent, car le cortège entrait en effet dans une longue galerie où se trouvaient tous les officiers français réunis autour du fauteuil à dais du vice-roi.

— Le sénat !. : . le sénat !. . . monseigneur, le sénat ! — vint dire un second gentilhomme tout ému.

Vivonne lui fit de la main un signe des plus dédaigneux, puis se tournsoit vers un laquais : — Va me chercher ce potage, et recommande bien au maître d*hôtel d'y faire mettre ce coulis qu'il sait, et aussi de monter de ce vin de Malvoisie de Madère que j*at rapporté de Hollande.

— Monseigneur ! — dit d*Antiégc d*un air suppliant, en entendant donner cet ordre.

— Sardanapale !... — s'écria Vivonnè d'un air irrité, — cette fois pas un mot de plus. Il serait, pardieu ! plaisant que pour ces ânes en robe noire j'allasse mourir de faim. Tudieul mon secrétaire, vous en voulez donc à ma vie?... — Puis, faisant approcher de lui un merveilleux miroir de Venise , Vivonne s'y mira, et se voyant magnifiquement vêtu, il se prit à sourire avec complaisance.

— Je suis content de cet habit; qu'en dis-tu, d'Antiége?

— Il vous sied à ravir, monseigneur; c'est celui que Courville a fait venir pour Votre Excellence.

— A propos de Courvilie , — dit Vivonne en se retournant avec nonchalance du côté de son secrétaire, — il paraît, mousieur le drôle', que votre ami rançonne singulièrement notre bonne ville de Messine , et qu'il revend dix ce qu'il achète un.

— Monseigneur, ce sont de pures calomnies : j'ai là un tableau comparatif des prix d'achat, d'entrée, de frais de traversée et différence de change , et si Votre Excellence veut y jeter uncoup d'œil...

— C'est toi que je jetterai par les fenêtres,... bourreau ; aije le temps ou la volonté de m'appesantir sur de pareilles sottises?

A ce moment un maître d'hôtel apporta le potage , servi avec soin sur un merveilleux plateau d'argent ciselé , et peu d*instants après M. de Vallavoire entra lui-même d'un air affairé. - — Pour Dieu! monsieur, — dit-il à Vivonne, — êtes- vous

donc morti Le sénat vous attend depuis pins d'un qnart d'heure '.

Yivonne ne répondit qu'en riant et montrant d'un geste significatif son potage qui répandait une savoureuse fumée.

— Ah ! je comprends, — dit Valiavoire, — on brillerait iMessine que rien ne pourrait vous distraire à cette heure. Je vais donc tâcher défaire patienter messieurs les jurats qui commencent fort à murmurer.

Et YaUavoire se retira sur un signe approbatif de Vivonne.

Son potage mangé et copieusement arrosé de quelques verres de vin de Malvoisie , le vice-roi prit son chapeau et dit en sou- (Nrant : — Ah, qud ennui ! quelle peste de sénat! se déranger pour de pareilles pécores! ah ! que j'aimais bien mieux ma vie de Paris et mes chers soupers en joyeuse et foDe compagnie.

Puis Vivonne se dirigea d'un air^ucieux vers la porte qui conduisait à la galerie.

Il y trouva les sénateurs et les consuls debout et découverts, et autour du trône ou dais où se trouvait le fauteuil du viceroi. iMJVL de Yalbelle et de YaUavoire aussi debout , entourés des officiers des troupes de terre et de mer.

Lorsque Yivonne entra, il put voir d'un rapide coup d'œil sur la figure des jurats, combien ils se trouvaient choqués de l'avoir attendu aussi longtemps; mais, selon son système, il n'y fit pas la moindre attention , et dit seulement :

— Messieurs, je lisais une dépêche du roi notre maître à sa bonne ville de Messine, et il y traitait si longuement de ses paternelles vues sur elle , que c'est à l'intérêt seul que me causait cette lecture que vous devez attribuer un retard qui vient d'ailleurs d'une cause à flatteuse et si honorable pour vous. Je vous suivrai donc, messieurs, quand il vous plaira.

Cette excuse satisfit médiocrement le sénat, et Yivonne, descendant le premier le vaste escalier du palais , prit sa place au milieu du cortège, qui commença de défiler dans un ordre admirable :

Cent chevaliers, magnifiquement vêtus, appelés de l'Étoile, et qui tenaient à Messine le premier rang parmi la noblesse,

* Voir les pièces citées.

-'iws— uvRE V, CHAprrRB VII. m

ouvraient la marche, précédés de trompettes et de tambours, dont les justaucorps de velours ponceau étaient chamarrés de galons d'or et d'argent, ainsi que les banderoles de leurs trompettes et les housses de leurs tamboure. aussi brodés d'étoiles d'argent.

Puis venaient les gardes de M. de Vivonne , ayant leur capitaine en tête, et, après lui, vingt trompettes, dix hautbois et dix timbaliers vêtus de ses livrées; ensuite devant Vivonne, marchaient immédiatement les officiers du sénat , en velours violet ,' chamarré de galons d'or, et précédés de cinquante hallebardiers du sénat, vêtus de livrées vertes et or.

£nfm, venait M. de Vivonne seul , un peu en avant de deux sénateurs qu'il avait à sa droite, et de MM. de Valbelle et de Vallavoire qu'il avait à sa gauche , puis les membri^s du sénat habillés de robes de satin noir, avec une fraise et une grosse chaîne d'or au cou, et au retroussis de leur toque une riche rose de diamants , surmontée d'une aigrette magnifique. Après les sénateurs c'étaient les officiers de terre et de mer, les officiers et gentilshommes de M. de Vivonne , puis les consuls des métiers, portant un étendard où se voyaient les attributs de leur profession.

En tête de ces consuls marchaient les travailleurs en soie, des consuls représentant l'industrie la plus productive de la Sicile ; puis venaient les corporations des droguistes , des orfèvres, des argentiers, des confituriers , des tailleurs , de ceux qu'on appdait gepponan , des barbiers, des charpentiers, des cordonniers, des selliers , des corroyeurs , des cordiers , des faiseurs de gobelets; puis, enfin, un détachement des gardes de M. de Vivonne et cinquante maîtres de cavalerie fermaient la marche.

Le temps était magnifique , le canon et les cloches retentissaient à grand bruit ; les rues étaient bordées d'une haiç de soldats, et à chaque fenêtre se balançaient de nombreux pavillons de toutes couleurs. Puis, comme le commerce de soieries était un des plus importants de Messine , les fabricants avaient décoré leurs maisons de magnifiques étoffes en pièces : aussi ne voyait-on dans leurs quartiers que brocart et brotatelle d'or et d'argent , sans compter que toutes les rues étaient jonchées de feuillage et de fleurs.

Cette popnlation si avide de fêtes se ruait à celle-ci avec ivresse, et malgré la baie des soldats, c'est à peine si le cortège put arriver au portail de la cathédrale au milieu de cette foule

L'aspect de cette église était imposant : rien de plus majestueux que son portail immense, couronné d'une foule de petites colonnettes sculptées à jours avec une adresse et une habileté infinies ; mais lorsque le cortège entra dans l'intérieur de la cathédrale ,* il put admirer un spectacle éblouissant ; le maîtreautel surtout resplendissait de lumières. Cette partie de Pédifice était , selon la coutume de Sicile, de telle dimension , qu'atteignant presque les deux côtés de là nef, il s'élevait encore jusqu'à sa voûte. Dans ce vaste espace on avait accumulé , avec plus de richesse que de goût, l'or, l'argent, les glaces, les marbres, les pierres précieuses , qui représentaient assez grossièrement des figures d'hommes et d'animaux ; joignez à cela une infinité de bouquets de fleurs naturelles et une innombrable quantité de bougies, et vous aurez un crayon de cette pompe singulière. J'oubliais qu'au-dessus du maître-autel, et suspendu par un fil invisible, on voyait l'ostenspir de cristal contenant les cheveux et la lettre autographe de la Vierge, avec une couronne d'or au-dessus.

A gauche de la nef, en face de la chaire à prêcher, toute revêtue de marbre et de mosaïques , et î'mi des plus beaux ouvrages de Cagini, un des meilleurs sculpteurs italiens du seizième siècle, on avait élevé un trône avec un dais de velours cramoisi frangé d'or pour le nouveau vice-roi; un autre, mais un peu plus bas , pour l'archevêque, et pour les sénateurs des chaises à bras de brocart d'or, avec un tapis de pied, au-dessous du trône de l'archevêque ; enfin les officiers de la justice s'assirent et prirent place sur les degrés du trône de M. de Vivonne; les plus qualifiés de la noblesse eurent des chaises de l'autre côté.

Une fois que le cortège fut en place, on commença les prières et une grand'messe, après laquelle s'accomplit la cérémonie du serment.

D'Antiége, vêtu de noir, s'avança donc au pied du trône de \ivonne, et lut en italien le serment suivant :

« Nous, sénateurs do la noble et exemplaire ville de IVlessine»

» ville de Marie la mère de Dieu , don Thomas Caffaro, Pran- » écsGO Maria Maiorana, don Vicenzo MaruHo, duc di Glan- » paulo, Cosmo Caloria , don Rayuiondo Marchesi, duc di Bel- » viso/et Antouino Chinigo, fondés en pouvoir spécial pour îes » choses ci-après écrites, à nous donné par le conseil général de » ladite ville tenu le 25 d*avril , les genoux en terre et avec » tout le respect requis et convenable , faisons hommage lige de » fidélité à rinvincible Louis XIV, roi de France et de Navarre, » et ses successeurs : entre les mains de V. E. Louis- Victor » de Rochechouart , prince de Tonnay-Charente, duc et pair » de France, gouverneur et lieutenant général de Sa Majesté » ès-mers et armées du Levant , vice-roi et lieutenant général » représentant la personne du roi de France dans la ville de » Messine et dans les autres lieux de Tîle dans lesquels les peu- » pies auront secoué le joug de la domination espagnole. Et » ainsi nous le promettons et jurons sur la croix de Notre Sei- » gneur Jésus-Christ, et sur les quatre saints Évangiles que » nous touchons avec nos mains, que la ville de Messine, ses ci- » loyens et habitants seront très-fidèles vassaux et sujets de Sa » Majesté et de ses successeurs jusqu'au dernier soupir de la » vie, et ne seront jamais en conseil , aide ou de fait sciemment » que Sa Majesté et ses successeurs perdent la vie ou quelque » membre; ou qu'ils reçoivent en leurs personnes offense ou » injure aucune , ou dans les honneurs qu'ils ont aujourd'hui » ou qu'ils auront à l'avenir ; et s'ils savent ou entendent quel- » qu'un qui veuille faire une des choses susdites, ils donneront » autant qu'ils pourront empêchement qu'elle ne se fasse ; ou » s'ils ne le peuvent faire, ils en donneront avis le plus tôt qu'il » leur sera possible à Sa Majesté , à laquelle pareillement ils » donneront secours de toutes leurs forces contre celui qui ten- » tera les choses ci-dessus ; et si Sa Majesté révèle un secret à » ladite ville , ils ne le déclareront h personne sans sa permis- » sion ; et si elle lui demande conseil , ils le donneront comme » il leur paraîtra plus expédient à son royal service ; et ne fe- » ront jamais chose aucune qui appartienne du puisse apparte- » nir à injure et offense de saûdite Majesté et de ses successeurs ; » de plus, ils feront et observeront toutes ces choses auxquelles » ils sont obligés par les lois, suivant la forme des constitutions,

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