LETTRE DE M. LE CHEVALIER DE F0RR1N A M. DE CHARMONT
A bi.nJ du vaisseau du Roi. ce 8 août 1702.
Je ne sais si j'ai bien ou mal fait de brûler le \ aisseau anglais; niais j'ai cru ne pouvoir pas me dispenser de le faire, ayant estimé d'avoir l'occasion favorable. .le l'ai cherché par tous les porLs de l'empereur, afin de pouvoir le combattre et le faire périr haut la main; et ayant appris qu'il s'était retiré au port de Malamoc , que les Vénitiens lui avaient envoyé six péottes pour le remorquer dans ce |>ort, je suis venu en renard mouil-" 1er dans cette rade la nuit, et sans balancer je me suis embarqué moi-même dans mon canot , suivi de deux petites chaloupes, et je l'ai été aborder à l'improviste, et je l'ai enlevé avec beaucoup de facilité; et, comme je me suis trouvé Te plus avancé , je l'ai abordé le premier, et avant qu'ils aient en le temps de se reconnaître, je m'en suis rendu le maître, et si heureusement, que je n'ai eu que deux hommes tués et six blessés. Tous les officiers se sont distingués. M. Verguin , M. Peimier et M. de Nargonne étaient avec moi, qui ont fait des merveilles. J'ai fait seize prisonniers; il y en a eu quelquesuns qui se sont sauvés à la nage, et sept ou huit tués. Le capitaine et son gendre , qui commandaient le navire, sont du nombre des prisonniers ; le premier m'a demandé de l'envoyer h terre sur sa parole , afin qu'il pût traiter avec nous et avec M. l'ambassadeur de l'empereur de son échange avec nos prisonniers qui sont h Segua. Je crois, monsieur, que celte affaire-ci sera trèsfavorable pour avoir nos gens qui sont h Segna et qui pâtissent depuis long -temps. Vous trouverez peut-être très-extraordinaire que j'aie été moi-même h cette expédition; et, comme elle était fort délicate , j'ai pensé que je l'exécuterais mieux moi-même que personne autre ; j'avais LiSsé ici un bon second, qui est M. de Hessons, pour continuer ma mission en cas qu'il me fût arrivé quelque accident, et qui a mis tout en usage pour que je l'en chargeasse. Je vous prie de ne point écrire à la cour avant que j'aie reçu de vos nouvelles, que j'attendrai autour de cette ville. M. de Nargonne vous portera des pièces qui
vous donneront bien de l'étonnement et qui justifieront bien amplement ma conduite. Ce navire avait trente-deux canons montés ; et quand il est sorti la première fois , il en avait quarante-huit et trois cents hommes. Vous voyez par là, monsieur, si la Gaiatèc et te Violent étaient bien recommandés. Quoi qu'il en soit, monsieur, ce navire ne me fera plus de mal.
[A(f, étrang. — Venue, 1702. P. supp.)
M. de Charmont, répondant à M. de Forbin dans cette dépêche, lui fait observer avec raison qu'il n'aurait pas dû brûler le vaisseau anglais sans attendre ses ordres ultérieurs , et surtout il regrette qu'il ait été incendié dans le port de Malamoc.
A Venise, ce 8 août 4702. .
J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 6 de ce mois, et j'ai envoyé toutes celles que vous m'avez adressées. Au reste, je vous dirai qu'il ne convient pas, à ce qu'il me semble, de traiter si durement le patron Rossi. Il est certain que la péotte était à lui , qu'il avait fait un traité pour la vendre à son retour, puais que le sort qu'elle a eu rend ce traité nul. Le blé lui appartenait, et quelques marchandises contenues dans son mémoire. Il vous a servi, comme vous savez, fidèlement à votre premier voyage ; il le fait encore présentement ; et sans lui je n'aurais pas de vos nouvelles et vous ne pourriez point recevoir des miennes, personne ne voulant absolument se hasarder à aller contre les ordres rigoureux du sénat. Je vous dirai même que, quoique les brûlcments que vous faites donnent beaucoup d'émotions et excitent beaucoup de rumeurs, c'est néanmoins celle de ce patron qui fait plus d'impression sur les esprits. Après cela marquez-moi définitivement ce que vous ferez à son égard , car il est inutile de lui faire faire des voyages qui ne lui produisent aucun profit.
Vous me consultiez par votre lettre sur le vaisseau anglais ; mais vous avez pris votre parti sans attendre ma réponse. Cette expédition cause ici un bruit étonnant; tout le monde murmure, depuis le noble jusqu'au barquerolle. Je voudrais bien savoir positivement comment a été conduite cette affaire , et si c'est dans le port de Malamoc qu'elle a été exécutée. Dans cette si-
tuation des choses, il me semble que vous ferez bien de différer d'envoyer ici M. de Nargonnc , crainte que cela ne produise quelque événement désagréable, quoique j'aie de la peine à croire que ces messieurs se déterminassent a aucun parti violent ; mais le prétexte de la santé pourrait leur faire imagiuer quelque action ridicule pour satisfaire le peuple. Envoyez-moi des copies de toutes les pièces que vous avez trouvées sur les bâtiments dont vous vous êtes rendu maître, pour que je puisse sur cela fonder vos justifications. La république expédie en France courrier sur courrier; elle embellit ses plaintes de tous les traits les plus noirs contre moi, assurant que te n'est que l'envie du pillage et du gain qui vous font arrêter ces bâtiments, que vous connaissez vous-même être à la république et non aux ennemis. On fait de son mieux pour vous défendre; mais il serait bien nécessaire d'avoir d'autres armes que des paroles ; ainsi , si nous justifiions par des écrits ce que nous avançons , nous leur fermerions la bouche.
Sur ce que vous me demandez, monsieur, à l'égard des ports, vous pouvez mouiller, il faut que votre bon esprit fasse goûter aux officiers de la république votre entrée, et vous en servir pour obtenir les choses dont vous aurez besoin. Nous ferons ce qui sera nécessaire pour le leur faire trouver bon ; mais un peu moins de rigueur envers les sujets de la république peut y contribuer infiniment.
A l'égard du tabac dont vous me parlez , vous pouvez me l'envoyer; je ferai ce que je pourrai pour m'en défaire; il faudra que les ballots me soient adressés , et il me sera aisé de le faire vendre , celui qui a la partie du tabac étant de mes amis. Vous en userez pour l'argent des prises que vous avez entre les mains comme vous jugerez à propos ; mon goût ne me porte point à être dépositaire d'argentlorsqu'il faut en rendre compte. Je vous ai marqué les ordres du ministre. Vous savez les avances que j'ai faites pour vous, qu'on sera obligé de faire à l'avenir; du reste, je ne vous en parlerai pas davantage , et finirai en vous disant que la république n'a jamais rien senti si vivement qu'elle fait le brûlement des bâtiments appartenant à ses sujets qui ne se trouvaient point chargés de munitions de guerre ni de bouche.