CHAPITRE YIII
M. le comte de Toulouse prend possession de la charge d'amiral de France.
— Son caractère. — Ses qualités. — Mort de Colbert de Croissy. ministre des affaires étrangères. — Son fils, M. de Torcy, a sa survivance.
— Négociations relatives ù la vacance du trône de Pologne. — Jean Sobieski. — M. le prince de Conti. — Madame la duchesse de Bourbon.
— M. l abbé de Polignac. — Instructions du Roi à M. de Polignac. — Correspondance de ce dernier. — Lettre de M. le prince de Conti et de S. M. la reine de Pologne. — Intrigue des prétendants au trône. — Monstrueuse cupidité des électeurs. — Leurs exigences. — Assemblée des palatinats. — L'électeur de Saxe et M. le prince de Conti sont tous deux proclamés rois de Pologne. — Jean Bart part de Dunkerque pour conduire M le prince de Conti à Dantzick. — Us sont chassés par une forte escadre. — Singulier moyen que se proposait Jean Bart pour empêcher M. le prince de Conti de tomber entro les mains des ennemis. — Le prince lui enjoint expressément de ne le jamais employer. — Arrivée de M. le prince de Conti à Dantzick. — Inutilité de sa présence. — Raisons pour lesquelles le parti français a été sacrifié à celui de l'électeur de Saxe. — Retour de M. le prince de Conti en France. — M. de Polignac est disgracié. — Divers événements maritimes arrivés jusqu'à la paix de Riswyck. — Paix de Riswyck. — Conditions de cette paix. — M. de Pontchartrain fils est nommé ministre de la marine en remplacement de monsieur son père , fait chancelier de France.
On a omis de dire en son lieu que M. le comte de Toulouse fut installe à la table de marbre comme amiral de France , le 27 novembre 1696, quelques jours après s'être fait recevoir au parlement en sa qualité de duc et pair de Damville , duchépairie dont il avait obtenu du roi une nouvelle érection.
Fils de madame de Montespan et de Louis XIV, ainsi que M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse, né le 6 juin 1678, avait seize ans lorsqu'il prit possession de cette charge importante. Doux, modeste, froid, sérieusement et toujours occupé des choses de la marine , dont il était parfaitement instruit par les enseignements solides et étendus que lui donnait incessamment M. de Valincourt, secrétaire-général de ce ministère, homme d'un rare et profond savoir en ces matières, ainsi
qu'on a pu le voir par son Traite des Prises , rédigé pour l'éducation de M. de Toulouse.
Une fois amiral de France , ce jeune prince sembla redoubler d'application ; et voulant connaître toutes les parties du métier de marin , il assembla chaque jour près de lui une sorte de conseil d'instruction composé de quelques vieux officiers de marine , d'un constructeur, d'un pilote et d'un premier commis du ministère, pour s'éclairer de leurs lumières sur toutes les questions pratiques, théoriques et administratives de la navigation.
D'une bravoure calme et naturelle , M. de Toulouse avait accompagné dès 1 690 le roi , son père , aux sièges de Mous et de Namur; en s'exposant avec trop de témérité , il fut blessé a ce dernier siège. Somme toute, bien que d'une extrême jeunesse, ce prince, par sa droiture, son bon sens, sa fermeté, son envie de bien faire et sa rare et constante habitude de tra- . vail, annonçait devoir être , sinon un grand homme, du moins un homme d'un excellent esprit, juste, mesuré, brave, et spécialement digne du haut poste qu'il occupait.
On verra plus tard , et surtout à propos du combat de Malaga, que, cédant malheureusement à de fâcheuses influences domestiques, M, de Toulouse ne tira pas tout le parti possible d'un premier et brillant avantage remporté sur la flotte anglaise , et que, dans la suite, l'incompréhensible jalousie de M. de Pontchartrain, successeur de M. son père au ministère de la marine , paralysa presque toujours les efforts que tentait ce prince pour sortir le corps de la marine des inextricables voies où il demeurait, et demeura d'ailleurs embourbé jusqu'à la mort de Louis XIV.
Avant d'exposer les négociations et les faits relatifs à la vacance du trône du Pologne, qui eut lieu en 1696, on doit parler ici de la mort d'un homme dont il a été bien souvent question dans le cours de cette histoire, de M. Colbert de Croissy, chargé des affaires étrangères depuis la disgrâce de M. de Pomponne.
Ce frère du grand Colbert mourut à Versailles le 29 juillet 1696. On a donné dans le temps assez de détails sur sa mission de 1 666 auprès de \l. l'électeur de Urandermtirg et sur
son ambassade en Angleterre lors du fameux traité de 1670, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir bien longuement.
C'était un homme extrêmement rompu et habitué aux affaires , travailleur infatigable , d'un sens droit et mesuré , mais sans aucun agrément ni charme dans l'esprit; il possédait, à la vérité , une rare et profonde habitude des hommes ; mais il mettait trop de brutalité dans les offres de corruption , qu'il brusquait maladroitement. Aussi faut-il dire que si cette façon de procéder lui réussissait quelquefois auprès de gens ouvertement sordides et éhontés, le plus souvent elle heurtait ou effarouchait tellement ceux qui se piquaient de quelque semblant de probité ou qui étaient véritablement hommes de bien , qu'il perdait à l'avenir sur eux toute créance et tout moyen d'acliou. Sans aucune délicatesse de formes d'ailleurs, rude, grondeur, mais foncièrement honnête homme , malgré ses rares qualités privées, M. de Croissy fut un assez mince négociateur. On a vu autrefois qu'il fallut, malgré les instructions de l'habile de Lionne , les conseils de Turenne , l'insatiable cupidité du ' roi Charles, qu'il fallut, dis-je, que madame la duchesse d'Orléans se rendît en Angleterre avec mademoiselle de Kéroualle pour décider le bon Rowley à signer ce malheureux traité de 1670, qui causa depuis tous les malheurs de la fin du règne de Louis XIV. Enfin, on le répète, M. de Croissy ne possédait pas ce charme , cet attrait, ce savoir-p taire , en un mot , qui , joint à un esprit souple , sagace , insinuant et opiniâtre , aurait dû capter d'abord le cœur, puis la volonté du monarque auprès duquel il avait si long-temps résidé.
On a vu la correspondance de ce ministre ; elle est souvent prolixe, toujours pénible et pesante à l'excès, sans aucun brillant , mais généralement exacte et suffisamment explicative et claire.
M. de Torcy, fils de M. de Croissy, eut le département des affaires étrangères en survivance de M. son père. Ce fut , diton, à propos de ce nouveau ministre, d'une si extrême jeunesse (il n'avait pas trente ans), qu'un favori du roi Guillaume, revenant de France , répondit à ce prince , qui lui demandait ce qu'il avait vu de plus remarquable a la cour de Louis XIV : « Sire, j'ai vu V amour au tombeau et le. ministère au
berceau l, — faisant allusion à l'âge de Torcy, de Barbesieux, et aux années de madame de Maintenon. — A quoi le roi Guillaume répondit : « C* est ce qui vous prouve, monsieur, que (e roi de France ne se sert ni de l'un ni de Vautre. »
Louis XIV fut d'ailleurs si frappé du peu d'expérience que devait avoir M. de Torcy, qu'il mit pour condition à la nomination de ce dernier que M. de Pomponne , rentré aux affaires après la mort de Louvois comme ministre sans charge, lui donnerait sa fille et lui servirait de mentor dans le dédale des négociations. Pomponne y consentit. Peu de temps après la mort de M. de Croissy, le mariage se conclut, et M. de Torcy fut en outre pourvu de la charge de grand-trésorier de l'ordre du Saint-Esprit, que son père avait eue à la mort de Seignelay.
A bien dire , ce fut donc M. de Pomponue qui eut la véritable direction des affaires étrangères. Il donnait audience aux ambassadeurs, et conférait avec eux en présence de M. de Torcy, qui, n'ayant que la signature, accompagnait seulement son beau-père pour travailler avec le roi. M. de Torcy était d'ailleurs un homme sage , instruit , et ayant voyagé dans toutes les cours d'Europe, mais d'un esprit court et sans portée. Après cela, l'honneur, la droiture, l'équité, la vertu même.
Revenons maintenant aux négociations entamées pour la va tance du trône de Pologne, qui offrent un étrange spectacle de corruption et d'inconcevable cupidité , et donnèrent à Jean Bart l'occasion de montrer de nouvelles et merveilleuses preuves d'adresse , de courage et de supériorité de manœuvre , chargé qu'il fut de la difficile et périlleuse mission de conduire M. le prince de Conti à Dantzik , malgré la flotte anglo-hollandaise qui croisait aux environs de Dunkerque pour intercepter toute navigation dans les mers du Nord.
Le trône de Pologne s'était trouvé vacant en 1696 par la mort de Jean Sobieski.
La noblesse polonaise , ainsi qu'on le sait, s'était toujours réservé le droit de nommer et d'élire ses souverains, et, d'après ce qu'on va lire , on conçoit assez que l'observation de cette coutume ait été conservée le plus long-temps possible , car
' Un a aussi attribue < c mot a madame Cornucl.
pour les grands c'était uue chance souvent renouvelée d'embler une couronne , et pour les simples gentilshommes |>alalins ou castellans c'était une occasion de lucre qu'ils désiraient voir revenir le plus souvent possible , les prétendants au trône répandant l'or à profusion pour se faire et s'assurer des créatures.
Or, rien n'est plus curieux que de suivre les différents cours de cette espèce de marché dans lequel cette lière nation mettait pour ainsi dire son trône à l'encan.
On va d'abord dire quelques mots des différentes maisons qui gouvernèrent successivement cet état
Le fameux Jagellon , ayant politiquement embrassé le christianisme afin de pouvoir être apte à la candidature , réunit la Lithuanie à la Pologne, et ses descendants conservèrent la couronne , non par hérédité , mais par élection , jusqu'à la mort de Sigismond Auguste, qui périt au château de Knichin, en Lithuanie, vers 1572 : ce fut le dernier des Jagellons.
Henri de Valois, qui lui succéda Tannée suivante, régna fort peu de temps , et faussa toutes les promesses qu'il avait faites pour assurer son élévation.
*Éticnne Battori, élu à sa place, mourut sans enfants.
(je fut alors que la branche* aînée de AVasa , par l'élection de Sigismond III, descendit du trône de Suède pour monter sur celui de Pologne; mais l'alliance de. ces deux grandes monarchies devint un sujet de guerre qui fit perdre aux Polonais les conquêtes qu'ils avaient faites sous le règne précédent.
Vladislas, fils de Sigismond, élu après son père, eut un règne des plus orageux, causé par la révolte des cosaques et par la guerre de Suède.
Casimir, qui lui succéda , ne garda pas long-teinps la couronne, qu'il résigna bientôt; et le roi Michel, son successeur, en perdant Kaminiek et la Podolie , mit la Pologne à deux doigts de sa perte. Ce fut alors, dans ce moment si critique , que fut élu le fameux Jean Sobieski. On le sait , ce prince, véritablement grand homme de guerre , sauva Vienne et l'empire par ses victoires contre les Turcs, mais ne reconquit pas pour cela les provinces |>erdues par la Pologne sous le roi .Michel.
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Enfin Sohicski mourut d'apoplexie, le 17 juin 1096, à Vil— lanow, près de Varsov ie.
Ce fut donc à l'occasion de la mort de ce prince que les cours d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie nouèrent de mystérieuses intrigues pour traverser surtout l'élection d'un prince français.
On verra, par les documents cités 'plus bas, la marche liabile et ténébreuse de toute cette diplomatie. On doit ici maintenant donner quelques détails sur les principaux acteurs de ces événements, à savoir, sur M. l'abbé Mclchior de Polignac, ambassadeur du roi en Pologne, et chargé de toute la négociation, puis sur M. le prince de Conti , candidat de la France ; car les faits relatifs à la reine de Pologne, à madame de Béthunc, sa sœur, et aux candidats de l'empire, se trouvent amplement développés dans la correspondance qu'on va lire, sorte de journal de toute cette étrange négociation écrit par kouis XIV, M. le prince de Conti, M. l'abbé de Polignac, S. M. la reine de Pologne , M. de Torcy et Jean Bart.
Quant à M. l'abbé de Polignac, deux ou trois mots bien significatifs de ses contemporains doivent pour ainsi dire servir d'exposition aux détails qu'on va donner sur cet habile et rare négociateur.
Le pape Alexandre VIII, auprès duquel M. de Polignac fut envoyé en 16S9, avec M. le cardinal de Bouillon , pour conférer des quatre articles du clergé de France, disait a ce jeune abbé : « Je ne sais comment vous faites , mais vous paraissez » être de mon avis, et c'est toujours moi qui finis par être du « vôtre. »
Pendant cette même année, Louis XIV parlait ainsi de M. de Polignac en sortant d'une audience qu'il venait de lui donner : « Je viens d'entendre un jeune homme qui m'a tou- « jours contredit sans que j'aie pu me fâcher un moment. »
Peu de temps après , madame de Sévïgné s'exprimait de la sorte a son sujet, en écrivant à madame de Coulanges : C'est » un des hommes du monde dont l'esprit me paraît ie plus » agréable ; il sait tout, il parle de tout, il a toute la douceur, » la vivacité , la complaisance qu'on peut souhaiter dans ie •> commerce. »
Puis Saint-Simon, avec cette admirable concision et ce lan-
gage si coloré qu'on lui sait , pourtraict ainsi M. l'abbé de Polignac : « C'était un grand homme , très-bien fait , avec un » beau visage , beaucoup d'esprit , de grâces , de manières , » toute sorte de savoir, la voix touchante, beaucoup de belles- » lettres , ravissant à mettre les choses les plus abstraites à la » portée de tous , possédant l'écorce de tous les métiers , de » tous les arts ; il butait toujours à toucher le cœur, l'esprit » et les yeux , véritable sirèue en un mot; vieilles, laides, » jolies , il avait gagné toutes les femmes de la cour, et sut » charmer jusqu'aux austères ducs de Beauvilliers et deChe- » vreuse pour se faire introduire chez M. le duc de Bourgogne. »
Enfin, parlant, dans le Temple du goût, du beau poème de VJnti-Lucrèce, écrit en latin par M. de Polignac avec une rare élégance et une merveilleuse pureté , Voltaire dit de ce prélat :
Co cardinal, oracle de la Franco ,
Réunissant Virgile avec Platon ,
Vengeur du ciel et vainqueur de Lucrèce.
Une pareille unanimité de louanges chez des gens si différents d'esprit , de position et de nature , ne permet donc pas de douter de l'excellent mérite de cet homme d'état.
D'une des plus anciennes familles de l'Auvergne, M. l'abbé Melchior de Polignac, né le 11 octobre 1661 au Puy en Velay, -avait été dès son enfance destiné à l'Église. Bientôt les plus brillantes qualités se développèrent en lui; doué d'une extraordinaire facilité de travail , d'une mémoire immense, d'un esprit incroyablement précoce et hâtif, il eut de rapides et éclatants succès en Sorbonne , et le haut clergé commença dès lors de fonder de grandes espérances sur le jeune abbé.
Son goût pour les lettres et pour les sciences physiques et mathématiques était d'ailleurs extrême , et il les cultiva toujours avec une telle passion et une supériorité si généralement avouée qu'il dut plus tard , bien plus à un véritable et haut talent qu'à sa position de prince de l'Église , l'honneur insigne de succéder à Bossuet à l'Académie française , et d'être élu membre de l'Académie des sciences.
Il est à remarquer que l'abbé de Polignac avait plusieurs points de ressemblance frappante avec M. le cardinal d'Estrées, dont il a été longuement parlé à propos des affaires de Messine et de Rome ; c'était, avec peut-être plus de fond et de solidité, ce même besoin de plaire à tous et à toutes, et la rare faculté d'y réussir. C'était le même faste , les mêmes nobles et grands airs joints à une mine haute, séduisante et princière, qui imposait ou charmait selon qu'il fallait.
On vient de voir d'ailleurs par quelques traits cités combien M. de Polignac possédait cet art séduisant d'enchanter tout ce qui l'approchait , et cela jusqu'aux gens cruellement prévenus contre lui. De fait , jamais le manège de la femme la plus adroite et la plus raffinée n'approcha de l'adorable, délicate et persistante coquetterie, grâce à laquelle l'abbé de Polignac subjuguait tout le monde ; joignez a cela le rare et prodigieux secret de donner pour ainsi dire de l'esprit à ceux avec lesquels il causait, par son lact exquis à choisir le terrain où il les savait à leur aise, et l'on concevra l'empire surprenant et l'irrésistible attrait que M. de Polignac exerçait autour de lui.
Malheureusement sous de si charmants dehors se cachaient une ambition effrénée et sans bornes, une avidité monstrueuse, une noire ingratitude et le cœur le plus sec , le plus personnel qui se put rencontrer.
A cela venait se joindre une insurmontable habitude de flatterie courtisanesque , aussi effrontée qu'hyperbolique, autre point de ressemblance avec le cardinal d'Estrées.
Ainsi on a vu que M. d'Estrées disait à Louis XIV, qui se plaignait d'être édenté : — Eh î Sire , qui est-ce qui a des dents ? — Or, M. de Polignac n'éiait-il pas son pair lorsqu'il répondait au grand roi qui lui représentait avec obligeance, dans un voyage de Marly, que la pluie allait gâter son habit : « Sire , la » pluie de Marly ne mouille pas. »
Malgré ces lâchetés, ces faiblesses et ces misères, après tout si humaines, M. de Polignac n'en fut pas moins, on le répète, un des hommes les plus véritablement remarquables du dixseptième siècle , et on va voir, par sa correspondance diplomatique, avec quelle sûreté et quelle hauteur de jugement cet ambassadeur appréciait la position de la France et de l'Europe,
rclativement aux affaires de Pologne, et ou admirera entre plusieurs sa longue lettre confidentielle à M. de Torcy, où Ton pourra singulièrement remarquer le nerf, la clarté, l'élégance du style de M. de Polignac, encore aiguisé par le sel et l'esprit le plus vif et le plus incisif.
Tous les historiens ont banalement et inconsidérément répété l'accusation portée par Louis XIV contre M. de Polignac, et l'ont rendu responsable et solidaire du mauvais succès de l'élection de M. le prince de Conti. On pourra bien aisément se convaincre, par la lecture des documents suivants, que véritablement M. de Polignac n'eut aucun tort dans toute cette fâcheuse affaire ; qu'il assura au contraire l'élection de M. le prince de Conti, et que sa seule faute fut peut-être de prendre avec les différents partis d'électeurs des engagements trop onéreux; mais, sans aucun doute, il voulait avant toute chose élever, ainsi qu'il le fit, M. le prince de Conti au trône, quitte à éluder ensuite l'exécution de ses promesses , ainsi que le faisaient d'ordinaire tous les rois élus. Malheureusement , M. de Polignac porta la peine de l'indifférence de Louis XIV à projios de cette couronne , et du mauvais vouloir de M. le prince de Conti, qui, répugnant extrêmement à se séparer de madame la duchesse de Bourbon , mit , malgré les avis réitérés de M. de Polignac , tant de lenteur et d'entraves à ce voyage de Pologne, que, lorsque ce prince arriva dans ce pays, l'électeur de Saxe, élu en même temps que lui , s'était assuré de l'armée et avait réuni presque tous les suffrages de la nation.
Sans s'étendre trop longuement à ce sujot , on doit donner quelques détails sur M. le prince de Conti, cette autre syrènn enchanteresse, ainsi que l'appelait aussi M. de Saint-Simon.
François- Louis, prince de La Roche-sur- Yon et de Conti, second fils d'Armand de Bourbon, et neveu du grand Condé, était né à Paris en 1664 , et avait trente-deux ans lorsqu'il fut présenté par Louis XIV comme candidat au trône de Pologne.
Par une conséquence naturelle de l'éloignement insurmon table que Louis XIV éprouvait pour les gens d'esprit et de grande sagacité, ce roi fut toujours en extrême froideur et malveillance avec M. le prince dé Conti, qui, ne pouvant même obtenir un commandement dans l'armée , partit pour servir en
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Hongrie contre les Turcs , emmenant avec lui le fils de madame la comtesse de Soissons, l'abbé de Carignan, rebuté comme lui par les dédains de Louis XIV, et qui fut plus tard si fameux sous le nom de prince Eugène.
Le roi, irrité de ce départ, enjoignit d'abord au prince de revenir en France, et, sur son refus, fit saisir ses lettres. Dans une d'elles se trouvaient de fort piquantes railleries contre Louvois, le maître du maître, y était-il dit. On pense si ce fut un nouveau motif de disgrâce; aussi , lorsque, après avoir vaillamment servi contre les Turcs , M. le prince de Conti revint en France, Louis XIV lui défendit de paraître à la cour; et ce ne fut que plus tard , à la demande expresse et réitérée du grand Coudé mourant, qui adorait son neveu et le préférait de beaucoup à ses propres enfants , (pie le roi consentit a le pardonner : pardon bien illusoire d'ailleurs , car jamais M. le prince de Conti n'obtint de commandement en chef, et la froideur glaciale de Louis XIV contre lui ne fit pour ainsi dire que croître.
M. le maréchal de Luxembourg et le grand Condé tenaient pourtant dans la plus singulière et la plus haute estime les talents de M. le prince de Conti comme homme de guerre. Malgré Ja jeunesse de ce prince , souvent le maréchal de Luxembourg l'entretenait longuement pour le consulter sur ses idées stratégiques. Parfaitement élevé, M. de Conti était fort instruit en toutes sortes de matières, connaissait mieux que pas un l'historique et le militaire de toutes les guerres de l'antiquité , et avait poussé à un point rare l'étude des sciences mathématiques. Dans le peu de relations qu'il eut avec l'armée, il s'occupa fort et avec succès du sort des soldats , dont il était adore; car c'était encore un de ces hommes qui vousemblaient l'affection de tous, depuis le soldat jusqu'au maréchal , et du charme desquels on ne se pouvait défendre.
Une preuve convaincante de ceci , c'est que, dans ce siècle si éminemment courtisan, où chacun s'exagérait si fort la moindre antipathie du maître , et bien que la cour ait eu mille preuves évidentes de l'éloignemcul de Louis XIV pour M. le prince de Conti, telle était cejiendant l'attraction que c; dernier inspirait, que , paraissait-il quelque part , on s'empressait de faire foule autour de lui pour recueillir avidement quelques
traits de la conversation la plus spirituelle , la plus séduisante et à la fois la plus solide qu'il y eût peut-être alors, et on restait des heures sous le charme au risque d'attirer sur soi la colère du roi , de madame de Maintenon , de Monsieur et de Louvois , qui tous jalousaient ce prince jusqu'à la haine la plus violente.
Quant aux femmes, l'esprit et le naturel charmant de M. le prince de Conti , son impénétrable discrétion , sa magnificence, son exquise galanterie, sa rare élégance, sa haute et délicate politesse , les lui assuraient toutes ; et , avant que d'être éperdûment et constamment épris de madame la duchesse de Bourbon, on le supposa fort justement le héros d'une foule de mystérieuses aventures.
A ce propos « M. le prince de Conti — dit Saint-Simon — » passant pour être quelque peu Italien, fut accusé d'amour » de plus d'une sorte, et c'était un de ses prétendus rapports » avec César. Quoi qu'il en soit, peu d'hommes furent plus » heureux et plus secrets. »
Que si l'on songe maintenant que ce prince était presque contrefait, qu'il avait les épaules trop hautes, le col penché, le rire niais, qu'il était d'un égoïsine sordide, courtisan avide, implacable ennemi , qu'on savait qu'il n'aimait rien , ne croyait -à rien , ne respectait rien , et que , malgré tant de raisons de s'en éloigner presque avec effroi , il était impossible de ne pas le chérir et de ne pas se laisser entraîner dans l'atmosphère d'irrésistibles séductions qui l'entourait , on admirera davantage encore la merveilleuse et fatale puissance d'enchantement et d'attraction dont ce prince était si miraculeusement doué.
On va voir par l'instruction de Louis XIV à M. de Polignac que le roi proposait deux candidats au trône de Pologne avant de nommer M. le prince de Conti, et que les sacrifices qu'il fit pour assurer l'élection de ce prince étaient ridiculement minimes (100,000 liv.), quand on songe aux exigences monstrueuses des électeurs. Ces deux faits démontrent suffisamment que le mauvais succès de cette entreprise ne fut pas dû à la malhabileté de M. de Polignac; et d'ailleurs une autre raison, toute personnelle à M. le prince de Conti, ne vint-elle pas paralyser les incroyables efforts de l'ambassadeur de France pour lui assurer une'couronne ?
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Cette raison était, on l'a dit, l'amour passionné de M. le prince de Conti pour madame la duchesse de Bourbon. On a répété souvent que la durée des plus longues et des plus vives amours se fonde sur les contrastes; la liaison dont il s'agit ici est un démenti ou une exception à ce dire absolu , car jamais peut-être deux natures ne furent plus semblables en toutes choses: même charme, même esprit, même attrait, même incurable égoïsme , même élégante et profonde corruption , mêmes goûts plus qu'étranges dans leur voluptueuse singularité.
Fille de madame de Montespan , madame la duchesse de Bourbon avait l'esprit moqueur et brillant de sa mère : « Bien » que sa taille ne fût pas parfaite de tous points, sa figure, — » dit un contemporain, — semblait formée par (es plus » tendres amours. » C'était avec cela le caractère le plus égal et le plus enjoué qu'il se pût jamais rencontrer ; jamais un moment de colère ou d'humeur, non par résignation ou bonté de cœur, mais par sa complète indifférence à tout ce qui émeut ou accable; accessible à toute joie, à tout plaisir, mais inaccessible au chagrin ; libre jusqu'à la débauche , aimant la table avec excès, et, malgré sa passion pour M. le prince de Conti, ayant ça et là quelques obscures liaisons (aussi de plus d'une sorte) nées (l'un caprice ou d'un écart d'imagination ; recevaut avec le plus superbe dédain les observations de M. le duc de Bourbon, qui , jaloux et étrangement sauvage , s'en permettait quelquefois ; ce fut elle enfin qui , dit-on , répondit un jour à ce prince, en manière d'avertissement : — Songez que vous ne pouvez avoir de Bourbons sans mot, et que moi je puis en avoir sans vous ! —
On le répète, fut-ce l'attrait d'une corruption réciproque qui retint M. le prince de Conti et madame la duchesse de Bourbon dans la plus étroite et la plus indissoluble union ? Cela est à croire , si l'on en juge surtout par la douleur profonde et cruelle qu'éprouva madame la duchesse lorsque M. le prince de Conti , cédant enfin après de si longues hésitations, se décida de partir, certain sans doute de voir son voyage rendu inutile par les lenteurs calculées qu'il y avait apportées.
Cependant , malgré son espoir de revenir bientôt , on ne saurait imaginer, dit-on, les inconsolables regrets, les larmes, le
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désespoir du prince, lorsqu'il lui fallut se séparer de sa maîtresse , et son ineffable joie lorsque , perdant enfin tout espoir de ceindre cette fâcheuse couronne de Pologne, il revint en France reprendre sa vie d'amour et de liberté.
Voici maintenant les documents relatifs a toule cette négociation :
Le roi de Pologne, Jean Sobieski, étant mort le 17 juin 1696, laissa trois fils, nommés les princes Jacques, Alexandre et Constantin.
La reine, Marie-Casimire d* Arquien Vsa femme, française de naissance, avait eu beaucoup de part aux affaires du royaume pendant les dernières années de son règne; et Louis XIV, persuadé que cette princesse aurait assez de crédit sur les Polonais pour les engager à choisir pour leur roi , soit un des trois princes ses fils, soit lout autre qu'elle voudrait porter au trône de Pologne, adressa conséquemment , le 26 juillet, à l'abbé de Polignac, un mémoire en forme d'instruction pour lui expliquer, plus en détail que par les lettres précédentes, la conduite qu'il devait tenir dans cette conjoncture. Cette instruction portait ce qui suit