‹ Histoire de la marine françaiseChapitre 65 sur 87 · LETTRE DE M. DE CHARMONT A M. LE CHEVALIER DE FORBIN · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE CHARMONT A M. LE CHEVALIER DE FORBIN

Venise, ce 4 août 1702.

Le patron Rossi revint mercredi, et me remit le paquet que vous lui aviez confié. Il m'assure qu'il se rendra digne de la grâce que vous lui avez fait espérer. Je lui ai demandé qu'il m'apportât toutes les pièces par lesquelles il pourrait justifier • la perte qu'il a faite : je crois qu'il y a quelque justice, par les services qu'il a rendus , de le dédommager ; mais en même temps, comme j'ai besoin de quelqu'un qui me serve pour vous porter les dépêches que je reçois de la cour et d'autres endroits, il ne faut pa> le payer entièrement , lui eu donner une partie, et lui faire espérer le reste par ses services ; je crois même qu'il ne serait pas mauvais que ce fût de moi qu'il reçût cet argent; ainsi vous pourriez me l'envoyer par M. de Nargonne lorsque vous le dépêcherez à Venise. J'ai parlé au patron Uossi sur ce plan-là.

Il me semble qu'il serait à propos que vous nous envoyassiez la copie des lettres et des patentes ou passe-ports qui se trouvent dans les bâtiments dont vous vous rendrez maître dans le golfe , afin que , sur ces papiers et sur ce que vous nous manderez , nous puissions répondre aux plaintes du sénat , même en faire de nouvelles contre les sujets de la république qui serveut si impunément nos ennemis ; car je ne doute point que vous ne gardiez toutes ces pièces pour justifier que les prises que vous faites le sont avec raison et fondement.

Je crois , par tout ce que vous avez fait , combien il eût été à désirer que vous fussiez arrivé avec des forces suffisantes dans le commencement , et que vous n'eussiez point été obligé de quitter vos croisières. Je me flatte et je souhaite, par l'intérêt que je prends à votre avancement et à tout ce qui vous regarde, que, lorsque les galiotes à rames vous auront joint, vous fassiez encore des expéditions de plus grand éclat. Celle de la Mezola tient certainement fort au cœur à la cour et à tous les ministres ; mais il la faut faire sûrement. Je ne vous répète point ce que je vous ai mandé dans ma dernière à cet égard. Je vous

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avais écrit que le vaisseau anglais était à la pointe de Goro ; il a paru ces jours-ci à la hauteur de Venise , et s'est présenté pour entrer dans le port ; mais il n'a pas trouvé de barques qui aient voulu le remorquer ; ainsi je suis persuadé qu'il ne vous échappera pas, ou du côté de Trieste, ou du côté de Goro.

Je vous envoie un mémoire que le consul de Raguse m'a mis entre les mains , qu'il a fait par votre ordre , sur la situation des ports de l'empereur. Je souhaite qu'il puisse vous être de quelque utilité et de quelque usage.

Je crois qu'il serait bon que vous envoyassiez prisonniers à Blindes les Bossinois et les matelots fioumans que vous avez pris, pour servir à échanger avec M. Catclip, ou ceux qui ont été pris lors de l'affaire de M. de Cleron ; et si même vous trouviez occasion , ou par ces mêmes gens , ou par d'autres voies, de faire écrire au commandant de Seigna , ce serait une grande charité ; car ces pauvres gens-la souffrent beaucoup, et je n'ai pas encore pu trouver les moyens de les faire assister.

Vous ne m'avez point écrit au sujet de l'extrait de la lettre de M. de Pontchartrain que je vous ai envoyé, par lequel vous avez dû voir que ce ministre souhaite que l'argent des prises me soit, remis, pour que je m'en serve à acquitter les dépenses qui ont été faites pour vous ; il m'écrit encore la même cliosc cet ordinaire, et je joins ici l'extrait de sa lettre.

Le bruit se répandit hier que vous aviez rencontré un bâtiment vénitien venant de Smyrne; qu'il avait refusé d'aller à l'obéissance ; que vous l'aviez attaqué , et qu'il s'était défendu et retiré dans le port de Pola. Ce bruit faisait faire beaucoup de discours désavantageux, et donnait lieu à des plaintes fo.t grandes, que tous les marchands de Venise portaient au sénat. Ces marchands disaient que le commerce était entièrement interrompu , et qu'ils étaient traités par les Fiançais comme si la guerre était déclarée avec la république, ajoutant à cela que c'était sans juste raison que vous aviez brûlé le dernier bâtiment, nommé ta Sibylle ; le vaisseau est arrivé à Venise, et les faux bruits se sont dissipés. Je crois devoir vous dire qu'il faut, comme vous avez fait à l'égard des bâtiments venant de Smyrne, laisser passer tout ce qui vient appartenant a la république, en observant de ne faire de mal qu'à nos ennemis,

marquant même des honnêtetés à l'égard de la république, afin d'être plus en état d'inquiéter nos ennemis, et de trouver les facilités nécessaires pour vos expéditions. Il me semble encore que s'il y avait quelque chose de douteux qui parût appartenir à la république, et que vous soupçonniez néanmoins être poulies Impériaux, vous pourriez en ce cas, mais ces choses n'étant ni provisions de bouche ni munitions de guerre , conduire ces prises douteuses dans les ports de la république, les consigner au jxxlesta comme en dépôt, afin de mettre par là ces messieurs en état de punir leurs sujets qui se trouveront contrevenir aux ordres qu'ils ont faits, de ne servir aucun des deux partis , et de leur faire connaître qu'on veut avoir toutes sortes d'égards jMjur la république ; cela n'empêcherait pas" que les choses étant pour le compte des Allemands nu vous fussent remises après. Voilà, monsieur, quelle est mon idée à l'égard des ménagements qu'il fout avoir pour la république. Je souhaite fort que vous puissiez trouver l'Anglais et vous en défaire. Celle expédition vsera certainement approuvée par ces messieurs.

{Aff. étraiig. — Venise, 1702. P. supp. )

M. de Forbin répond de la sorte aux observations de M. de . Charmont, en accusant les Vénitiens de secourir secrètement l'armée de l'empereur.

LETTRE DE fi. LE CHEVALIER DE FORBlfl A M. DE CHARMONT.

A bord de la Perie , le 6 août 1702.

Je viens de recevoir, monsieur, un gros paquet, que le jwtron Rossi m'a rendu en bon état. Je suis ravi d'aise de Voire reconnaissance à son égard , et que vous soyez toujours dans le sentiment de lui donner toute la salisfaction qu'il pourrait souhaiter, en lui remboursant ce qu'il peut avoir perdu dans sa péotte. Je ne sais pas à quoi cela peut monter ; je sais seulement qu'il n'avait que ia moitié de son bâtiment, ayant vendu l'autre moitié avant de partir de Venise, comme il paraît par un contrat que nous avons trouvé entre ses mains. Je crois que ce sont là toutes ses prétentions, hors que le blé qui était dans

sa barque ne lui appartînt. Il doit vous avoir accusé qu'il n'avait point de patente, qu'il faisait la route des ennemis, et qu'il m'a • accusé faux dans toutes les interrogations que je lui ai faites ; qu'il avait des lettres pour des villes des ennemis. Ainsi, monsieur, ce bâtiment estde bonne prise sans nulle difficulté, puisque tout le reste de la cargaison de cette péotte allait aux ennemis ou leur appartenait. M. de Nargonne vous portera une déclaration que j'ai fait faire à un officier de la république qui se trouva dans cette péotte, qui justifie tout ce que j'ai l'houneur de vous mander ci-dessus.

Pour le vaisseau la Sibylle, il me paraît, monsieur, que vous avez de justes raisons de plaintes à faire à la république, puisque , malgré la défense qu'elle a faite à ses sujets d'aller chez nos ennemis, ce vaisseau allait à Fioum et était adressé à Pierre d'Essars ; sa cargaison était du canon , puisqu'il était dans le fond de cale ; il y avait une quantité de canons de fusil cachés sous son lest ; son équipage ramassé où il y avait de nos ennemis; sa patente était vague, qui ne lui déterminait aucun lieu. Ainsi , monsieur, puisque les Vénitiens ont souffert que les ennemis aient armé un navire en guerre dans leurs ports sans qu'ils s'y soient opposés , par la même raison ils auraient armé le navire {a Sibylle, à Fioum, puisqu'il portait son canon et ses armes, et s'en seraient servis, selon toutes les apparences, contre nous, et par conséquent j'ai bien fait de le brûler. Je puis bien vous assurer que tous les Vénitiens à qui j'ai parlé ont tous approuvé ma conduite ; comme aussi d'un petit bâtiment que je' brûlai hier, qui n'avait ni patente ni foi de santé; et je suis très-bien informé que la république a fait défense , sur peine de la vie , à aucun de ses sujets de sortir de leurs ports sans jwrter avec eux toutes les inarques qui pussent les faire connaître Vénitiens; et faites-moi la justice d'être bien persuadé que toutes les plaintes que l'on pourra vous faire de moi seront toujours mal fondées , et que je serai toujours trèsattentif de ne rien faire que dans l'ordre et qui puisse être approuvé de vous , de même que celles qu'on avait faites du navire venant de Smyrue, à qui je fis mille honnêtetés.

Je vous prie, monsieur, de me mander comme je me dois comporter à l'égard des villes vénitiennes où je puis mouiller.

-i;o>-~ LIVRE X, CHAPITRE X. 413

A Itovigo, le provéditeur me refusa l'entrée , ne voulut même pas souffrir que le consul montât à mon bord ; je le fis pourtant venir par force et avec les gens de la santé même; j'envoyai ensuite un officier à terre me plaindre de la rigueur avec laquelle on me traitait, puisque je savais qu'à Venise on avait donné l'entrée aux Seignans. Je dois rendre justice au provéditcur de Pizano ; il m'a fait toutes sortes d'honnêtetés , m'a envoyé des bateaux pour faire mon eau que je lui demandai, et que j'ai bien payée.

Je vis venir à bord le provéditeur Giovani d'Alessi, qui s'en va à Gataro. Quand il fut monté, je lui fis toutes sortes d'hon,nêtetés; je lui fis faire la collation, lui fis crier : Vive le roi! et tirer du canon, et, en bon Français, lui dorer la pilule.

A l'égard du fond des prises, je ne sache, monsieur, qu'on n'en ait vendu que les 800 ducats de Daniel, les trois ancres que M. Morel vendit, et le sel que j'ai remis à Ancône à M. de Benincasa. Il faudra que vous ayez la bonté de vous en faire rendre compte. J'ai dans mon bord pour la valeur de 2,000 ducats de tabac Brésil, qui est le produit des deux barques vides que j'avais menées à Brindes, et que je vendis pour m'en débarrasser; s'il y avait moyen de le rendre à Venise, ce serait un grand coup : on me l'a donné en paiement sur le pied de 75 ducats le quintal, poids de Brindes, qui font deux cents livres, poids de marc. J'ai envoyé à Brindes quatre prises chargées de blé que M. Argoult doit vendre au profit du roi. Voilà, monsieur, tout le détail des prises. 11 y a, à la vérité, quelque argent provenu de la péotte du patron Rossi ; je ne sais pas encore la quantité, n'y ayant pas encore regardé.

J'ai été à la portée du canon de Trieste pour y chercher le navire anglais , et j'ai marqué l'endroit par où nous viendrons la bombarder au premier jour, après que j'aurai su votre sentiment sur ce que je dois faire au sujet du navire anglais, qu'on m'assure être entré dans le port de Malamoc ; mon sentiment serait de l'aller brûler dans le port ; ayez la bonté de me déterminer là-dessus, puisque j'ai l'honneur d'être sous vos ordres. Le patron Kossi m'a trouvé faisant la route de la pointe de Goro, où je l'allai chercher, et c'est lui qui m'a dit l'avoir vu dans le port de Malamoc.

4M HÎSTOIRK DK LA MARINE. —1702—

Tour ce qui regarde la Mozola, je u'ai rien tant à ccrur que de cou tenter la cour et vous aussi. Je vois tant de difficultés à surmonter, qu'il est presque impossible que nous ne fassions une faute. M. le cardinal de Janson m'écrit qu'il y a cinq cents hommes qui la gardent, et dans toute mon escadre je n'ai que cent soldats. Je suis bien fâché que les galiotes à rames ne viennent point ; elles me seraient bien nécessaires pour bombardement et autres affaires , comme d'aller visiter la Mezola et entrer dans la rivière de Bouge, où l'on m'assure qu'il y a une grande quantité de bâtiments fourlans, afin de les brûler et d'ôter aux énnemis tous les bâtiments qui peuvent leur servir à l'avenir.

Je ne puis vous envoyer, monsieur, de la péotte du patron Rossi que j'ai brûlée, pour justifier qu'elle est de bonne prise, (pie la déclaration que l'officier de la république m'a faite et (l'un soldat vénitien, puisque ce patron n'avait point de patente, comme il doit vous l'avoir déclaré ; et à l'égard du vaisseau la Sibylle, les lettres qui s'adressaient à Pierre d'Essars et la patente du capitaine, qui est vague . comme je vous ai marqué ci-dessus. Il est très-sûr que si les patrons avaient quelque chose qui les rendît criminels ils auraient soin de le cacher, crainte du châtiment du sénat. J'attendrai votre réponse autour de Venise , ce qui me déterminera pour ce que j'ai à procéder à l'égard du vaisseau anglais.

Les prises chargées de cire, dont vous me parlez, se sont sauvées dans le port de l'Arse , où ils ont débarqué toutes leurs marchandises , cl porté à Albona par terre , et envoyé les bâtiments dans un endroit impraticable.

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