‹ Histoire de la marine française (volume 2)Chapitre 71 sur 72 · LETTRE DE TOURVILLE A COLBERT · texte numérisé non relu

LETTRE DE TOURVILLE A COLBERT

« Depuis la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de vous éorire , il est arrivé un contre-temps bien fâchrax à la frégate de Gossonville qui m'avait accompagné dans le golfe de Venise. Gomme nous entrions dans Messine à la longueur d'un câble les uns des autres, il nous prit un calme si grand qu'il fut cause que les courants séparèrent un peu la frégate de nous, et la fit tomber du côté de Re^o ; pour nous , ils nous conduisirent dans le port Le lendemain au matin, à la pomte du jour, il parut dix galères d'Espagne qui la prirent à notre vue sans pouvoir lui donner aucun secours , quelque diligence qu'on pût faire; le calme était grand, et quoique nous eussions trois galères , Léry et moi , pour nous remorquer, nous ne pûoMS la secourir. Je ne songeai dans ce moment qu'à venger ce malheur par quelque action qui pût mériter votre estime. Us allèrent amarrer la frégate sous la forteresse de R^^, qui est la ville capitale de la Galabre ; ils menèrent la frégate et la mirent d'une manière qu'elle était défendue de tout le canon de cette place. Je résolus avec Léry de l'aller brûler en plein midi, à la vue de tout Messine , ce que nous exécutâmes avec assez dé bonheur. J'étais à la tête, Léry après moi, et le brûlot à la longueur d'un demi-câble. Après avwr canonné à la longueur d'un demi-fusfl les bastions et les forteresses, je détachai le brûlot commandé par Serpaut, qui l'alla brûler, après que nous eûmes fait Jteterà la mer tout ce qu'il y avait dans la fr^ate. Le brûlot fit un si

grand effet qu'il brûla quatorze bltimêiits qu'il y avait ; il y eut un bastion qui sauta à demi et plus de tr^te maisons brûlées dans la ville, sans compter plus de vingt-cinq qui étaient aubord de la mer, remplies de soie. Nous essuyâmes le feu de plus de sq)tante pièces de canon ; Serpaut fut abandonné de sa chaloupe , et sans le chevalier des Gouttes que je commandai pour l'aller escorter, il y aurait demeuré: il en fat quitte j>our un coup de mousquet ; le dievalier des Gouttes lui sauva la lie et lui servit de patron de chaloupe. Nosvaisseauxfùreiit iricominotlés du ciinon et de la mousqueterie ; il y eut un canon rk^ Léry qui creva , qui lui tua quatre hommes , sans ceux qu'il jKirdit. Cela donna une timidité si grande à nos équipages, qu'ils n'tmeiii faire le feu qu'on souhaiterait ; il m'en creva un à Barlette. C'est à vous, monsieur, à y donner ordre. Serpaut mérite que vous ayez la bonté de vous souvenir de lui. Pour le chevalier des Gouttes , il mérite d'être capitaine : c'est un garçon de cœur et qui a une application extraordinaire au métier; Léry vous aurait, monsieur, les dernières obligations de songer à lui pour le distinguer des autres capitaines, et de le mettre à deux cents francs, avec la pension de mille livres : personne dans le corps ne la mérite comme lui, c'est de ce que je vous réponds... »

{Archives de la Marine à Versailles,)

En vérité, on est à la fois heureux et triste en voyant tant de courage et tant de dévouement, et en pensant aussi, qu'avec de tels hommes, qu'avec Vallavoire, Du Quesne, Tourville, d' Aimeras, Valbelle, Gabaret, M. .de Vivonne, au lieu de conquérir et de soumettre la Sicile tout entière , se soit laissé aller à son incurable paresse et ait même entravé de toutes ses forces le peu d'expéditions glorieuses qui aient été tentées pendant sa vice-royauté.

Et puis, que penser, quand on vient à songer que chez Vivonne , tant d'incurie , de paresse , de mépris insultant pour les plus grands intérêts de la France, ont été splendidement récompensés par l'éminente dignité de maréchal de France , due, il est vrai, au coquet libertinage d'une sœur charmante ; quand on voit que, pour la première fois que la marine ait été illustrée par ce grade , elle l'a été à propos d'un tel général et dans de

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pareilles circonstances, tandis que des hommes comme Gabaret, d' Aimeras , Vallavoire , sont morts » presque oubliés , après les plus longs et les plus éclatants services! Que penser, enfin, après avoir lu Tanecdocte suivante ?

» Du Quesne fut mal récompensé paçce qu'il était protestant Louis XIY le lui fit sentir un jour. — Sire, lui répondit Du Quesne, — quand f ai combattu pow^ Votre Majesté, je n'ai pas songé si elle était d'une autre religion que moi. — Le fils de Du Quesne, f<H*cé de s'expatrier après la révocation de Fédit de Nantes, se retira en Suisse, où il acheta la teire d*£aubonne. Il y porta le corps de son père, quil avait été obligé de faire enterrer en secret. On lit sur le tombeau de ce grand marin :

LA HOLLANDE A FAIT ÉRIGER UN MAUSOLÉE A RUYTER , ET LA FRANGE A REFUSÉ UN PEU DE GENDRE A SON VAINQUEUR. »

Que penser, sinon que cette vieille, vieille vérité est vraie une fois de plus , à savoir, « que les récompenses scmt généralement en raison inverse des mérites , et que les idées d'une juste rémunération sont singulièrement compromises ici bas. »

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