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CHAPITRE III

Le^chevalier de Tourville quitte l'ordre de Malte. — Après la mort de son neveu . le comte de Tourville , il prend le titre de comte de Tourville. — Son mariage avec madame de la Popelinière. — Il est nommé vice-amiral. Son mémoire au roi sur la jonction des flottes du Levant et du Ponant. — Le comte de Tourville opère cette jonction. — Sa prudence et sa fermeté.

— Il part de Toulon et arrive à Brest. — Sa manœuvre habile en vue d'Ouossant. — Le comte de Chateaurenault arrive aussi à Brest. — Personnel de la flotte française réunie sous les ordres du comte de Tourville.

— Le marquis de la Porte. — Le chevalier de Coètlogon. — Le comte d'Estrées , vice-amiral, lils du maréchal, commande l'arrière-gardc. — Petit-Renau est embarqué à bord du Soleil-Royal, commandé par Tourville. — Description du Soleil-Royal , vaisseau de cent six canons. — Jean Bart commande ï Alcyon. — La flotte française sort de Brest le Î3 juin. — Combat du 10 juillet 1690, à la hauteur du "cap Beveziers. — La PoUe anglo-hollandaise est commandée par l'amiral Torrington. — Dépêches de MM. de Tourville, de Chateaurenault, du marquis de Villette et de Petit-Renau sur ce combat. — Plan du combat par Petit-Renau. — Ce dernier a un pan de son justaucorps emporté par un boulet de canon pendant qu'il lève ce plan. — Journal de Tourville jusqu'à l'expédition de Tiugmouth. — Injustes reproches que lui fait Seignelay. — Tourville suit incessamment la flotte anglo-hollandaise et lui brûle treize vaisseaux. — Beaux combats de MM. le chevalier de Mené et Du Quesne • Mosniei contre huit vaisseaux anglais. — Retour de la flotte française a Brest. — Mort de Seignelay.

Bien qu'il eût été fait chef d'escadre le 30 octobre 1675, lieutenant-général le 1er juin 1682 , et vice-amiral ès-mers du Levant le 1er novembre 1689, ce fut seulement lors de sa camjwgne de la Manche , en 1690 , que le rare et vaste génie de Tourville atteignit son entier développement , et que ce grand marin put mettre largement en œuvre les trésors d'expérience et de savoir si vaillamment amassés pendant trente ans de navigation ; car Tourville avait alors (1690) quarante-sept ans, et

on a dit en son lieu que depuis l'âge de seize ans il servait pour ainsi dire sans aucune interruption, les expéditions continuelles contre les Barbaresques ayant toujours comblé les lacunes que la paix faite à diverses reprises avec les puissances de l'Europe eût apportées sans cela dans les phases de sa vie guerrière.

Ainsi donc, presque toute cette existence, déjà si longue de services rendus, s'était passée à la mer! Ainsi donc, depuis trente ans, Tonrville avait incessamment navigué, seul, en division ou en croisière , dans l'Océan , dans la Méditerranée ou dans les mers d'Amérique ; ainsi donc , depuis son entrée dans la marine, Tourvillc avait assisté a toutes les grandes bataill.s navales de ce temps- là, et s'était montré aussi calme, aussi intrépide dans un abordage que dans une descente ; aussi profondément tacticien dans un engagement à l'ancre que dai:s une action à la voile , dans une mêlée en escadre que dans une affaire partielle ; en un mot , ses beaux et rudes combats de Malte, de Scio, de Gènes, de Messine, d'Agosta, de Palerme, d'Alger, de Tripoli, de Tunis, et, en dernier lieu, son éclatant fait d'armes contre le vice-amiral Papachin , n'offrent-ils pas, pour ainsi dire, comme le resplendissant et glorieux spécimen de toutes les sortes de renommée que peut rêver un mariu , depuis celle de capitaine corsaire jusqu'à celle de général en chef.

Mais il faut dire que Tourville dut d'aussi grands résultats non-seulement à sa bravoure qui était extrême, non-seulement à ses connaissances pratiques et spéculatives qui embrassaient toutes les parties de la marine, depuis celle de charpeutier jusqu'à celle d'amiral, mais encore et surtout à l'imposante et presque religieuse idée qu'il s'était faite de l'immense responsabilité et des non moins immenses devoirs d'un homme qui, chargé d'exécuter des entreprises toujours périlleuses , devait disposer de la vie d'autres hommes comme de simples moyens d'action. On insiste sur cette particularité, parce qu'il demeure évident que cette pensée domina toujours les manœuvres ou les évolutions de Tourville, et qu'il avoue lui-même qu'elle fut une des conditions élémentaires de sa tactique navale.

Aussi , voyez comme il comprend la terrible importance de cette mission, et dans son ensemble, et dans ses moindres dé-

tails ; voyez, qu'il commande une frégate ou cent vaisseaux de guerre , s'il confiera à d'autres qu'à lui-même le soin (.le premier à ses yeux) d'explorer la jwsition d'une redoute, d'un port ou d'un mouillage ennemi ? Jamais ! Avant que de méditer et de mûrir son plan d'attaque, il voulait aller voir et juger par lui-même les dispositions de l'ennemi qu'il avait à com- Ixittre , disant à ce sujet très-spirituellement et avec une extrême justesse : qu'un général ou qu'un capitaine qui basait ses projets d'attaque ou de défense sur le rapport d'un tiers, lui paraissait fort agir comme un peintre qui voudrait faire un portrait ressemblant d'après une narration.

Puis , quand on lui représentait que c'était imprudemment «•xposcr ses jours que d'aller ainsi prendre connaissance de l'ennemi dans une frêle embarcation , et cela souvent sous le fou des batteries, il répondait : La témérité fâcheuse et véritabitment funeste n'est pas dans cet expédient, mais dans celte foi aveugle aux récits d*autrui , qui, s'ils sont faux et écoutés, peuvent amener la perte entière ci TOUJOURS irréparable des hommes et des vaisseaux que le Roi a confiés à notre expérience.

Or, on reconnaîtra facilement que la conduite de Tourville fut toujours admirablement conséquente à cette pensée ; mais s'il exposait ainsi sa propre vie pour gagner à nos armes un Iwn et honorable succès , succès qui , selon sa singulière expression , devait coûter le moins de sang, de chanvre et de bois possible; s'il bravait seul cent fois la mort pour s'assurer des moyens de ne pas aventurer la vie de tous , une fois son plan de bataille longuement réflqchi et décidément arrêté, il mettait dans son exécution une inébranlable et froide intrépidité qui prouvait assez que, les exigences de l'humanité et d'une sage prévoyance remplies, ce grand homme sentait que pour que sa tâche fût parfaite il lui fallait vaincre. .., vaincre à tout prix, ou essuyer un échec comme celui de la Hogue, qui fut plus beau qu'une victoire.

Jamais, peut-être, la bravoure calme et raisonnée de Tourville ne brilla plus que dans cette campagne de 1690, et cela parce qu'il eut continuellement à lutter contre les inspirations

et même contre les ordres réitérés que lui donnait Seignela\. Ce ministre, bien qu'ami fort intime de Tourville et faisant de lui tout le cas qu'un ambitieux peut et doit faire de l'homme qu'il regarde comme le principal instrument de sa propre gloire, lui reprochait, et souvent même avec emportement, d'agir avec trop de lenteur et de tempéraments, et résumait ses récriminations en l'accusant d'être brave de cœur et poltron d'esprit. Seignelay eût dit plus juste en l'accusant d'être brave de sa personne et poltron pour ses matelots, si l'on peut s'exprimer ainsi.

Toujours est-il que ce fut de la sorte qu'il qualifia l'admirable sagesse de Tourville. Mais ces mots injustes et suprêmement insensés ne pouvaient blesser ni même atteindre un marin aussi longuement et vaillamment éprouvé que l'était Tour\ Ule : car il y a dans les hommes de cette trempe une conscience si naïve et si vraie de leur propre puissance, que lors de certaines attaques ils ne font que sourire sans cesser de suivre d'un œil ardent celte voie mystérieuse que le génie leur trace. .

Il faut avouer pourtant que la patiente douceur et que la parfaite équité de Tourville furent souvent mises à l'épreuve par la folle impétuosité de Seignelay, dont l'insatiable ambition n'était jamais satisfaite , et qui lui donnait coup sur coup les ordres les plus déraisonnables , les plus contradictoires ou les plus impossibles à exécuter.

Ainsi, pour citer une preuve entre mille, après le beau combat de l'armée française sous le cap de Beveziers, combat don! on parlera plus bas , et dans lequel la flotte anglo-hollandaise fut complètement battue, quoiqu'il eût besoin d'importantes réparations, Tourville, poursuivant l'ennemi avec acharnement pendant quinze jours, de mouillage en mouillage , lui brûla ou lui fit échouer treize vaisseaux du premier rang. Eh bien ! ce magnifique fait d'armes , qui eut des suites si funestes pour l'ennemi, ne satisfit point encore Seignelay ; car on trouve dans une dépêche qu'on citera plus tard en entier, et dans laquelle Tourville donne de nouveaux détails sur cette action avec sa modestie habituelle , on trouve ces mots adressés à l'impatient et injuste ministre : Je vous suis extrêmement oblùjè de la part que vous avez prise à ce qui m'est arrivé dans

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ce combat, par la lettre que vous m'avez fait V honneur de m' écrire de votre main ; mais votre lettre du 4, que y ai reçue en même temps , a beaucoup diminué le plaisir que je venais de recevoir, puisque vous avez pu douter de mon zèle et de mon ardeur pour l'exécution des ordres du Roi, qui n'ont jamais été moindres que mon respect et mon attachement pour vous.

Que pouvait donc vouloir ou espérer Scignelay après un succès aussi considérable ? rien de possible ou de raisonnable sans doute ; il voulait seulement opposer aux batailles de Louvois (qui menait déjà loin et vigoureusement la rancune de la fenêtre de Trianon) quelque victoire navale fabuleuse, ou, à son défaut , quelque tentative d'une audace inouïe et désespérée, dût ce triomphe d'orgueil aussi féroce que vain et stupide coûter à la France Tourville et sa marine tout entière.

Puis, lorsque ce grand homme de mer représentait avec calme, mesure et irrésistible raison, que de telles visées étaient complètement désastreuses et ne tendaient à rien moins qu'à ruiner entièrement la plus belle flotte qu'il y eût alors au monde, Scignelay se laissait entraîner à de si puérils et de si misérables emportements, qu'il allait jusqu'à menacer Tourville de lui ôter le commandement des escadres et de le donner au maréchal d'Estrées , de qui l'impéritic et l'opiniâtre nullité avaient porté de tels fruits , que , mdlgré tout le crédit des familles d'Estrées et de Noailles, Louis XIV avait été obligé de lui donner un gouvernement et de lui faire quitter le service de mer.

On le répète , ce fut donc une double gloire pour Tourville que d'être arrivé aux merv eilleux résultats qu'il atteignit dans cette- campagne , et cela malgré Seignelay ; aussi ne peut-on songer sans frémir dans quel abîme eût été engloutie la marine à cette époque, si, au lieu de rencontrer sur sa route la volonté sage et inébranlable de Tourville, Seiguelay eût trouvé quelque fou téméraire et serv ile qui se fût fait l'instrument de sa fatale ambition.

Et pourtant , quel grave malheur pour Seignelay et pour la France que son incurable jalousie de Louvois ! funeste passion qui* flétrit et empoisonna tout ce qu'il y avait de véritablement

grand, de sain et de généreux dans l'esprit du fils de Colbert ; car, qui peut nier la merveilleuse puissance et facilité de travail ainsi que l'opiniâtre persistance de volonté de ce jeune ministre ? qui ne sait qu'il opéra presque des prodiges par le nombre et la rapidité de ses armements , qu'il poussait avec une infatigable énergie, tant il était incessamment obsédé par la pensée de surpasser Louvois ! idée fixe et fiévreuse, qui le faisait rester des nuits entières dans les ports, dans les rades, à bord des vaisseaux en armement ou en construction, et qui, enfin, jointe aux excès de tous genres auxquels il se livrait toujours malgré cette vie d'une activité si dévorante, lui coûta la vie cette année-là... Mais aussi Seignelay venait de mettre en mer plus de cent vaisseaux de guerre, et son ambitieux orgueil dut frissonner d'un àcre plaisir en pensant au dépit de Louvois alors qu'il viendrait à savoir que pour la première fois une aussi puissante armée venait d'appareiller d'un port de France aux yeux de l'Europe étonnée.

Certes il n'y aurait eu rien de plus noble et de plus beau que cette passion effrénée d'exalter à son plus haut triomphe l'importance morale et matérielle de la marine en France, passion qui usa si vite et si tôt l'existence de Seignelay, si l'emploi que ce ministre se proposait de faire d'aussi merveilleux éléments eût été glorieux et profitable au pays. Malheureusement il n'en fut pas ainsi : cette flotte immense , fruit de trente années de travaux et de soins, qui portait des milliers d'hommes aguerris, expérimentés; cette cité flottante qui avait coûté des millions, dégarni les arsenaux jusqu'au délabrement le plus complet, épuisé le trésor, presque ruiné le commerce en le privant de ses matelots, et laissé le littoral sans défense en lui retirant jusqu'à ses garde -côtes; ce majestueux armement, enfin , commandé par Tourville , IVoailles , Chateaurenault, Coè'tlogon , d'Amfreville , Langerou , de Villette , Reliugues, d'Estrées, Gabaret , Foran , les plus braves noms de la marine, n'était aux yeux de Seignelay qu'un moyen de tenter quelque entreprise aussi téméraire qu'insensée , dût-il , sans but et sans profit, ruiner en un jour, en une heure, cette œuvre splendide et formidable ; et pourquoi ? pour porter une jalouse atteinte à l'amour-propre d'un rival..., au risque de laisser la

France sans un seul vaisseau et plus pauvre de marine qu'elle ue l'était à l'avènement de Colbcrt au ministère !

Veut-on encore une preuve de cette infernale jalousie qui torturait Seignelay? Le 7 juillet, ainsi qu'on le verra plus bas, la flotte française, ayant passé la nuit au mouillage, appareillait le matin avec le flot , car depuis deux jours Tourville manœuvrait avec une merveilleuse habileté afin de prendre sur l'ennemi l'avantage du vent; or, le matin de ce jour-la il reçoit, par une barque longue, une dépêche de Seignelay qui, lui apprenant la victoire remportée à Fleurus par 31. de Luxembourg, reprochait amèrement à l'amiral ses temporisations, exaltait le bonheur de M. de Louvois 'd'avoir des hommes tels que M. de Luxembourg , et finissait par ordonner très -impérieusement à Tourville de livrer bataille ce jour-là, quoiqu'il mit en arriver. Tourville n'en fit rien , on le pense bien ; mais on voit encore une fois , par la nature des ordres de Seignelay, que, sans la fermeté de Tourville, le salut et la gloire de la marine de France eussent été souvent bien compromis.

Maintenant, revenons à l'expédition de 1690. Mais avant on doit dire deux mots de la jonction de l'escadre de la Méditerranée avec les escadres du Nord, opérée par Tourville en 1689, et qui fit le plus grand honneur à son savoir, à sa prudence et à son habileté de tacticien consommé. Voici comment les choses se passèrent :

Vers le mois de mai 1689, pendant que M. de Chateaurcnault remportait, ainsi qu'on a dît, un avantage signalé dans' la baie de Bantry, sur l'amiral Herbert , Tourville reçut l'ordre d'amener de Toulon à Brest les vingt vaisseaux qu'il commandait en Levant. Cette escadre devait être jointe aux forces du Ponant, afin qu'en 1690 les développements des opérations navales dans la Manche fussent plus larges et plus décisifs.

Cette jonction présentait d'étranges difficultés; or, on le répète, le génie avec lequel Tourville parvint à la nouer demeurera un des plus beaux titres à l'admiration des gens du métier.

Tourville, parti de Toulon à la téte d'une escadre de vingt vaisseaux, arriva donc a la hauteur d'Ouessant le 29 juillet 1689 , et là il apprit par un contrebandier breton que la flotte

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ennemie, forte de soixante -dix voiles, croisait à l'embouchure du passage de l'Iroise1, pour s'opposer à son entrée dans la rade de Brest.

Or, depuis plus de deux mois qu'elle tenait la mer, l'escadre de Tourv ille manquait d'eau , ses vivres étaient à leur lin : il avait essuyé un coup de vent furieux dans le golfe de Gascogne, et plusieurs de ses vaisseaux avaient besoin de réparations indispensables ; un plus long séjour à la mer lui était donc impossible, et, d'un autre côté, la force numérique de l'ennemi se présentait telle qu'il ne pouvait songer a forcer la passe de l'Iroise, ayant d'ailleurs reçu les ordres les plus précis de ménager extraordinairement sa division jusqu'au moment où elle aurait rallié les escadres du Nord.

Par le parti qu'il prit dans cette difficile alternative, Tourville prouva de quelle nécessité indispensable étaient toutes les branches du grand art qu'il avait si laborieusement approfondi.

Il lui fallait , pour entrer dans l'Iroise , des vents do nordouest ou de sud-ouest. Sachant que ces vents sont très-fréquents dans ces parages, et calculant que la brise d'est-nord-est, qui durait depuis quinze jours environ , ne devait pas souffler long-temps encore , il se résolut d'attendre un changement de temps, sachant que d'un vent de sud-onest ou de nord-ouest l'ennemi , ne pouvant absolument tenir Ouessant , serait obligé de donner dans la Manche et de lui laisser ainsi libre l'entrée de l'Iroise. .

Tourvillc, ayant d'ailleurs fait tous les préparatifs d'un combat désespéré dans le cas où l'ennemi le viendrait attaquer,

1 Le passage do l'Iroise est eu dehors de l'entrée du port de Brest ; c'est tout l'espace compris entre Ouessant et lo chaussée des Saints. Ce passage ( même maintenant) est d'autant plus dangereux la nuit qu'on ne peut , sur une observation de latitude, venir chercher le feu de Saint-Matthieu , parce qu'il y a des roches bien au-dessous de la pointe de Saint-Matthieu ; on est donc contraint de prendre connaissance de celui d'Ouessant Quand on est à deux ou trois lieues au large de cette lie, il faut faire la route à l'E.-S.. jusqu'à ce qu'on amène le feu de Saint-Matthieu à 1 E.-N.-E. : alors ou fera à l'E.-S.-E., et quand on le tiendra auN.-E. on sera bien au S. des Cheminées et du Ramul. On gouvernera sur le feu de Saint-Matthieu pour s'élever au M. de la Vaudrce et de la Parquette, et quand on pourra relever la pointe du couvent de Camaret, à. l'E. corrigé, on gouvernera sur la pointe du yrand Minou et l'on donnera dans le goulet. L'Iroise finit à In Parquette et est comptée parmi les plus grands dangers de l'entrée de la rade de Brest .

attendit donc patiemment , pendant six jours , en louvoyant dans l'ouest d'Ouessant, que la brise se fît au sud-ouest; le k août , l'événement répondit à la prévision de J'amiral : un vent frais commença de s'élever du sud-ouest.

A la vue des penons qui flottèrent bientôt vers le nord-est, on pense si la joie fut grande à bord des vaisseaux de Tourville ; car, depuis six jours, la position des équipages était des plus fâcheuses , réduits a un verre d'eau corrompue et à cinq onces de biscuit gâté, l'impatience de voir arriver la fin de ces privations était si grande, qu'il fallut l'imposante autorité du nom de Tourville pour contenir les matelots et les officiers dans le devoir, lorsque, malgré cette brise si favorable, il donna l'ordre de rester encore en panne, au lieu de mettre le cap sur l'entrée de l'Iroise. Avec sa prudence habituelle, l'amiral voulait s'assurer, avant que de tenter le passage, et de la position de l'ennemi, et de celle d'Ouessant, par rapport à ses observations astronomiques, dont l'exactitude ne pouvait alors être comparée à celle qui les distingue de nos jours. En effet, deux frégates légères chassèrent bientôt en avant pour éclairer l'armée.

On pense si ce fut une rude épreuve pour l'impatience des équipages, qui, voyant la brise du sud-ouest se faire de plus en plus, accusaient Tourville de sacrifier un temps si précieux par les tempéraments d'une prudence qu'ils ne pouvaient comprendre, et qui, selon eux, leur faisait à chaque minute de retard perdre |>eut - être une occasion qui leur échapperait bientôt ; mais enfin , après sept heures d'attente qui parurent des siècles, les deux frégates revinrent et confirmèrent que l'escadre se trouvait à quatorze lieues dans l'ouest d'Ouessant Tourville donna aussitôt l'ordre de faire route pour l'Iroise, et, le vent ayant peu après hàlé le nord-ouest , les ennemis , à dix lieues sous le vent , virent la flotte de Tourville donner ventarrière dans la passe de l'Iroise.

On ne s'est étendu quelque peu sur cette manœuvre de Tourville que pour faire remarquer ce trait saillant de sa tactique.

Peu de temps après l'arrivée de cette escadre à Brest, le maréchal d'Estrées, piqué de se voir préférer Tourville, quitta son

commandement' et obtint pour son fils, par une faveur toute particulière, la survivance de sa charge de vice-amiral du Ponant.

Al. de Relingues, chef d'escadre, fut envoyé vers le même temps dans le nord de l'Ecosse pour s'opposer au passage de six vaisseaux danois qui devaient porter des troupes en Irlande. Al. d'Amfreville, lieutenant-général, fut envoyé au sud avec quarante vaisseaux pour s'opposer au passage de la reine d'Espagne, qui allait de la Corogne1 à Rotterdam2, et s'emparer, s'il le pouvait, d'un convoi de trois à quatre cents voiles qui ne devait être escorté que par vingt vaisseaux de guerre; mais, sur le point de partir pour cette expédition , M. d'Amfreville reçut la mission de transporter six mille hommes de troupes en Irlande.

Eu Amérique, les entreprises continuaient3, et Seignclay, dès le commencement de 1689, avait envoyé M. du Casse avec deux vaisseaux, deux flûtes et des lettres de marque pour ruiner la colonie hollandaise à Surinam, afin d'en transporter toutes les munitions et marchandises à Cayenne. Craignant aussi quelque entreprise particulière sur les côtes de France, Seignclay fit aimer cinq vaisseaux et deux barques longues, uniquement destinés à garder les côtes du royaume depuis Dunkerque jusqu'à Bayouue, et à protéger la pêche du hareng sur la côte de Normandie.

Mais avant que d'entrer dans quelques détails sur les préparatifs de la campagne qui suivit l'expédition d'Irlande, à propos de laquelle on a cilé le long et curieux mémoire de AI. de Lauzun sur la bataille de Lymerick, il faut dire deux mots d'une particularité assez importante de la vie de Tourville.

Ou a parlé, lors de l'affaire de Gênes, de la mort d'un garde-marine, le comte de Tourville, qui donnait les plus

1 La Coroijne. Un des meilleurs ports de la côte occidentale de l'Espagne, entre le cap Ortegal et le cap Finistère.

8 Rotterdam. L'ne des villes les plus importantes de la Hollande.

3 Toutes les expéditions considérables qui eurent lieu en Amérique pendant le siècle de Louis XIV se trouvant toujours extrêmement liées aux intérêts et aux entreprises des flibustiers, seront longuement développées dans l'histoire de ces aventuriers, qui formera le sujet d'un des volumes de cette collection.

belles espérances ; on a dit aussi que cet officier était le neveu du chevalier de Tourvillc , qui , se trouvant par le fait de la mort de son jeune parent chef de sa maison , quitta l'ordre de Malte , obtint des dispenses, et prit le titre de comte de Tourville peu de temps avant son mariage , qui eut lieu vers la fin de l'année 1689.

M. de la Popclinière, fort riche traitant, avait laissé une veuve jeune et belle, fille de Langeois, homme obscur, mais extrêmement enrichi dans les affaires. M. de Tourville, qui aimait fort l'argent, pensant faire un grand et solide établissement par ce mariage , demanda la main de madame de la Popelinière et l'obtint. Langeois, aux nues de cette union, donna beaucoup à sa fille et voulut qu'elle et son nouveau mari n'eussent pas d'autre maison que la sienne , un véritable miracle de luxe, de magnificence et de bon goiit en toutes sortes de meubles, tapisseries, tableaux et raretés. Malgré les désirs de Langeois, ce mariage ne fut pas heureux : la galanterie naturelle a . Tourville , qui lui dura fort long-temps ; le caractère impérieux de sa femme , qu'il avait fait nommer darne de madame la duchesse de Rerry, y firent naître les premiers différends; enfin, dit-on, l'éclat d'une aventure de madame de Tourville, son gros jeu, sa prodigalité, comblèrent la mesure, et, somme toute, l'amiral fut bientôt aux regrets d'avoir changé de condition.

Peu de temps avant son mariage, vers la fin de 1689, Tourville fut donc nommé vice-amiral ès-mers du Levant, et chargé par Louis XIV du commandement en chef de la flotte destinée a agir contre l'Angleterre , l'Espagne et la Hollande. Il donna vers cette époque, à M. de Seignelay, le mémoire suivant sur la jonction de la flotte de M. le vice-amiral d'Kstrées, alors à Toulon , avec les forces de Brest. On verra par ce document , qui servit d'ailleurs de base à l'instruction que lui donna Seignelay, combien les prévisions de Tourville sur cette campagne se réalisèrent.

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