‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 50 sur 87 · RELATION DE JEAN BART DU COMBAT DU 18 JUIN · texte numérisé non relu

RELATION DE JEAN BART DU COMBAT DU 18 JUIN

A Conckalf, le 5 juillet 169G.

Après trente et un jours de croisière sans rien trouver, je joignis, le 18 juin, une (lotte hollandaise, que j'attendais depuis quinze jours, sur les avis que j'en avais eus à la mer ; elle était IV. ™

d'environ quatre-vingts bâtiments marchands, escortée par cinq navires de guerre , dont il y en avait deux de quarante-quatre canons, deux autres de trente-huit et un de vingt-quatre pièces. Je les attaquai , et j'eus le bonheur d'enlever les cinq convois après un combat très-opiniàtrc où j'eus quinze hommes de tués, dont M. de Carguères a été du nombre, et quinze blessés, entre lesquels il y en a cinq ou six d'estropiés. Chaque Capitaine vous rendra compte de la part qu'il y a eue, et de la conduite de ses officiers. Pour ce qui me regarde en particulier, après avoir fait rendre celui de vingt-quatre pièces par le canon et la mousqueterie, j'enlevai le commandant à l'abordage qu'il ne me refusa pas ; et ensuite je donnai dans la flotte avec l'escadre , où il y eut vingt-cinq grosses flûtes de cinq , six à sept cents tonneaux , chargées de mâts , blé ou goudron , de prises , desquelles j'en pris neuf pour ma part , et les autres furent prises par les autres vaisseaux de l'escadre. J'aurais détruit toute la flotte sans une escadre de douze vaisseaux de guerre hollandais qui ont été témoins de notre combat, et qui étaient à notre vue avant que nous eussions attaqué. Comme elle m'était fort supérieure en nombre et en grosseur , et qu'elle avait vent arrière sur moi avec un bon frais, et que je ne pouvais pas, sans compromettre beaucoup les armes du roi , entreprendre de soutenir contre cette escadre, je fus obligé de faire brûler toutes mes prises marchandes, aussi bien que les quatre vaisseaux de guerre, et je donnai celui de vingt-quatre canons, après les avoir encloués et mouillé les poudres , pour reporter les prisonnière en Hollande, qui m'auraient fort embarrassés si j'avais été obligé de donner un second combat , et qui m'auraient d'ailleurs consommé tous mes vivres. Tout cela fut exécuté avec tant de diligence et si à propos , que les ennemis n'étaient qu'à deux portées de canon de moi lorsque je commençai à faire servir.

Comme tout le reste de la flotte s'est trouvé séparé et sans convoi, je ne doute pas , monseigneur, que les câpres de Dunkerque n'aient achevé de la détruire , et il y en eut deux qui donnèrent dans la flotte, d'abord que je commençai le combat, lesquelles je couvris par ma manœuvre avec toutes leurs prises pendant tout le temps que les ennemis me chassèrent , qui fut

jusqu'à la nuit. Ainsi je compte que cette flotte, qui était de très-grande conséquence pour les ennemis , sera presque toute prise par nos câpres, qui croisaient à l'ouverture du Texel, dont je n'étais qu'à quatre lieues et demie.

M. Vergier, qui a été témoin de tout ce qui s'est passé, vous envoie , à ce qu'il m'a dit , une relation très-exacte et plus détaillée que ma lettre ; ainsi je remets à mon retour à vous informer de tout le détail de ma campagne.

Il me reste à vous marquer la satisfaction que j'ai de la valeur et bonne conduite de tous messieurs les capitaines en cette occasion.

Je n'ai pu, monseigneur, vous écrire plus tôt faute d'occasions. J'ai relâché à Conckalf, où l'on travaille avec toute la diligence possible à nous faire de la bière, et j'en partirai aussitôt qu'elle sera faite.

J'acquis avis qu'il y a quinze navires anglais, depuis soixante jusqu'à quarante canons, commandés par un vice-amiral bleu, qui croisent pour moi entre le Dogher-Banc et le Vlie. C'est par un capitaine marchand qui a été à leur bord, que j'ai trouvé, qui m'a appris cette nouvelle : ainsi cela est certain.

J'ai appris aussi par le sieur Rémy, consul à Vleker, que les douze vaisseaux de guerre qui nous ont donné chasse le jour du combat étaient venus mouiller à trois lieues dudit port, après avoir conduit une grande flotte jusqu'à l'entrée du Sund, dans l'espérance de me joindre, puisqu'ils ont tenu une frégate sous voile pendant les trois jours qu'ils ont resté mouillés. Il m'a donné l'état de leurs forces que je vous marque ; c'est, savoir :

Deux vaisseaux de 72 canons,

Un autre de 66,

Deux autres de 64,

Trois autres de 50,

Deux autres de 66,

I n autre de 40,

Un autre de 3'i.

Ainsi vous verrez , monseigneur, par ce mémoire , que je n'aurais pas eu affaire à partie égale.

Je suis avec un très-profond respect, Monseigneur,

Votre très-humble et obéissant serviteur, Le chevalier Bart.

(Archives de ia Marine à Versailles. )

Voici le journal de M. Vergier dont il a été fait mention :

JOURNAL DE NAVIGATION DU SIEUR VERGIER, OU RELATION TRÈS - DÉTAILLÉE DU COMBAT RENDU LE 17 JUIN, PAR M. BART, CONTRE UNE FLOTTE HOLLANDAISE VENANT DE LA MER BALTIQUE.

Vous avez été informé avec quelle conduite et avec quel honheur M. Bart sortit, le 17 mai, à dix heures du soir, de la rade de Dunkerque , malgré quatorze vaisseaux ennemis qui nous y gardaient

Depuis ce jour jusqu'au dernier mai , nous avons croisé entre le Vlie et le sud du Dogher-Banc sans y rien rencontrer.

Le 1er juin nous trouvâmes, à trente-huit lieues au nord du Texel , deux bâtiments danois venant de Fleker, dont les capitaines nous dirent qu'il y avait à Christiania eu Norwége une flotte de quarante bâtiments hollandais, et qu'on y en attendait une autre de pareil ndmbre de la mer Baltique; qu'elles venaient se joindre et faire ensemble voile au Texel, sous l'escorte de sept vaisseaux de guerre depuis vingt-quatre jusqu'à cinquante canons.

Sur cet avis , et pour rencontrer plus sûrement cette flotte , M. Bart prit la résolution de changer sa croisière, et alla prendre celle d'entre le cap Derncus et le nord du Dogher-Banc.

Le 9 juin nous rencontrâmes, à trente lieues au sud-ouest de Derneus, deux bâtiments, l'un danois, l'autre suédois, venant du Texel, qui nous apprirent qu'il y avait au Vlie une flotte de

deux cents voiles prête à partir pour la mer Baltique ; qu'il y avait déjà au Vlie huit vaisseaux de guerre , depuis trente jusqu'à quarante canons, et qu'on y en attendait quatre autres du Tcxel , depuis cinquante jusqu'à soixante , qui tous ensemble devaient la convoyer.

Ce second avis obligea M. Bart de changer encore une fois sa croisière, et d'aller reprendre la première que nous avions tenue , c'est-à-dire celle d'entre le Vlie et le sud du Dogher- Banc, cet endroit étant le passage nécessaire de l'une et de l'autre flotte.

Le 13 juin, nous rencontrâmes, à une lieue au nord de Vlie, sept bâtiments danois qui en revenaient , lesquels nous confirmèrent la nouvelle de la flotte qui y était prête à partir pour la mer Baltique.

Le 1 7 juin, à sept heures du soir, étant à environ seize lieues nord du Texel , et le vent étant nord-nord-ouest , nous découvrîmes à six lieues au vent à nous une flotte qui nous parut très-nombreuse , mais dont , à cause de l'éloignement , nous ne pûmes rien discerner, sinon qu'elle faisait le sud-sud-ouest.

Le même soir et peu d'heures après cette découverte , nous parlâmes à quelques bâtiments danois venant de Norwégc , qui nous apprirent que cette flotte était celle que nous attendions de la mer Baltique ; qu'elle était composée d'environ quatreungts bâtiments marchands, et convoyée par cinq vaisseaux de guerre, trois anglais, depuis cinquante jusqu'à soixante canons, et deux hollandais de trente à quarante

Sur cet avis, M. Bart assembla les capitaines, pour examiner ce qu'il y avait à faire. Son sentiment , qui se trouva celui de tous les autres capitaines, fut d'observer toute la nuit les ennemis et d'aller le lendemain les attaquer, et que , sans s'amuser à canonner, ce qui pourrait donner aux bâtiments marchands le temps de se sauver, il irait droit aborder le commandant ; que ie Gerzè et ie Mignon aborderaient les deux autres anglais, et que V Adroit et ie Comte feraient la même manœuvre à l'égard des deux hollandais ; mais comme parmi les trois anglais il pouvait y en avoir de beaucoup plus forts que les nôtres, il ordonna à i' Alcyon et au Mil fort de se tenir parés pour |H>uvoir aller soutenir l'abordage de celui de nos vaisseaux qui

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se trouverait inoins fort que celui des ennemis qu'il attaquerait

Nous nous tînmes toute la nuit à la cape , le vent étant toujours nord-nord-ouest , mais faible ; en sorte que les ennemis ayant toute la nuit continué leur route au sud-sud-ouest , le lendemain à la pointe du jour nous nous trouvâmes à euviron deux lieues sous le vent à eux, et à dix lieues du nord-nord-est du ïexel.

Deux petits corsaires de Duukerque vinrent avant le jour parler à M. Bart ; il leur ordonna de le suivre et de se jeter dans la flotte dès qu'ils le verraient aux mains avec les vaisseaux de guerre.

Sitôt que l'éclairci nous eut permis de reconnaître la route des ennemis, M. Bart fit signal d'ordre de bataille, et eusuite, pour leur gagner le vent, il courut deux bordées, l'une à l'ouest, l'autre au nord-est, environ deux lieues chacune, et a mesure que nous approchâmes nous découvrîmes que l'avis (pie les Dauois nous avaient donné la veille n'était pas tout à fait juste; qu'il y avait à la vérité dans cette flotte cinq vaisseaux de guerre, mais qu'ils étaient tous hollandais, et bien moins forts qu'ils ne nous l'avaient dit.

M. Bart, ayant par la seconde bordée gagné le vent aux ennemis, mit le signal d'abordage et fit vent arrière sur eux, environ à six heures du matin.

Le Gerzé était à la téle; ensuite l'Alcyon, le Maure, (e Mignon, {'Adroit, le Comte et le M il for t.

De leur côté les ennemis, nous voyant tomber vertt arrière sur eux, se prolongèrent pour couvrir leur flotte, ayant ramure à tribord. A notre approche ils revirèreut par la contre-marche, et, prenant leurs amures à bâbord, ils nous attendirent à petites voiles , les vaisseaux de guerre à la tète et en ligne , pendant que les bâtiments marchands arrivèrent vent-arrière pour s'éloigner à la faveur du combat

Leurs vaisseaux de guerre et leur ordre de bataille étaient : le. Comte-de-holmes, de trente-huit canons, commandé par le sieur Marmart; le Weldam, de pareille force, commandé par le sieur Sweers ; la Maison-de-VUU-de-Harlem, de quarante-quatre canons, commandé par le sieur Bokcm : celui-

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là était commandant de l'escadre; 4e Dcn-Arent, de vingtquatre canons, commandé par le sieur Hallowiu, et (eSaulsdeck, de quarante-quatre canons, commandé par le sieur Yandenberg.

M. Bart choisit le commandant et fit gouverner sur lui ; mais comme les ennemis se tenaient fort serrés , il fut obligé , en prenant son air pour prolonger le vaisseau qu'il voulait aborder, de prolonger aussi le Den-Arcnt , auquel il donna vergue à vergue toute sa bordée, et fit sur lui un si grand feu de mousquetcrie qu'il le mit hors de combat. Ce vaisseau, quoique petit, Mious répondit très-vigoureusement; et comme nous courions toujours de l'avant , il vint à notre arrière , où il commença à nous caponner à portée de pistolet, tyais M. Bart, s'en étant aperçu , fit passer de la mousqueterie sur le couronnement et sur la galerie, à la vue de laquelle ce vaisseau demanda quartier et amena son pavillon. Il fut amariné par le Mil fort , qui y mit M. de Vieux-Champs, licutcuantde vaisseau, pour le commander.

Ensuite M. Bart .alla aborder le commandant hollandais, et l'enleva après une heure de défense très-vigoureuse. Le sieur de Flagmarton, volontaire anglais, embarqué sur 4c Maure par ordre du roi, sauta le premier à l'abordage, et fut en même temps suivi de plusieurs officiers et gardes-marine ; et quoiqu'il ne doive cet avantage de primauté qu'à la situation où il se trouva, il fui si attentif à s'en servir et fit d'ailleurs si bien son devoir, que cela devient un mérite pour lui. MM, Du Conseil, de La Péodière, le (ils Bart, de Comboug, de La Thomelle, de Busca , en un mot tous les officiers du Maure , y firent tout ce qu'on pouvait attendre de bons officiers et de bons soldats. Cet abordage fut fait le premier, et fut fini à neuf heures du matin. Nous eûmes , tant par le feu du petit vaisseau que par celui du gros , quinze hommes tués et seize blessés. D'un autre côté, 4e Qerzé, commandé par M. Doroigne, et l'Aicyon, commandé par M. de Saint-Pierre, qui étaient à notre tête, abordèrent et enlevèrent, l'un le Comle-de-ll olmcs, et l'autre te fVeidam , sans autre accident que la longue résistance que firent ces deux vaisseaux. Le Cevzè eut en celle occasion cinq hommes tués et dix blessés ; l'Alcyon eut trois hommes tués et douze blessés. Le Mû/non , commandé par

M. de Saint-Pol , et qui était de notre arrière , arriva sur te Sautsdeck; mais, dans le temps qu'il le prolongeait, ce vaisseau lui donna la bordée si heureusement , qu'il lui coupa sa barre de gouvernail et presque toutes ses manœuvres ; cet accident l'ayant mis hors d'état de gouverner, il ne put accrocher le vaisseau hollandais, et fut obligé de le canonner vergue à vergue pendant une demi-heure ; ensuite le vaisseau ennemi , qui avait sur lui l'avantage du gouvernail et des manœuvres , fit ralinguer ses voiles et lui gagna au vent, mais de si près que le beaupré du hollandais se prit dans l'arrière de l'autre ; mais ie Mignon, par le moyen de ses voiles aculées, s'étant retrouvé par le travers de ce vaisseau, du côté de bâbord et sous le vent, lui donna de ce côté-là une bordée si à propos qu'il l'obligea d'amener son pavillon ; et comme , son pavillon amené , il tira encore deux "coups de canon sur V Adroit, qui suivait le Mignon, M. de Yilleluizant lui répondit de toute sa bordée, et y envoya sa chaloupe pour l'amariner, étant plus paré pour cela que le Mignon, à qui il appartenait. M. de Yilleluizant y mit M. Du Hivaut , capitaine de frégate , pour le commander. Le Mignon eut en cette occasion quatre hommes tués et dix-huit blessés. M. de Saint-Pol m'a paru fort content de tous les officiers en cette occasion , et surtout du sieur de Vandemes , qui sert sur te Mignon en qualité d'enseigne.

Comme il n'y avait que cinq vaisseaux ennemis , que de ces cinq vaisseaux M. Bart en avait enlevé ou fait rendre deux , et que les trois autres étaient tombés par leur situation au Gerzé, au Mignon et à V Alcyon, il ne resta rien à faire pour i* Adroit , pour te Mil fort ni pour te Comte; et vous croirez aisément, monseigneur, que ce fut au grand regret de MM. de Yilleluizant, de La Bruyère et de Renneville, qui les commandent

Dès que M. Bart fut maître du vaisseau qu'il avait attaqué , et qu'il vit tous les autres rendus, il fit déborder, mit le signal pour donner dans la flotte , et y donna tout le premier, faisant amener les bâtiments à coups de canon, et y envoyant une chaloupe pour les brûler ; les autres vaisseaux firent la même chose.

Lorsque nous avions commence à faire vent-arrière sur les

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ennemis, on avait averti M. Bart qu'on découvrait à six lieues, au vent à nous, une flotte qui paraissait plus nombreuse encore que celJe que nous avions attaquée. A midi , et lorsque nous étions occupés à chasser les bâtiments marchands, il fut averti par les matelots de découverte qu'on ne voyait plus cette flotte, mais qu'il paraissait, à deux lieues au vent à nous, treize gros bâtiments qui semblaient vaisseaux de guerre et qui venaient sur nous vent-arrière.

M. Bart les ayant reconnus lui-même pour vaisseaux de guerre , entre lesquels il jugea qu'il y en avait cinq au-dessus de soixante canons, les autres de trente-six à cinquante, mit en panne, et fit aux vaisseaux de son escadre le signal de cesser la chasse et de se rallier auprès de lui.

Les capitaines rassemblés, il fut jugé à propos de retirer nos équipages des vaisseaux de guerre hollandais , de mettre tous les équipages prisonniers dans celui de vingt-quatre canons pour les renvoyer en Hollande, après en avoir encloué le canon et mouillé la poudre , et ensuite de brûler les quatre autres.

Ce parti était le seul bon à prendre en cette occasion, parce que les vaisseaux hollandais que nous avions pris , allant mal naturellement et étant d'ailleurs fort désemparés du combat , seraient infailliblement retombés entre les mains des ennemis avec une l>onne partie de nos équipages qui y avaient été jetés, si nous avions entrepris de les emmener , et que d'ailleurs il y aurait eu une témérité très-dangereuse pour le service à tenter de les défendre et de les soutenir contre une escadre aussi supérieure à la nôtre qu'était celle qui nous chassait, surtout nos équipages se trouvant fort affaiblis par l'amarinage de ces prises. Quant au parti de mettre tous les matelots hollandais dans le vaisseau de vingt-quatre canons et de les renvoyer en Hollande, c'était aussi une chose indispensable , parce que ces équipages montant à plus de mille hommes auraient consommé presque tous nos vivres, et nous auraient obligés de retourner en France bien plus tôt que vous ne l'avez destiné. Cette résolution prise, chacun s'en retourna à son bord pour l'exécuter.

Cependant l'escadre ennemie tombait toujours sur nous ventarrière; mais quand elle fut à environ demi-lieue au vent à nous, elle mit en panne comme pour être témoin de l'incendie

de leurs vaisseaux , mais apparemment pour teuir conseil sur ce qu'ils avaient à faire. Cette mauvaise manœuvre nous donna le temps d'exécuter ce qui avait été résolu. Nos équipages furent retirés des prises ; les Hollandais furent mis dans le petit vaisseau , à l'exception des officiers majors et d'environ deux cent trente matelots, qu'on n'eut pas le temps ou qu'on ne put y transporter à cause de leurs blessures , et le feu fut mis aux quatre autres vaisseaux de guerre.

Dès que les ennemis s'aperçurent que nous brûlions leurs vaisseaux , ils firent servir et recommencèrent à chasser sur nous à toutes voiles ; mais M. Bart et toute son escadre resta toujours en panne , jusqu'à ce qu'il vît les quatre vaisseaux consumés; ensuite il fit servir portant au ouest-sud-ouest avec ses deux huniers seulement, et se relira ainsi devant les ennemis, qui avaient toutes leurs voiles dehors.

Je ne prendrai pas le soin, monseigneur, de vous marquer plus fortement la fierté de cette manœuvre ; le récit le plus simple suffit pour la faire connaître.

Les ennemis nous suivirent toute la nuit ; mais à la pointe du jour nous ne découvrîmes plus que trois de leurs vaisseaux, à plus de cinq lieues de l'arrière de nous , et sur les six heures du matin on n'en vit plus du tout.

Us ont perdu en cette occasion environ quarante bâtiments, y compris les vaisseaux de guerre et plusieurs (lûtes que les deux petits corsaires de Dunkerque ont prises ou brûlées.

Tous ces bâtiments étaient chargés de planches, de goudron, de chanvre, de blé et autres marchandises du nord ; et comme nous ne nous attachâmes qu'à brûler les plus gros, je ne doute point que la perte n'aille à deux millions au moins pour les Hollandais.

De toute cette flotte, il ne s'eu serait peut-être pas sauvé deux bâtimeutssans l'arrivée de la seconde escadre, qui, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , fit cesser notre chasse environ doux heures après que nous l'eûmes commencée.

Les Hollandais ont aussi perdu eu celle occasion le sieur liokem, capitaine de vaisseau commandant l'escadre, et le sieur Hallowin, capitaine commandant le Den-Arent ; ils ont eu de blessés le sieur Marmart, capitaine commandant le Comte

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(U Holmes, et le sieur Iweers, capitaine commandant UfVeldam, l'un d'un coup de mousquet dans la poitrine, et l'autre d'un éclat de grenade à la jambe. Quant à la perte qu'ils ont faite de matelots et autres gens d'équipage , nous n'avons pu le savoir, à cause du peu de temps que leurs vaisseaux ont resté entre nos mains; mais s'il est permis d'en juger par |e nombre de leurs blessés, il faut qu'elle ait été grande, puisque nous avons embarqué dans nos vaisseaux plus de cent de leurs blessés, et qu'il y en eut autant encore qui furent renvoyés en Hollande dans la petite prise.

De notre côté , nous avons eu de tués les sieurs chevalier de Cargrais^, capitaine en second sur (e> Maure; de Raucharu\ capitaine de frégate servant sur lt Gcrzé; du Y remet, sousbrigadier des gardes-marine sur V Alcyon, cl vingt-sept matelots ou soldats sur tous les vaisseaux.

Le sieur Du Conseil , lieutenaut de vaisseau , a été légèrement blessé à la jambe; les sieurs d'tëslapes et Jouan, gardesmariue, l'ont été aussi, le premier légèrement à la tète, et l'auire assez dangereusement d'un coup de mousquet dans les reins ; et à l'égard des matelots et soldats , nous eu avons eu sur tous les vaisseaux cinquante-six blessés.

Si je ne vous marque rien en particulier, monseigneur, touchant ce que les officiers ont fait en cette occasion, c'est que tous ceux qui se sont trouvés en place à se distinguer s'y sont si bien et si également comportés, qu'on ne peut rien dire de l'un qui n'appartienne également à tous les autres.

J e 19 juin nous fîmes route pour aller reprendre la croisière d'entre Derneus et le nord du Dogher-Banç,

Le 28 juin , étant à vingt-quatre lieues au nord-est de Derneus, nous rencontrâmes quatre bâtiments danois allant à Xewcastle, sur lesquels nous mîmes les officiers hollandais et nue partie des matelots prisonniers qui nous étaient restés. Je leur fis douner pour dix jours de vivres, qui est ce que M. Bail jugea qu'il leur fallait pour leur traversée; et si ces bâtiments avaient été assez grands pour recevoir le reste, nous l'y aurions mis, soit pour épargner les vivres qu'ils nous consommèrent, soit pour débarrasser nos vaisseaux.

Ces bâtimeuts nous apprirent que la grande flotte que nous

découvrîmes le 18 juin, dans le temps que nous arrivions sur celle que nous attaquâmes, était la flotte du Vlie, et que l'escadre de treize vaisseaux qui nous chassa ce jour-là était une partie de son convoi qui , au bruit de notre canon , s'était détachée pour courir sur nous, pendant que la flotté du Vlie, escortée encore par quatre vaisseaux de guerre restés avec elle , avait continué sa route dans la mer Baltique. La force de ce convoi est une preuve de l'effet que produit chez les ennenvs une escadre commandée par M. Bart quand ils la savent à la mer.

Le 1er juillet, étant à douze lieues au large de la terre de Norwége , et le vent étant propre pour y relâcher, M. Bart prit la résolution d'y aller. Plusieurs raisons l'obligèrent à prendre si tôt ce parti : la première, que quelques-uns de nos vaisseaux commençaient à manquer d'eau; la seconde, que le nombre de nos malades augmentait tous les jours , et que leurs rafraîchissements étaient sur leur fin dans presque tous les vaisseaux ; et la troisième , parce qu'étant nécessaire d'y relâcher tôt ou tard , il était à propos de le faire pendant ce mois , où il n'y a rien à espérer à la mer, pour pouvoir la tenir dans le mois d'août, qui est le retour de plusieurs flottes des ennemis.

Le 2 juillet, nous apprîmes, sur la côte de Norvège, que l'escadre qui nous avait chassés le 18 juin, forte de treize vaisseaux hollandais , l'un de soixante-seize canons , cinq au-dessus de soixante, le reste depuis trente-six jusqu'à quarante, et un brûlot, croisait du côté de Fleker.

Sur cet avis, M. Bart prit le parti de relâcher à Conckalf au lieu de Fleker, où il avait dessein d'aller, d'autant que, par la situation des lieux , avec peu de précautions , nous pouvons mettre ici nos vaisseaux hors d'insulte, quelque entreprise que puissent tenter les ennemis; au lieu qu'à Fleker, où, à la vérité, nous aurions eu beaucoup plus de commodités pour prendre les vivres et les rafraîchissements dont nous avions besoin , ils auraient pu nous insulter aisément, quelques précautions que nous eussions pu prendre. '

Et enfin hier, 3 juillet, nous entrâmes en ce port à huit heures du soir.

Voilà, monseigneur, un récit de notre navigation le plus exact

-lf,9fi- LIVRE IX, CHAPITRE Vil. 317

que j'ai pu, et dans lequel je souhaite que vous trouviez quelque chose qui vous soit agréable , c'est-à-dire qui soit utile au service du roi et conforme à ses intentions.

Pour ce qui nie regarde, monseigneur, j'ai donné toute mon attention à mettre et à faire observer un bon ordre dans les choses qui sont de mon inspection.

Ce matin, à la pointe du jour, nous avons mis à terre tous les prisonniers qui nous restaient; je leur ai fait donner pour deux jours de vivres, et ils ont été renvoyés à Christiansond , où Ton nous a dit qu'il y avait quelques vaisseaux hollandais qui pourront les recevoir. Il s'est trouvé parmi ces prisonniers plusieurs Flamands de Dunkerque que les Hollandais retenaient malgré eux , et quelques Italiens qui ont demandé à rester sur nos vaisseaux; je les ai retenus, et les ai donnés en remplacement à ceux de nos vaisseaux qui ont le plus perdu de inonde.

Il y a dans toute l'escadre cent quatre-vingts malades, soit de fièvre ou de scorbut; je les ai fait mettre à terre aujourd'hui, partie dans une maison, partie sous des tentes, et tous les ordres sont donnés pour qu'ils ne manquent pas de rafraîchissements.

Nous avons appris que les Anglais ont sur le Dogher-Banc une escadre de quinze vaisseaux ; il y a bien de l'apparence que c'est pour nous qu'elle y croise.

M. Remy , consul de la nation française à Christiansond , et qui a vu l'escadre qui nous chassa le 18 juin , dit qu'elle était composée de deux vaisseaux de soixante-douze canons, d'un de soixante-six, deux de soixante-quatre, trois de cinquante, un de quarante-six , un de quarante-quatre , un de quarante, et un de trente-six ; et que les quatre vaisseaux qui étaient restés avec la flotte du Vlie étaient , un de trente-huit canons, un de trentequatre et deux de trente-six.

Je suis avec un très-profond respect , Monseigneur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Vergier.

(Archives de la marine, à FersaiUes.)

Histoire de la marine. — ig96—

Ce fut à la suite de cette glorieuse campagne que Jean Bart fut nommé chef d'escadre. Ainsi se trouva réalisée cette prédiction du vieux Sauret, que son jeune monsieu r Jean serait peut-être un jour amiral comme Ruyter. Voici les provisions de ce grade :

provision de chef d'escadre.

Louis , par la grâce de Dieu , etc. Notre cher et bien aîné le chevalier Bart, capitaine de vaisseau, nous a rendu pendant plusieurs années des services si importants, et les prises qu'il a faites sur nos ennemis avec tant de valeur et de bonne conduite ont été si utiles au bien de notre État pendant la cherté des vivres, qu'après lui avoir donné divers commandements d'escadres de nos vaisseaux dans les mers du nord, dont il s'est acquitté avantageusement pour la gloire de nos armes, il est juste de joindre, aux fonctions de chef d'escadre qu'il a si bien remplies , la qualité vt les avantages qui en dépendent : a ces causos, nous avons icclui chevalier Bart commis et commettons chef d'escadre de la province de Flandre à la place du sieur marquis de Langeron, que nous avons fait lieutenant-général, pour, sous, l'autorité de notre très -cher et bien amé fils Louis- Alexandre de Bourbon, comte de Toulouse, amiral de France, etc.

4" avril 4 697.

(Jrch. de ta mar. — Dunk.y ray. n° 63.)

Pour compléter ce qui eut rapport aux années 1696 et 1697 (moins l'affaire de Pologne, qu'on dira tont à l'heure), on dort parier de divers armements assez peu importants d'ailleurs, mais qui démontrent toujours combien la démoralisation amenée par le mauvais succès de La Hogue fut fatale.

Louis XIV fit apparemment une nouvelle tentative pour le rétablissement du roi Jacques; on disposa des bâtiments pour effectuer une descente de vingt mille hommes, escortés par onze vaisseaux de guerre, commandés par M. de Gabaret; tout était prêt pour le débarquement à Calais, où le roi Jacques s'était rendu en personne; sa lenteur à débarquer, pour attendre le

résultat de quelques intrigues qu'il formait en Angleterre , fit avorter cette expédition; on arrêta à Londres tous les gens suspectés d'attachement à Jacquos, et de long-temps une pareille tentative fut regardée comme impossible.

La plus grande partie des vaisseaux étaient désarmés à Toulon, ce qui rendait les ennemis maîtres de la mer du Ponant; M. de Chateaurenault fut chargé de conduire à Brest une partie des vaisseaux du Levant, et, malgré trente-cinq vaisseaux anglais qui gardaient le détroit de Gibraltar, il leur déroba sa marche; car, selon ses instructions, toutes fort timides depuis l'affaire de La Hogue, il lui était ordonné de ne point risquer un combat inégal. Il remplit sa mission sans coup férir, et fut ensuite chargé d'aller, avec douze vaisseaux, prendre sous Cadix les galions espagnols qui venaient du Mexique; mais ils lui échappèrent, et cette entreprise demeura infructueuse, ainsi que le dessein d'attaquer une flotte hollandaise et anglaise dans le port de Saint-Ogne.

On parlait déjà des projets de pacification , que la paix de Ryswick confirma. M. de Pontchartrain néanmoins tourna ses vues du côté de la course, ainsi qu'on l'a vu. Il fit donner nombre de vaisseaux à des armateurs particuliers sous des conditions fort avantageuses. Il fournissait (on a omis de le dire à propos des croisières de Jean Bart) , il fournissait les vaisseaux armés de canons, munitions, agrès, et soldait les officiers comme à la mer; tes armateurs n'avaient qu'à pourvoir aux frais de la table des officiers, ainsi qu'à la solde et à la nourriture des équipages ; le ministre n'exigeait en retour que le quart du produit net des prises, tous frais faits et déduits, et il consentait que le dixième dû aux équipages fût prélevé avant le quart qui lui revenait ; cette mesure s'appliquait à toute somme qui serait au-dessous d'un million, et le trentième pour tout ce qui serait au-dessus; afin de mettre ces armements plus en honneur, il fit dire à tous les officiers corsaires qu'il les regardait comme s'ils étaient au service du roi, et il ordonna que, dans les rencontres à la mer, les plus anciens de ces capitaines commanderaient à ceux de la marine royale qui seraient d'un grade plus récent.

On a vu les inutiles tentatives de l'ennemi lors du siège de Dunkerque; les autres ne furent pas plus heureuses. On con-

struisit des pontons à Saiut-Malo, sur lesquels on établit des batteries pour en défendre l'approche aux ennemis.

On fit aussi armer au Havre, à Morlaix et sur le cap d'Ortégal et de Pinas, à l'entrée de la Garonne, des bâtiments légers pour assurer le commerce des côtes. Les ennemis tentèrent une entreprise sur Belle-Isle, qu'ils jugèrent impraticable en y abordant ; et ils firent jeter, sans plus de fruit, quelques bombes aux îles de Groaix, à Calais, à l'île de Rbé, aux Sables-d'Olonne. En Levant, on fit croiser le chevalier de Forbin et M. de Digoine, avec deux vaisseaux chacun, du cap de Gaê'te au cap de Sardaigne, et quatre galères de Toulon à Marseille.

Le chevalier Des Augers fut envoyé, avec six vaisseaux, croiser sur Porto-Rico, en Amérique, ainsi qu'on le verra dans l'histoire des flibustiers ; il devait y attendre l'armadille espagnole, faire une descente à la Jamaïque et en laisser le commandement au gouverneur de Saint-Domingue dans le cas où il s'en pourrait emparer.

Ou engagea aussi les armateurs de Saint-Malo à faire quelques entreprises sur Surinam et à croisér à l'entrée du golfe de Mexique, vers les côtes de la Caroline, de la Virginie, de la Nouvelle-Angleterre et de la Nouvelle- York , pour y faire des prises et obtenir des rançons.

Huit Français d'un bâtiment corsaire , forcés par le mauvais temps de relâcher sur les côtes de la Hollande, ayant été fusillés, contre le droit des gens , on menaça les Hollandais de représailles sur leurs prisonniers ; mais on se contenta de les mettre aux galères.

L'année 1697, malgré les approches de la paix, les amiemeuts particuliers continuaient toujours et devinrent môme plus considérables, parce qu'ils furent formés des débris des armées navales.

Un des plus importants fut celui de M. de Pointis, qui, ainsi qu'on le dira en son lieu , avec douze vaisseaux que le roi lui confia aux mêmes conditions qu'aux autres armateurs, deux mille soldats embarqués en France , quatre cent cinquante que M. Ducasse, gouverneur de Saint-Domingue, lui fournit, et ce qu'il put assembler d'intrépides flibustiers, assiégea Carthagène, place extrêmement forte, appartenant aux Espagnols, la prit en

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trois semaines, en rapporta dix millions en or, argent et pierreries, sans compter ce qui fut pillé par les équipages. Avant de partir il fit embarquer l'artillerie de la ville , qui était considérable , et évita une escadre anglaise de vingt-quatre vaisseaux qui l'attendait au détroit de Bahama, en combattit une de sept avec avantage, et rentra a Brest le 29 mars, ayant perdu la moitié de son équipage.

M. Duguay-Trouin, qui était encore armateur de Saint-Malo, enleva, avec cinq vaisseaux corsaires, une flotte anglaise et hollandaise venant de Bilbao , escortée de trois gros vaisseaux de guerre qu'il prit à l'abordage et qu'il ramena dans le j)ort avec dix vaisseaux marchands : ce fut pour ce beau fait d'armes que le roi le fit capitaine de vaisseau , ainsi qu'on le verra en son lieu.

M. de Nesmond, avec six vaisseaux de guerre, s'empara d'un convoi richement chargé, tandis que M. d'Ibcrville, avec quatre, prenait au Canada le fort Nelson sur les Anglais.

En Levant, il y eut fort peu d'armements.

Quelques bâtiments croisèrent seulement dans la Méditerranée pour mettre fin aux prises des corsaires qui enlevaient des bâtiments marchands jusque dans les rades de Gènes et de Livourne.

Enfin M. le comte d'Eslrées fut envoyé avec tout ce qu'on put rassembler de vaisseaux et trente galères, commandées par le bailli de Noailles, au siège de Barcelone.

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