‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 17 sur 87 · MÉMOIRE DONNÉ AU ROI PAR M. DE TOUR VILLE · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DONNÉ AU ROI PAR M. DE TOUR VILLE

La diligence que les ennemis 'font pour armer leur flotte lui persuade que leur premier dessein est d'empêcher la jonction des vaisseaux de Toulon à ceux de Brest , et il lui parait qu'il ne leur est pas diflicile d'y réussir en prenant les mesures qui conviennent , soit en envoyant vingt vaisseaux dans le détroit pour se joindre aux vaisseaux espagnols, ou en faisant sortir de la Manche leur flotte le 15 avril pour la mettre à la hauteur de l'Iroise , et empêcher par ce moyen l'entrée de M. le comte d'Estrées dans la rade de Brest

L'affaire qui lui paraît la plus importante est de faire la jonction. Il faut, pour cet effet, faire une grande diligence pour le départ des vaisseaux de Toulon ; et lorsqu'ils viendront pour atterrir aux côtes de Bretagne, West à propos qu'ils se mettent à la hauteur de Penmarck, afin de pouvoir éviter l'armée des ennemis , qui pourrait être sur Ouessant ; et, comme il y a près de douze lieues nord et sud de cet endroit à Peu marck -, il est difficile que les ennemis puissent avoir connaissance de l'arrivée des vaisseaux de Sa Majesté. Il faudra tâcher d'entrer, s'il se peut, par le Raz3; et, en cas qu'on ne le puisse, faire en sorte de doubler la Pointe -des -Saints, et ranger le plus que l'on pourra la Basse -Jeane \ afin de

1 On remarquera que les mots i'i et lui, dans ce mémoire, se rapportent .i Tonrville.

2 Penmarck. Pointe sur la côte S. de la Bretagne au S.-E. de la baie il'Hodieme, ot à peu près a 10. des lies Glenan. Au large de cette pointe il y a des rochers que l'on nomme Eiocs de Penmarck.

'' Raz. On donne ce nom en hydrographie et en marine aux passages rétrécis dans lesquels la mer court avec violence. Les principaux de la côte de France sont le raz de Blanchard .' celui de llrehat, et surtout celui des Scpl-Sainls, dont parle ici Tourville. Ce dernier raz est un des plus dangereux et des plus importants à connaître : il est très-fréquenté en temps de guerre, parce qu'il évite de faire le tour de la grande chaussée des Saints, qui met très au large, et «pie par ce moyen il peut soustraire un vaisseau à la vue des croiseurs ennemis. La Sainte de Bretagne, qui se projette le plus au large dans ce raz, se nomme Bec-du-Baz. C'est une pointe fort dangereuse.

4 La Ba$se-Jeanc, roche, est à peu près au N.-N.-E. un quart de lieee du Bec-du-Baz et un quart de lieue de la roche Rocequclon, située tout auprès de la pointe Carnation.

s'éloigner le plus que l'on pourra d'Ouessant. Il est du service et de la sûreté des vaisseaux du roi d'envoyer trois ou quatre petits bâtiments, distants les uns des autres de dix en dix lieues, à la hauteur de Penmarck, pour donner à M. le comte d'Esirées des nouvelles de Tannée ennemie , et aussi pour lui marquer Tendroit où les vaisseaux de Sa Majesté seront mouillés, afin qu'il puisse prendre des mesures justes pour son entrée.

Si on peut faire la jonction des vaisseaux , il est nécessaire que Sa Majesté fasse savoir si elle veut s'opposer aux descentes que les ennemis pourraient tenter sur les côtes du royaume, et si elle veut que , quelques forces supérieures qu'ils aient , son année les combatte plutôt que de souffrir de descente. En ce cas, il faudra se mettre en état de sortir de la rade de Brest lorsqu'on apprendra que les ennemis embarqueront une assez grande quantité de troupes pour pouvoir donner de l'inquiétude à nos côtes. Il ne serait pas d'avis que l'on se pressât de sortir de la rade de Brest que les ennemis ne fussent du côté de Torbay *, parce qu'en ce cas il serait en état d'exécuter ce qu'il plairait au roi d'ordonner avant que les ennemis eussent rien entrepris. Il lui paraît que si les ennemis voulaient faire une descente en Normandie , on ne pourrait l'empêcher, à moins que de s'aller poster tout d'un coup «î La Hogue ou à la pointe de Sainte-Hélène *, à l'île de Wight , pour se mettre en parage de tomber dessus, en cas qu'ils voulussent faire cette descente , ce qui serait un parti extrême pour mille bonnes raisons. Si l'armée était hors de la rade de Brest et qu'elle demeurât au large comme if serait nécessaire de le faire, si ou n'allait pas à La Hogue ni à l'île de Wight, les ennemis pourraient prendre leur temps, et, avec des vents d'est-nord-est, faire leur descente aux côtes de Normandie sans qu'on pût les en empêcher, a cause des vents qui seraient contraires pour aller à eux ; d'ailleurs, s'ils ont trente vaisseaux de guerre de plus que l'armée de Sa Majesté , ils peuvent faire leur débarquement en laissant dix

1 Torbay, ou baie d»* Tor. Relàrhe ordinaire des escadres anglaises, situ<V sur la côte dv.Devonshire, au N. du Stuart, entre Plymouth etPorttmovth.

* Sainte-Hélène Rade de Sainte-Hélène sur la partie E. de l'Ile de Wight. au large de Portsmouth, au N. du port Rrading. Cette rade peut contenir tous les vaisseaux de la marine anglaise.

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navires de guerre avec les vaisseaux de charge , et venir avec le reste de leur armée au-devant de celle de Sa Majesté pour la combattre.

Si Sa Majesté ne veut point hasarder un combat avec des forces inférieures à celles des ennemis , et qu'ils aient dessein d'envoyer vingt vaisseaux dans la Méditerranée pour se joindre aux Espagnols avec leurs galères , on pourrait , après la jonction de M. le comte d'Estrées, sortir avec toute l'armée , comme si on avait dessein de combattre les ennemis lorsqu'ils entreprendraient quelque descente sur les côtes; et il faudrait avoir deux corvettes, commandées par des officiers de confiance, avec ordre de se laisser prendre , sans que les équipages en eussent connaissance r et leur recommander de laisser les ordres qu'on leur enverrait attachés avec un boulet , comme on a accoutumé de faire , sans les jeter h la mer, afin que les ennemis puissent y ajouter créance. Il faudrait leur marquer par ces ordres d'aller en diligence en Irlande pour exécuter les desseins dont on supposerait qu'ils auraient connaissance , et après l'exécution de revenir entre les Sorlingues* et Ouessant, pour se mettre en parage de tomber sur les ennemis en cas d'entreprise sur les côtes de France, et les combattre, quelque supérieurs qu'ils fussent.

Lorsque l'armée serait sortie de la rade de Brest, il faudrait qu'i< s'en allât , avec toute la diligence possible , avec cinquante navires de guerre , dans la Méditerranée , et les brûlots , pour combattre et détruire les vaisseaux que les ennemis pourraient y avoir. •

On pourrait donner un rendez-vous aux galères , selon qn'il conviendrait ; et au reste des vaisseaux qui demeureraient dans l'Océan, on pourrait en détacher les plus fins de voiles par de petites escadres de trois en trois , pour se tenir sur diverses croisières ponr tâcher d'interrompre le commerce des ennemis, avec ordre de venir joindre l'armée aux endroits qui leur seraient marqués. Onjen pourrait aussi détacher quelques-uns pour les îles de l'Amérique, le Canada ; et ainsi, en prenant les précautions nécessaires pour tâcher de couvrir le détachement des ciu-

1 Les Sorlingues. Iles que les Anglais nomment Scilly, situées à la pointe S.-O. de l'Angleterre, prés de Land's End, ou cap Finistère.

quant e vaisseaux qui seraient sous son commandement, il pourrait entrer dans le détroit en prenant le large, sans que les ennemis en eussent connaissance : ils croiraient, au contraire, par le moyeu des ordres qu'ils auraient interceptés , qu'il aurait dessein de les combattre, ce qui leur ôterait un assez long temps l'envie de faire une descente en France, durant lequel il poursuivrait sa route ; et , par le moyen des frégates fines de voiles qui seraient avec lui, il arrêterait tous les bâtiments qui le pourraient voir, qu'il emmènerait avec lui.

La raison qui l'engagerait à mettre dans les ordres qu'on laisserait tomber entre les mains des ennemis d'aller en Irlande du côté de Galloway est afin d'éloigner les ennemis de leurs côtes et de gagner du temps, parce qu'auparavant qu'ils aient fait le trajet d'Irlande pour l'aller chercher, et qu'ils aient donné avis au prince d'Orange à leur retour de leur voyage, il se passera un temps considérable, qui les mettra hors d'état de rien entreprendre.

Mais si on lui donne ordre de rester à la mer, comme il y a deux ans, pour tâcher d'amuser les ennemis, et leur faire connaître qu'on est en état de les attaquer au cas qu'ils entreprendraient une descente , je crois devoir dire qu'en ce cas il faut se résoudre à les combattre à la fin , car s'ils avaient bien \oulu le chercher en ce temps, ils l'auraient combattu, vu qu'il n'est pas jwssible de rester un si long-temps à la mer à pirouetter à l'entour d'une armée sans en venir aux mains, comme il l'a amplement expliqué ; et toute la marine sait que les ennemis ne furent appliqués*en ce temps qu'à couvrir le retour de la flotte de Smyrne , et que c'est ce qui les empêcha de s'attacher à le trouver.

Les cinquante vaisseaux qui passeraient dans la Méditerranée prendraient pour quatre mois de vivres, ou pour cinq s'ils le pouvaient ; ils pourraient partir vers le 1 5 du mois de mai , et arriver dans la Méditerranée à la fin de juin. On chercherait les ennemis pendant les mois de juillet cl août pour lçs combattre, et on serait en état après cela de faire repasser trente navires de guerre dans l'Océan et d'en laisser vingt dans la Méditerranée.

1 Le Galloway. C'est la pointe du S -0. d'Écosse, qui fait face à la côte N -E. d'Irlande.

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On donnerait à Toulon pour trois mois de vivres à ces trente navires, et il faudrait que la plupart fussent du département de Rochefort, afin qu'il n'y eut qu'un petit nombre qui fût obligé d'entrer à Brest. Tous ces vaisseaux viendraient atterrir à Bellc-Isle *, pour donner ensuite dans les rades de La Rochelle, en observant de faire tenir les bâtiments d'avis à quinze lieues au large, à la hauteur de Belle-Isle et de Penmarck, pour avertir les commandants des vaisseaux ennemis qui pourraient être à la mer.

Touu ville.

Archives de la Marine

On voit avec quelle précision, quelle étonnante clarté, Tourville met en lumière, dans ce mémoire , les différentes opéralions (pie l'ennemi pouvait tenter pendant l'année 1690, et avec quelle finesse il propose , dans le cas où on voudrait aller écraser d'un seul coup les flottes coalisées dans la Méditerranée , de donner le commandement de -deux corvettes légères à un ~ capitaine de confiance chargé de fausses instructions, et ayant la mission de se laisser prendre par les croiseurs anglais, à cette fin que ces derniers, trompés par le faux semblant des instructions de leur prisonnier, qui supposeraient une expédition dans le nord de l'Irlande, y portassent toutes leurs forces, pendant que les vaisseaux français, grâce à cette manœuvre, trouvant la Manche libre, pussent aller dans la Méditerranée porter un coup fatal à la marine hollando-cspagnole.

Mais l'hypothèse d'une jonction dans le nord ayant prévalu, Tourvillc eut ordre du roi d'entrer de bonne heure dans la Manche, a la téte de SU vaisseaux et 15 galères; car, nouveauté assez étrange, cette fois fes galères servirent dans l'Océan. Ce fut Seignelay, dont l'esprit ardent et aventureux voulait tenter toutes chances , qui donna l'ordre de les y conduire , et il faut dire qu'elles y rendirent d'assez grands serv ices lors de la descente de Tingmouth, commandées qu'elles étaient par l'intrépide bailli de Noailles, un des meilleurs officiers-généraux des

1 Belle-Ile. Sur la cùte occidentale de France, dans lu baif de Bisraje. l.at., V7o 17/ 17/' N. . loi,-. , r./ j 10. de P u is.

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