‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 1 sur 87 · Histoire de la marine française · texte numérisé non relu

Histoire de la marine française

Politique de Jacques II depuis 1685 jusqu'en 1688. — Dépêches de M. d'Avaux, ambassadeur de France à La Haye, sur les préparatifs que fait M. le prince d'Orange pour passer en Angleterre. — Les avis pressants de M. d'Avaux sont dédaignés par l'influence de Louvqis, qui veut la guerre. — La fenêtre de Trinnnn. — Emportement de Louvois. — Nouveaux avis de M. d'Avaux. — Il conseille d'envoyer une escadre à la rencontre de la flotte du prince d'Orange. — Louvois s'oppose à cette mesure par jalousie de Seiguelay. — Départ du prince d'Orange sur la frégate la Brille, capitaine Vanes. — Sa flotte est dispersée deux fois. — 11 débarque enfin à Torbay. — Lettre de M. Barillon, ambassadeur à Londres, sur la révolution de 1688. — Réponse de Louis XIV. — Défection des troupes et des principaux officiers du roi Jacques. — Il quitte l'Angleterre. — Jacques II arrive à Saint-Germain. — Réception que lui fait Louis XIV.

En se reportant par la pensée vers une époque déjà lointaine, on éprouvera sans doute un singulier sentiment d'intérêt, si on se rappelle l'entrevue du prince d'Orange et de M. Colbert de Croissy, qui eut lieu à la Haye vers le mois de février 1666 dans le cabinet de M. d'Estrades, ambassadeur de France auprès des Sept-Provinccs , entrevue qui servit d'exposition au drame dont l'invasion de la Hollande fut la péripétie, et la révolution de 1688 le dénouement.

Alors (en 1666) Guillaume d'Orange avait seize ans à peine; iv. 1

cet enfant , pâle , souffreteux , mais déjà secret et impassible , venait humblement prier M. d'Estrades d'obtenir de Jean de "Witt la permission de conserver M. de Zuilistein auprès de lui : car on se sob vient qoe c'était là le temps de la suprême influence du parti français ou républicain c» Hollande, et qu'alors l'avenir du jeune prince d'Orange semblait à jamais perdu, puisque les Sept-Provinccs, encore sous une impression de crainte ou de défiance causée par les violences tyranniques du père de Guillaume, venaient d'exiger de son fils le serment solennel de renoncer à tout emploi public.

Et pourtant, six années après, en 1672, Guillaume d'Orange, exploitant avec habileté le meurtre des frères de AVitt, massacrés par un peuple furieux et imbécile, se faisait élire stathouder et généralissime des armées de la république, aux acclamations de cette foule versatile qu'il méprisait profondément.

Puis une fois élu, Guillaume d'Orange, plus hautain, plus despote, plus intraitable encore que son |>ère, après avoir substitué à l'administration fertile, sage et libérale de Jean de Witt le gouvernement militaire le plus brutal et le plus funeste aux intérêts matériels de ces malheureuses provinces, dont le commerce, les richesses et l'influence maritime périclitèrent toujours depuis son stathoudérat ; Guillaume d'Orange, dis-je, va se voir proclamer roi d'Angleterre en 1688 et, comme chef et fondateur de la ligue d'Augsbourg, se trouver l'arbitre de l'Europe, qu'il soulèvera tout entière contre Louis XIV, l'objet constant de sa haine et de son implacable jalousie.

Fortune incroyable et inespérée! que Guillaume d'Orange dut peut-être plus encore aux fautes inouïes et anx erreurs irréparables de ses ennemis qu'à lui-même: car son génie, bien que prudent, habile, profondément souterrain et d'une infernale opiniâtreté, ne lui eut jamais creusé sans doute une voie aussi directe, aussi courte que celle qui le conduisit au trône et à l'entière réalisation dès rêves de l'ambition la plus effrénée; voie qui lui fut d'ailleurs surtout ouverte et merveilleusement facilitée par Louvois , qui , en haine de Colbert et pour se rendre nécessaire à Louis XIV, avait causé la première guerre de Hollande en 1670, et conséquemment la ruine du parti républicain et l'exaltation de Guillaume aux charges de stathouder;

par Louvoie, qui, eu 1688, pour susciter une nouvelle guerre à Louis XIV, empêcha ce roi, ainsi qu'on le dira en son lieu, de prendre le seul parti qui pût arrêter court les projets de Guillaume et conserver la couronne à Jacques II.

Ainsi donc Guillaume alla droit au stathoudérat par le meurtre de Jean de Witt , son tuteur, et au trône par l'usurpatiou des droits de Jacqués II, son beau-père et son oncle, comme on va le voir par un rapide aperçu des principaux événement de cette révolution.

Il est hors de doute que l'unique et intime pensée de Charles II, dès qu'il se vit sur le trône, fut de rétablir la religion catholique en Angleterre, afin d'opérer par ce moyen une révolution politique et de substituer son autorité absolue au gouvernement représentatif qui régissait les trois royaumes; car là, comme toujours, la question religieuse n'était que le prélude ou le prétexte de l'action politique.

Bien que dans un but différent, Jacques II suivit en plusieurs points l'exemple de son frère ; aiusi il tâcha toujours de se ménager à la fois l'appui de Louis XIV et du prince d'Orange, espérant que le premier l'aiderait a réaliser son rêve de monarchie absolue, et que le second assurerait l'alliance de la Hollande à ce royaume ainsi régénéré. Toutes les fatales irrésolutions de Jacques II, sa conduite inconséquente et indécise, dérivent de cette pensée première si éminemment fausse et malheureuse, puisqu'il fallait décidément opter entre Louis XIV et Guillaume, au risque de se voir attaqué ou trahi par tous deux , ainsi qu'il eir arriva d'ailleurs, en cela que l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande devait amener une rupture avec la France, comme aussi l'alliance de l'Angleterre et de la France amener une rupture avec la Hollande.

Jacques H se livra néanmoins à cette politique tortueuse et malhabile, qui porta bientôt ses fruits; car ni Louis XIV ni le prince d'Orauge n'en fuient dupes, et le furent si peu que, le 19 décembre 1685, Louis \IV dépêchait à M. de Ilarillon, ambassadeur de France à Londres, un courrier extraordinaire, et lui ordonnait, par une lettre de cette même date : <« De faire •» savoir secrètement aux parlementaires de l'opposition qu'ils » pouvaient agir pour la conservation de leurs droits, de leurs

» privilèges et de leur religion, sans rien avoir à craindre de la » France, » et en même temps M. Barillon devait se servir de toutes les occasions qui se présenteraient » pour insinuer adroi- 9 teinent au roi d'Angleterre tout l'intérêt qu'il avait d'em- » ployer son autorité pour le rétablissement de la religion catho- » lique. » (////'. élranfj., An'ji., 1685, 1688.)

Ainsi train par Louis XIV, et se croyant sûr de son appui, Jacques se précipita plus aveuglément que jamais dans ses voies de contre-révolution , tandis que l'opposition, rassurée par les confidences de Barillon , commença d'organiser cette vaste et silencieuse conspiration que le prince d'Orange devait trouver mûre et à point, lorsque l'incompréhensible opiniâtreté de son oncle et la non moins incompréhensible conduite de Louis XIV à l'égard de ce malheureux roi lui donnèrent tant d'espoir d'arriver au trône.

Car, il faut le dire, avant que de s'armer ouvertement contre son beau-père, Guillaume, poussé par sa haine pour Louis XIV, avait tout tenté pour entraîner le roi d'Angleterre dans la ligue d'Augsbourg qui s'allait conclure, représentant à ce prince, avec une grande énergie de conviction, d'ailleurs merveilleusement d'accord avec ses propres vues, qu'un roi d'Angleterre , étroitement uni à son parlement , et lié par une communion d'intérêts politiques à une puissance maritime telle que la Hollande, pouvait devenir l'arbitre de l'Europe et écraser la France. Cette perspective flattait extrêmement l'orgueil de Jacques 11; aussi ne pouvait-il se résoudre à rompre avec son gendre; mais il ne pouvait non plus renoncer aux subsides accordés par Louis XIV, et surtout à l'espoir (qu'il croyait certain) d'obtenir l'assistance de ce roi dans le cas où ses projets d'absolutisme rencontreraient quelque obstacle.

Mais le prince d'Orange savait depuis long-temps les irrésolutions de son beau-père et ses liaisons avec la France par M. le duc de Sunderland , qui , bien que chèrement payé par Louis XIV, trompait a la fois et ce roi et Jacques II, en instruisant Guillaume d'Orange de ce qui se passait dans le conseil du roi d'Angleterre, dont lui, Sunderland, était le membre le plus influent et le plus écouté.

On verra plus bas, par une dépêche de M. le comte d'A vaux,

ambassadeur de France à La Haye, toutes les filiatious de cette intrigue qu'il avait pénétrée. Cela est très-curieux; qu'on en juge par ces quelques mots.

Depuis long-temps madame la duchesse de Sunderland était en galanterie ouverte et réglée avec M. Sidney, oncle de M. de Sunderland , et créature dévouée du prince d'Orange. M. de Sunderland tolérait ou autorisait cette liaison de madame sa femme avec son oncle, dont il espérait et attendait un gros héritage, et se servait de celte facilité pour ne laisser rien ignorer au prince d'Orange de ce qui se décidait dans le conseil du roi d'Angleterre, soit par les entretiens de madame de Sunderland avec M. Sidney lorsque celui-ci venait en Angleterre, soit par sa correspondance lorsque M. Sidney retournait en Hollande auprès du slathouder.

Aussi ce dernier, confidemment averti par M. de Sunderland qu'il n'y avait aucun fond à faire sur l'alliance du roi Jacques, conspira dès lors contre lui, et fit signer par ses adhérents la ligue d' A ugsbourg, qui fut enfin secrètement conclue à Venise, au milieu des folles joies de son carnaval, vers le commencement de l'année 1686.

Depuis cette époque (i*>86) jusqu'en 1688, le malheureux Jacques II, trahi d'ailleurs par Louis XIV, par son premier ministre, par son gendre, par sa fille, égaré par les funestes conseils du Jésuite Piter, marcha de fautes en erreurs, et nonseulement irrita les masses par ses humiliantes déférences pour le parti prêtre catholique et par l'acharnement avec lequel il persécuta les autres sectes, mais encore s'aliéna les plus grands seigneur de sa cour, qui ne purent tolérer les arrogantes prétentions de ce même parti.

Puis, en 1687, lorsque le mécontentement fut général et que Ton commença de parler du prince d'Orange comme du successeur naturel de Jacques par le fait de madame la princesse d'Orange, sa fille, la naissance sinon supposée, du moins fort contestée, du prince de Galles, qui ruinait nécessairement les espérances que pouvaient avoir conçues les amis du sthathouder, fut le texte d'une foule d'attaques qui , habilement exploitées par les émissaires de Guillaume, vinrent donner un nouvel aliment à l'irritation publique.

Et dp fait, coite merveilleuse et surtout si opportune naissance d'un héritier présomptif de la couronne, miracle attribué à un pèlerinage que fit la reine à la fontaine de Sainte-Hunifredo , le mystère et les singulières circonstances de l'accouchement, tout concourt à donner une apparence de fondement et d'autorité aux bruits qui, répandus d'abord en Hollande puis bientôt en Angleterre, n'allaient rien moins qu'à persuader an public que le prince de Galles était un enfant supposé.

Fausses ou vraies, ces assertions furent comme le signal d'une déplorable défection parmi les officiers et les généraux des troupes du roi Jacques; un grand nombre de capitaines de vaisseau et le fameux amiral Herbert passèrent en Hollande ; plusieurs séditions, excitées par la haine des protestants contre les catholiques, éclatèrent dans l'armée de terre et de mer, et les gens sensés purent dès lors prévoir que la cause de Jacques II était à jamais perdue.

Aussi, dès 1687, M. d'Avaux, ambassadeur de France à La Haye, avait écume les premiers projets du prince. d'Orange, et en avait écrit longuement et fort sérieusement à M. deCroissy. On traita sa découverte d'imagination et de chimère ; il insista, il donna des preuves, il cita des faits, sans inspirer plus de créance. Ainsi, le 17 décembre 1687, M. d'Avaux écrivit au roi qu'il ne doutait pas qne ic prince d'Orange ne suscitât des affaires au raid' Angleterre si fa reine venait à accoucher d' un fis.

Plus tard, le 8 avril 1G88, il écrivait au roi ;

« Depuis long-temps je me suis donné l'honneur de mander à Votre Majesté que le prince d'Orange avait dessein d'entreprendre quelque chose en Angleterre ; niais maintenant tous ses préparatifs sont considérables ; et quoiqu'on ne doive pas faire grande réflexion sur les écrits qu'on débite en Hollande, on vient d'en imprimer un si fort et si précis qu'on ne peut le regarder que comme un manifeste pour servir à la guerre. »>

Puis M. d'Avaux ajoutait :

« It n'est que trop certain que le prince et la princesse d'Orange sont informés de ce qui se passe de plus secret dans le cabinet du roi d'Angleterre; que, pour ce qui est de M. Sidney,

si attaché au prince d'Orange, je crois et j'ai toujours cru que milord Sunderland n'était pas fâché qu'il fût bien avec le stathouder pour avoir, dans un changement de gouvernement, un homme qui le maintînt. Je sais que M. de Sunderland révèle à M. Sidney tout ce qu'il sait de plus secret, et que M. le prince d'Orange n'ignore l ien de ce que sait M. Sidney. De plus, je suis averti par de bons endroits que non-seulement M. de Sunderland considère fort M. Sidney, parce qu'il est son neveu et qu'il espère être son héritier, mais que M. Sidney a sur son esprit un crédit tout entier, ayant une galanterie réglée avec madame de Sunderland, qui gouverne absolument son mari. »

Le 25 juin 1688, M. d'Avaux écrivait encore :

« Qu'il mandait par tous les ordinaires que les armements de mer se continuaient en Hollande ; que cela ne regardait que l'Angleterre; qu'il y avait déjà quatre vaisseaux qui avaient passé le Pampus, et que l'on travaillait à faire passer les autres. »

Puis il ajoutait de sa main en post-scriptum :

« J'avertis le roi , pour ta dirième fois, que tout ce qui se passe de plus secret dans le conseil du roi d'Angieterre est révélé au prince d'Orange. »

Le 11 août 1(388, il disait à M. de Croissy :

« J'ai mandé au roi que je ne manquerais pas d'envoyer dès ce même jour à M. de Barillon une copie de tout ce que j'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté là-dessus, car il nie semble qu'on s'endort en Angleterre , et il est fort à craindre que Sa Majesté le roi Jacques ne se trouve surpris tout à coup et peutêtre au premier jour ; ce ne sera pas du moins manque d'avoir été bien averti depuis long-temps des mauvaises intentions du prince d'Orange , et principalement depuis la grossesse de la reine. »

Enfin, le l*r septembre, M. d'Avaux écrivait encore à M. de Croissy :

« Je mandai au roi que je n'avais écrit que trop souvent et peut-être trop amplement toutes les différentes circonstances qui pouvaient lui rendre indubitable le dessein du prince d'O-

8 HISTOIRE DE LA MARINE. — l^P***

range contre 1* Angleterre ; qu'il ne restait plus qu'a informer Sa Majesté du temps où le prince d'Orange mettrait ses desseins à exécution : c'est ce que je fis. Le siège de PhUisbourg fit augmenter (es actions de dix pour cent et rendit (es Etats-Généraux fort insolents par la certitude que le roi ne tes attaquerait pas, ni les Pays-Bas espagnols. Or, je mandai au roi que tant que les États-Généraux n'auraient pas peur, mais une peur bien pressante , il n'y aurait rien à attendre d'eux ; et je ne pus m 'empêcher de représenter encore à Sa Majesté que si , dans la conjoncture présente du passage du prince d'Orange en Angleterre , soit que son entreprise réussisse, soit qu'elle manque, ils voyaient d'un côté une puissante armée de Votre Majesté, et de l'autre de bonnes conditions d'accommodement, peut-être pourrait-on trouver moyen de les engager dans une alliance avantageuse pour Ta France.

>; J'assurai de plus Sa Majesté que si elle faisait assiéger BruxelJes , le prince d'Orange ne se détournerait pas pour cela d'un seul pas ; il se croit trop assuré de la conquête d'un puissant royaume pour s'arrêter à la prise d'une ville ; je sais même de bonne part qu'il a dit aux Espagnols qu'ils gardassent seulement Ostende, Mons et Namur, et que pour toutes les autres villes dont Sa Majesté s'emparerait il saurait bien les reprendre. Mais pour ce qui est des États-Généraux, la prise d'une place en Flandre les étonnerait bien et les ferait rentrer en eux-mêmes.

» Le siège de Philisbourg* je le répète à Sa Majesté, n'a pas fait cet effet ; au coutraire , il les a rassurés en leur faisant croire que la guerre s'éloignerait d'eux : c'est par cette

RAISON QUE LE PRINCE D'ORANGE EN A ÉTÉ FORT AISE, et

aussi parce qu'il est persuadé que l'empereur et beaucoup de princes de l'empire s'engageront sous ce prétexte dans la guerre, et que son intérêt demande que les armes de Sa Majesté soient occupées dans l'empire ; que ce qui reste aux Espagnols dans les Pays-Bas ne soit pas entamé, et que les États-Généraux soient mécontents autant qu'ils le sont à présent sur le fait du commerce.

» Comme les créatures du prince d'Orange ne font pas mystère de dire qu'aussitôt qu'il aura fait assembler un parlement

on Angleterre il déclarera la guerre à Sa Majesté , et qu'il est fort apparent qu'il entraînera les États-Généraux dans son sentiment, j'ai estimé qu'il était de mon devoir de rendre compte à Sa Majesté des moyens qui peuvent empêcher les États d'entrer dans ces engagements. Je n'en connais que deux, qui sont : ou de leur donner satisfaction sur les affaires de commerce % ou de les mettre, par la force des armes, dans la nécessité de s* attacher aux intérêts de Sa Majesté en faisant avancer des troupes stir les frontières des États-G én éraua\

» Que je pouvais assurer qu'il n'y avait pas d'autres moyens que ces deux-là pour empêcher les Etats de s'unir au prince d'Orange s'il devient roi d'Angleterre. Quand je considère que ce prince emmène avec lui quatorze mille hommes des meilleures troupes des États , tous leurs vaisseaux de guerre, toute leur artillerie, car leurs magasins sont presque vides , je me persuade que le prince a voulu se rendre maître de toutes leurs forces afin qu'ils dépendissent de lui ; c'est encore ce qui me fait croire que le temps serait propre de marcher contre eux. »

{Aff. étranq., Hollande, 1685-1688.)

On a voulu donner, sans parenthèse aucune , ces fragments de la correspondance diplomatique de M. le comte d' A vaux , pour mettre en évidence les faits suivants qui en résultent :

1° Que Louis XIV, bien qu'instruit jour par jour des progrès de la conspiration de Guillaume d'Orange contre Jacques II, et des projets hostiles à la France que le stathouder tramait en cas de réussite, (pie Louis XIV, dis-je, laissa toute liberté au prince d'Orange d'exécuter son dessein ;

2° Que M. d* A vaux avait toujours et incessamment répété que le plus sûr moyen de ruiner les projets ambitieux du prince d'Orange était de satisfaire les États-Généraux sur le traité de commerce, parce qu'alors, tout sujet d'irritation cessant contre la France, M. d'Avaux pouvait peut-être obtenir des collèges l'assurance qu'ils s'opposeraient aux tentatives du prince d'Orange contre l'Angleterre, puisque, d'après les lois fondamentales de la république, le stathouder ne pouvait prendre ait-

HISTOIRE m LA MARINE. -1688-

cunc mesure initiative sans le concours et l'assentiment des collèges;

3° Que voyant ses avis dédaignés à ce point, qu'au lieu d'accorder une juste satisfaction aux États-Généraux sur ce traité de commerce, Louis XIV avait au contraire ordonné en pleine paix de saisir leurs vaisseaux, au mépris du droit des gens, M. d'Avaux avait fait observer, et ce fort sagement, que, puisqu'au lieu de chercher à s'assurer l'alliance des Ktats-Généraux on prenait à tâche de se les aliéner, il fallait au moins, pour empêcher la république de souscrire aux projets du prince d'Orange, faire avancer des troupes sur ses frontières, afin d'enlever, par la terreur, ce qu'il eût été si facile et si sur d'obtenir par des voies d'accommodement.

Or cette dernière détermination, d'intimider la Hollande, fut prise un instant par Louis XIV, mais malheureusement cet élan <lc saine et vigoureuse politique fut à l'instant comprimé par l'influence de Louvois; on verra bientôt comment.

Le 9 septembre 1688, le comte d'Avaux, ayant découvert jusqu'aux moindres détails de la conspiration du prince d'Orange, en fit aussitôt part à Louis XIV, et insista si formellement sur les dangers qui menaçaient la France et la paix future de l'Europe, dans le cas où Guillaume arriverait au trône d'Angleterre, que le roi ordonna à M. d'Avaux de déclarer immédiatement aux Ktats-Généraux que toute tentative contre le roi Jacques II serait considérée par Louis XIV comme une rupture éclatante entre la France et la république, et qu'en attendant, une armée d'observation prendrait position sur la frontière de la république.

Certes, si Louis XIV eût été consérpient à cette déclaration, Jacques II était sauvé, la paix assurée en Europe; car les États- Généraux n'avaient point encore adhéré à l'entreprise du prince d'Orange, et ni le pape, ni l'empereur, ni le roi d'Espagne n'eussent osé soutenir à la fois l'usurpation du prince d'Orange et l'exaltation d'un prince calviniste aux dépens d'un roi catholique. Encore une fois, le salut du roi d'Angleterre était à ce prix, puisque les États-Généraux, inquiétés sur leur frontière, n'eussent jamais consenti dans ce moment critique à dégarnir

leurs villes fortes et à vider leurs arsenaux pour complaire aux intérêts personnels du prince d'Orange.

Que fait au contraire Louis XIV? Au lieu de jxvrter ses troupes, selon l'esprit de sa déclaration, sur les frontières de Hollande, il change tout à coup de pensée, déclare subitement la guerre à l'empire, fait investir Philisbourg par M. le dauphin, rompt ainsi le traité de Ximègue, la trêve de vingt ans, et, par cette violation flagrante de sa promesse, ligue contre lui, et en faveur des tentatives du prince d'Orange, toutes les puissances qu'il pouvait se concilier en soutenant Jacques II contre le stathouder, le roi catholique contre l'usurpateur hérétique, le beau-père contre le gendre.

Maintenant quelle fut la cause première de ce changement subit dans la pensée de Louis XIV, à propos de sa déclaration aux États-Généraux. Pourquoi celte guerre contre l'empire? Pourquoi ce malencontreux siège de Philisbourg, qui réjouit si fort le prince d'Orange, et fit monter de dijc pour cent te taux des effets publies en Hollande? Il faut le dire, cette étrange politique fut encore un fruit de la funeste volonté de Louvois, de nouveau mise en jeu par le motif le plus frivole, ta mauvaise construction d'une fenêtre de Trianon.

On se souvient qu'en 1670 Louvois avait voulu la guerre pour bien embarrasser Cotbert ; eh bien! Louvois voulut encore la guerre en 16*88, non plus pour embarrasser Colbert, qui était mort à la peine, mais pour forcer Loris XIV a laisser LA la triiellk , selon les expressions de ce ministre, ainsi qu'on va le voir en son lieu.

Et comme la guerre avec l'empire , entamée par le siège de Philisbourg, pouvait se terminer assez tôt, Louvois voulut, en homme prévoyant, se réserver l'éventualité d'une Conflagration générale, en laissant toute facilité aux projets du prince d'Orange, qui, une fois roi d'Angleterre et chef de la ligne d'Augsbourg, était en mesure, ainsi qu'il le prouva de reste, de susciter à la Prance une série de guerres interminables.

Or le fragment suivant des Mémoires de M. de Saint- Simon donne la clef de toute cette intrigue, et explique à merveille tout ce qui, sans cela, serait demeuré un mystère de folie et de vertige à confondre la raison.

On fait cette citation d'autant plus volontiers que ce qu'on a lu des dépêches de d'Avaux, et ce qu'on lira en son lieu des dépêches de Barillon, prouve combien M. de Saint-Simon était justement informé et que ce passage donne aussi quelques particularités sur M. d'Avaux :

« D'Avaux avait été conseiller au parlement, maître des requêtes, enfin conseiller d'état; c'était un fort bel homme, et bien fait, galant aussi, et qui avait de l'honneur, fort l'esprit du grand monde, de la grâce, de la noblesse et beaucoup de politesse. Jl alla d'abord ambassadeur à Venise, ensuite plénipotentiaire à Nimègue, où, en grand courtisan qu'il était, il s'attacha à Croissy , qui l'était avec lui , ce frère de Colbert, lequel, on l'a dit, le fit secrétaire d'état des affaires étrangères, à la disgrâce de Pomponne. D'Avaux , quelque temps après la paix de Nimègue, fut fait ambassadeur en Hollande. Le nom qu'il portait lui servit fort pour tous ces emplois : il s'acquit en Hollande une amitié et une considération générale, et jusque du peuple, et sut si bien se ménager avec le prince d'Orange , malgré les ordres positifs et réitérés qu'il avait de chercher à lui faire de la peine en tout, jusque dans les choses inutiles, qu'il aurait fait tout ce qu'il aurait voulu pour le roi, sans cette aversion que le prince d'Orange ne put jamais vaincre.

» D'Avaux fut informé, dès les premiers temps, du projet de la révolution d'Angleterre, quand le projet était encore un grand secret," et en avertit le roi. On se moqua de lui, et on préféra croire Barillon, ambassadeur du roi en Angleterre, qui, trompé par Sunderland et les autres ministres confidents du roi Jacques , mais perfides et qui trempaient eux-mêmes dans la conjuration, abusé par le roi d'Angleterre, aussi dupe de ses ministres, rassura toujours notre cour, et lui persuada que les soupçons qu'on y donnait n'étaient que des chimères.

» Ils devinrent pourtant si forts, et d'Avaux marquait tant de circonstances et de personnes, qu'il ne tint qu'à nous de n'être pas les dupes en faisant le siège de Maëstricht, qui déconcertait toutes les mesures du prince d'Orange , au lieu de celui de Phiiisùourg gui n'en rompit aucune ; mais Louvois voulait ia guerre et se garda hien de V arrêter tout court. Outre sa raison générale d'être plus maître de tout par

son département de la guerre» il en eut une particulière trèsprcssantc, que j'ai sue depuis long-temps, bien certainement, et qui est trop curieuse pour l'omettre, puisque l'occasion s'en présente si naturellement. En 1688, le roi, qui aimait à bâtir et qui n'avait plus de maîtresses, avait abattu le petit Trianon de porcelaine qu'il avait pour madame de Montespan, et le rebâtissait pour le mettre dans l'état où on le voit encore; Louvois était surintendant des bâtiments; le roi, qui avait le coup d'œil de la plus fine justesse, s'aperçut d'une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres; les trumeaux ne faisaient encore que s'élever et n'étaient pas joints par le haut; il la montra à Louvois pour la réformer, ce qui était alors très-aisé : Louvois soutint que la fenêtre était bien; le roi insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui était entier, brutal et enflé de son autorité, voulût céder. Le roi vit le lendemain Lenôtredans la galerie : quoique son métier ne fût guère que les jardins, où il excellait, le roi ne laissait pas de le consulter sur les bâtiments ; il lui demanda s'il avait été à Trianon. Lenôtrc répondit que non; le roi lui ordonna d'y aller : le lendemain il le .vit encore ; même question , même réponse ; le roi comprit à quoi il tenait, tellement qu'un peu fàcbé, il lui commanda de s'y trouver l'après-dînée même, à l'heure qu'il y serait avec Louvois : pour cette fois, Lenôtrc n'osa y manquer. Le roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre, que Louvois opiniàtra toujours de largeur égale aux autres. Le roi voulut que Lenôtrc l'allât mesurer, parce qu'il était droit et vrai, et qu'il dirait librement ce qu'il aurait trouvé. Louvois, piqué, s'emporta ; le roi, qui ne l'était pas moins, le laissait dire; cependant Lenôtre, qui aurait bien voulu n'être pas là, ne bougeait; enfin le roi le fît aller, et cependant Louvois, toujours à gronder et à maintenir l'égalité de la fenêtre avec audace et peu de mesure ; Lenôtre trouva enfin que le roi avait raison de quelques pouces. Lomois voulut imposer; mais le roi, à la fin, trop impatienté, le fit taire , lui commanda de faire défaire la fenêtre à l'heure même, et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.

» Louvois, qui n'avait pas accoutumé d'être traité de la sorte, revint chez lui en furie et comme un homme au désespoir.

Saint -Pouange, la BiUadin et ce peu de familiers de toute heure en furent enrayés, et dans leur inquiétude tournèrent pour savoir ce qui était arrivé. A la fin , il leur conta donc qu'il était perdu, et que, pour quelques pouces, le roi oubliait tous les services qui lui avaient valu tant de conquêtes, mais qu'il y mettrait ordre, et qu'ii lui susciterait une guerre telle qu'il lui ferait avoir besoin de lui et laisser ià ta truelle. De là il s'emporta en reproches et en fureur. Louvois ne mit guère à lui tenir parole ; il enfourna la guerre par la double élection de Cologne, du prince de Bavière et du cardinal de Furstemberg. Il la confirma en portant la flamme dans le Palatinat, et en laissant toute liberté au projet d'Angleterre. »

Louvois laissa donc toute liberté au projet d' Angleterre, et Jacques II fut détrôné.

Voici maintenant les (!épêches de M. d'Avaux, qui rendent , compte de l'embarqueinei t des troupes du prince d'Orange; cette dépêche est suivie de la déclaration des États-Généraux, qui prouve combien il eût été facile a Louis XIV de s'opposer au bon succès des tentatives du prince d'Orange.

Page 1