LETTRE DE M. DE TOUR VILLE
1 3 juillet 1090.
J'ai reçu le duplicata de votre lettre du 10 de ce mois par un bateau de Dieppe.
Depuis notre combat, nous n'avons pas perdu les ennemis de vue en appareillant toutes les marées; les calmes sont cause que nous n'avons pas eu douze ou quatorze vaisseaux hollandais; comme la plupart étaient sans mâts , ils se sont tirés avec plus de facilité avec leurs chaloupes. Cependant, la nuit du 10 et du 11, ils ont été obligés de mettre le feu à deux de leurs vaisseaux, dont un est un vice-amiral de Hollande de qualrc-vingts pièces de canon et un autre de soixante-dix pièces. J'ai détaché des vaisseaux pour suivre un gros vaisseau hollandais à trois ponts, qui, n'ayant que son mât d'avant, faisait vent-arrière le long de la côte. J'en ai encore détaché d'autres pour tâcher à joindre six vaisseaux qui sont demeurés sous le vent de. l'armée ennemie. Je continue à la poursuivre plus que les forces des équipages et les mâtures des vaisseaux ne me peuvent permettre : ils se servent comme nous des marées et du vent, qui leur altoujours été favorable, pour se retirer du côté des Dunes. Je suis persuadé que si, après le combat, j'avais eu le vent sur eux, c'aurait été une décision entière. I lest constant que, dans les combats qu'ils ont donnés, les Hollandais ne se sont jamais si fort engagés, ni avec tant de vigueur; les Anglais ont fait de même, à l'exception d'Herbert et de àesdeux seconds, qui n'ont pas approché de si près que les autres. La plupart des navires anglais étaient les plus forts qu'ils eussent : i m a paru douze navires du premier rang, et les moindres de soixante pièces; les Hollandais avaient la plupart des navires à trois ponts , je n'en ai vu que deux qui n'eussent que cinquante canons. Les uns et les autres nous ont paru parfaitement bien armés par le
graud feu qu'ils out fait; heureusement leurs bombes et leurs boulets artificiels n'ont pas eu tout l'effet qu'ils en espéraient; cependant il y a eu une bombe qui a emporté la poupe du Terrible, commandé par le sieur Pannctier, qui a été obligé de sortir de la ligne pour se raccommoder, et qui a tué beaucoup de inonde. L'Arrogant a eu un boulet d'artifice qui avait mis le feu dans sa poupe ; le Tonnant un autre boulet dans sa poupe qui y mit le feu pendant plus d'une demi-heure sans sortir de la ligne ni cesser de combattre ; je lui envoyai une chaloupe dans la pensée que j'avais qu'il n'y prenait pas garde.
Le travail que nos équipages ont eu depuis qu'ils sont entrés dans la Manche ne se peut imaginer. Si les galères étaient avec moi, je pourrais tenter quelque descente, ce qui ferait un trèsbon effet et ferait mieux connaître au peuple la défaite de son armée , qu'on tachera de lui cacher. Vous devez être persuadé que je tirerai tout l'avantage qui se ]>ourra de l'état où sont nos deux flottes. Mais la passion que j'ai pour votre satisfaction ne me fera toujours plus entreprendre que je ne dois dans l'état où est V armée, vous suppliant d'avoir plus de confiance en moi que vous ne m'en avez témoigne depuis ie commencement de cette campagne , et d'être persuadé du parfait attachement et de (a reconnaissance avec laquelle je suw,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Le comte de Tour ville.
Lo U juillet 1690. au sud un «[tiart do sud-i-st du cap do Fayerlay, éloigné do quatre lieues.
Le chevalier Jenings s'est parfaitement bien acquitté de son devoir; il est homme de bon sens et du métier, et fort affectionné pour son roi.
(Archiv. de la marine. Corrcsp. de A/, de Tourville, 1690, n. 2.)
Dans un passage de cette lettre, Tourville parle des boulets d'artifice reçus à bord du Terrible, et venant des navires hollandais, comme d'une invention récente. Sans doute ces projectiles creux remplis de matière incendiaire devaient offrir quelque ressemblance avec les boulets dus de uos jours à M. le colonel Paixhaus.
Bien que Tourville eût annoncé à Seiguelay que depuis le 10 juillet il avait déjà brûlé sept vaisseaux ennemis et qu'il en avait fait échouer quatre, l'impatient ministre n'était pas encore satisfait; il reprochait à Tourville son incroyable lenteur, alors que celui-ci, incessamment acharné à la destruction de la flotte anglo-hollandaise, la poursuivait de mouillage eu mouillage , et , malgré les calmes , les vents souvent contraires, les courants et les marées, d'une influence si dangereuse et si difficile à maîtriser dans la Manche , parvenait à tenir la mer et à rallier chaque jour toute; sa flotte autour de lui. On voit par cette lettre de Tourville que les récriminations de Seiguelay étaient incessautes.