‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 2 sur 87 · IL D'AVAUX, AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE, A M. DE CROJSSY · texte numérisé non relu

IL D'AVAUX, AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE, A M. DE CROJSSY

A La Haye, le l i septembre 1688.

J'ai reçu la lettre, monsieur, que vous m4avez fait l'honneur de m'écrire le 7 de ce mois.

L'armement de mer de cet État s'est avancé avec tant de diligence, et l'on fait d'ailleurs tant de préparatifs pour embarquer des troupes et pour armer dix ou douze mille hommes de pied et six mille chevaux, qu'ayant informé le roi de tout ce que j'en avais pu découvrir, Sa Majesté m'a commandé de demander audience aux États-Généraux , et de leur déclarer ses sentiments. Je l'ai fait r et je me donne l'honneur de vous envoyer ce que je leur ai dit. Les créatures du prince d'Orange eu ont été fort consternées ; car, outre qu'il n'est rien de si fâcheux que de voir révéler un dessein qu'on tient si secret et que cela

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peut le faire manquer, c'est que cette déclaration donne lien aux États, dont la plupart des membres n'ont aucune connaissance de ce qui se fait, d'en demander l'éclaircissement au prince d'Orange, et de s'y opposer s'ils le jugent à propos. Cependant,, monsieur, pour vous dire précisément les choses comme je les i>ense , je suis persuadé que ces messieurs-ci ne s'opposeront pas avec assez de vigueur pour traverser l'entreprise du prince d'Orange, parce qu'ils sont si aigris par la ruine de leur commerce qu'ils souhaitent d'avoir la guerre avec la France, plutôt que de souffrir que les choses demeurent sur le pied où elles sont , et d'ailleurs on leur fera accroire que c'est l'unique moyen d'empêcher la perte de leur religion ; mais quand ils seraient assez hardis |X)ur s'opposer avec toute la vigueur possible à cette entreprise du prince d'Orange , je suis persuadé qu'il passerait outre. 11 a à cette heure tous les vaisseaux de l'État à son commandement, leurs troupes, quantité de troupes auxiliaires des princes d'Allemagne, et plus de quatre millions que les Anglais lui ont fournis; outre cela, je crois avoir découvert que quelques milords se doivent déclarer pour lui. Ainsi, monsieur, à moins qu'il n'arrive quelque chose que je ne prévois pas, je crois qu'il hasardera son entreprise. Je suis persuadé que vous voyez bien mieux que moi qu'il n'est pas trop avantageux que nos ennemis sachent le bon état des affaires du prince d'Orange ; mais je crois qu'il est du service du roi que vous en soyez informé.

Je ne doute pas , monsieur, supposé que le prince d'Orange entreprenne son dessein, qu'il ne mette le maréchal de Schomberg à la tète d'une partie des troupes des États et de celles des princes d'Allemagne, qu'il a achetées; mais je ne puis vous dire s'il prétend seulement demeurer sur la défensive et couvrir le pays des États, ou s'il se joindra à ceux qui veulent attaquer le cardinal Furstemberg.

Comme l'envoyé d'Angleterre était allé faire un tour en sou pays, j'y ai dépêché un courrier pour avertir de ce qui se passait ici ; le roi notre maître y a aussi envoyé. Mais il semble que le roi d'Angleterre ne puisse croire que le priuce d'Orange en vienne à cette extrémité ; pour moi , cela me paraît aussi fort extraordinaire ; mais je vois tant de circonstances que je ne

puis m'empêcher de le croire, et je pense que, si vous étiez ici, vous croiriez la même chose.

J 'ai envoyé aussi aux États un mémoire pour déclarer les sentiments du roi sur les intérêts de M. le cardinal de Furstemberg. Comme les États les ont fait imprimer tous deux dans une même feuille, je vous l'envoie avec l'autre.

.le suis avec beaucoup d'estime et de vérité,

Monsieur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Signé; D'AvAUX.

{Àlf. étr.— Hollande, supp., 1688, n° 151.)

EXTRAIT DES REGISTRES DES RÉSOLUTIONS DES HAUTS ET PUIS- SANTS SEIGNEURS DES ÉTATS-GÉNÉRAUX DES PROVINCES-UNIES DES PAYS-BAS.

Du jeudi 28 septembre 1688.

Après avoir délibéré, il a été trouvé bon de donner connaissauce à tous les ministres de cet État qui sont dans les pays étrangers des raisons qui ont engagé Leurs Hautes Puissances d'assister de leurs troupes et de leurs vaisseaux S. A. M. le prince d'Orange, passant en personne en Angleterre, et que, conformément à la présente résolution, il sera écrit et ordonné auxdils ministres de s'en servir dans les cours où ils résident, ainsi qu'ils aviseront bon être, afin que tout le monde soit informé et sache que la nation anglaise ayant depuis très-long-temps murmuré de ce que le roi (sans doute par le mauvais conseil et induction de ses ministres) empiétait sur leurs lois fondamen tables et travaillait à les détruire ; que, par l'introduction de la religion catholique, S. M. Britannique ôtait leur liberté et ruinait leur religion protestante pour réduire toutes choses sous un gouver- • nement arbitraire ; que cette conduite irrégulière et injuste que

l'on voyait s'augmenter tous les jours de plus en plus faisait appréhender a la nation un plus grand dommage, d'autant que toutes ces démarches excitaient une telle aversion et défiance contre le roi que l'on n'en pouvait attendre qu'une confusion

et un désordre général dans le royaume, S. A. Al. le prince d'Orange, sur les instantes prières et sollicitations de divers lords et de plusieurs personnes de la première considération de ce royaume, et en vue que S. A. R. madame la princesse et M. le prince d'Orange même étaient si considérablement intéressés à la conservation et au maintien dudit royaume qu'ils ne |M)uvaient voir les différends et les divisions dont il était agité sans danger d'être exclus de la couronne, était obligé de veiller et de prendre soin de la conservation de cette couronne : et qu'ainsi il avait résolu sur de si justes fondements de secourir la nation contre un gouvernement dont elle est opprimée, et de l'assister en tout ce qui dépendra de Son Altesse, d'autant qu'elle est persuader que le salut de cet État, dont le soin lui est confié, consiste souverainement en ce que ledit royaume puisse demeurer en repos, et que toute défiance entre le roi et la nation soit ôtée. Que Son Altesse sachant que, pour réussir dans une affaire si importante et si louable, et pour n'en être point détourné et em|>èché par gens malintentionnés, il fallait passer dans ce royaume avec des forces, elle a donné connaissance de son dessein à Leurs Hautes Puissances, auxquelles elle a demandé de l'assistance ; que Leurs Hautes Puissances, après av oir mûrement examiné le tout, et considéré que les rois de France et de la Grande-Bretagne étaient dans une très-bonne intelligence et amitié, ainsi qu'on leur en avait donné plusieurs fois des assurances , et qu'il y avait même une alliance étroite et particulière entre eux; que Leurs Hautes Puissances étant averties et informées que Leurs* Majestés avaient travaillé de concert pour dépouiller l'État de ses alliés, et que le roi de France a fait v oir en plusieurs occasions qu'il n'était pas bien intentionné pour cet État; qu'ainsi il était a craindre que, si le roi de la Grande-Bretagne pouvait parvenir dans son royaume à faire réussir ses desseins et acquérir une puissance absolue sur son peuple, ces deux rois, par intérêt d'état et par haine et animosité contre la religion protestante , tâcheraient de renverser cet État et même de l'anéantir s'il était possible, elles ont loué le dessein et l'entreprise de Son Altesse, ci-devant mentionnés, et ont résolu de lui accorder pour son assistance quelques vaisseaux et quelques troupes, comme auxiliaires; qu'en consé- 1 IV. 1

qaence Son Altesse a déclaré à Leurs Hautes Puissances qu'elle était résolue de passer, avec la grâce de Dieu , en Angleterre t non en vue de s'emparer de ce royaume ou de le subjuguer, ni pour chasser le roi de dessus son trône et s'en rendre te maître , ou pour renverser ou apporter quelque changement à la succession légitime , moins encore pour exterminer la religion catholique ou pour la persécuter, mais seulement et uniquement pour secourir la nation, pour le rétablissement des lois et privilèges qui ont été cassés, comme aussi pour la conservation de leur religion et la liberté, et afin de poursuivre et faire en sorte qu'il soit convoqué un parlement libre et légitime, composé de personnes de la qualité requise, selon les lois et la forme de ce gouvernement-là , et que dans icelui il puisse être délibéré et arrêté ce qui sera nécessaire pour faire donner aux lords, au clergé, à la noblesse et au peuple une entière assurance que les lois et les privilèges de leurs royaumes ne seront pas violés ni révoqués; que Leurs Hautes Puissances espèrent et assurent qu'avec la grâce de Dieu , le repos et la concorde seront rétablis dans ce royaume , et que j»r ce moyen il sera mis en état de pouvoir concourir puissamment au bien commun de la chrétienté et au rétablissement et maintien de la paix et de la tranquillité de l'Europe; et sera, l'extrait de cette résolution de Leurs Hautes Puissances, mis par l'agent Roseboom es-mains des ministres étrangers résidants ici, pour leur instruction et pour s'en servir où et ainsi qu'il appartiendra.

Collationné audit'registrc.

Siynê : FaGEL.

{Aff. ètr.—HoUantle, 1688, supp., n° 151.)

€es dépêches de M. d'Avaux donnent le récit et le détail des deux embarquements successifs du prince d'Orange, qui, ayant essuyé un violent coup de vent le 30 octobre, fut obligé de relâcher dans ses ports pour se radouber, et ne put remettre à la mer que le 10 novembre.

On verra par ces lettres que la flotte du prince d'Orange était tellement encombrée de soldats et de munitions , que les bâtiments d'escorte étaient en si mauvais état, qu'une escadre

de vingt vaisseaux de guerre auraient facilement dispersé cette inuttttude de navires marchant presque sans ordre, et porté un coup mortel à la puissance maritime de la Hollande. Mais, outre ses visées de guerre continentale, Louvois avait encore un motif secondaire pour laisser toute liberté au prince d'Orange : ce motif était sa jalousie contre Seignelay. Ce fut donc pour cette cause que Ixmvois rejeta si loin la pensée de s'opjwser par mer aux projets de Guillaume ; car dans ce cas Seignelay aurait eu quelque part à cette expédition, puisqu'une escadre d'observation eut été nécessairement envoyée dans la Manche.

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