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35* HISTOIRE DE LA MARINE. -lf,97-
traité particulier ; qu'outre plus de douze mille hommes qu'il avait eu Hongrie, il avait encore dans ses états quatre mille chevaux et six mille hommes de pied, et qu'avec le secours de Sa Majesté, il en pouvait lever beaucoup plus.
Après cet exposé , le baron Rose était eutré dans le point essentiel de son envoi à Rome ; et montrant au cardinal de lanson une lettre de créance de la main de l'électeur avec deux l>! an es-seings de ce prince, il lui avait confié sous le plus grand secret que l'un de ces blancs-seings devait servir à prendre des engagements avec Sa Majesté au cas qu'elle voulût l'aider de son secours et de sa protection pour son élection à la couronne de Pologne, et que l'autre était pour promettre au pape (Innocent XII, Pignatelli) que dès qu'il serait roi il embrasserait aussitôt la religion catholique ; que depuis quelque temps il se faisait instruire des principes de cette toi ; qu'il commençait même à les goûter assez ; mais que pourtant sans une raison aussi forte que celle d'acquérir une couronne, « il nr se risquerait pas dans ce changement , à cause dv l'entêtement de ses peuples pour le luthéranisme, »
Au résumé , le baron Rose avait ajouté que cette considéralion obligerait à demander deux choses avant qu'il agît pour le succès de ce dessein :
L'une, si Louis XIV aiderait de son secours et de sa protection l'électeur de Sa\e pour parvenir à la couronne de Pologne ;
l a seconde, si le cardinal de Janson pouvait l'assurer d'un secret inviolable de la part du pape sur le changement de religion de ce prince.
Le cardinal de Janson s'était contenté de répondre qu'il ne pourrait lui rien dire des sentiments de Sa Majesté sur celte ouverture qu'après qu'il lui en aurait rendu compte et reçu ses ordres ; et qu'à l'égard du pape , il était j>ersuadé que Sa Sainteté, ayant beaucoup d'honneur et de religion , ne manquerait point au secret , surtout si elle le recevait en confession ; mais que, comme Sa Sainteté serait obligée de le confier à ses ministres et à son nonce en Pologne pour les démarches qu'il y aurait à faire , il serait bien difficile que ce secret demeurât caché.
Or, chose singulière, c'est que malgré ces ouvertures si positives de M. Rose à M. de Janson et les dépêches de ce dernier à M. de Torcy, M. de Polignac ne fut point prévenu par la cour des desseins de l'électeur de Saxe , qu'il était d'ailleurs très-loin de pénétrer. Aussi voit-on , par la lettre de l'abbé de Chàteauneuf du ;> juin, que, bien qu'on assurât l'abbé de Polignac et lui qu'il y avait un candidat caché, qui n'avait encore rien donné et qui si* tenait en repos , tandis que de la part de la France ou dépensait l)caucoup (ce nouveau candidat voulant conserver son argent pour l'extrémité), M. de Polignac était |iersuadé que ce candidat caché, qu'on ne lui Dominait pas, et qui devait, disait-on, se produire dans les derniers jours d'élection , n'était autre que le prince Louis de Bade , et il n'entra aussi jamais dans sa pensée ni dans celle de M. de Chàteauneuf que ce put être l'électeur de Saxe.
Toutefois cet électeur avait continué d'agir avec autant d'efficacité que de secret , et il avait répondu le U juin à la lettre du cardinal fladziouski. Cette répome était dalée de Bade en Autriche, et portait ce qui suit :
« Comme votre éminence a voulu être assurée par moimême touchant la religion catholique, je lui dis que l'affaire se |H)urrait achever de la manière (pie je pourrais être élevé sur le trône de Pologne : je ne ferais |>oint de difficulté alors de professer la religion catholique ; ce que je ne saurais faire avant, pour les grandes raisons qui ne peuvent être inconnues à votre éminence, et à cause desquelles je la prie de vouloir ménager l'affaire le mieux qu'il se peut. Voilà ce qui , je crois , suffira pour l'assurance de la religion , dont elle peut encore prendre plus exacte information par celui qui vous rendra celle-ci. »
Le cardinal Radziouski , ayant reçu cette lettre de l'électeur de Saxe, la communiqua aux principaux seigneurs de Pologne ; et plusieurs s'en étant entretenus secrètement avec le chevalier Fleming , ce ministre sut leur inspirer des dispositions favorables pour l'électeur son maître.
L'élection du maréchal de la diète se lit dans ces circonstances ; et étant le choix tombé sur le grand-chambellan, l'abbé de Chàteauneuf le manda au roi le 18 juin.
Dans la dépèche suivante, M>L de Polignac et de Château-
neuf apprennent à Louis XIV l'exaltation (le M. le prince de Conti au trône et la scission que cette élection occasionna , en cela que pendant que les partisans de France nommèrent ce prince, ceux de Saxe nommèrent l'électeur de cette principauté.
Cette dépêche offre un curieux tableau de toutes les intrigues et de l'aspect animé du camp de la diète, où plus de cent cinquante mille cavaliers sont assemblés pour délibérer, et auxquels chaque prétendant fait les offres les plus pressantes et les plus positives. On verra par cette dépêche qu'un assez bon nombre de seigneurs polonais acceptaient également de l'argent de tous les candidats.
« .... C'est avec beaucoup de joie que nous apprenons l'élection de monseigneur le prince de Conti ; nous l'aurions souhaitée plus tranquille ; car l'évèque de Cujavie s'est avisé de nommer, à la tête de son parti , M. l'électeur de Saxe roi de Pologne ; mais le droit et les formalités acquises sont de notre côté. Je me contente de la simple nouvelle que je prends la liberté d'envoyer à Votre Majesté par moi) secrétaire. »
Le lendemain , 18 juin , ils écrivirent à Sa Majesté une dépêche portant, ainsi qu'il suit, les détails de la nomination.
• Mardi dernier tous les palatinats s'assemblèrent dans le champ électoral, au nombre de cent cinquante mille hommes. Le palatinat de Plosk fut le premier à crier tout d'une voix : Vive Conti! Il fut suivi de plusieurs autres, et en assez grand nombre pour que nos amis se crussent suffisamment autorisés à presser le cardinal de nommer malgré les opposants, le reste étant partagé entre la maison royale , Xeubourg et Lorraine ; mais pour ne rien faire contre la règle , qui est de ne nommer que le dernier jour, et dans l'espérance de ramener pendant la nuit ce qui nous manquait à gagner, il remit au lendemain.
» Cette nuit nous fut funeste ; car le castellan de Culen, l'un de nos plus intimes confidents, s'adressa à nos ennemis qu'il savait être inflexibles pour nous , et traita en secret avec eux en faveur de Saxe , qu'ils acceptèrent d'ahord par dépit de voir que notre faction avait détruit la leur, et par le mérite qu'ils se faisaient auprès de cet électeur en se déclarant les premiers pour lui.
» En.eiïet, ils le proposèreut le lendemain : la nouveauté de ce candidat, inconnu jusque-là à la noblesse, fit d'abord voler son nom par tous les palatinats ; on produisit une attestation de l'évèque de Javarin qui faisait foi que l'électeur son parent avait abjuré entre ses mains le dimanche dernier de la Trinité. Le nonce eut l'impudence, pour ne rien dire de pis, de fortifier encore cette attestation en certifiant par écrit que c'était la véritable signature de cet évéque , sans ajouter qu'il fallait d'autres preuves de conversion dans une matière si importante. Aussitôt on publia que Rome répondait de sa catholicité, que l'Église ne pouvait faire une acquisition plus considérable, qu'il y avait quelque chose de trop miraculeux dans une promotion si imprévue pour ne pas venir de Dieu.
» A cela se joignait l'artifice de nos ennemis qui vinrent publier faussement que nos palatinats les plus zélés se déclaraient en sa faveur ; enfin nous le crûmes roi pendant six heures , d'autant plus que nous n'étions pas encore bien revenus de l'alarme que nous avions eue à son sujet dimanche.
» Mais nos amis, indignés de la trahison du castcllan de Culen, qui se servait de M. de Saxe pour détruire M. le prince de Conti, au lieu de le garder en second, comme ils en étaient convenus, voulurent le tuer, et commencèrent à faire ouvrir les yeux à la noblesse sur la surprise qu'on lui faisait, et représentèrent que la première loi fondamentale du royaume était que le roi et la reine soient catholiques ; que l'électrice est constamment calviniste, que l'électeur n'est tout au plus qu'un catholique occulte, et par conséquent impie, puisqu'il ne fait point profession de la foi dans un pays on il est absolu ; que c'était une chose inouïe que parmi tant de candidats on prit un Allemand.
» La scission se forma là-dessus : vingt-huit palatinats ou terres se rangèrent d'un côté en faveur de monseigneur le prince de Conti, et nous n'attendions que le moment de sa nomination , lorsque nous apprîmes qu'elle était encore différée, parce que le cardinal la voulait unanime.
» On passa toute la nuit à cheval pour éviter la discontinuation , parce que la diète ne doit durer que six semaines. Nous perdîmes cette nuit-là une partie de quelques palatinats, parce
IMSTOIRK i)E LA MAKINK.
que nous manquions d'argent et qu'ils en avaient; et les choses furent si balancées le lendemain , qu'on fut obligé d'en venir à une conférence où nos ennemis déclarèrent par leurs députés qu'ils étaient prêts de renoncer à la maison royale et aux Allemands, pourvu qu'on renonçât à monseigneur le prince do Coud ; que c'était bien se mettre à la raison que de renoncer à sept candidats , tandis qu'ils ne demandaient que celle d'un seul. On apprit en ce moment la désertion du grand général Sapiha, dont la maison avait reçu de nous plus de 80,000 écus, c'est-à-dire quinze au delà de ses capitulations , et qui était le seul que nous avions à opposer aux trois autres qui étaient contre nous : tous nos amis en furent consternés et songèrent aussitôt à Bade.
» Ils ne laissèrent pas, pour mettre les autres dans leur tort, de leur aller proposer M. de Bade , sachant bien que le caslellan de Cracovie ne l'accepterait jamais, et par cet artifice ils détachèrent de lui quelques palatinats qui se réunirent auv nôtres, en sorte que , voyant que nous en avions vingt-neuf, on jugea qu'il n'était plus temps de différer la nomination.
» Les autres s'en aperçurent et demeurèrent fidèles à Saxe, parce que c'était le seul qui pouvait les soutenir par la facilité d'entrer bientôt dans le royaume avec des troupes , et l'évêque de Cujavic le nomma dans le camp avant que le cardinal commençât le sien dans le kolo , ce qui est une triple irrégularité de la part dudit évèque.
» Notre nomination fut suivie du Te Deum dans l'église Saint- Jean, et de la décharge de l'artillerie, en sorte qu'elle a été revêtue de toutes les formalités nécessaires.
»» Voilà, Sire, ce que nous avons fait, malgré l'opposition de trois généraux et l'infidélité du quatrième.
» L'nfin, monseigneur le prince de Conti est élu par les trois quarts de la république, et l'autre quart, par pur désespoir, a élu un prince qu'on ne pouvait prévoir et qui peut opprimer la religion et la liberté.
» Votre Majesté jugera aisément que ce n'est pas sans peine que nous en sommes venus jusque-là , et qu'il a fallu bien des artifices pour persuader à nos amis la réalité des millions à Dantzick que nous avions destinés |>our soutenir la scission et
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la prochaine arrivée de monseigneur le prince de Conti. Nous tâcherons de les relenir par cette même espérance et en empruntant de l'argent de tout côté ; c'est un miracle si nous pouvons nous dispenser d'en venir h la preuve, et nulle impossibilité d'omjwcher le couronnement de M. de Saxe, qui est aux portes du royaume, si nous n'avons pas de l'argent pour faire confédérer l'armée sous quelques-uns de nos chefs, puisque les généraux, comme je l'ai dit, sont contre nous. »
Mais malgré son élection M. le prince de Conti ne paraissant pas, l'argent promis n'arrivant pas non plus, le parti français, déjà faible , diminuait tous les jours. Cette dépêche de M. de Chàteauneuf donne un état de la situation désespérée des ambassadeurs :
« .... Nos amis sont en fureur, vous en savez les premières raisons : en voici de nouvelles :
» 1° Parce que le roi de Pologne, élant encore à Paris le 15 juillet, n'y voulait pas recevoir le titre de Majesté ;
» 2° Qu'on y attendait une ambassade solennelle pour le faire porter, et que la scission fût apaisée ;
» 8° Que le trente-huitième jour après l'élection nous ne soyons pas mieux garnis ni mieux informés que le lendemain.
» La-dessus résolution prise entre eux de tout quitter sans donner du temps au delà de ce qu'ils avaient déjà donné , et par vengeance vous allez les voir devenir nos plus cruels ennemis. «
De plus, la dépèche de l'abbé de Polignac à Louis XIV, du d août, portait sur ce sujet ce qui suit :
« .... Voici le quarantième jour que je remets mes amis dans le devoir; mais il m'est ini|>ossiblc de les y tenir davantage. M. le cardinal Hadziouski est désespéré, l'évoque de Plosk et les deux trésoriers ont absolument perdu toute espérance, voyant que, depuis le \\ juillet jusqu'au 19, on ne m'a pas écrit seulement une lettre qui parlât de l'élection, bien loin de parler du départ de Sa Majesté polonaise ni des remises.
» Ce silence , qu'ils prennent tous pour un oubli , pour un mépris et pour une espèce de renonciation à la couronne, les réduit à partir de Varsovie sans savoir ce qu'ils feront. ->
Le courrier que Louis \1V avait dépêché à l'abbé de Poli-
gnac , le 30 juillet 1697, pour lui apprendre la résolution que le prince de Conti avait prise de se rendre au plus tôt en Pologne, arriva à Varsovie le l/i août, et remit aussitôt la lettre de ce prince au cardinal Radziouski.
La dépêche de l'abbé de Polignac, du 16 août, à Sa Majesté, s'expliquait sur ce* sujet de la manière suivante :
« .... Il était temps que ces lettres vinssent pour rendre le courage à ceux qui l'avaient presque perdu ; mais comme elles ont, Dieu merci, produit un effet dans le moment, il n'y a plus à regretter que le temps qu'on a passé à les attendre et que Ton aurait employé fort utilement à suivre le plan de notre affaire si nous avions eu le bonheur de les recevoir plus tôt. »
Ce fut alors que Jean Bart partit de Dunkerque, ainsi que le montre la dépêche suivante de M. de Boursin à Valincourt, qui lui annonce l'arrivée de M. le prince de Conti à Dunkerque.
« A Dunkerque, ce 6 septembre 1697.
» C'est seulement pour vous dire, monsieur, que monseigneur le prince de Conti arriva hier ici, sur les quatre heures après midi, en bonne santé ; que tout était prêt pour son embarquement, quant à la marine ; mais, parce que 200,000 écus, qu'il fait conduire en or avec lui sur des surtouts , n'ont pu faire tant de diligence que sa personne , et n'étaient point encore arrivés cette nuit bien tard , et sans lesquels il ne veut point partir, avec raison, il n'est .point encore parti ; mais, comme apparemment les surtouts arriveront entre l'heure de six heures du matin, qu'il est, et ce soir, s'ils ne le sont déjà, l'on ne doute point que ce ne soit pour cette nuit prochaine qu'il mettra à la voile, et que dans trois fois vingt-qualre heures il ne soit rendu où il doit débarquer, si le vent continue d'être aussi favorable qu'il est et de la force qu'il le faut ; en un mot, il est et se maintient à souhait. Ce prince porte encore, outre les 200,000 écus en espèces, pour 1,800,000 francs de lettres de change sur Danlzick, et pour 600,000 de pierreries ; ainsi cela fait 3,000,000 encore : de sorte que tout cela, joint à sa personne et à tant de mérite , doit produire de bons effets, s'il peut arriver heureusement et à propos ; mais les ennemis
sont beaucoup sur leurs gardes et fort alertes , et plus que jamais, ne doutant pas qu'ils ne sachent parfaitement tout ce qui se passe ici depuis trois jours ; en un mot, on a perdu bien de beau et bon temps ; cependant M. Rart croit passer infailliblement, et que s'il peut avoir seulement deux portées de canon devant les ennemis, il se moquera d'eux.
L'on dit toujours la paix signée, du 31 , entre la France, l'Angleterre , l'Espagne et la Hollande , et non avec l'empereur et l'Allemagne ; mais vous jugez bien qu'ils seront bien contraints de la signer aussi ; en tous cas , on dit que le prince de Conti a non-seulement refusé de signer, ne voulant pas se faire couper le cou, mais encore qu'il est parti pour s'en retourner à Vienne.
Il me semble que vous êtes bien discret sur l'arrivée heureuse de M. de Pointis avec son escadre et ses richesses , après un combat contre cinq vaisseaux anglais , et que vous ne me dites plus rien.
A demain le reste.
Je ne suis pas moins que jamais votre très-humble et trèsobéissant serviteur.
M. de Pontchartrain avait ordonné l'armement de dix vaisseaux pour assurer le passage de M. le prince de Conti en Pologne ; mais lorsque Jean Bart fut informé du but de l'expédition , il demanda qu'on désarmât les gros vaisseaux , et ne voulut que six frégates , parce qu'il se croyait plus sûr de sa manœuvre avec des bâtiments légers et bons marcheurs, ayant à traverser les flottes anglaise et hollandaise qui bloquaient le port de Dunkerque.
La mission que Jean Bart avait à remplir était si périlleuse, et son exécution dépendait tellement de son habitude de surmonter et vaincre les mille dangers ou hasards d'une croisière, qu'il fut impossible de rien lui prescrire à ce sujet , et que M. de Pontchartrain ne lui donna pas d'instruction ; il lui envoya seulement une lettre du roi , qui lui ordonna très-succinctement de transporter M. le prince de Conti à Dantzick.
Ainsi qu'on vient de le voir, le prince arriva le 5 septembre 1697 à Dunkerque, et le 6, à minuit, le vent et la marée étant des plus favorables, Jean Bart mit à la voile.
361 HISTOIRI; Oh LA MARINK. —1607 —
La nuit était sombre, la mer assez grosse, et Jean Barl, attentif, surveillait la manœuvre, tandis que les cauonuiers, le boute-feu à la main , se tenaient près de leurs pièces dans la batterie , dont les sabords étaient soigneusement fermés.
Le 7, la légère escadre avait traversé un des points de croisière les pins dangereux de la mer du Nord; le soir elle reconnut Ostende; et le 8, vers les sept heures du malin, Jean Barl signala trois vaisseaux de quatre-vingts et neuf frégates croisant a la hauteur de la Tamise.
La ligure impassible de Jean Barl ne trahit aucune émotion braque la vigie annonça du haut de la hune ces forces imposantes ; seulement il fil venir son fils, celui-là qu'il avait si rudement éprouvé en 1693 , lui dit deux mots à l'oreille, et reprit sa longue-vue pour suivre la marche des ennemis, qu'on distinguait parfaitement au vent.
A ces quelques mots que lui dit son père, le fils de Jean Bail ne put retenir un tressaillement involontaire; mais, sur un regard de ce dernier, il se remit et disparut par le panneau de la grand'chambre.
Pendant quatre heures la petite division de Jean Bail fut chassée par l'ennemi... Mais ce marin avait si bien et si savamment choisi les navires destinés par lui à cette périlleuse entreprise que, étant tous d'une vitesse égale , pas un ne resta en arrière.
A une heure de l'après-midi , Jean Bart s'aperçut qu'il gagnait visiblement de marche les vaisseaux ennemis... Deux heures après il étaient hors de vue.
M. le prince de Conti n'avait pas un moment soupçonuué le danger, Jean Bart l'ayant assuré que les vaisseaux qu'il fuyait faisaient partie d'un convoi marchaud; mais lorsque l'ennemi eut disparu dans la brume qui s'éleva, Jean Bart descendit dans la chambre où était le prince.
— Eh bien! monseigneur, — lui dit-il, — vous venez de l'échapper belle.
— Que voulez-vous dire, monsieur Bart?
— Je veuv dire, monseigneur, (pie nous venons d'être chassés par trois vaisseaux de quatre-vingts el neuf frégates.
M. le priuce de Conti fit un mouvement do surprix involontaire, et dit : — Et ces vaisseaux, monsieur Bail?
— Disparus, monseigneur; nous les avons gagnés de vitesse, et à cette heure il n'y a plus rien à craindre.
— Diable! mousieur Bart, mais s'ils nous avaient pris?
— Oh ! monseigneur, je les défiais bien de nous prendre !
— Comment?
— Ah ! Sainte-Croix , cela était impossible , monseigneur.
— Mais encore , comment cela était-il impossible ?
— Parce; que j'avais envoyé mon brave Cornille dans la sainte-barbe , uiie mèche allumée à la main , avec l'ordre de mettre le feu aux poudres dans le cas où nous aurions été amarinés.
— Que dites-vous là , monsieur Bart? — s'écria M. le prince de Conti en bondissant sur son fauteuil , car il connaissait Jean Bart fort capable de faire comme il disait.
— Je dis ce qui est, monseigneur; car jamais je n'aurais voulu qu'on pût dire : — Jean Bart a laissé prendre M. le prince de Conti à son bord , vu (pie le roi m'avait ordonné de ne vous pas laisser prendre , monseigneur.
— C'est fort bien , monsieur Bart ; mais je vous prie, je vous ordonne au besoin de ne jamais employer ce moyen pour m 'empêcher d'être pris.
Jean Bart fit donc retirer à grand regret son fils de la saintebarbe, et continua de veiller à la manœuvre de la division, qui arriva bientôt à Klseneur, ainsi que le raconte la lettre suivante de 51. do Bonrepos, ambassadeur de France à Copenhague, qui, en apprenant au roi le mouillage de Jean Bart, lui rend compte des différentes intrigues de l'empire |)our empêcher le passage de M. le prince de Conti à Dantzick.
DE If. DE BONREPOS AU ROt.
A Copenhague, le 17 septemhre 1697.
Sire ,
M'étant rendu à Klseneur la semaine dernière, par les raisons (pie j'ai eu l'honneur de marquer à Votre Majesté par ma précédente; et ayant appris, par les lettres que je reçus Vefl-
36 i HISTOIRE DE LA MARINE. —1697—
dred' dernier de Paris , que monseigneur le prince de Conti en devait partir le jour de leur date, qui était le 2 de ce mois , je crus qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour parler au roi de Danemarck au sujet du passage de monseigneur le prince de Conti ; et cela me parut d'autant plus pressé que ce même jour le sieur Hoze arriva à Elscneur, envoyé exprès par M. l'électeur de Saxe pour solliciter de nouveau le roi de Danemarck de s'opposer au passage de monse'gneur le prince de Cont;. Je fus avert que cet envoyé avait 6,000 écus d'argent comptant pour faire appuyer auprès des ministres les instances qu'il avait à faire auprès du roi de Danemarck , et qu'il était chargé de deux lettres de créance pour ce prince, dans l'une desquelles M. l'électeur de Saxe ne prenait que la qualité d'électeur, et dans l'autre celle de roi de Pologne.
Comme j'ai toujours remarqué que dans les choses où le roi de Danemarck décide lui-même il est fort exact à tenir ce qu'il a promis , je pris mon temps qu'il était seul pour lui dire que, dans la confiance que Votre Majesté prenait en son amitié, je ne voulais pas lui dissimuler plus long-temps qu'il devait arriver d'uo moment à l'autre au Sund une escadre de ses vaisseaux; que, comme il arrivait quelquefois des contestations pour le salut ou autres choses entre les commandants de ces escadres et ceux qui commandent les places, j'avais cru qu'il trouverait bon que je m'adressasse directement à lui, sans la participation de ses ministres , pour convenir de tout ce qu'il y aurait à faire sur ce passage ; que je ne voulais pas lui dissimuler que . Votre Majesté n'avait pris la résolution de faire passer cette escadre si promptement dans le Sund que pour quelque chose de très-important; que je ne ferais même aucune difficulté de lui en confier le secret s'il avait envie de le savoir. Ce prince me dit en me serrant la main qu'il se doutait bien de ce que ce pouvait être; que cependant il serait à propos que le public l'ignorât pendant quelques jours, et qu'ensuite il serait bien aise de m'entretenir sur ce sujet ; et que , pour le salut des vaisseaux de Votre Majesté , je n'avais qu'à dire ce que je voulais et ce que je croyais qui dût être observé sur cela, et lui-même en donnerait l'ordre au commandant de la place, afin qu'il n'en fut plus parlé, ce qu'il fit en effet le même soir. J'explique,
dans la lettre que j'écris à M. de Pontchartrain , ce qui fut convenu là-dessus et ce qui a été exécuté.
Après avoir réglé ce point , je parlai au roi de Dauemarck de l'arrivée de l'envoyé de l'électeur de Saxe ; je lui fis connaître que je savais les ordres dont il était chargé, et je lui expliquai toutes les conséquences que pouvait avoir ce qui se passerait là-dessus et les embarras que cela lui pourrait fournir dans la suite.
Il me dit que je lui avais déjà parlé en plusieurs occasions si raisonnablement sur celte aflaire , qu'il n'avait pu s'empêcher de suivre mes conseils ; que Votre Majesté aurait encore plus de sujet d'être contente de lui dans cette dernière occasion qu'elle ne l'avait été dans les précédentes; qu'il ne m'en dirait pas davantage , mais que je verrais moi-même ce qui se passerait là-dessus. Je me retirai d'auprès de ce prince fort content, et ne songeai plus, qu'à prendre toutes les précautions dont je pus m'aviser pour être averti dès que l'escadre de Votre Majesté paraîtrait sur ces côtes. Je n'eus pas long-temps à attendre, car, le lendemain à la pointe du jour, je vis entrer dans ma chambre un officier que M. Bart m'envoyait pour m'avertir qu'il était à quatre lieues de l'embouchure du Sund avec monseigneur le prince de Conli. J'envoyai sur-le-champ cet officier au commandant de la place pour lui faire la civilité ordinaire , et en môme temps je fis savoir au roi de Dancmarck, qui se lève toujours fort matin, que l'escadre de Votre Majesté paraissait, et que je m'en allais à sa rencontre. Ce prince me fit dire en réponse qu'il s'en allait à la chasse , et qu'il ne reviendrait pas dîner au château de Cronambourg. Je compris par-là qu'il voulait (pie je fisse semblant d'ignorer qu'il y fût. Je m'embarquai aussitôt, et je joignis monseigneur le prince de Gonti à deux lieues par delà l'embouchure du Sund.
Je dis à M. Bart que j'étais convenu que les saluts se feraient à l'ordinaire et de la manière que je l'explique au long dans la lettre que j'écris à M. de Pontchartrain.
Le roi de Dauemarck était allé effeclivement à la chasse et n'avait point dîné au château de Cronambourg , mais il y était revenu dans le temps que l'escadre des vaisseaux de Votre Majesté passa à la portée de la voix des fenêtres de son apparle-
nr.r, IIIST01RF. DF. LA MARINK. — ir.*>T—
ment. Il /M ai t avant/' sur une terrasse ; la reine et les princesses sa fille et sa belle-fille et autres étaient aussi suivies de toutes les dames de la cour ; en sorte que nous ne pouvions pas ignorer qu'elles ne fussent là , n'y ayant pas plus, de cette terrasse à l'endroit où se trouvaient pour lors les vaisseaux de Votre Majesté, que la lougueur de la cour du château de Versailles. J'avais l'honneur d'être sur la dunette auprès de monseigneur le prince de Conti , et je pris la liberté de lui dire que le roi de Danemarck ni la reine n'ignoraient point qu'il était sur le vaisseau ; qu'ils savaient aussi qu'il n'avait point pris d'autre qualité jusqu'à présent que celle qu'il avait de prince du sang, et que , les saints ordinaires ayant été faits et rendus pour la place, je croyais qu'il n'y avait point d'inconvénient que M. Bart fit saluer la reine et ses princesses de quinze coups de canon, ce salut ne pouvant être attribué qu'à elles, puisque le Toi de Danemarck m'avait fait connaître qu'il serait absent. Monseigneur le prince de Cnnti ayant approuvé cela, et M. Bart ajoutant qu'il se croyait obligé de le faire lui-même s'il était seul , on tira quinze coups de canon en passant devant cette terrasse, et la reine fit rendre ce salut de neuf coups de canon.
I^cs vaisseaux de Votre Majesté furent ensuite salués les premiers de vingt-sept coups de canon par un vaisseau de guerre qui se trouvait seul dans la rade , et qui portait le pavillon du roi de Danemarck.
Cette escadre continua de passer dans un très-bon ordre au milieu d'une flotte de deux cents vaisseaux et de cinq vaisseaux de guerre hollandais. Le temps était clair et serein, contre l'ordinaire de ce pays. C'était un spectacle assez beau à voir. Le roi de Danemarck y prit lui-même tant de plaisir que , nonobstant son incognito , il ne quitta point la terrasse, non plus que la reine de Danemarck et les princesses, pendant quatre heures qu'il dura. Tous les remparts et le haut des tours de cette place étaient remplis de monde , et les peuples des environs étaient accourus sur les bords du Sund en si grand nombre qu'ils occupaient une lieue de terrain. Quelques personnes de qualité, domestiques du roi de Danemarck, demandèrent la |>crmission de pouvoir saluer monseigneur le prince de Omti, ce qui leur fut d'abord accordé. Je quittai les vaisseaux de
-K.97- UVItt. IX, CHM'ITRE VIII.
Votiv Majesté à une lieue en deçà de Oronamhonrg. Jts avaient pour lors un vent de nord à souhait. Dès que je fus de retour à terre, j'allai trouver le roi de Dancmarck, et j'entrai dans son cabinet, selon la permission qu'il m'en a donnée depuis long-tem|K>. Je le trouvai seul avec le baron Youl et M. Jessen ; ces deux ministres me parurent fort consternés, particulièrement le dernier, à la tristesse duquel je remarquai qu'il savait que l'envoyé de l'électeur de Saxe n'en pouvait pas profiler. Je m'approchai du roi «!e Uanemaick , et je lui dis tout bas s'il voulait que je lui parlasse ou s'il .souhaitait que je gardasse le silence sur ce qui venait de; se passer; il me dit tout bas aussi : A demain ! et recommença à parler haut sur les vaisseaux de Votre Majesté qu'il avait vus ; il jugea fort bien de leur port et de la manière dont ils étaient construits. Je lui dis que ce n'était que des frégates légères , et qu'il n'y avait là aucun des vaisseaux de ligne de Votre Majesté ; et je me relirai , sachant qu'il allait donner audience à l'envoyé de l'électeur de Saxe. Je passai dans l'appartement de la reine, qui, sans observer aucun mystère, me dit d'un air fort gai qu'elle avait vu passer le prince de Conti ; qu'elle l'avait distingué parmi les gens de sa suite sur le portrait qu'on lui en avait fait ; qu'elle et les princesses s'étaient attribué le salut des vaisseaux de Votre Majesté, et que c'était elle qui l'avait fait rendre sur-le-champ à la personne d'un prince de son sang ; mais que, si elle avait eu à le rendre au pavillon de Votre Majesté, elle l'aurait fait d'une autre manière et tel qu'il convient à la dignité d'un si grand roi. Les princesses se joignirent à cette conversation; et, comme je les vis toutes de si l>elle humeur, je leur dis que monseigneur le prince de Conti m'avait chargé de leur faire des compliments de sa part en cas qu'elles sussent qu'il avait passé là. Et en effet, ce prince, à qui le premier maîlre-d'liôtel du roi de Danemarck avait envoyé, sans rien m'en dire, de la glace et deux bateaux chargés de rafraîchis-* sements, considérant cette honnêteté et tontes les autres facilités qu'il remarqua que l'on avait données à son passage, me chargea de faire des compliments de sa part si à mon retour auprès de ce prince je le trouv ais à propos.
Je suis, etc. BONREPOS.
; (Aff. fîVr. — naurmarvh , I r>07.)
308 HISTOIRE DE LA MARINE. -lf.97-
Les deux autres extraits de la correspondance de M. de Bonrepos annoncent le départ de M. le prince de Conti.