II
5i6 ' HISTOIRE DE LA MARINE. —1076 —
trouvâmes qu'il n*y avait point d'autre moyen que d'aller brûler, s'il se pouvait, cette fr^ate dans le port de Reggio.
» Ce dessein pris , MM. de Tourville et de Léry attendirent jusqu'au samedi suivant ^e le vent devînt favorable, et ce soîrlà le trouvant tel qu'ils le pouvaient désirer, le lendemain au matin ils firent remorquer leurs vaisseaux par les galères , et sortirent de ce port à la faveur de la marée.
» Le chevalier de Tourville silla le premier du côté de Reggio, et s'aUant mettre en panne à portée de canon de la ville , essuya tout le feu de la forteresse et des bastions pour donner temps à M. de Léry et au capitaine Serpaut, qui le suivait avec brûlot, de pouvoir exécuter son dessein.
» Ce dernier , à la faveur du feu de nos vaisseaux qui se mi-, rent tous deux en panne devant Reggio , et qui commencèrent à lui lâcher toutes leurs bordées . alla jusqu'au lieu où était la frégate , trouva moyen d'y accrocher son brûlot , nonobstant les précautions que les ennemis avaient prises pour l'en empêcher, et il mit le feu en même temps.
» Je ne puis pas m'empêcher de dire ici que MM. les chevaliers de Goetl(^n , des Gouttes et de Sillery montrèrent encore en cette occasion une bravoure tout extraordinaire ; car, appréhendant qu'il n'arrivât quelque accident à ce capitaine , ils î'allèrent attendre dans des chaloupes pour prendre sa place en cas de besoin, et ne revinrent point qu'avec lui, et lorsqu'il eut exécuté ses ordres.
» Tandis que la fr^ate brûla, nos vaisseaux demeurèrent tonjours dans la même place, faisant un feu continuel pour empêcher ceux de la ville de la venir secourir. Cependant , quatorze ou quinze bâtiments chargés, qui éuient au-dessous du vent, furent bientôt embrasés comme elle, et le feu se portant jusqu'à un magasin de poudre qui était voism d'un bastion, le fit sauter, et le bastion presque avec lui Le désordre fut si grand dans cette occasion, et la terreur, comme le remarquèrent ces messieurs , û grande , qu'ils disent que s'ils avaient eu quelques troupes pour faire une descente , ils croient qu'ils auraient pu se rendre maîtres'de Reggio.
» M. de Léry eut quatorze on quinze personnes dé tuées ou
— 1675— LIVRE IV, GHAPIIRE Vm. 547
Messées d'un canon qui creva sur son bord, et ils perdirent peutêtre bien tous deux de vingt-cinq ou trente hemmes.
» Après avoir vuJbrûler tout ce qui était dans ce port, ils reprirent leur navigation; mais beaucoup plus lentement qu'ils n'auraient pu faire s'ils se fussent voulu servir du vent, qui était alors assez frais , pour montrer à ceux de Reggio qu'ils n'appréhendaient ni leurs bastions, ni leur forteresse.
» Toute la ville de Messine, qui fut témoin de cette action, en a reçu une joie que l'on ne peut dire; eHe redouble si fortement en eux le zèle et l'inclination qu'ils ont pour la France , que l'on ne peut pas douter qu'elle ne produise encore de merveilleux effets.
» Â l'égard des ennemis , elle va rendre tous leurs ports inutiles, et à la réserve d'Angouste, je ne crois pas qu'ils se trouvent en sûreté en quelque port que ce soit.
» Voilà, monseigneur, de quelle manière les choses se sont ici passées. M. l'intendant, qui pourra vous en rendre un compte plus exact, est à présent en meilleur état qu'il n'a été : sa goutte et la fièvre , qui l'avaient un peu tourmenté ces jours passés , l'ont quitté, et il commence de reprendre sa première santé. Je ne vous dis point de queUe manière il gouverne ici les affaires , vous savez mieux que personne du monde son mérite et ses qualités; tout ce que je puis vow dire , c'est qu'il y est chéri et respecté autant qu'on le peut être de tout le peuple, et qu'on ne peut pas garder plus d'ordre et plus d'exactitude en toutes choses qu'il fait.
» Les ennemis voulurent, il y a quelques jours, faire une entreprise sur San Stephano et enlever ce poste : ils détachèrent, pour cela , trois ou quatre cents Calabrois et des habitants du Fiume de Nisi, qui est un lieu voisin de l'Ëscalette; mais ils furent si vigoureusement repoussés par ceux qui gardaient ce poste, et par quelques cavaliers que j'y avais envoyés, qu'ils perdirent plusieurs de leurs gens et en laissèrent cinquante prisonniers.
» Il leur est bien venu en tout quatre mille Allemands ; cependant leur nombre n'est toujours que de huit mille hommes de pied et de miUe chevaux, à cause des gens qui leur meurent ou qtti désertent. I>es (juatre vaisseaux du Ponant sont arrivés, et le
548 nisnaoïKE dc la biarine -.leys— .
tras de Proyewe. Je suis , iiioiiseigneiv , arec idod respect el moD atuchemeot ordinaires, vptre très-bomble et très-i^iâssant serfitenr,
» Yallatoibe.
» J'oubliais de vous dire, rnooseigneuir, que M. rintendant a donné ici le parti du blé à on appelé Gounrille, OMninis de M. de Boarepaas; an lien que le sénat en faisait autrefois la distribution au peuple, ce s«^ présentement lui, àdouze écus la salme , tons droits payés. »
{Arck, de la marine, à Versailles.)
S'il était possiUe d'admettre le moindre doute sur cet admirable combat, voici une relation contradictoire, traduite de l'italien , qui {Mt>uTe jusqu'à quel point la terreur fut poussée dans Reggio.
COPIE D'UîSE relation venue de NAPLES , DU 6 AOLT 1675, TRADUITE d'ITAUEN EN FRANÇAIS.
» On dit que les Français, dans Isola di Ponza (l'3e de Ponce), forment quelques bastions pour se fortifier, et qu'ils y ont laissé des hommes pour travaiUer avec des soldats. Cela fait espérer ici que de tels attentats pourront donner de la jalousie aux princes voisins, et les disposer à prendre quelque boîine résolution. Aujourd'hui, par deux felouques qui sont arrivées dans ce port, l'on a nouvelle que l'armée de France est retournée à Messine.
» Des lettres du 29 du mois passé, que nous avons reçnes par un courrier en diligence , arrivé le 2 de ce mois , donnait avis de l'horrible et ardent attentat commis par les Français sous Reggio. Ceux-ci, ne pouvant souffiir que deux galères d'Espagne eussent combattu et [H-is un de leurs vaisseaux de trente pièces de oanon, chargé de blé et munitions pour Messine, se résolurent d'y aller mettre le feu jusque dessous le canon et de lamonsqueterie dudit Reggio ; il sortit donc du port de Messine deux gros navires de guerre avec un brûlot, et à la faveur d'un bon vent ils furent dans un instant comme un foudre sous Reggio, sans que les canons ni les coups de mousquet les rebutassent ; eux-mêmes firent diverses dochargrsde leur artillerie contre la ville, de laquelle
— 1675 — LIVRE V, CHAPITRE VIIT. 549
ils endommagèrent beaucoup les murailles, et particulièrement les maisons; et ayant abordé ledit vaisseau chargé, ils y mirent le feu avec tant de succès, que tout aus^tôt il parut un enfer dansFeau ; le feu qui prit aux4K)mbes et grenades dudithrtf ot écarta si loin les clous et autres pièces de fer qu*il y avait, qu*ii fit non-seulement du fracas sur les soldats qui étaient venu3 sur les murailles pour empêcher le débarquement , mais encore aux gens qui étaient dans la ville, dont il y en eut plusieurs de tués jet de blessés, et avec une grande terreur de tous; le feu prilàlasaînte-barbedu vaisseau qui se brûlait, en sorte qu'il senîblait que le monde était tout en feu, tant les-flaromes étaient grandes ; et si cela était arrivé de nuit, au lieu qu'il commença à midi, assurément que Reggio se serait tout brûlé, à cause de la confusion et de la peur qu'on aurait eue parmi la terreur, qui n'aurait pas permis aux habitants de donner aucune assistance, comme ils ont fait sur ledit vaisseau. Tout son chargement y était encore, et de plus quelque chose appartenant à don Balthasar de Guevara , et avec cela il se hrûla encore une de nos tartans. Cette action, faite en vue d'une place d'armes et du général Branchari, et autres mestres de camp et ojfficiers , a donné tant d'appréhension qu'il n'est pas croyable.
» Présentement nos galères sont à Angouste , et l'on a vu paraître d'autres voiles à Messine. »
{Arch, de la Marine , à Versailles).
IWei enfin , au sujet de cette action , une lettre originale d^ Toorville à Colbert, dont malheureusement on n'a pu retrouver la fin. Il est hors de douté qu'elle contenait des rensei^emaits d'une grande importance, puisqu'on marge de cette dépêche on lit ces mots de la main de Colbert :
Tout ceci est très-important ; il y a bien des articles sur lesquels il faut prendre les ordres du roi.
On peut juger de l'intérêt de cette dépêche par un passage où le chevalier se plaint de la fonte de plusieurs canons qui crevèrent et intimidèr^t tellement J'équipage , que la Syrène ne fit pas le feu qu'elle devait faire. Ce passage est souligné avec un renvoi aussi de la main de Colbert , portant ces mots : Impartant; il faut savoir d'où viennent ces canons,
Sans doute que les (^servations de Tourville avaient trait au matériel et à la discipline des vaisseaux , du moins les autres parties de sa correspondance avec le roi et les ministres , qui sont heureusement conservées intactes, le laissent à penser; car, d'après la lecture de ces précieux documents, il demeura Wen démontré que Tourville fut un des premiers à réclamer la réfoinie à'xm(' foule d'abus que Golbert n'avait pu que ^gnaler, ayant d'abord à fonder, à créer le matériel d'une marine tout entière , que son successeur devait perfectionna.
Voici le fragment de cette dépêche, où l'on verra avec quelle naïve modestie Tourville parle d'une expédition si glorieuse pour lui.