M. LE CHEVALIER DE FORBIN A M. DE CHARMONT
Du vaisseau du Roi la Perle, en latrie, le 31 juillet 170*.
Monsieur,
Mon arrivée sur ce parage n'a pas été infructuense ; j'ai $tp ou brûlé aux ennemis huit bâtiments chargés, que j'estime pouvoir monter à 20,000 stares et plus ; j'en ai envoyé au port de ferindes quatre des plus considérables , un vaisseau , une mersilianne , une frégate *et une latine , que j'estime pouvoir porter 12 à 15 mille slares , qu'on fera vendre par ordre «le M. Argon au profit du roi ; j'ai fait brûler ou couler à fond les antres , n'ayant pas d'équipage assez ■pour les amariner.
J'ai été visiter le golfe de Fiume pour y chercher le navire anglais qu'on m'avait dit s'y être réfugié ; je n'y ai trouvé que quelques petils bateaux et vu quelques barques dans la rivière de Fiume , qui sont hors d'insulte. Je ne crois pas qu'après la perte que les ennemis ont faite ils osent plus se risquer a sortir
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de" ce côté-ci. Je m'en vais du côté de Trieste pour y chercher l'anglais, et pour voir si je pourrais tenter quelque chose dans le port. Les galiotcs à raines ne m'ont point encore joint ; des qu'elles seront venues, nous tâcherons de faire tout ce qu'il vous plaira.
Je savais qu'il y avait à la foire de Sinigaglia une douzaine de bâtiments ennemis ; je ne crois pas devoir tenter sous une ville du pape de l'aller canonner pour y prendre des bâtiments vides, d'autant plus que nous autoriserions les Seignans d'aller enlever nos bâtiments sous la ville d'Ancône ; de plus, j'étais fort pressé de me rendre sur ce parage avant qu'on eût appris de mes nouvelles. C'est à quoi j'ai heureusement réussi, puisque j'ai ôté aux ennemis , par les prises que je leur ai faites, pour plus de deux mois et demi de vivres destinés pour l'armée des impériaux. J'espère, monsieur, que vous serez content de moi de ce petit commencement.
Le patron Rossi , qui m'a rendu voire lettre , et dont j'ai brûlé la péotte , doit vous avoir informé que je le trouvai sans patente , faisant route de Fiume, chargé de froment. Il me dit être chargé pour Albona ; comme je le connaissais pour avoir servi, je lui dis 'que je lui faisais grâce en considération de l'affection qu'il avait paru avoir pour nous ; mais qu'il se gardât bien une autre fois de tomber dans ce cas. Je luï demandai ensuite s'il n'avait point d'armes, poudres ou passagers des ennemis, et s'il allait véritablement à Albona; il m'assura toujours fortement, devant tous mes officiels, qu'il était chargé pour Albona ; et ayant fait visiter sa péotte, j'y trouvai trois Turcs ou Rossinois sujets de l'empereur, et un Juif, qu'il avait fait cacher ; je lui trouvai ensuite quelques autres marchandises, de l'argent, .des lettres pour Kagusc et pour des villes de l'empereur et autres lieux, sans passe-ports ni patentes. Je le trouvai si coupable, que je lui brûlai son bâtiment, et lui promis pourtant que s'il m'avouait tout , je lui paierais, la valeur de s;m bâtiment. Ainsi, monsieur, il m'a avoué que partie.de ce qu'il portait appartenait aux Juifs, et qu'il allait à Fiume ; mais que, comme il a peur d'être châtié de la république , il ne voulait point qu'on s0t qu'il allât chez les ennemis. J'ai même eu ia précaution de faire faire une déclaration à un officier de la ré-
publique qui était dans sa péotte, et que je renvoyai avec toutes ses hardes , de la tromperie que ine voulait faire ledit patron. M. de Nargonne , que je vous enverrai au premier jour, vous la montrera , et vous détaillera généralement toutes choses.
J'ai brûlé hier au soir le navire nommé la Sibylle, qui avait pavillon vénitien , qui allait à Fiume. )1 était charge de canons de douze livres de balle , au nombre de dix-huit ; il avait aussi soixante canons de fonte, et uue vingtaine de montés ; ce vaisseau pouv ait porter quarante canons. Je ne sais point le dessein des Vénitiens ni des ennemis ; mais je l'ai brûlé à bon compte. Il avait une patente vague , qui lui permettait d'aller par tout le monde sans déterminer les lieux ; son équipage était composé de toutes sortes de nations , entre autres quatre matelots de Fiume , que j'ai faits prisonniers ; toute sa cargaison était du sable , du canon , quelques cabinets , et quelques caisses de papier ; il était adressé à Pierre Dessarc , qui est commissaire de l'empereur à Buccari.
Je pris hier une trébaque chargée de bois , qui appartenait au comte Nouvelle, et qui a feint une vente avec un patron de Rouvignon ; le patron même l'a avoué, et quatre Vénitiens vinrent nous le dénoncer " à bord et nous menèrent où il était. Ainsi, monsieur, si on s'en plaignait, vous pourrez leur exposer la fameuse vente.
J'ai gardé dans mon bord les trois Bossinois sujets du roi des Romains ; il y en a aussi un qui se dit Turc et les autres chrétiens. Ces gens-là me mangent et m 'embarrassent ; ce sont de pauvres marchands. Je ne sais si je dois les faire esclaves ou les renvoyer. Faites- moi la grâce de me mander ce que j'en dois frire pour m'en débarrasser ; ils étaient avec le patron Rossi.