‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 24 sur 87 · LETTRE DE M. LE COMTE DE TOURVJLLE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. LE COMTE DE TOURVJLLE

Devant la Ryc, le 16 juillet 1690.

Monseigneur,

Depuis le départ du major-général , les sieurs de Sepville et de La Hochalar ont obligé deux navires de se brûler, dont l'un est hollandais , de soixante pièces de canon , et l'autre anglais , a trois ponts, de quatre-vingt-dix pièces; l'on juge par les trois fanaux qu'il portait et de la manière dont il était démâté que c'était celui que commandait le duc de Graffton. On lui a compté en se brûlant soixante-dix-neuf coups de canon. Le vice-amiral de Hollande, échoué proche de Beveziers, s'est tiré à terre; il s'est déchargé de tout ce qu'il avait dans son bord; on ne le peut brûler que par des détachements de chaloupes, ce qui est difficile, parce qu'aucun de nos navires de guerre n'en peut approcher pour les soutenir. Il y a lieu de croire qu'ils se sont retranchés, ayant fait une tente proche du vaisseau, sur lequel ils ont arboré le pavillon de vice-amiral. Comme ce vaisseau est à sept lieues d'ici , au vent de l'armée , et que cela m'empêcherait de suivre les ennemis, je verrai en repassant ce que je pourrai faire. J'avais mouillé ce matin devant La Rye, sur le rapport qui me fut fait qu'il y avait cinq vaisseaux de guerre anglais échoués qu'on pourrait encore brûler; mais les ayant envoyé reconnaître par le sieur Duchalart, il m'a rap|M>rté qu'il y en avait deux de soixante pièces environ qui se sont retirés ce matin en dedans; de manière qu'il est impossible de les insulter, ayant une batterie qui commande l'entrée et qui n'est

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pas plus large que la portée d'un mousqueton, dont les vaisseaux ne peuvent point approcher à la portée du canon , à cause des vents qui la couvrent. Le Cheval-Marin se trouvant détaché, j'envoie le Faucon en France, et je fais passer le sieur Bart à Dunkerque avec la flûte chargée de canons. J'appareille pour suivre toujours les ennemis.

Je ne puis m'empêcher de vous dire que nous ferions mille fois plus de diligence à la rade du Havre pour raccommoder et remàter nos navires, qui sont beaucoup plus incommodés que je ne croyais, et pour y prendre de l'eau et les autres besoins, el y débarquer les plus malades dont le nombre est fort grand.

Je suis, etc.

Le comte de Tocrville.

{Archiv. de ia marine.)

A la raile de Torbay, 2 août 1690.

Depuis la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire , nous sommes arrivés à Torbay ; les galères > mouillèrent le soir, nous fume f obligés de passer la nuit à la mer, et le lendemain nous vîurnes mouiller a l'abri de la baie de Torbay ; comme nous en étions éloignés, nous appareillâmes le lendemain pour nous approcher des galères. Les détachements sont faits , comme je vous ai déjà mandé , à vingt hommes par chalouj)e. Comme je me suis approché du corps des galères, ce mouvement a fait que quelque cavalerie a paru sur la côte : il a paru aux capitaines des galères qu'ils ont fait quelques retranchements. Le veut, qui est forcé au nord-ouest, empêche d'exécuter notre projet ; nous attendons que le veni se soit calmé, afin qu'à l'entrée de la nuit les galères appareillent avec les chaloupes commandées pour aller à Bratport , qui est à neuf lieues d'où nous sommes mouillés ; les galères remorquent trois chaloupes, aûn qu'elles y puissent arriver en même temps. Vous serez informé par MM. de Bonrepos et de Vanvré de l'état auquel nous sommes. J'ai fait mouiller notre armée en trois colonnes , afin d'avoir plus de communication

les uns et les autres. Il ne peut venir aucun bâtiment de Cherbourg ni du Havre par le vent qu'il fait.

Je suis avec beaucoup de respect,

Monseigneur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Le comte DE TOURVILI.E.

(Archives de la Marine.)

A la rade de Torbay, ce o août 1090.

Monseigneur,

Après avoir demeuré quelque temps à la rade de Torbay sans pouvoir rien entreprendre avec les galères, par la contrariété des vents qui nous ont toujours été contraires sur les vues que j'avais eues, je n'ai pas voulu perdre un moment de temps pour tâcher d'entreprendre quelque chose. Je m'embarquai HIER DANS MON CANOT POUR VISITER MOI-MÊME LA CÔTE; j* étais accompagné par ie if ripant in de M. le chevalier de Noailics. Je n'ai point trouvé d'endroit plus propre ni qui convîut mieux aux galères pour faire un débarquement que Tingmouth1, dans la vue que j'avais de faire brûler douze vaisseaux qui y étaient. J'en apportai un petit plan aux officiersgénéraux , et je donnai les ordres pour exécuter ce dessein le lendemain h la pointe du jour. J'avais donné ce commandement à M. de Villette; mais M. le comte d'Estrées me l'a demandé. Je donnai ordre aux galères d'être à la pointe du jour devant Tingmouth. Tous les détachements ont été faits selon le projet que je vous en avais envoyé ; les troupes débarquèrent le plus heureusement du monde sans qu'elles aient éprouvé aucune résistance , et elles se sont rembarquées de la même manière, après avoir brûlé les navires qui étaient dans cette rivière. Ladencau a été commandé avec son canot pour

1 Tmgmouih. Port du Northumberland à l'embouchure, de laTyne. neuf milles à l'E. do Ncwcastle. Cette rivière est barrée de sables et de roches très-dangereuses que l'on nomme Blal>-Meddins. I) ne reste que sept pieds d'eau sur la barre au jusant. L'entrée de la rivière de Tingmouth est par 55o 3/ n. et 3» W àïO. de Paris.

exécuter ce dessein : il y a réussi parfaitement et a eu toute la bonne conduite que vous pouvez souhaiter. J'avais vu de la cavalerie dans le temps que je fus sonder cette rade ; j'avais ordonné à M. le comte d'Estrées de ne point s'y engager s'il trouvait de la résistance. Le major-général étant sur la galère de M. de Mailly avec lui , l'on a proposé de le laisser descendre avec les grenadiers , et qu'en cas qu'il trouvât une grande résistance, il n'engagerait pas davantage de troupes pour le faire soutenir, et que s'il se rendait maître des premières maisons , la descente était assurée ; ce qui a très-bien réussi ; et n'ayant point trouvé de résistance , il a fait prendre les retranchements et la batterie des ennemis a revers, et dans ce temps-lîi toutes les troupes se sont débarquées. Par le détail que M. de Bonrepos vous fera' de la conduite qu'il a eue dans cette affaire, vous serez convaincu qu'il était propre pour avoir ce détachement, comme je vous l'avais proposé. M. le comte d'Estrées s'est comporté dans toute cette affaire avec beaucoup de prudence, et les troupes se sont rembarquées en très-bon ordre. Je mets à la voile pour aller du côté de Plymouth , où j'apprends qu'il y a quantité de vaisseaux. Soyez persuadé, s'il vous plaît, que je n'oublierai rien de ce qui peut aller à la gloire du roi et à notre satisfaction. M. de Bonrepos vous informe de tout ce détail.

Je suis avec beaucoup de respect , Monseigneur,

Votre très- humble et très-obéissant serviteur. Le comte de Tour ville.

(Archives de la Marine.)

Après cette expédition de Tiogmouth, où Tourville, toujours fidèle à sa maxime, s'embarqua, anisi qu'il le dit, dans son canot pour visiter lui-même la côte et sonder le port, en compagnie du chevalier de Noailles, il remit à la mer, brûla encore cinq vaisseaux , et revint a la fin d'août dans la baie de Bertheaume , d'abord parce que l'armée avait besoin de réparations indispensables , puis , parce que l'équinoxe approchant, Tourville savait tout le danger que ses vais-

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seaux auraient couru dans la Manche pendant les coups de vent épouvantables qui y régnent à cette époque de l'année.

En apprenant le retour de la flotte à Bertheaume *, Seignelay tomba dans ces emportements dont on a parlé , blâma vivement ïourville , et le menaça de donner cette fois le commandement de l'armée au comte d'Estrées. Mais il n'en fit rien, ainsi qu'on le pense. Cependant Tourville se radouba , et bientôt la fatale issue des affaires d'Irlande prouva combien cet amiral avait eu raison de rentrer en rade pour s'y remettre en état de tenir la mer dans une saison toujours si rigoureuse.

Le roi Jacques II s'élant trop pressé de livrer bataille , ainsi qu'on l'a vu par la dépêche de M. de Lauzun , fut obligé de revenir eu France. Le prince d'Orange facilita sa fuite, fort satisfait de le voir hors des trois royaumes, et il ne s'agit plus que de retirer d'Irlande les débris de cette malheureuse expédition ; ce fut alors que Seignelay reconnut , ainsi qu'on a dit , que Tourville avait agi avec sa justesse de précision habituelle en venant se radouber, afin de pouvoir reprendre la mer. En effet, MM. d'Amfreville et de Nesmond ayant été chargés du rembarquement des troupes d'Irlande, Tourville, avec son corps d'armée navale, composé de quarante-cinq vaisseaux, assura ce transport en croisant dans ces parages.

Seignelay, sachant bientôt après (pie plusieurs vaisseaux de guerre et un grand nombre de bâtiments marchands étaient mouillés à iMymouth , ordonna à M. de Chaleaurenaull de les aller incendier : l'entreprise était impossible de tous points. Tourville en remontra la vanité au ministre, qui persista. Tourville alors en écrivit au roi, qui lui donna raison: l'entreprise n'eut pas lieu , et l'armée rentra désarmer à Brest.

Pour terminer l'historique de cette campagne de 1690, on doit parler de deux combats particuliers fort brillants, ceux du chevalier de Mené et celui de M. Du Ouesne-Monier,' neveu du grand Du Quesne.

1 Bertheaume. La pointe de Bertheaume ferme à 10. la baie de ce nom, une lieue un quart à l'E. de la pointe de Saint-Mathieu, en dehors du goulet de Brest : du côté de 10. de -a baie, en dedans la pointe, on voit la roche de Bertheaume. Le mouillage ordinaire est droit à l'E. de la pointe par dix à onze brasses. La rade y est très-bonne dans les vents de N. et de N.-E.

M. de Mené, commandant le vaisseau le Marquis, fie cinquante pièces de canon, se (romani sous le vent d'un vaisseau anglais de quatre-vingts, l'attendit bravement et à portée de pistolet lui envoya sa double bordée. L'effet eu fut terrible : le vaisseau anglais se vit entièrement désemparé, eut son capipitaiue blessé à mort, plus de soixante hommes tués et cent de grièvement blessés. Le chevalier de Mené ayant eu un bras emporté mourut le lendemain; son second, M. de Combes, ingénieur fort habile, prit le commandement du vaisseau anglais; mais il était tellement dégréé qu'il fut obligé de le brûler, le Marquis étant alors forcé de prendre; chasse devant une division de six vaisseaux anglais. Ce qui restait de l'équipage anglais fut transbordé sur le Marquis, qui ne put être atteint.

M. Du Quesne-Monier, lui , croisant sur la côte d'Irlande; avec trois frégates, eut connaissance de cinq voiles sous h; cap Lézard. — Deux de ces bâtiments étaient de guerre , les trois autres de charge. Ayant le vent , M. Du Quesne-Monier laissa hardiment |x>rter sur l'ennemi , et comme un des deux navires tenait plus le vent que l'autre, M. Du Quesne-Monier détacha la frégate la Jolie pour aller l'attaquer, se réservant d'aborder l'autre navire de guerre, en donnant l'ordre à la troisième frégate de ne prendre part au combat qu'autant qu'il en donnerait le signal. — Ces dispositions faites, il arriva sur le commodorc anglais, lui envoya sa bordée à demi-portée de pistolet, et l'aborda franchement par le travers, en engageant son beaupré dans ses haubans d'artimon. — Le combat dura pendant une heure et demie ; uiais le capitaine anglais ayant été tué , l'équipage demanda bon quartier a M. DuQuesnc, qui rallia le port de Brest avec les deux frégates anglaises et deux des bâtiments qu'elles escortaient, car la Jolie n'avait pas moins bien et vaillamment combattu que la frégate de M. Du Quesne- Monier.

Ainsi furent les expéditions générales et particulières de l'année 1690.

Dans la nuit du 2 au 3 novembre de cette même année mourut à Versailles, dans l'un des pavillons destinés aux secrétaires d'état, Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelav, à IV. 9

l'âge de trente-neuf ans, usé par l'abus d'un travail rare, mais quelquefois excessif , par son activité inquiète, par l'àcreté de sa haine jalouse contre Louvois , et aussi , dit-on , par des excès de femmes, de table et de jeu, excès auxquels il s'était toujours livré avec emportement. On croit, de plus, que les derniers moments de ce ministre furent sinon hâtés , du moins em(K>isonnés par la crainte de commencer à déplaire souverainement au roi , sur lequel il avait d'ailleurs déjà pris un si positif, mais si fâcheux ascendant, qu'on sait que Louis XIV dit d'un air suprêmement satisfait et dégagé , à propos de la mort de Louvois , arrivée neuf mois environ après celle de Seignelay, qu'en moins d'une année il se voyait enfin délivré des deux hommes qui lui avaient te plus pesé.

Telle fut la fin précoce de cette existence si prématurément et toujours si profondément labourée par les passions les pins ardentes, de cette existence si audacieusemeut inutile à la France , quand elle ne lui fut pas funeste , si étourdie par le vain retentissement de guerres injustes et ruineuses , si superbement aveuglée par les éclatantes illusions d'un crédit et d'un état monstrueux pour sa capacité, et si malheureusement faussée par l'adulation la plus vénale et la plus servile , ainsi que par la triste facilité d'avoir pu tout ambler de prime-saut , sans travail et sans peine.

Étrange contraste avec la vie réglée, patiente, austère, économe et continuellement laborieuse de Colbert ! avec cette vie qui ne fut qu'une suite d'actes grands, profitables, véritablement fertiles, et toujours considérables alors même qu'ils dépassaient ou n'atteignaient pas le but que cet excellent esprit s'était proposé.

On a déjà fait remarquer l'entière et complète différence qui existait dans la manière dont Colbert et son fils régirent et leurs propres biens et les intérêts de la France. Cet enseignement devient plus frappant encore, si Ton songe à l'état désastreux dans lequel ce ministre prodigue laissa la marine et son patrimoine, cette grande œuvre de la sagesse et du génie de son père, ce double et magnifique héritage que Seignelay avait pourtant reçu de Colbert mourant si florissant et si beau !

Ainsi à sa mort Seignelay, ayant armé tous les bâtiments

construits par Colbert, laisse une immense flotte de guerre, splendWe, généreuse et hardie, des vaisseaux étincelanls d'or sous leurs pavillons de soie... — Mais aussi les arsenaux sont rides , le commerce perdu , la marine marchande ruinée , les équipages sans solde, le trésor épuisé, et une dette énorme pèse sur ce ministère.

Ainsi, à sa mort, Seignelay laisse des merveilles de luxe, de goût et d'élégance, une maison à Sceaux où il avait englouti des millions ; Seignelay laisse enfin pour héritage tout ce qu'on . peut rêver de plus démesurément somptueux et de plus inutile... — mais aussi sa femme refuse d'accepter le legs de ses biens , parce qu'il devait plus de cinq millions 1

Encore une fois, n'est-ce pas un pénible contraste que de comparer la gêne et le néant que cette mort laisse après elle , à tout ce que Colbert mourant léguait à la France et aux siens?

Triste dénoûmcnt d'ailleurs de la plupart des fortunes de ces grands hommes , d'abord ignorés , et devenus puissants par l'ascendant de leur seul génie ! Ainsi , à la fin du dix-septième siècle, que reste-t-il de Mazarin, de Lionne, de Colbert, de Le Tellier ? — Vn duc Mazarin, fou furieux et imbécile, qui dissipa jusqu'au dernier louis la fortune royale que lui avait gagnée le cardinal; un marquis de Berny et deux ou trois autres fils de Lionne, abîmés dans la plus obscure et la plus crasse débauche; Lomois, qui perdit là France ; Seignelay, qui brûlait de l'imiter; et puis après Louvois... c'est moins encore.. . c'est Barbezieux. . . après* Seignelay, le marquis de Lonré !

Tels furent donc les héritiers du génie de ces grands ministres, qui, vers le milieu de ce siècle et après les turbulences de la Fronde, reconstruisirent sur de si larges bases la politique , le crédit, les finances, le commerce, la marine, l'industrie de la France; comme ils fondèrent aussi leur haute position sociale !. . . Ainsi , après une seule génération , on voit tant d'éclat , tant de splendeur, tant de crédit s'effacer peu à peu , puis s'éteindre à jamais dans la nuit de l'oubli... Ainsi Mazarin finit au duc de Mazarin !... Lionne au marquis de Rerny î... Colbert au marquis de Lonré !... Le Tellier à Barbezieux

Mais, pour revenir à la mort de Seignelay, M. Phcly peaux de Pontchartrain eut après lui le département de la marine ,

M. Colbert de Croissy la charge de commandeur el grandtrésorier des ordres du roi; quant au marquis de Lonré, (ils aîné des cinq enfants de Seignelay, il fut reçu, le 9 décembre de cette année , maître de la garde-robe du roi , en survivance de M. le marquis de La Salle.

Pendant que Tout-ville occupait la mer, Luxembourg et Câlinât exécutaient sur terre les ordres impérieux de Louvois, el les horreurs commises lors de l'invasion d<* Hollande étaient de bien loin surpassées. En effet, si, en 1688, la déchéance de Jacques II el le facile avènement du prince d'Orange au trône furent dus en partie à la trahison, à la maladresse et à la fausseté du cabinet de Versailles; si ce fait seul suffit pour entacher d'une honte éternelle le nom de ceux qui le laissèrent s'accomplir, que dire de cet effroyable ravage du Palatinat, ce sanglant éphéméride de 1689 ?

lin jour, sans doute, Louvois, suivant sur ses caries la marche et les opérations des cinq grandes armées , de près de cent mille hommes chacune, qu'il avait mises sur pied pour attaquer à la fois l'Empire, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et presque toute l'Italie, à cette seule fin de forcer Louis XIV : a laisser la la truelle ; — un jour, sansdoute, Louvois recevant les dépèches de ses maréchaux (comme il disait), fut frappé de cette observation, pleine de justesse d'ailleurs, faite par l'un d'eux :

— que le 'Palatinat, abondant et fertile, placé presque au centre de la guerre, étant (e grenier où s'approvisionnaient les armées ennemies, ce pays leur facilitait malheureusement tes moyens de tenir ia campagne;

— avec sa logique naïve et nue comme la hache du bourreau , Louvois fit à son tour ce raisonnement d'une conclusion non moins rigoureuse : — ie Palatinat favorisant les opérations de l'ennemi en V 'avil lailla nf , il faut détruire le Palatinat. — Prenant alors un crayon, il biffa sans doute le Palatinat de la carte d'Europe en mettant en marge : A supprimer.

Puis, avec son effrayant laconisme , il chiffra immédiatement en dix lignes l'ordre de ravager le Palatinat , mais de le ravager radicalement, et non pas ça el là, imparfaitement, comme lors

de la campagne de Turenne, qui, prenant sur lui d'adoucir de beaucoup les ordres exprès et réitérés de Louvois, s'était borné à détruire huit ou dix villes, une cinquantaine de bourgs et quelques cents villages (quant aux hameaux, on n'en parle que pour mémoire) ; non , Louvois écrivit cette fois l'ordre de ravager bel et bien, absolument et entièrement, ce pays fâcheux ; depuis Manheim et Heidelberg, ses capitales, somptueux séjours des princes électeurs , jusqu'aux moindres chaumières, recommandant expressément de ne pas laisser pierre sur pierre , et de détruire par la mine ce que la torche aurait épargné.

Ceci écrit, le ministre se rendit en hâte chez madame de Maintcnon pour trouver le roi , et là, ayant lu à ce prince l'ordre de ravager le Palatinat , il le pria de le signer vite et tôt pour qu'il pût expédier à l'instant son courrier. Comme le grand roi était plus humain que son ministre , il fit d'abord sans doute , à la lecture de cet ordre étrange, quelques hem hem , en se rengorgeant et regardant d'un air interrogatif madame de Maintenon assise en face de lui et travaillant à sa tapisserie; sans doute aussi madame de Maintcnon fit un de ces signes d'hésitation qui veulent dire : — Peste ! voici qui me paraît un peu rude ; mais comme l ouvois , après avoir brièvement établi : — que le Palatinat entravant la marche des armées du roi , il était opportun de le détruire , — semblait prendre en extrême impatience les philanthropiques indécisions du grand monarque et de sa femme, le grand monarque signa timidement Louis, et passa la plume à Louvois, peut-être en soupirant (il le faut penser pour le cœur du grand roi) , comme un homme un |)eu inquiet du marché qu'il vient de conclure; alors le ministre ajouta rapidement : et plus bas, Louvois; puis, la dépêche complétée par cette dernière signature impérieuse et ferme, qui semblait tracée par une main de fer, le ministre salua le roi , sortit , demanda un courrier et lui remit l'ordre en lui disant de crever vingt chevaux , s'il le fallait, pour que la lettre arrivât plus promptemeiit à sa destination.

Et le courrier partit au galop ayant dans sa poche l'arrêt de ruine et de mort d'un pays tout entier. . .

Or, l'arrêt fut scrupuleusement exécuté dans le mois de février 1689, à l'épouvante du monde entier... Le Palatinat fut

complètement et absolument incendié et dévasté par les armées du roi de France; et vingt ans après, on frémissait encore d'effroi à l'aspect des ruines innombrables qui couvraient ce malheureux |>ays autrefois si fertile et si riche.

Encore une fois, on ne saurait se lasser d'exprimer son é ton nement de ce que, parmi tant de rois, ce roi Louis XIV ait surtout et spécialement reçu de la jwstérité le sobriquet de Grand ! 11 en est de même du siècle 17e : on dit le grand siècle, comme on dit le Grand Roi ! et pourtant dans aucun siècle les mœurs , la religion et l'honneur de la France ne furent plus fangeusement et plus grossièrement avilis et souillés ! Et pourtant dans aucun siècle la corruption et l'immoralité ne fleurirent plus vivaces et plus fertiles en scandales, ordures, vilenies, prostitutions, férocités, sacrilèges, en crimes enfin et en infamies de toute espèce et de tout état.

On le demande : faut-il pleurer ou rire de cet aveuglement si fatal et si bouffon ?

Ou bien , ceci , paraissant à jamais avéré : « que les faits » réels, prouvés, une fois hors des muettes ténèbres au fond » desquelles la partialité, ou je ne sais quelle honteuse dignité » humaine, les tient ensevelis, viennent presque tou jours, d'une » voix aussi formidable qu'écrasante, brutalement dire : Cela •> n'est pas vrai ! Aux louanges ou aux mépris classiques dont » une foule hébétée ou malapprise couvre tout acteur évident, » voué de la sorte à l'admiration ou à l'exécration moutonnière » des siècles , par la servilité , l'ignorance ou la haine des his- » toriens. »

Ceci avéré, ne pourrait on pas, ne devrait-on pas conclure que la plus splendide renommée, couronnant ainsi généralement les existences le plus dangereusement stupides ou les plus criminelles, tandis que des natures nobles, rares et courageuses demeurent le plus souvent méconnues, obscures ou insultées, il faut d'ordinaire croire assurément le contraire de ce qu'affirme ia postérité; et, pour citer \\\\ exemple entre cent, mis fort en garde contre la grandeur de Louis ic Grand, par tant et de si basses réalités, prendre conséquemment en singulière et extrême défiance la sainteté proverbiale de saint

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Louis y la BONTÉ non moins proverbiale du bon Henri, et peut-être ( qu'on TieTregarde pas ceci comme un paradoxe, les faits prouveront^sé laisser aller au contraire à un sentiment d'attraction véritable pour certains actes du Régent et de Louis XV, je suppose, eux si injustement et {iogicè) si proverbialement décriés ?

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