CHAPITRE IV
M. de Ponti hurtrain a le département de la marine après la mort de M. de Seignelay. — Détails biographiques sur le nouveau ministre. — Campagne de Tourville dans la Manche pendant cette année IG91. — Instruction du roi a Tourville. annotée de la main de cet amiral. — Ses observations sur plusieurs points de cette instruction. — Louis XIV n'en tient pas compte.
— Départ de Tourville de la rade de Brest. — Ordre de bataille de la flotte. — Dépêches de cet amiral étant à la cape, à vingt-cinq lieues d'Ouessant. — Le convoi de Smyrne passe à 10. des Sorliugues. — La frégate la Levrette. — Tourville prend deux vaisseaux de guerre anglais et leur convoi marchand. — Belle manœuvre de Tourville afin d'éviter l'armée ennemie, bien supérieure en force à la flotte française. — Les Anglais tentent une attaque sur Camaret. — Ils sont repoussés et ne brûlent que quelques barques de pécheurs. — Rentrée de la flotte française à Brest.
— La conduite de Tourville pendant cette campagne de \ 691 est violemment attaquée. — Son mémoire à M. de Pontchartrain à ce sujet. — La théorie et la tactique navales de Tourville y sont largement développées par lui-même. — M. de Pontchartrain fait annoter ce mémoire de Tourville par un des détracteurs de cet amiral. — Texte curieux de ces notes. — Expédition du vice-amiral d'Estrées dans la Méditerranée pendant cette même année. — Sièges d'Oneille, de Villefranehe , de Barcelone et d'AI t ante. — Instruction de Louis XIV à M. d'Estrées. — Dépêche de ce dernier sur le siège d'Alicante. — Mort de Louvois. — Soupçons d'empoisonnement.
M. Pierre-Louis Phelypeaux , comte de Pontchartrain , qui , ù la mort de Seignelay, fut pourvu du département de la marine , était petit-fils de Paul Phelypeaux , secrétaire des commandements de Marie de Médicis, et député, en 1616, à la conférence de Loudun, où furent agités et réglés les intérêts des protestants. Paul Phelypeaux, mort en 1621, à Castel- Sarrazin , pendant le siège de Montauban , descendait par sa mère du célèbre avocat-général Talon. D'un savoir immense,
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d'un esprit droit et éclairé, travailleur infatigable, Pierre-Louis Phelypeaux a laissé d'intéressants mémoires sur les affaires de France pendant le règne de Marie de Médicis, et un journal trèscurieux et très-détaillé des conférences de Loudun.
Son fils, père de celui dont il s'agit ici, mourut en 1665, président de la chambre des comptes. Lors du procès de Fouquet , étant fort des amis et des partisans de ce ministre, il avait noblement et fermement résisté aux instances réitérées de Colbert , de Le Tellier et de Louvois, qui, acharnés à la perte du surintendant, comptaient sur la voix de Phelypeaux pour perdre plus assurément leur ennemi. On pense si ce refus , motivé peut-être plus par son attachement pour Fouquet que par la conviction de l'innocence de ce dernier, arrêta court la carrière de Phelypeaux. De ce jour il dut perdre tout espoir de crédit et d'avancement; aussi mourut-il dans la dernière disgrâce, plus qu'alarmé sur l'avenir de son fils, qu'il laissait pauvre, sans appui et sans bien, n'ayant même pu obtenir pour lui la survivance de sa charge.
Ce fils, Louis Phelypeaux, que l'on vient de voir remplacer Seignelay, était né en 1643, et se trouvait ainsi à vingt-quatre ans simple conseiller aux requêtes du palais, ne pensant guère a sortir de l'obscurité où la défaveur attachée à son nom semblait le devoir ensevelir, lorsque le hasard le plus surprenant, et aussi une digne et grande action de Colbert, élevèrent tout à coup M. de Pontchartrain à une fortune inespérée peut-être pour son âge , mais non |xnir sa capacité , qui était vaste , profonde , solide , et largement étayée des études les plus fortes et les plus complètes.
Il arriva donc qu'en 1667, la place de premier président au parlement de Rennes vint à vaquer ; ce siège était compté parmi les plus considérables , d'abord parce que le premier président de son parlement se trouvait de droit second commissaire du roi lors de l'assemblée des États ; puis parce que l'administration de cette province , si importante par son commerce et sa marine , et si difficile à régir à cause de l'esprit opiniâtre, fier et sauvage de ses habitants, exigeait un homme spécial, sage, éclairé , doux et ferme à la fois , et qui pût encore , sans hauteur ni faiblesse, faire agréer ses fonctions à M. le duc de
Chauhies , presque vice-roi de tout ce pays-là , et maître des États, qu'il menait à sa dévotion.
Sachant toute la portée que devait et pouvait avoir cet emploi vacant alors, G>lbert, qui n'accordait que fort rarement, et encore à la seule demande expresse et réitérée du roi , ces fonctions pratiques qui touchent si immédiatement aux affaires, à des gens peu capables de les remplir selon qu'il l'entendait; Colbert , ayant donc, selon son usage , retenu la nomination de cette présidence , demeurait fort einpêclié de savoir à qui la donner, et en causait un jour familièrement avec M. Hotman, un de ses cousins par alliance qu'il avait fait intendant des finances de Paris.
Ce Hotman, que Colbert consultait souvent, était un homme de grand sens, de fort bon esprit et d'une expérience consommée, mais aussi d'une rudesse et d'une brusquerie étranges, disant d'ailleurs sa pensée sans ménagement ni scrupule. Comme, pour la centième fois peut-être, Colbert se plaignait à lui de l'insuffisance des gens qui se présentaient pour remplir ces fonctions si enviées de premier président de Rennes, Hotman, après avoir réfléchi quelque temps, se frappa le front et dit vivement au ministre: — Vous avez, monsieur, commis deux méchantes injustices et une maladresse pendant et depuis le procès de Fouquet : pendant le procès , en disgraciant Phelypeaux , honnête homme , sage , instruit , qui n'écoutait que sa conscience, et au pis son amitié (chose rare en ces temps-ci), pour défendre un malheureux qu'il pensait innocent.
— Monsieur Hotman ! — s'écria Colbert blessé... en fronçant ses formidables sourcils.
Mais M. Hotman, sans s'émouvoir le moins du monde, fit un geste de la main, annonçant qu'il n'avait pas tout dit, et continua :
— Vous avez commis une autre méchante injustice après le procès jugé, monsieur, en entravant la carrière du fils de Phelypeaux , et en lui faisant comme une manière de péché originel de l'affection si louable de son père pour un infortuné.
— Monsieur Hotman ! — dit encore Colbert, qui ne fut guère plus écouté que la première fois ; car M. Hotman continua :
— Enfin, vous avez commis une maladresse, monsieur, en
vous privant ainsi des services du fils de Phelypeaux, qui, embourbé à cette heure dans une place de conseiller aux requêtes du palais, remplirait mieux, et plus habilement que pas un, votre présidence de Rennes, car c'est justement là l'homme qu'il vous faut !
— Phelypeaux, premier président du parlement de Rennes ! — s'écria Colbert confondu. — Et quel âge a ce mignon, s'il vous plaît ? — ajouta-t-il avec ironie.
— Ce mignon, monsieur, — reprit Hotmau imperturbable, ce mignon a quelque vingt-cinq ans; ce mignon est un homme érudit , appliqué, grand légiste et fort des amis de M. d'Herbigny, auquel il a donné d'excellents mémoires sur la juridiction maritime et commerciale, qu'il a fort étudiée ; ce mignon, monsieur, est le digue rejeton d'une souche de grands hommes de bien; il est d'une sévère et exacte probité; il a du zèle, du feu, de l'esprit et du savoir, il est bien et favorablement apparenté; il est jeune, actif, d'une piété solide et éclairée, aimant la cour de Rome. . . ni trop ni point ; il est parlementaire , mais avec mesure et décence ; enfin , monsieur, ce mignon est d'une de ces vieilles familles de robe où tout ce qui est honorable et bon est demeuré en singulière vénération et fécond exemple... En un mot , et pour terminer, monsieur, vous connaissez ma reconnaissance et mon attachement pour vous, vous savez si tout cela est sincère; eh bien ! c'est au nom de cet attachement et de cette reconnaissance que je vous dis de prendre Phelypeaux : vous ferez d'abord une excellente affaire de ministre en vous l'assurant , puis une non moins excellente affaire d'honnête homme en réparant une injustice poursuivie sur deux générations. Maintenant , monsieur, pesez bien ceci , informez-vous de Phelypeaux, nommez-le ou ne le nommez point, libre à vous. Mais, quant à moi, pour vous, sou persécuteur, pour lui, victime d'une injustice de\otre part, j'aurai fait ce que je devais faire et dit ce que je devais dire. — Et, faisant làdessus une brusque révérence à Colbert, Hotman sortit.
Huit jours après, M. de Pontchartrain , à son entière surprise, était nommé par Colbert premier président du parlement de Rennes.
Les services que M. de Pontchartrain rendit en Bretagne
furent tels et si profitables , il déploya dans ses fonctions une pratique, une habileté si extraordinaires, un esprit si doux et si conciliant, bien qu'absolu lorsqu'il le fallait, qu'il se fit adorer dans cette province. Plus tard , M. Claude PcHctier, qui eut le contrôle- général des finances, après la mort de Colbert, ainsi qu'on l'a dit, reconnaissant en M. de Pontchartrain de si nom breuses et de si brillantes parties, le tira de Bretagne, en 1687, pour le faire intendant des finances sous lui; puis, lorsqu'il les quitta, en 1689, il le proposa et le fit agréer au roi comme le seul homme qui pût largement et utilement remplir cette administration si difficile et si épineuse.
Mais, chose unique et étrange, M. de Pontchartrain eut presque de la rancune contre Pelletier, parce que celui-ci se retirant des affaires lui avait fait donner ce ministère, tant il redoutait l'écueil et le danger de cette charge, qui , portant avec elle la faveur, la richesse et le pouvoir, était aussi la plus assurément exposée aux aigreurs, à la jalousie ou à la haine de tous, depuis le roi jusqu'au dernier courtisan, dès que les coffres étaient vides et que le ministre ne pouvait suffire aux prodigalités du monarque ou aux largesses qu'il accordait à ses favoris.
Aussi, lorsqu'en 1690 M. de Pontchartrain se vit nommé secrétaire d'État et chargé de la marine et de la maison du roi , un moment il crut qu'il pourrait quitter les finances; mais ni Louis XIV, ni Louvois, ni madame de Maintcnon ne voulurent y consentir, et il en demeura chargé à sa grande et véritable douleur.
Voici , pour compléter cette esquisse biographique d'un des quatre ministres de la marine du long règne de Louis XIV, ce que dit M. de Saint-Simon à propos de M. de Pontchartrain :
« C'était un très-petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille , avec une physionomie d'où sortaient sans cesse des étincelles de feu et d'esprit, et qui tenait encore beaucoup plus qu'elle ne promettait. Jamais tant de promptitude à comprendre , tant de légèreté et d'agrément dans la conversation , tant de justesse et de promptitude dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le travail , tant d'expédition , tant de subite connaissance des hommes, ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités une simplicité éclairée et une sage gaieté sur-
nageaient tout et le rendaient charmant en riens et en affaires. Sa propreté était singulière et s étendait à tout, et à travers toute sa galanterie qui subsista dans l'esprit jusqu'à la fin, beaucoup de piété, de bonté, et j'ajouterai d'équité, avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant qu'elle en pouvait comporter; il en avouait lui-même la difficulté, et c'est ce qui les lui rendait si pénibles, et il s'en expliquait même souvent avec amertume aux parties qui le lui remontraient. Aussi voulut-il souvent quitter les finances, et ce ne fut que par ruse que sa femme les lui fit garder, en lui demandant tantôt deux, tantôt quatre, tantôt huit jours de délai.
» Le nombre immense de créations d'offices et d'affaires extraordinaires auxquelles la guerre engagea ne laissa pas de tomber en partie sur Pontchartrain, et c'était ce qui lui faisait désirer de quitter les finances. II fut pressé d'établir la capitation et le dixième, inventés l'un et l'autre par le puissant Baville , le maître du Languedoc sous le nom d'intendant > et qui les proposait sans cesse pour en faire sa cour. Pontchartrain eut horreur des deux impôts que leur facilité à imposer et à augmenter rendraient continuels et d'une pesanteur extrême , et rejeta le dernier sans souffrir qu'on le mît en délibération ; mais il ne put éviter l'autre. ■>
Or, il faut le dire, malgré tant de véritables et de rares qualités , mais toutes spéciales pour l'emploi des finances , M. de Pontchartrain ne rendit aucun service à la marine, et fut même indirectement et involontairement sans doute, cause de l'irréparable échec qu'elle reçut dans la funeste journée de La Hogue, ainsi qu'on le verra en son lieu.
On doit d'ailleurs faire observer que lorsque ce nouveau ministre reçut la marine des mains de Seiguelay, elle était dans un état désastreux : les armements, poussés hors de toute mesure et de tout besoin, étaient immenses, leurs frais énormes eteonr tinuels , et il ne se trouva rien dans les coffres du trésor de ce département pour subvenir à d'aussi ruineuses dépenses. De là, de cette gène , de cette pénurie de fonds , une tendance bien manifeste et bien aisément remarquée dans presque toutes les instructions de Pontchartrain à Tourville , et singulièrement
dans celle qu'il lui donna lors de la campagne de 1691; c'est-àdire une tendance toute financière , toute cupide , qui se résumait par l'ordre exprès d* attaquer te convoi hollandais revenant de Smyme, estimé trente millions, et de considérer cette mission comme le seul but véritablement important de toute la campagne, et conséquemment de tout entreprendre, DE TOUT HASARDER MÊME POUR RÉUSSIR A FAIRE CETTE CAPTURE.
Étrange et cruelle condition que celle de Tourville ! A Seignelay, prodigue, insouciant d'argent, mais avide de gloire jusqu'à la folie, et capable de tout ruiner pour faire briller les armes du roi d'un splendide mais fâcheux et inutile éclat ; à Seignelay succède Pontchartrain, sage, économe, prévoyant, habile ; mais qui ne voit pour ainsi dire dans cette flotte innombrable , mise en mer par l'ambition personnelle de son devancier, qu'un moyen de faire 4a course sur une immense échelle , de piller ça et là les convois ennemis, et d'utiliser au moins de la sorte les forces navales que la superbe de Seignelay avait si fort et si malheureusement exagérées.
On le répète, étrange et cruelle condition que celle de Tourville ! de ïourville , obligé sous Seignelay d'exposer sans cesse son crédit, sa faveur, sa vie, d'user enfin jusqu'aux derniers expédients de toute l'imposante autorité de son grand nom de Tourville, pour empêcher à peine le fils de Colbert de sacrifier la marine aux impatientes et jalouses rêveries de son orgueil ; puis, sous le ministère de M. de Pontchartrain, Tourville obligé de lutter encore pour faire sentir à ce nouveau ministre qu'il y avait quelque chose de plus considérable et de plus important que l'enlèvement hasardeux de trente millions, à savoir, une décisive et terrible question d'honneur national , de salut et • d'intérêt public , qui se pouvait résoudre de la façon la plus effroyable pour le pays, si l'on s'opmiàtrait à compromettre, pour une pillerie toujours aventureuse, des intérêts aussi sacrés, aussi organiques que ceux de la conservation des côtes, des ports et des vaisseaux de France.
Heureusement Tourville, fidèle à cette noble ligne qu'il s'était tracée , et qu'il suivit toujours intrépidement malgré les clameurs de l'envie, de la haine et de l'orgueil froisssé, tint, autant
qu'il fut en lui, aussi peu de compte des ordres de M. de Pontchartrain que de ceux de Seignelay, du moins en ce qu'ils renfermaient de malhabile ou de dangereux pour l'honneur et le salut de la (lotte qu'il commandait.
Ici encore on doit s'étendre un peu sur cet autre trait du génie de Tourville : car ce grand marin tout en admettant, avec sa haute raison , son intelligence sagacc et sa vieille expérience, tout en admettant, dis-je, comme une théorie, comme un fait d'une sagesse et d'une nécessité primordiales, l'obéissance passire et immédiate de tout inférieur, matelot , capitaine , amiral ou ministre envers son supérieur, Tourville osait pourtant par- • fois prendre et assumer sur lui les conséquences d'une contradiction formelle aux ordres qu'il recevait de la cour! conséquences qui pouvaient être terribles et ne devaient atteindre que lui seul!... Mais, on le répète, tel était le sublime dévouement de Tourville à la mission qu'il avait à remplir, qu'il exposait aussi vaillamment son crédit, son grade, son avenir au dangereux et irréparable mauvais ressentiment du roi ou de ses ministres , qu'il hasardait vaillamment sa vie sous le feu du canon , pour assurer à sa flotte un poste ou un mouillage meilleurs !
Or, on le demande , dans une telle occurrence et avec des convictions pareilles , convictions qui guidèrent incessanfment Tourville, l'inobédience, la résistance à des volontés qu'on sait devoir être funestes et causer la ruine, le déshonneur ou la perte irréparable des hommes et des choses qu'on vous a confiés , ne peut -elle pas s'élever jusqu'à la plus splendide abnégation de sot , jusqu'au plus magnifique sacrifice qu'il soit donné à l'homme de faire à la gloire de son pays et à l'humanité tout entière î
En un mot, qu'y a-t-il de plus beau, de plus auguste, de plus saint que la marche calme , ferme et raisonnée de cet homme , qui se dit : « En faussant ou dédaignant les ordres exprés et suprêmes que j'ai reçus , je sais que je sauve la flotte que l'on m'a confiée ; mais aussi , en agissant de la sorte , je sais que je m'expose à subir avec une religieuse et muette résignation l'inflexible châtiment que la loi ou le pouvoir doit absolument m'infliger, je sais enfin que j'appelle sur moi une punition infamante