‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 56 sur 87 · DE BONREPOS AU ROI · texte numérisé non relu

DE BONREPOS AU ROI

Je n'aurai plus h importuner d'aucun détail sur ce sujet, après lui avoir ren 1 1 le compte que j'ai à lui rendre aujourd'hui de la navigation de l'escadre de ses vaisseaux , commandée par M. Bart. Étant partie de cette rade le 17, comme j'ai eu l'honneur de lui mander par ma précédente lettre , elle fut obligée de mouiller la nuit du même jour a sept lieues d'ici, où elle demeura le 18, et remit à la voile le 19 au matin, quo qu'elle eût encore le vent contraire; mais, comme il n'était pas s: fort, M. Bart doubla en louvoyant la pointe de cette île , derrière laquelle il avait été obligé de s'arrêter. Le vent lui a continué" d'être contraire depuis ce temps-là jusqu'à ce matin ; en sorte que , tant qu'il l'a toujours été , j'ai su tous les soirs sa navigation par les vaisseaux marchands qui viennent de la mer Baltique dans ce port. C'est par leur moyen que j'ai appris que l'escadre de Votre Majesté était le 21 de ce mois vis-à-vis de l'île de Bornholm , qui est à trente Ireues d'ici, du côté de la Suède. Je juge qu'étant là elle aura pu faire une autre bordée jusqu'à l'île de Hugen, où, trouvant les courants qui sont ordinaires le long de cette côte vers Danlzick , elle aura pu se soutenir contre le vent , et arriver hier ou aujourd'hui à la rade de Dantzxk, le vent lui étant devenu ce matin tout à fait favorable. Bonrepos.

(.411'. i'ir. — Danimarclî , 1697.)

— 1697— LIVRE IX, CHAPITRE VIII. 3G«i

Le prince de Conti arriva en effet à Danlzick le dernier jour de septembre. Plusieurs seigneurs polonais s'empressèrent aus sitôt d'aller sur son bord lui offrir leurs services ; et l'abbé de Polignac, s'y étant rendu aussi le 1er octobre, rendit compte à Louis XIV, le 5 octobre, de sou entrevue avec M. le prince du Conti :

«'... De tous ceux qui se trouveront ici les premiers, le roi de Pologne a résolu de former un conseil avant que de recevoir l'ambassade , pour écouter leurs avis sur toutes les dispositions nécessaires; et comme ce prince veut agir le plus rapidement qu'il sera jwssible dès qu'il aura mis pied à terre et qu'il aura commencé, il juge très-prudemment qu'il ne saurait mieux faire que de former, sur tout ce qu'il verra et entendra de ses plus fidèles serviteurs , un plan exact et proportionné , tant au besoin de ses affaires qu'aux moyens qu'il a pour les soutenir.

» S'ils avaient été plus abondants , il n'y aurait eu qu'à distribuer au plus vite ce que les Sapieha demandaient pour mettre l'armée de Litbuanie en mouvement , pour confédérer celle de la couronne , et pour lever ces compagnies dans les palatinats dont j'ai souvent parlé ; mais la crainte où est ce prince d'embrasser à la fois tant de choses qui entraînent de grosses dépenses, quoiqu'elles fussent décisives, l'empêche de s'y résoudre d'abord, sans avoir mesuré ses forces, et lui faire attendre l'avis du conseil pour choisir les expédients et courir au plus pressé.

» Il est certain que ceci ne se terminera pas sans guerre , l'électeur de Saxe étant trop embarqué pour céder, à inoins qu'il n'y soit forcé. Ainsi Votre Majesté peut voir aisément , comme je pris la liberté de lui représenter par ma lettre du 6 août , qu'il faudra quelque chose de plus pour éteindre la scission qu'il n'aurait fallu pour accomplir simplement les promesses dans une élection paisible.

» J'aurai l'honneur de mander à Votre Majesté de plus grands détails dès que le conseil aura réglé toutes choses; et jusque-là je ne vois plus rien qui se puisse ajouter à ce que le roi de Pologne écrit à Votre Majesté 1 ; ses lettres à tous les seigneurs

1 Les lettres que le prince de Conti , nommé ici roi de Pologne, a écrites de Dantzick au roi Louis XIV et qui pourraient soûles expliquer les der-

de son parti ne manqueront pas de produire un très -grand effet. »>

Une autre dépêche de l'abbé de Polignac , du même jour 5 octobre , portait de plus ce qui suit :

«... Le roi de Pologne est encore à la rade, assez chagrin de ce que tous ceux qui sont venus le saluer, après les premières assurances de leur fidélité, lui demandent de l'argent, et qu'ils paraissent mécontents quand il ne leur en donne point. Cependant il fait bien d'en user ainsi ; car, avant qu'il eût mis pied à terre, il serait épuisé. Il emploie pour la guerre tout ce qui lui paraît d'une nécessité absolue; et comme ses fonds ne sont pas grands, il craint, avec raison, que l'électeur de Saxe, fortifié par les troupes qui lui reviendront bientôt de la Hongrie, où l'empereur n'en a plus besoin depuis la défaite des Turcs, n'assemble une armée plus puissante et plus aguerrie que la sienne.

» A la fin de cette semaine , les députés de la diète générale nous en apporteront le résultat , et l'ambassade se fera dans les formes; ensuite on réglera les pacta conventa. »

Les choses se passèrent à la diète de Varsovie comme l'abbé de Polignac l'avait espéré, et voici ce que porte sur ce sujet sa dépêche à Louis XIV du 22 octobre :

« ... Le 18 , la noblesse, en assez grand nombre, suivit le maréchal du Rokosz au kolo , et y fil tout de nouveau la proclamation du roi de Pologne , sans aucune contradiction.

» Ensuite elle ordonna l'ambassade pour inviter ce prince à prendre possession du royaume ; une députation de plusieurs nonces pour former les pacta conventa; une autre au grandchambellan de la couronne pour le prier de donner le diplôme des commissaires pour rendre compte de l'argent qui serait employé à la satisfaction des deux années ; enfin une ambassade à Votre Majesté pour la remercier, en premier lieu, de ce qu'elle avait bien voulu donner à la Pologne un prince, de son sang si digne de régner ; pour la supplier, en second lieu , de vouloir entrer dans l'engagement des pacta conventa du nouveau roi , comme Charles IX lit dans ceux de Henri III , et pour lui demander, en dernier lieu , tous les secours qui dé-

nioros phrases <lo cotte n^orialinn , no sont pas au dépôt dos affaires ôlran;j«ivs.

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pendront d'elle , afin de protéger la bonne cause et la liberté contre ceux qui la veulent opprimer. »

Voici la réponse que Louis XIV fit le 7 novembre à ces différentes lettres de l'abbé de Polignac :

«... Toutes vos lettres me font voir beaucoup de lenteur dans les affaires de Pologne, et il ne paraît pas qu'il y ait encore de troupes assemblées auprès de mon cousin le prince de Conti ; ceux qui le viennent trouver ne cessent pas cependant de lui demander de l'argent, sans qu'il soit possible de juger de l'utilité qu'il y aurait a le donner : ainsi j'approuve fort le parti qu'il prend de ne le distribuer que très à propos, de continuer à refuser le titre de roi, et de ne point s'engager à mettre tout à fait pied à terre avant que d'avoir des troupes suffisantes pour soutenir son entreprise et pour marcher contre l'électeur de Saxe, sans être obligé de l'éviter et de se retirer dans la Prusse en lui abandonnant le reste du royaume.

» Il est certain que je suis bien éloigné d'abandonner une affaire qui nu; cause autant de dépenses; mais avant que de m'engager davantage à la soutenir, il est nécessaire que je puisse juger du succès qu'elle aura , et si mon cousin le prince de Conti sera en état de se maintenir sur le trône de Pologne sans lui envoyer des troupes, comme l'on en demande présentement, quoique les Polonais eussent jusqu'à présent gardé le silence sur cette condition , dont l'exécution serait absolument impossible.

» Vous donnerez part à mon cousin le prince de Conti de la paix qui a été signée le 31 (la paix de llyswick ) octobre palmes ambassadeurs avec ceux de lYinpereur et de l'empire. »

L'abbé de Polignac avait toujours compté sur les secours de l'armée de Litbuanie ; mais dans le temps qu'il y comptait le plus, il reçut à Mariembourg l'avis que les Sapiéha, qu'on attendait avec tant d'impatience, ne venaient pas, et qu'après un conseil tenu à Grodno avec le grand-trésorier de la couronne, qui s'y était rendu en diligence, ils avaient contremandé le slarsnick de Lithium e. Il l'écrivit à Louis XIV le 23 octobre, et lui marqua en même temps, au sujet du prince de Conti, ce qui suit :

« ... Ce changement m'étonna fort ; je le fis savoir bientôt à

ce prince, qui a tenu là -dessus plusieurs conférences avec les sénateurs; ils n'ont su eux-mêmes que lui dire ; et comme la saison fort avancée oblige l'escadre de Votre Majesté à quitter la rade en peu de joui s , je crois ce prince résolu à s'en retourner avec elle, plutôt que de mettre pied à terre sans avoir de troupes réglées , ni une place de sûreté meilleure que Mariembourg , à moins qu'il ne reçoive de meilleures nouvelles. Le malheur est que le temps ne permet pas de longs éclaircissements sur ce qui vient d'arriver, ni le remède qu'on y pouvait apporter. »

Le prince de Conti prit en effet la résolution de faire mettre à la voile pour son retour en France , et ne différa son départ que de peu de jours pour attendre le vent. L'abbé de Polignac en explique les raisons à Sa Majesté par sa dépêche suivante , datée du 6 novembre, portant ce qui suit :

«... La ville de Dantzick a poussé fort loin son insolence; après tout ce qu'elle a fait contre les officiers de l'escadre de Votre Majesté, et même contre le respect qu'elle doit au caractère dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer, le roi de Po logne trouva bon que je parlasse au président , pour voir si la nouvelle de l'ordre que Votre Majesté a donné d'arrêter et de saisir tous les vaisseaux de celte ville, et le péril dont les bourgeois étaient menacés, ne la rendraient point plus sage. Le même jour que je lui en parlai , et pendant qu'il feignait d'ignorer de si grands excès, on maltraitait actuellement l'écrivain de l'amiral dans la ville.

» Enfin le roi de Pologne jugea qu'il ne fallait plus laisser cette insolence impunie , et fit arrêter sept bâtiments appartenant à cette ville qui se trouvaient dans la rade.

» Ce matin , le magistrat , en représailles , a fait fermer les portes, et a retenu tout ce qui était trouvé de Français, parmi lesquels il y a quelques-uns de mes domestiques ; ils ont aussi pris mes chevaux et mes chariots qui étaient allés chercher mes meubles. »

Ce fut le 9 novembre que le prince de Conti repartit de Dantzick pour repasser en France1.

1 M. Ccbcrct, qui avait été à la suite de ce prince, avait écrit qu'on no devait pas appréhender que l'escadre fut reteni.e par les gla'-es dans la ruer

Voici la réponse que Louis XIV fit le 5 décembre a la dépêche de M. de Polignac qui lui apprenait le retour du prince :

«... Monsieur l'abbé de Polignac, j'apprends, par votre lettre du 19 du mois dernier, que vous êtes auprès de Stettin, lorsque j'étais persuadé que vous reveniez avec mon cousin le prince de Conti : c'était le seul parti que vous aviez à prendre , et il était aisé de juger que vous n'auriez désormais aucun service à me rendre dans le voisinage de la Pologne. L'infidélité des Polonais s'est trop fait connaître pour m engager désormais à leur donner aucun secours pour défendre leur liberté ; il y a lieu de croire qu'elle sera bientôt opprimée par celui qu'ils ont appelé pour régner sur eux ; mais je n'ai nul dessein d'entrer dans les divisions que l'on peut prévoir, avec beaucoup de raison, dans ce royaume. Je diffère cependant à m'expliquer de mes intentions jusqu'à l'arrivée de mon cousin le prince de Conti ; et comme l'expérience m'a fait voir le peu de fondements que je devais faire sur les avis qu'on m'a donnés jusqu'à présent de l'état des affaires de Pologne , c'est de lui seul que j'attends d'être éclairé de la vérité de toutes choses.

» Le seul ordre que j'aie à vous donner est de revenir incessamment dans mon royaume , de m'écrire aussitôt que vous y serez entré, et d'attendre sur la frontière que je vous fasse savoir mes intentions. »

Telle fut l'issue de l'affaire de Pologne. 11 ressort évidemment , ainsi qu'on l'a dit , de toute cette correspondance , que si la disgrâce de M. l'abbé de Polignac fut grande et complète, il la mérita peu; car la tiédeur de M. le prince de Conti, l'insuffisance des moyens mis à sa disposition par Louis XIV, le refus du paiement des lettres de change, et enfin l'infidélité de plusieurs des partisans de M. le prince que l'ambassadeur de France se croyait assurés, entravèrent et ruinèrent toutes les sages mesures qu'il avait prises.

Arrivé sur la frontière , M. de de Polignac fut relégué dans son abbaye de Bonport, Il reçut la nouvelle de son exil avec

Baltique, parce que, quand cette mer gelait, ce n'était qu'à la fin de janvier, mais que dans l'arrière-saison elle était très-orageuse; et, en effet, l'escadre commandée par M. Bart fut à son retour battue de la tempête dans les derniers jours de novembre et dispersée.

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calme et sérénité , car c'était un de ces hommes qui , ayant en eux une grande foi et créance, comptent toujours avec certitude sur le besoin qu'on doit avoir de leur capacité pour les tirer de toute mauvaise situation passagère.

Ce fut pendant cet exil si peu mérité d'ailleurs que M. de Polignac commença de travailler à son poème de Y Anti-Lucrèce, On sait que l'idée première de cet ouvrage lui vint à propos d'une discussion qu'il eut avec le sceptique Bayle , ce dernier lui citant incessamment l'autorité de Lucrèce en matière de philosophie et de métaphysique. M. de Polignac eut envie de lire cet auteur , et immédiatement après le désir de le réfuter, ce qu'il fit dans le magnifique poème latin qu'on connaît.

Enfin la paix dite de Rystvick, négociée pour la France par MM. de Harlai, de Créci et de Caillières, qui la traitaient depuis trois ans, fut signée à Ryswick , et mit fin à la guerre qui durait depuis 1689.

Le premier traité fut signé par la Hollande , le 20 septembre 1697, à minuit. l es traités de Munster et de Nimègue servirent de base a ce traité.

Le second fut signé une heure après avec l'Espagne. Il contenait là restitution des places prises en Catalogne; Luxembourg, le comté de Chimay, Charleroi , Mons, Ath, Courtrai, et tout ce qui avait été réuni par les chambres de Metz et de Brissac. La ville de Dinan fut aussi rendue à l'évêque de Liège, et l'île de Ponce au duc de Panne.

Le troisième traité, avec l'Angleterre, fut conclu le 21 du même mois, à trois heures du matin. Louis XIV s'engageait a ne point inquiéter le roi d'Angleterre dans la possession du royaume dont il jouissait.

Le quatrième fut enfin signé avec l'empereur, le 30 octobre. Tout fut réglé conformément aux traites de AVestphalie et de Nimègue, et Fri bourg lui fut rendu. Par ce traité , le duc de Lorraine fut rétabli dans ses états , ainsi que le duc Charles son grand-oncle , en avait joui en 1670.

Mais bien qu'on fût en pleine paix , on soupçonnait, avec raison , que la future succession d'Espagne allait devenir le texte d'une nouvelle guerre, et l'on faisait de pari et d'autre de

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sourds préparatifs. Les intendants eurent les ordres formels de tenir prêts, dans les ports du Ponant, soixante-dix vaisseaux de guerre , dont huit du premier rang, douze du second , dix-huit du troisième , et le reste du cinquième et du sixième, avec les munitions nécessaires.

La lettre suivante du comte d'Estrées montre combien les prévisions d'une guerre prochaine étaient fondées, et les mesures que Louis XIV faisait observer dans les jwrts d'Espagne où il avait des forces maritimes étaient nécessaires.

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