COMBAT DE MALAGA
Voici la relation de ce combat, écrite a M. de Pontchartrain par H. de SourdcvaL
Monseigneur,
Le 24 au matin , on aperçut la flotte ennnemie qui venait vent-arrière sur celle du roi; elle était composée de soixantecinq gros vaisseaux et- de plusieurs galiotes à bombes, qui lui furent d'une grande utilité dans le combat, L'avant-garde était commandée par l'amiral Showel , le corps de bataille par l'amiral Roock , et l'arrièrc-gardc par l'amiral hollandais Kulcinbourg. Les armées étaient a onze lieues nord et sud de Malaga.
Le comte de Toulouse se gouvernait sur la perpendiculaire du vent, pour régler ses mouvements sur ceux des alliés, lorsqu'il s'aperçut que leur avant-garde arrivait sur la sienne, et (pi 'elle s'éloignait de leur corps de bataille pour profiter du vent-arrière. Il conçut l'espérance de la couper et de la mettre entre deux feux , parce que le marquis de Villctte , qui commandait son avant-garde , faisait en même temps avancer ses premiers vaisseaux , afin de l'envelopper. Il retint donc le vent, et força de voiles tant qu'il put; mais, n'ayant pas le vent pour lui, il ne put exécuter son dessein. L'amiral Roock, qui l'avait de son côté, et qui voyait le danger que courait son avantgarde , s'avança au plus tôt et donna le signal du combat II était dix heures du matin. Aussitôt il se fit un feu terrible dans toute la ligne. Les premiers vaisseaux du corps de bataille des
alliés s'avancèrent sur l'avant-garde des Français, et l'amiral Roock attaqua le comte de Toulouse; mais, n'ayant pu soutenir son feu, il fut contraint de se retirer. Deux vaisseaux frais qu'il fit arriver prirent sa place et eurent le môme sort ; l'amiral, remis de son premier désordre , vint les relever, et redoubla ses efforts pour faire plier le comte de Toulouse ; mais ce fut lui-même qui plia avec toute sa division ; elle fut obligée de quitter prise , tant le feu de l'amiral français fut violent, bien réglé et bien soutenu. Du comte de Toulouse , l'amiral Roock passa au vaisseau du bailli de Lorraine, qui avait déjà soutenu le feu de trois frégates de soixante pièces de canon chacune. M. de Grandpré le commandait alors, le baillj de Lorraine ayant été si dangereusement blessé qu'il mourut la nuit suivante. 11 reçut avec tant de fierté l'amiral anglais et son matelot qui lui succéda , qu'il les força l'un et l'autre de s'éloigner. Ce n'est pas que du côté (tes Français on ne cherchât avec ardeur à en venir à l'abordage ; mais les alliés , maîtres du vent, qui était frais, furent toujours en état et eurent grand soin de l'éviter ; la mer même fut assez grosse pour empêcher les galères de rendre aucun serv ice ; d'ailleurs la fumée que le vent portait sur la flotte française nous empêcha de voir les différents mouvements de l'ennemi et d'en profiter. Ainsi , de tous ceux qui tentèrent d'aborder, M. de Chainelin fut le seul qui put réussir. Il aborda trois fois un vaisseau plus grand que le sien , et il était enfin sur le point de s'en emparer, lorsqu'il s'aperçut que le feu y était en trois endroits; il se contenta donc d'en enlever une flamme , qu'il envoya au comte de Toulouse.
Cependant le marquis de Villette se distinguait à l'avantgarde. Il s'était attendu à avoir affaire à l'amiral Showel ; mais Showel s'attacha à M. Ducasse, qui soutint dignement la réputation qu'il s'était acquise dans la marine, et le maltraita extrêmement. Pour le marquis de Villette , il eut affaire au matelot de Showel : au bout d'une heure et demie, ce matelot fut obligé de se retirer derrière son amiral. Trois autres vaisseaux prirent successivement sa place , et prirent comme lui le parti de la retraite. Enfin le vice-amiral de cette escadre leur succéda : le marquis de Villette se flattait de le renvoyer comme
1rs autres, lorsqu'une bombe tomba dans sa dunette, et, pénétrant jusqu'à la troisième batterie, fil sauter l'arrière du vaisseau et mit le feu dans toute sa poupe. Le désordre où cet accident le mil fut d'autant plus grand, qu'il y avait dans la galerie cinq mille cartouches de fusil, que les armes de recharge étaient dans les chambres ei que le feu s'y mit. Les coups de ces armes, qui partirent à l'instant, portèrent sur le gaillard d'arrière, endroit où était le marquis de Villette avec les officiers : deux en furent tués, quelques autres blessés, et lui-même fut renversé environné d'éclats, dont il reçut plusieurs contusions. Il fut donc obligé d'arriver de deux aires du'venl pour éteindre le feu de sa poupe. Cette manœuvre, indispensable pour lui , mais qui ne devait être d'aucune conséquence, fut par malheur imitée par sou avaijt-garde. Ainsi elle cessa tout à coup , et sans savoir pourquoi , un combat commencé avec beaucoup dé valeur et qu'elle soutenait avec un grand avantage. Les ennemis eu effet étaient si fort maltraités qu'ils n'osèrent la suivre.
Le vaisseau du marquis de Villette ne fut point le seul endommagé par les bombes que les alliés faisaient pleuvoir sur la flotte comme sur une ville assiégée ; ceux de MiM. de Belleïsle, de Grancey, d'Osmond, de Rouvroi, de Pontac et de La Hoche-Allard en souffrirent et furent obligés de sortir de ligne; mais tous, excepte le premier, après avoir éteint leîeu, revinrent occuper leur poste, et se bal tirent avec une nouvelle ardeur.
Le combat ne fut pas moins vif à l'arrière-garde. Plusieurs vaisseaux furent obligés de sortir de ligne pour se réparer ; mais le marquis de Langeron coula à fond un vaisseau hollandais, et l'amiral Kulembourg fut criblé de tant de coups qu'il ne put éviter le même sort. Il ne s'en sauva que l'amiral et neuf hommes, de sept à huit cents qui le montaient. On se canonna jusque dans la nuit, quoique le feu eût cessé à cinq heures du soir à l'avant-gardc et h sept au corps de bataille.
Les deux flottes maltraitées se séparèrent sans se perdre de vue. Celle du roi perdit beaucoup dans le bailli de Loraine, H. de Helingues, M. de Belle-Isle, le chevalier Phelippeaux et le comte de Chàteaurenault , fils du maréchal, qui furent tués
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ou moururent des suites do leurs blessures; lirais effe n'eut que quinze cents hommes tués ou blessas. Le comte -de Toulouse retut deux éclats de vaisseau , dont l'un le blessa légèrement à la tempe et l'autre coupa sa cravate; quatre de ses pages furent tués ou blessés à ses côtés. Les ennemis étirent trois mille hommes tant tués cjuie blessés , et leurs vaisseaux furent extrêmement délabrés. On les suivit pendant la nuit, et le lendemain on les vit, à la distance d'une lieue, qui couraient, ainsi que ïa flotte du roi, à la côte d'Espagne, et de part et d'antre on passa la journée à se réparer. Lesoirr les vents ayant tourné à l'ouest , les alliés gagnèrent la côle de Barbarie. Le comte de Toulouse prit à minuit la même route, afin de rejoindre quelques vaisseaux désemparés qui n'avaient pu le suivre , et se maintenir au vent des ennemis. Cette manœuvre lit que le 2b* les deux armées se trouvèrent assez près l'une de l'autre. Si le comte de Toulouse eût pu alors être instruit à quel point ils avaient souffert dans l'action , et qu'il ne leur restait de poudre (flie pour dix coups par chaque pièce de canon , il n'est pas douteux qu'il n'eût recommencé le combat, et que, par une défaite entière qu'ils ne pouvaient éviter, il n'eût rendu cette journée aussi avantageuse pour l'Espagne que glorieuse pour la France ; mais , quoiqu'à leur contenance il dût les juger trèsafTaiblis, il ne pensa qu'à ramener sur (a côte d'Espagne les galères, qui ne pouvaient se soutenir dans ses parages, se contentant de laisser derrière lui quelques frégates pour avoir de leurs nouvelles. Son éloignement leur donna lieu de profiter d'un vent d'est qui se leva ; ils s'avancèrent sans être aperçus de ces frégates Vers Gibraltar, où ils jetèrent des troupes et des provisions , et, passant le détroit, ils allèrent à Lisbonne se rétablir. La flotte française de son côté entra le 11 au matin dans le port de Malaga.
De Sourdeval.
11 demeure donc bien évident que, si VI. de Toulouse eut poursuivi les ennemis, il les ruinait entièrement, la Catalogne était sauvée, et peut-être Gibraltar était-il repris aisément sur eux ; mais tant de lenteur leur donna les moyens de s'y fortifier, et depuis ce fut en vain qu'on tenta d'assiéger cette ville par terre et par mer.
HISTOIRE DK L\ MARIN K.
M. de Pointis y fut d'abord envoyé avec dix vaisseaux , ensuite avec un plus grand nombre. Il en perdit quatre par un coup de vent, et fut obligé d'en détacher quelques-uns pour l'Amérique, où l'on voulut rompre les fâcheuses intelligences que le président de Panama entretenait avec l'amirauté de Castille, dans la vue, dit-on, de livrer Panama aux ennemis, ce qui entraînait la perte du Pérou.
Celte diversion malheureuse fut cause que Gibraltar, une des places les plus importantes de l'Espagne, la clef de la Méditerranée, de tout le commerce du Levant, resta aux Anglais et pour toujours ; ainsi tout l'avantage que la France et l'Espagne tirèrent du combat de Malaga, honorable, d'ailleurs, aux deux nations , et qui fut la dernière bataille rangée que livra la France , fut de retarder seulement les opérations des ennemis pour le reste de la campagne , et de laisser les affaires à peu près au même point où elles étaient d'abord.
Ce fut cette même année que la fameuse madame des Ursins, dont on a vu en son lieu le mariage avec le duc de Bracciano, fut chassée de la cour d'Espagne. Ayant long-temps dominé le roi , la reine et tout son conseil , rien ne se faisait en Espagne que sous son influence directe ; mais à la fin ses hauteurs, ses emportements, ses dédains et ses mœurs détestables la perdirent. Madame de Mainlenon, qui l'avait long-temps soutenue, l'abandonna, et elle reçut l'ordre, de la part de Louis XIV, de quitter Madrid dans les vingt-quatre heures; ordre qui fut d'ailleurs si ponctuellement et si brutalement exécuté, que la princesse des Ursins fut enlevée le soir, au milieu de l'hiver, en revenant d'une fête , et qu'il ne lui fut pas même permis de rentrer au palais pour prendre ses femmes et les objets indispensables à un long voyage.
Voyant le peu de fruit que la marine avait retiré des armements de 170'i, malgré l'avantage remporté sur l'ennemi lors du combat de Malaga , le roi , persuadé par M", de Pontchartrain de l'inutilité des grands armements et voyant la pénurie des fonds, fit recourir au système suivi dans les dernières années de la précédente guerre, a savoir : de donner les vaisseaux du roi a des armateurs particuliers, pour faire la course, afin de détruire ou au moins d'entraver ainsi le commerce des en-
nemis par la prise de leurs bâtiments marchands , et de leurs vaisseaux 4e convoi lorsqu'ils revenaient de l'Amérique ou des Indes orientales.
Le siège de Gibraltar, que les Espagnols avaient commencé au mois d'octobre 1704 , durait encore ; quatre mille hommes de troupes de la marine du roi demeuraient toujours devant cette place ; mais M. de Pointis y ayant été envoyé avec quinze vaisseaux pour l'attaquer du côté de la mer , fut , par le manque de vivres , obligé de relâcher à Cadix avec toute son escadre. •
Les ennemis profitèrent de son absence , envoyèrent à Gibraltar une escadre de quatorze vaisseaux qui , après avoir jeté de nouveaux secours dans la place, se retira vers la rivière de Lisbonne. Ce nouveau renfort fit traîner le siège en longueur , et son mauvais succès étant attribué à la lenteur du général csr pagnol, M. le maréchal de Tessé eut la conduite des troupes, et la résolution que l'on prit de le pousser avec vigueur fit donner ordre à M. de Pointis de partir de Cadix, afin d'aller battre la place par mer , et d'empêcher qu'on n'y jetât de nouveaux secours.
M. de Pointis, prévoyant le danger de cette expédition, représenta à la cour de Madrid que plus de (rente vaisseaux de guerre étant mouillés dans la rivière de Lisbonne , il était à craindre que l'ennemi, le sachant engagé dans une aussi mauvaise rade que celle de Gibraltar , avec le peu de forces qu'il avait , ne vînt tomber sur lui avec des forces supérieures et ne l'enlevât.
Il proposa , en attendant le renfort qui devait lui arriver de Toulon, de croiser à l'embouchure du détroit pour intercepter les convois qu'on pourrait envoyer de Lisbonne aux assiégés ; mais, quelque judicieuses que fussent ces remontrances, elles ne furent point goûtées , et il reçut des ordres itératifs de Madrid et de Versailles auxquels il fut forcé d'obéir.
Il mit donc à la voile, débarqua devant Gibraltar toutes les munitions et canons dont il était chargé pour le siège ; mais selon ses prévisions, son escadre, peu après son arrivée, fut si maltraitée du gros temps qu'elle ne put tenir à la rade. Huit des plus gros vaisseaux forcés de prendre le large se dispersé-
Ui iiisTbHti: toi: la marine. —1705—
ii'iit , tandis que les ciiic^ autres ne lardèrent pas à Être attaqués par les ennemis, qui s'étaient mis eii mer au nombre de trente-cinq \ aisseaux dès qu'ils avaient reçu l'avis de son départ.
Trois de ces vaisseaux furent enlevés a l'abordage, dans cette fâcheuse rencontre : les deux autres, dont l'un était monté par M. de Pointis, après avoir essuyé tout le feu des ennemis et s'être fait jour a travers le feu de leur escadre , allèrent s'échouer à la côte , où ils se brûlèrent eux-mêmes. Après cette malheureuse expédition, il lie fut plus question de continuer le siège de Gibraltar; on le convertit en blocus, et on en retira peu après le reste des troupes de la marine, qui furent dirigées sur Malaga, afin d'être ensuite embarquées pour Toulon.
t.es ennemis, devenus de la sorte maîtres du détroit , de- •vaient profiter de leur avantage pour attaquer quelque place importante du littoral espagnol ou français ; et comme on n'ignorait pas que depuis le commencement de 'la guerre la prise de Cadix était le point où ils visaient surtout, les moyens de défense fuient concentrés sur ce point. D'ailleurs la France était particulièrement intéressée à sa conservation dans l'intérêt du commerce ; aussi le roi fit-il faire les instances les plus vives à la cuir de Madrid afin qu'on munît Cadix de tout ce qui était nécessaire pour sa sûreté , offrant d'y contribuer de sa j)art autant qu'il serait possible , eu égard à la pénurie des arsenaux.
Malgré là supériorité des ennemis dans la Méditerranée, où ils allaient encore faire entrer une armée de plus de soixante voiles alors mouillée a Lisbonne,, le roi, vaincu par les instances de M. de Toulouse qui voulait sortir la marine de son apathie , se décida à attaquer Oneille. On disposa donc six vaisseaux et huit galères pour servir à cette expédition , avec un bataillon de cinq cents soldats de troupes de la marine. Mais M. de Pontchartrain avant, selon sa coutume, paralysé toute bonne pensée par la haine jalouse qu'il avait de M. le comte de Toulouse, démontra combien cette enjtreprise était hasardeuse, exagéra le risque que couraient les vaisseaux et les galères du roi sur cette côte, disant qu'ils n'y pouvaient trouver aucune retraite si les ennemis v envoyaient un détachement de leur armée :
— 170.,— LlVKji X, CIlAiMTKh XI. 443
somme toute, l'expédition Tut remise à la fui de la campagne.
Le bruil ayant couru que \\ nncmi se disposait à attaquer Toulon, il fut ordonné à M. de Vauvré, intendant, d'établir de nouvelles batteries dans tous les endroits où il les jugerait nécessaires, de les bien garnir de munitions, de retenir les vaisseaux armés dans les darses, et de se concerter avec le amimandant du port et celui de terre pour faire une vigoureuse défense. M. le comte de Toulouse y fut envoyé pour y commander ; le roi lui donna six bataillons de 'troupes réglées et deux régiments de dragons pour s'opposer aux ennemis en cas de descente.
Heureusement ces précautions furent inutiles; les ennemis, qui comptaient sur une révolution en Catalogne en faveur de l'archiduc, n'en voulaient qu'à Barcelone. Leur armée navale, composée de soixante-dix vaisseaux de guerre, arriva devant cette ptoce le 22 août, y débarqua les troupes qui devaient en former le siège par terre, pendant qu'elle fa bloquait du côté de la mer.
La conservation de cette place, d'où dépendait le salut de la Catalogne, était trop imj>ortante au roi d'Espagne pour que la France ne fît pas les plus grands efforts pour la secourir.
Conséquemment , ixmis XIV donna ordre à M. le comte de Toulouse , qui était à Toulon , de presser son armement et de faire en sorte d'avoir assez de soldats et de ina!elols pour équiper trente-deux vaisseaux ; de se réduire à un plus petit nombre de navires, s'il le jugeait à propos, pour en rendre les équipages plus forts et meilleurs ; de régler l'emploi de ces escadres suivant les démarches des ennemis ; de les faire servir à porter des secours aux assiégés si leur flotte se retirait de devant Barcelone , et laissait cette place bloquée seulement par les troupes de terre; mais dans le cas où îa flotte de l'ennemi eût été moins forte que la sienne, >î. de Toulouse devait sortir de Toulon, et combattre afin de forcer les alliés à se retirer pour rendre libre la communication par mer avec "cette place.
Barcelone, n'ayant pas résisté aussi long-temps qu'on devait l'espérer, se rendit le 4 octobre aux ennemis. Leur armée navale rentra dans l'Océan , et l'on ne relira d'autre avantage de
l'armement de Toulon que celui d'empêcher les ennemis de hisser dans la Méditerranée une escadre qui eût pu nuire aux projets ultérieurs de la France.
Après la retraite de la flotte , on mit le. siège devant le château de Nice. La marine contrihua à cette expédition en bloquant cette place par mer avec trois vaisseaux et trois galères , pour empêcher l'entrée des secours.
M. de Vauvrô fut nommé pour y servir en qualité d'intendant des troupes de terre.
Sur l'avis que les ennemis avaient quelque dessein sur le Port-Mahon , afin de s'y ménager une retraite assurée pour leur flotte, le roi y fit passer un détachement de quatre cents hommes de troupes de la marine , commandés par M. de La Jonquière.
On fit garder cette année les côtes depuis Antibes jusqu'à Savone et Oneillc, par deux vaisseaux et deux grosses barques que l'on avait masquées en bâtiments marchands, et dont on changeait souvent la peinture afin de tromper les corsaires.
En Ponant , le roi fit armer tant à Brest qu'à Rochefort dixhuit vaisseaux pour en former une escadre sous les ordres du marquis de Coêtlogon ; l'objet principal de cet armement était de faire une diversion dans l'Océan qui pût empêcher les ennemis de faire passer toutes leurs forces tfans la Méditerranée, où ils voulaient, pensait-on, tenter de grandes entreprises.
Mais apprenant que les ennemis ne pouvaient être sitôt prêts , et qu'ils faisaient partir de temps en temps de petites escadres pour se rendre à Lisbonne , AL de Pontchartraiu ordonna à ML de Coêtlogon de sortir de Brest sans attendre les vaisseaux de Rochefort , d'aller croiser sur le passage de ces divisions , qui se rendaient à Lisbonne , afin de les com batlre et de s'en emparer; mais cet ordre n'ayant pu s'exécuter, il lui fut enjoint d'attendre pour sortir de Brest que les ennemis, rassemblés à l'île de Wight, eussent mis à la voile , et de partir aussitôt après avec toute son escadre pour aller croiser et tâcher de surprendre les vaisseaux qui pourraient rester derrière , ainsi que ceux qui voudraient entrer dans la Manche et atterrir aux côtes d'Irlande.
Malheureusement M. de Coêtlogou ne put pas plus exécuter ce dernier ordre que le premier ; car les ennemis, inquiétés par son escadre, et qui, en passant dans la Méditerranée, ne voulaient pas le laisser maître d'agir dans l'Océan sans opposition , firent croiser une escadre beaucoup plus considérable sur Ouessant , afin de le garder pour ainsi dire à vue ; ce qui empêcha l'amiral français de sortir de la rade de Brest, où il demeura bloqué dans l'inaction jusqu'au mois de septembre
On désarma alors les plus gros vaisseaux ; ceux qui étaient meilleurs voiliers furent employés à la course ou laissés aux ordres de M. le chevalier de Châtcaurenault pour les envoyer dans les différentes croisières qu'il jugerait convenable de leur faire tenir.
On arma aussi à Brest de petits brigantins pour donner chasse aux corsaires de Jersey et de Guernesey, qui commettaient beaucoup de désordres entre ces îles et la côte de Bretagne.
Bien qu'en guerre , il n'était point de l'intérêt de la France de rompre tout commerce avec les Hollandais, car l'exportation des denrées que leur commerce facilitait était un avantage si précieux à conserver qu'on ne balança pas à leur accorder pen- 1 dant cette guerre les passe-ports qu'ils demandèrent pour venir eu France , et particulièrement à Bayonne et à Bordeaux pour y acheter nos vins et eaux-de-vie.
Mais M. de Pontchartrain refusa de leur donner aucun passeport pour Dunkerque, ne voulant pas introduire dans une place aussi importante des vaisseaux ennemis, qui, sous.prétexte de commerce , y auraient pu venir observer le fort el le faible de la place.
Il refusa aussi de donner aucun passe-port pour les rades ou se tenaient les vaisseaux du roi et où se faisaient les armements, afin d'ôter à l'ennemi les moyens d'être ainsi informé de ce qui, se passait dans nos ports. Pourtant ces passe-ports ayant donné lieu à quelques abus, en cela qu'ils procuraient aux Hollandais l'avantage de faire en sûreté le commerce du reste de l'Europe, et que les armateurs français se plaignaient de ne plus rencontrer en course que des vaisseaux hollandais munis de passe-ports de France , qui leur échappaient ainsi , M. de
4',G HISTOIRE DE LA MARINE. — tîOO-
Pontcbartrain jugea bon de désigner les ports de France où ces vaisseau* de\ raient désormais venir faire leur chargement; exigea que ceux à qui OU accorderait ces passe-ports donnassent caution en France qu'ils ne seraient point employés à d'autres usages, et (|uc ces cautions ne seraient déchargées que quaud il serait justifié de l'arrivée de ces vaisseaux dans un port de France; de la sorte, lorsque les armateurs rencontraient des ' bâtiments munis de ces passe-ports faisant une autre route que celle qui leur était désignée, ils les pouvaient arrêter et envoyer dans un de nos porls pour y être confiM|iiés. ' Les corsaires biscaïeus interrompant le commerce de Bayouue
et de Bordeaux, eu enlevant dans ces rivières les vaisseaux hollandais qui y venaient sous la garantie de ces passe-ports, Sa Majesté lit demander au roi d'Kspagne un décret qui défendît aux corsaires espagnols de prendre aucun vaisseau muni de sauf-conduits de France ; mais comme on craignit depuis que les Espagnols ne voulussent rendre la clause réciproque , réciprocité qui eut extrêmement uni à la course, M. Amclot, ambassadeur, fut chargé de demander (pic cette défense ne s'étendit pas au delà des rivières du royaume.
Pour animer le zèle de Duguay-Trouin , à qui le roi venait de donner quelques-uns de ses vaisseaux à armer en course, * ainsi qu'on le dira tout à l'heure, Sa Majesté lui fit remise de son cinquième sur les v aisseaux de guerre de cinquante canons et au-dessus qu'il pourrait prendre.
M. de Saint-Pol fut envoy é au commencement de cette année daus le nord, avec quatre frégates, pour y interrompre le commerce des ennemis. Il rencontra dans sa croisière une flotte hollandaise escortée de deux vaisseaux de guerre, dont il enleva le commandant avec six vaisseaux marchands.
11 retourna ensuite vers les mêmes points de croisière avec le même nombre de frégates el quelques corsaires de Dunkerque, attaqua une Hotte hollandaise venant de Mosco\ie, l'enleva en partie , se rendit maître à l'abordage de deux vaisseaux de guerre qui l'escortaient , et fut tué bravemeut dans cette action.
l es grands efforts que l'on continuait de faire par terre, pour maintenir la couronne d'Kspagne sur la tète de Philippe Y,
-1-06- LtynE x, chapitre XI. 4*7
laissaient peu de fonds * employer pour la marine; aussi les armements furent- Us de pou d'importance celte auuée 1706.
En Levant, on fit le siège de .Nice, qui fut prise par M. de Vendôme; M. de Vauvré, intendant de la marine à Toulon , y servit avec distinction en qualité d'intendant d'armée et y dirigea l'artillerie et les munitions de la marine.
On entreprit aussi le siège de Barcelone , que l'on devait faire en hiver, pour que les ennemis fussent hors d'état d'y porter des secours. La marine fut chargée du transport des munitions qu'elle fournit à temps, et M. le comte de Toulouse s'y porta lui-même avec une escadre de dix vaisseaux pour bloquer le port ; mais la lenteur des Espagnols ayant retardé cette expédition* les ennemis eurent le temps de la traverser, et, se présentant le 10 mai avec cinquante vaisseaux devant Barcelone , ils obligèrent M. le comte de Toulouse de se retirer ; puis déharquaut sans résistance huit mille hommes et des muuitiuns dans la place , le siège en fut levé.
On entreprit aussi celui de Turin, qui ne fut pas plus heureux; la marine y avait fourni deux cents canonnière.
En Levant, M. le marquis de Uoyes fut envoyé avec six galères pour garder les côtes du Uoussillon et du Languedoc , et le comte de Yillars, avec quatre vaisseaux, pour transporter un bataillon de la marine à Miuorque qui s'était révolté, taudis que M. le comte de Toulouse restait à Toulon en observation avec le reste des vaisseaux , prêt à se porter où sa présence serait nécessaire, particulièrement à Naples, et en Sicile, où l'on soupçonnait quelque projet de révolte.
En Ponant , il ne se passa que de rares actions particulières. M. Duguay- Trouin enleva sur les Sorlingues neuf vaisseaux marchands anglais qui allaient en Amérique, et une frégate de trente-deux canons qui les escortait.
On arma aussi, à Brest, au Port-Louis et au Havre, des barques contre les corsaires de Guernesey, et on y (it contribuer les marchands.
Les ressources de la marine étaient si bornées qu'où se pré-* cautionna contre une descente que les ennemis méditaient dans le Cotentin.
Dans le Nord , M. de Forbin fut envoyé avec huit frégates
pour croiser dans ces mers ; on lui défendit seulement d'attaquer les ennemis dans les ports de Danemarck et de Suède.
Tl enleva d'ailleurs dix vaisseaux d'une flotte anglaise revenant de Hollande , prit neuf vaisseaux de guerre hollandais , et en brûla un troisième qui escortait une flotte venant de Norwége ; mais le reste de la flotte lui échappa.
On ne put envoyer cette année de vaisseaux en Amérique , malgré le besoin pressant que l'on en avait pour le retour des galions.
En Levant , l'événement le plus mémorable de cette année fut le siège de Toulon par le duc de Savoie, ménagé de longue main avec beaucoup d'art pour cacher le motif des préparatifs.
Les ennemis ne projetaient pas moins que de s'emparer d'un des ports les plus importants de la France , et de détruire ainsi la marine du pays et ruiner tout le commerce des Français.
Malheureusement ce projet , tenu fort habilement secret , ne fut éventé que fort tard. On fit a la hâte des préparatifs pour munir la ville de Toulon et les batteries de la rade de troupes et de munitions dont elles étaient dégarnies ; puis les vaisseaux furent coulés bas , ainsi que les canons qui ne purent servir.
Des camps retranchés furent élevés aux approches de l'ennemi , et beaucoup de brûlots restèrent prêts à être envoyés contre l'armée navale ennemie qui enveloppait la place par mer, comme elle pensait bientôt la bloquer par terre.
Le duc de Savoie passa le Var le 1 1 juillet , et s'il fût allé droit à Toulon , la place était perdue sans ressource ; mais la lenteur de sa marche donna au maréchal de Tcssé le temps d'arriver avec des troupes. Il fit attaquer les hauteurs dont les ennemis s'étaient déjà emparés , les reprit et marcha droit au duc de Savoie, qui, sachant que de nouveaux secours arrivaient au maréchal , ne l'attendit pas , et repassa le Var ; la maladie s'étant mise d'ailleurs dans son armée , le duc prit le parti de lever le siège et se contenta de bombarder Toulon , où il fit d'ailleurs peu de dommages ; néanmoins il brûlq dans la rade deux vaisseaux qui l'avaient beaucoup incommodé par leur artillerie et que l'on n'avait pas voulu pour cela couler à fond. Dans sa retraite, M. de Savoie perdit beaucoup de monde dans les défilés des montagnes.
Le comte de Villars fut envoyé avec quatre vaisseaux au secours de Minorque, où avait éclaté une révolte en faveur de l'archiduc ; il attaqua les rebelles avec mille quatre cents hommes, reprit la ville et soumit toute l'île au roi d'Espagne. Il fut de là croiser sur les côtes d'Italie et de Catalogne, et contraignit un vaisseau de lk canons de s'y échouer et de s'y brûler.
On eût souhaité pouvoir envoyer des vaisseaux croiser en Levant contre les Flessinguois qui y causaient du désordre , mais les fonds ne le permirent pas.
En Ponant, on disposa une entreprise pour surprendre, avec quinze vaisseaux commandés par M. Ducasse, les côtes d'Angleterre dégarnies de troupes et de vaisseaux de guerre , et pour y brûler les flottes du convoi ; mais sur l'avis du retour d'une escadre anglaise supérieure , on divisa cette escadre en deux divisions : l'une de dix vaisseaux , commandée par M. Du Quesne-Mosnier, alla croiser de la rivière de Lisbonne aux Sorlingues et au cap Flore; l'autre, de cinq vaisseaux, devait croiser de Belle-Ile au cap Finistère. La première s'empara de quatorze «bâtiments anglais à l'ouverture de la Manche , et mit en fuite deux vaisseaux de guerre.
Dans le Nord , M. de Forbin continua de croiser avec huit frégates dans la mer Baltique , prit en deux actions soixantedeux bâtiments marchands , tant anglais que hollandais*, deux vaisseaux de guerre qui les escortaient , et en fil échouer un troisième. S étant joint ensuite avec Duguay-Trouin, ils prirent trois des cinq vaisseaux de guerre qui convoyaient une flotte, en brûlèrent un quatrième ; mais le cinquième se sauva. Le détail de ces brillantes expéditions se retrouvera bientôt.
Enfin, en Amérique, le roi envoya M. Ducasse avec six vaisseaux pour ramener la flotte du Mexique dans les ports de France ou d'Espagne , suivant les circonstances.
Tels furent le but et le résultat des différentes opérations pendant les années 1707i, 1705 et 1706.
Duguay-Trouin arrive à Brest. — 11 part de ce port avec M. de Forbin. — Il rencontre une division anglaise. — Combat du 20 septembre. — Lettre de Duguay-Trouin à propos de ce combat. — La division française s'empare des bâtiments que l'escadre anglaise escortait. — Retour de Duguay- Trouin à Brest. — Il repart. — Son beau combat contre If GlacesUr, vaisseau anglais , dont il se rend maître après trois heures et demie do combat. — Lottre de Duguay-Trouin à ce sujet. — Mémoire de Duguay- Trouin au Roi sur les armements que l'on devrait faire cette année. — Lettre do Duguay-Trouin à M. de Pontehartrain , dans laquelle il lui expose le délabrement de la marine, et propose d'aller faire la course dans les mers de l'Inde avec son frère, M. Trouin de la Barbjnais. — Expédition de Rio-Janeiro. — Relation de Duguay-Trouin. — Mémoire dans lequel cette entreprise est attaquée. — Réponse à ce mémoire par M. Trouin do la Barbinais. — État de services de Duguay-Trouin rédigé par lui. — Fin do la guerre. — Paix d Ut redit. — Mort do Louis XIV.
Le peu (Je fruit que le roi avait tiré de sou armée navale , l'année précédente, l'engagea à se borner aux armements particuliers, qui durèrent jusqu'à la fin de Tannée 1707, où M. D.uguay-Trouin eut plusieurs combats heureux , ainsi que le montrent les dépêches suivantes.
La première raconte son magnifique combat contre une division anglaise.
J'ai eu l'honneur, monsieur, de rendre compte à Son Altesse Sèrénissime de mon arrivée dans ce port ; mais je n'ai pu lui faire qu'un détail assez imparfait du combat que nous avons rendu, tant parce que j'ignorais bien des circonstances que le désordre de mon abordage m'avait empêché de voir, que par le départ de la poste qui pressait et qu'il fallut faire retarder pour pouvoir faire partir mes lettres, que je ne pus faire qu'avec précipitation , ce qui m'empêcha d'avoir l'honneur de vous écrire comme je l'eusse fait avec plaisir. J'ai cru que j'en ferais un de vous envoyer une relation plus fidèle et mieux circonstanciée de ce qui s'est passé dans cette action.
Je mis à la voile le 19 du mois passé avec l'escadre de M. le comte de Forbin ; je me séparai de lui par uu accident qui arriva au vaisseau V A chiite, lequel se démâta la nuit de son premier mât de hune. Nous nous rejoignîmes le 21, et eûmes connaissance d'une flotte de quatre-vingts voiles, escortée par cinq vaissseaux de guerre anglais, savoir: le Cumbevtand, de quatre-vingt-quatre canons, commandant; le Revincfuiim, de quatre-vingt-six ; te Royal-Ook, de soixante-quatorze; le Chestcr, de cinquante-quatre, et le Rttùy, de cinquantedeux. Nous chassâmes sur les ennemis qui nous attendaient en travers; mais étant à une lieue et demie au vent d'eux, >1. de Forbin jugea à propos de tenir au vent pour prendre ses vis; je fis de même par déférence pour lui ; cela donna le temps aux ennemis de reconnaître nos forces , puisqu'un moment après que nous eûmes arrivé sur eux le commandant lit signal à la flotte de se sauver, et les convois commencèrent eux-mêmes à plier. J'étais pour lors de l'avant de M. le comte de Forbin avec les vaisseaux de mon escadre, et je l'a\ais attendu jusquelà avec mes basses voiles targuées et mes deux huniers tout bas; mais voyant que la flotte s'écartait insensiblement et était même a près d'une lieue et demie des convois, je connus bien que c'était une uécessité de commencer le combat avec ce que j'avais de vaisseaux, et que je ne pouvais plus dilférer sans donner occasion aux ennemis de se sauver, d'autant plus que la journée était fort avancée. Ce parti étant pris , j'ordonne aux vaisseaux V Achille, te Jason et la frégate V Amazone , qui étaient à portée de la voix, d'attaquer et aborder le Royal- Ook et le Chestcr, qui étaient l'arrière; je destinai la frégate la Gloire pour me suivre dans le dessein où j'étais d'aborder le commandant, afin que, me remplaçant les hommes que je jwuvais perdre dans cet abordage , je pusse être en état d'aller secourir mes camarades. Les vaisseaux le lilaquoat et le Maure n'étaient pas assez près de moi pour pouvoir leur donner une destination; mais selon les apparences, ils ne pouvaient prendre d'autre parti que celui d'attaquer les vaisseaux le Rcvinchvim et te Ruby, qui étaient de l'avant, pour donner le temps aux autres vaisseaux de iU. de Forbin de venir les seconder. Ce fut dans cet ordre à peu près qu'étant à la tète
',:•>. HrSTOIRE DE LA MARINE —1707—
di' nia pciiic troupe j'abordai le commandant, après avoir essuyé , sans tirer, la bordée du vaisseau le Chesler. M. de la Jaille, commandant la frégate la Gloire, qui avait ordre de me suivre, le fit avec beaucoup de valeur, et voyant que j'avais mis le beaupré de l'ennemi dans mes grands haubans, il ne balança pas à l'aborder par le môme côté que je l'avais rangé dans le moment même que je faisais battre la charge pour sauter a bord, après avoir va que le vaisseau ennemi était en désordre , et qu'il ne paraissait sur son pont et sur ses gaillards qu'un amas de morts et de blessés. Le sieur de la Calandre , servant de capitaine en second sur la Gloire, se trouva des premiers à bord et me fit signe avec un mouchoir qu'ils étaient les maîtres. Je vis aussi un de mes contre-maîtres amener le pavillon anglais, ce qui me fit prendre le parti de déborder pour aller au secours de ceux qui pouvaient en avoir besoin. Le vaisseau V Achille aborda dans ce temps-là même 4e Royal- Ook; mais , étant à bord et prêt à s'en rendre maître , le feu prit malheureusement dans plusieurs gargousses, qui enfonça le pont et mit hors de combat plus de cent vingt hommes ; en sorte que ce fut une nécessité de déborder pour l'éteindre et réparer un si cruel accident
Le vaisseau le Jason aborda le Chesler; mais ses grapins ayant rompu, la frégate V Amazone prit sa place et déborda ensuite par le même accident. Le Jason retourna à la charge, et l'ayant abordé l'enleva ; le vaisseau le Blaquoat pensa même le prévenir dans ce second abordage; mais ayant connu qu'il n'y pouvait pas être à temps, il alla attaquer le Rcvincheim; le vaisseau le Mattre s'attacha aussi à combattre le Ruby.
Les choses étaient dans cet état lorsque je débordai , et M. le comte de Forbin, arrivant sur ces entrefaites, vint aborder par la poupe le Ruby, qui se rendit et fut amariné par le Maure. Pour moi , je demeurai dans l'incertitude si je devais aller au Royal-Ook, qui s'enfuyait avec son beaupré et son bâton de pavillon bas, ou si je devais aller secourir M. de Tourouvre, qui osait attaquer un vaisseau de quatre-vingt-six canons; il est vrai que sa valeur et son audace me touchèrent si sensiblement, que je ne balançai pas long-temps à suivre ce dernier parti. M. de Tourouvre fit bien tout ce qu'il put pour aborder l'en-
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nemi , essuyant un feu continuel de mousqueterie et plusieurs coups de canon tirés par derrière ; mais ce vaisseau manœuvra si bien qu'il lui fut impossible d'en venir à bout , son beaupré ayant rompu sur la poupe de l'anglais , ce qui lui fit prendre le parti de venir au vent pour lui tirer sa bordée. J'étais pour lors à portée de fusil de lui , faisant force de voiles dans l'intention de l'aborder; mais la fumée épaisse qui sortait de sa poupe à deux ou trois reprises modéra mon impatience et me fit changer ce dessein dans celui de le battre à portée de pistolet , pour être toujours prêt de l'aborder ou de l'éviter. Ce combat, qui dura trois quarts d'heure, fut très-sanglant par le feu continuel de canon et de mousqueterie qui sortait des deux vaisseaux. Enfin, ennuyé de cette manière de combattre, je fis pousser mon gouvernail pour l'aborder, et je me trouvai si près, qu'à peine j'eus le temps de changer mes voiles et mon gouvernail pour l'éviter, le feu ayant repris dans sa poupe avec tant de violence que dans un moment ce vaisseau fut tout embrasé. M. J)ar, qui me suivait de près et qui commençait à lui tirer, se trouva de même fort embarrassé et eut toutes les peines du monde à éviter son abordage; mais heureusement il s'en tira, et le combat finit par la perte de ce vaisseau, à quignons ne pûmes donner aucun secours, et dont tout l'équipage périt par le feu, a l'exception de trois hommes qui se sauvèrent à la nage et qui se sont trouvés dans mon bord.
J'ai perdu dans ces deux actions cent cinqinnte hommes tant tués que blessés, et je suis resté dans un si grand désordre , que j'ai été trois jours en travers pour mettre mou vaisseau en état de naviguer.
Une partie des vaisseaux de M. de Forbin ayant donné dans la flotte, n'ont pris cependant que deux vaisseaux marchands; l* Amazone eu a pris cinq, mon vaisseau un, et on ne sait point encore combien deux corsaires particuliers qui donnaient aussi dans la flotte en auront pu prendre. Il n'en est encore arrivé jusqu'à présent que trois à Brest de V Amazone, un de M. de Forbin au Port- l»uis , de peu de valeur. Les vaisseaux ie Lys et V Achille étant trop maltraités pour pouvoir reprendre la mer, je travaille à faire ressortir au plus tôt le J tison, t' Amazone, la Gloire et C Aslrée,
Voilà, monseigneur, la situation dans laquelle je suis présentement. Je compte que j'aurai l'honneur de vous voir incessamment, et de vous dire de bouche ce que je hc peux pas mettre par écrit.
J'ai l'honneur d'être, avec tout le respect possible ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Dlguay-Trouin.
A Bn'st, li> 31 tvtobrc 1707.
Dans cette antre dépêche, Duguay-Trouin donne la relation de la prise du Ghccstcr, vaisseau anglais de soixante canons.
Monseigneur,
Voici la seule occasion qui se soit présentée de rendre compte à votre grandeur de ma conduite et de notre navigation. J'ai passé , monseigneur, les premiers jours de ma croisière sur la côte d'Angleterre et sur les Sorlingues , j'y ai vu un vaisseau de guerre anglais de soixante-dix canons; mais le voisinage de la terre et l'approche de la nuit le mettaient en sûreté.
Je me suis ensuite approché de la côte d'Irlande pour croiser au-devant des (lottes ennemies et des vaisseaux des grandes Indes, que je sais que l'on attend en Angleterre, me réglant sur les vents pour tenir le large ou m'approcher de terre, depuis les quarante-neuf jusqu'à cinquante et un degrés de latitude nord, et cela sans avoir mi aucun vaisseau ennemi jusqu'au 6 novembre de ce mois, qu'ayant eu connaissance d'un vaisseau de guerre, le hasard voulut que je le joignisse le premier et quey'e m'en rendisse maître après une heure et demie de combat, avant que mes camarades, qui forçaient de voiles , eussent pu nous joindre, Ce vaisseau se nomme le Cforester, monté de soixante canons , percé à soixante-six et armé de cinq cents hommes d'équipage ; mais, selon l'apparence, il avait pris une augmentation de monde pour donner aux vaisseaux des grandes Indes, au-devant desquels ce vaisseau devait croiser avec un autre de la môme force dont i\
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s'était depuis peu séparé en donnant chasse. Voilà ce que j'en ai pu juger par le rapport des prisonniers, que j'ai fait exactement interroger.
La prise de ce vaisseau, monseigneur, dont les mais et vergues étaient percés de coups de canon , m'a jeté dans un grand embarras à cause surtout de la quantité de prisonniers qui me consommaient un s vivres; d'ailleurs je me trouvais dans la nécessité de m'aflaiblir en le renvoyant en France sous l'escorte d'un vaisseau de force. Cependant, dans l'attente prochaine de quelque heureuse aventure, j'ai voulu le conserver quelques jours, afin de le mettre en état de naviguer, et en même temps me suis approché de la côte d' friande pour me délivrer d'une partie des prisonniers en envoyant, connue j'ai fait, le brûlot les porter à terre, et pour s'informer également des nouvelles. Dans cet intervalle, monseigneur, le vaisseau IcJason, auquel j'avais donné ordre de serrer la terre, se trouva à la pointe du jour près d'un vaisseau de guerre anglais de soixante canons , qu'il combattit avec beaucoup de valeur pendant une heure et demie ; mais n'ayant pu le joindre d'assez près pour l'aborder, et le calme étant survenu, il ne put empêcher que ce vaisseau ne gagnât la terre et ne se sauvât entre des roches à l'aide de plusieurs chaloupes de terre qui le prirent a la remorque.
Après cette aventure, monseigneur, j'ai jugé à propos de me tenir nn peu plus au large, tant pour guetter les escadres supérieures qui ne manqueront pas de me venir chercher, que pour être en état de tirer un meilleur parti des flottes que nous pourrons rencontrer.
Comme je* pouvais , monseigneur, conserver encore longtemps le vaisseau le Gloctster, et que je serai forcé de lui donner escorte et de le renvoyer incessamment, peut-être même à la première chasse que je donnerai , je suis bien aise de mettre par précaution cette lettre dedans pour vous rendre compte de ma navigation. I.a prise de ce vaisseau nous a mis vingt cinq à trente hommes hors de combat. Le sieur de la Poterie, garde de la marine, y a été tué. Le sieur de Nogent. à qui j'ai donné le commandement de ce vaisseau , et tous mes officiers ont fait des merveilles dans cette action : tout l'honneur leur en est du; car je suis actuellement si faible par un (lux de
sang continuel dont je suis accablé depuis le premier jour de mon départ, que je ne leur ai pas été d'un grand secours; je pourrais môme dire que , si je n'avais pas préféré mon devoir à la conservation de ma vie , il y a long-temps que j'aurais dû être de retour en France; mais, quelque chose qu'il en puisse arriver , je n'abandonnerai point une escadre que le roi m'a bien voulu confier; il faut espérer que quelques meilleurs avantages récompenseront mes travaux et mon zèle.
Vous savez, monseigneur, qu'après avoir été abandonnés de la meilleure partie de nos intéressés , mon frère et moi nous avons engagé ce qui nous restait de biens pour acheter mon armement et me mettre en état de rendre quelques bons services; permettez-nous d'espérer que, si la fortune ne seconde pas notre bonne volouté , l'honneur de votre protection et les bontés du roi suppléeront à ce défaut. J'ose ici supplier trèshumblement Sa Majesté de vouloir bien se ressouvenir de mes officiers; il y en a plusieurs qui se sont déjà trouvés dans plus d'un combat avec moi, comme MM. de Brignon, de Barilly, Duvigny et (Jieridan, enseignes, et les sieurs Déchelle et Martonne, gardes de la marine. Tous les autres, monseigneur, ont également témoigné toute la valeur possible dans cette deruière action, et je ne saurais vous rendre particulièrement de trop bons témoignages de M. de Nogent , qui me sert de capitaine en second, dont la valeur et le mérite sont soutenus d'une régularité et d'une application sans exemple. Je ne pourrai, monseigneur, tenir la mer plus de quinze à vingt jours; ainsi il me reste peu d'espoir pour la réussite de mon armement : je vois (pie tout m'est contraire , et je suis à la vciHc de n'avoir pour tout bien que la satisfaction d'avoir rempli tous les devoirs d'un bon sujet et d'avoir tout sacrifié pour vous plaire.
J'ai l'honneur, etc. Ducuay-Trouin.
A bord du Lys, le 19 novembre 1707.
On va voir (pie l'épuisement des finances était tel que I)uguay-Trnuiii ni ses armateurs n'avaient rien reçu de ses différentes prises, et qu'il lui était dû deux années d'appointements. Dans ce dénùment, Duguay-Trouin proposa d'armer trois vais-
seaux et d'aller faire la course aux Grandes-Indes; mais, ainsi qu'on le verra, ce projet ne fut pas adopté, et on résolut à sa place l'expédition de Rio-Janciro.
Monseigneur,
J'ai reçu la lettre que Votre Grandeur m'a fait l'honneur de m'écrire le 18 de ce mois. C'est une consolation bien grande pour moi de voir que, malgré mon malheur, vous soyez satisfait de ma conduite. Il est vrai aussi , monseigneur, que j'ai rempli mon devoir dans toute son étendue , et que pour profiter du retour des flottes et des vaisseaux des Grandes-Indes il ne m'était pas possible de garder de meilleurs parages, ni de prendre aucun autre parti plus avantageux. Les vaisseaux des Indes, monseigneur, ont atterri au cap de Clarc, avec quatre autres vaisseaux marchands richement chargés et deux vaisseaux de guerre, vingt-quatre heures avant que nous y fussions arrivés pour mettre nos prisonniers à terre; en sorte qu'il faut nécessairement qu'ils aient passé au milieu de nous la nuit, et que Dieu ait fait une espèce de miracle en leur faveur poulies sauver; car il est sûr qu'il ne s'en serait pas échappé un seul si nous en avions eu connaissance, et j'aurais eu l'honneur et la satisfaction d'amener en France pour douze ou quinze millions de prises qui n'auraient pas peu contribué à remettre le port de Brest sur un bon pied, et à faire subsister un nombre infini de malheureux qui meurent de faim ; j'aurais môme été en état de remettre en mer tout ce que le roi avait pu m'accorder de vaisseaux , avec lesquels je n'aurais pas donné peu d'inquiétude îi ses ennemis.
Mais notre malheur est tel que , quoique la flotte des Barbades, d'environ cent soixante voiles, ait été dispersée et soit revenue par pelotons dans les ports d'Irlande et d'Angleterre, nous n'en avons eu connaissance de pas un seul, ce qui me paraît d'autant plus extraordinaire que nous découvrions plus de trente lieues en latitude par la disposition que j'avais donnée aux vaisseaux de l'escadre. Je n'ai pu m'empécher, monseigneur, de vous faire part des tristes réflexions que je faisais sur cela au milieu de ma maladie, dont le cours ne s'arrête point ; nous vous voyons aujourd'hui sans bien, et, quoique la plus
noirc eàvie ne puisse trouvera redire h ma conduite , on ne trouve guère de gens qui veuillent suivre la fortune d'un honnête homme quand il est malheureux. Vous n'ignorez pas, monseigneur, que plusieurs de mes intéressés m'avaient déjà abandonné, et que nous avons été par là chargés de 80,000 livres d'intérêts dans mou dernier armement ; ainsi , à moins que Votre Grandeur ne procure quelques grâces à mes armateurs, je ne trouverai pas de quoi mettre un seul vaisseau à la mer. Je sais que le roi est moins en état que jamais de payer des dédommagements; cependant, connue il pourrait être dû quelque chose de reste à Sa .Majesté par mes armateurs pour le cinquième des prises, déduction faite de leurs avances et du prix des vaisseaux et marchandises que l'on a employés à son service, si Sa .Majesté axait la bonté de leur eu faire remise, je suis persuadé que cela produirait un bon effet et remettrait dans une bonne assiette l'esprit de mes intéressés, qui sont absolument rebutés. Ce qu'il y a de bien sûr, c'est que le roi ne risquera pas une somme considérable, et que son service en pourra retirer une grande utilité; car enfui, monseigneur, nous ne sommes plus en état, mon frère et moi, de suppléer au défaut de nos intéressés, ni même de prendre intérêt nous-mêmes, puisque je peux vous assurer qu'après nos dettes payées je ne crois pas qu'il nous reste pour vivre que mes api>oinleinenls, ma pension, le revenu de ma capitainerie et quelque peu d'héritage. J'ai honte, dans le temps présent, de 'vous représenter que,* depuis plus de quatre ans que je suis capitaine de vaisseau, je n'ai pas reçu deux mois d'appointements; que la pension dont le roi m'a honoré non-seulement ne m'a pas été payée, mais qu'il ne m'a pas été possible de me faire mettre sur la liste que l'on présente tous les ans au roi, et qu'enfin il m'est dû actuellement deux ans de ma capitainerie qui sont employés à payer la nom elle taxe à laquelle on nous oblige. Qu'allonsnous devenir, monseigneur, après avoir tout sacrifié pour le service et pour vous plaire, si vous ne nous protégez pas? Je vous avoue (pie ces tristes réflexions me sont plus funestes que le mal même dont je suis depuis si long-temps accablé. Je ue vois pour nous qu'une seule ressource, qui m'est venue dans l'esprit à force de travailler mon imagination, et dont j'ai l'hon-
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ncur de vous rendre compte : ce serait, monseigneur, d'armer le vaisseau V Elisabeth, avec la frégate qui me servait de brûlot, pour les joindre au Glorestcr, nouvellement pris, et nous en aller, mon frère et moi , faire avec ces trois bâtiments la course dans les Grandes-Indes, en ne portant que ce qui serait nécessaire pour y avoir des vivres et rapporter quelques marchandises pour dédommager en partie l'armement si nous étions assez malheureux de ne pas faire de prises. Toute la difficulté serait de trouver des fonds ; et c'est pour cela, monseigneur, que je vous supplie très-humblement et avec la dernière instance de m'oblenir du roi quelques grâces particulières [tour le débit des marchandises que je rapporterai en France, provenant de mes prises ou autrement, et pour affranchir mon armement du tribut que l'on paie à la compagnie des Indes, saus quoi il ne me sera pas permis de former une société. J 'attendrai, monseigneur, avec la dernière impatience vos ordres là-dessus. Ayez la bonté de considérer que tout le bonheur ou le malheur de notre v ie dépend de la résolution que vous prendrez sur cela , et que c'est enfin la seule ressource qui puisse relever uotre malheureux sort, .l'oubliais de vous dire, monseigueur, que nous accepterons le vaisseau VÈthabeth aux conditions de la nouvelle ordonnance , ou bieu au cinquième : Votre Grandeur en sera le maître. Ce vaisseau peut être remplacé aisément par U Lys, l* Achille vu la Daupft ine, et je ne jette les yeux dessus que pour mieux réussir avec trois bâtiments fabrique anglaise : c'est une circonstance essentielle.
J'ai l'honneur d'être, etc. Dugcay-Tiiocin.
A Brest, ce 23 décembre 1710.
Ce fut donc l'année suivante, 171 1 , que Duguay-Trouin fit sa belle expédition de Rio-Janeiro, qui clôt si bien les expéditions maritimes du siècle de Louis XIV.
l/entreprisc était périlleuse, la place d'un difficile accès, bien défendue et forte d'une garnison de dix mille hommes. Malheureusement l'avidité de l'équipage empêcha M. Duguay- Trouin de tirer tout le fruit qu'il aurait voulu de cette cam- |)agne.
Voici d'abord un document fort curieux qui donne une idée des arrangements que le roi prenait avec les armateurs pour ces sortes d'entreprises de compte à demi.
CONDITIONS ACCORDÉES PAR LE ROI AU SIEUR DUGUAY- TROUIN, CAPITAINE DE VAISSEAU, ET A SES ARMATEURS , POUR UN ARMEMENT EN COURSE DES VAISSEAUX DE SA MAJESTÉ.
Sa Majesté lui a accordé les vaisseaux le Lys, le Magnanime, le Glorieux, le Brillant, le Fidèle, le Mars, le Biackoat , les frégates Amazone, V Argonaute, V Aigle, VAstrèe , une corvette, deux galiotes à bombes et une flûte.
Elle lui fera remettre tous ces bâtiments carénés et en bon état, avec leurs garnitures, rechanges, agrès et apparaux, canons, armes et munitions nécessaires pour une campagne de neuf mois; mais si Sa Majesté n'était pas état de faire la dépense de la main-d'œuvre , des façons d'ouvrage et journées d'ouvriers, comme aussi des marchandises et munitions nécessaires pour cet armement qui ne se trouveront pas dans les magasins, ledit sieur Duguay sera tenu d'en faire toute la dépense , dont il fera arrêter les états par les intendants et contrôleurs de la marine.
Elle fera lever les officiers, mariniers et matelots nécessaires pour les équipages de ces vaisseaux par les commissaires de la marine et aux classes , comme il se pratique pour l'armement des vaisseaux de Sa Majesté, et aux mêmes soldes et gages, que ledit sieur Duguay payera, aussi bien que les frais de levées, la conduite et demi-solde, et l'armement et désarmement.
Les officiers , mariniers, matelots et soldats qui seront embarqués sur ces vaisseaux et qui en déserteront seront mis au conseil de guerre et jugés suivant la rigueur des ordonnances , comme s'ils servaient sur les vaisseaux armés pour le compte et le service de Sa Majesté, et ce conformément à l'ordonnance qui a été ci-devant rendue en faveur des armateurs dudit sieur Duguay.
Elle accordera les officiers qui seront proposés par ledit sieur Duguay, qui conviendront pour commander et servir sur
ces vaisseaux ; ces officiers seront payes de leurs appointements pendant qu'ils y serviront, connue s'ils étaient dans le port , et ledit sieur Duguay payera leur table et le surplus de leurs appointements.
Sa Majesté voudra bien cependant agréer pour commander trois de ses vaisseaux trois sujets dont la valeur, l'expérience et la capacité seront connues, qui seront proposés par ledit sieur Duguay, et Sa Majesté leur accordera un rang dans la marine pendant la campagne seulement.
£ lie donnera aussi audit sieur Duguay le nombre de gardes de la marine dont il aura besoin, et ils seront payés de leur solde pendant la campagne comme s'ils avaient été présents dans le port, outre le supplément qu'ils recevront dudit sieur Duguay.
Elle lui donnera aussi deux mille soldats pour les équipages de ces vaisseaux , dont la solde sera payée par Sa Majesté comme s'ils étaient dans le port; mais ledit sieur Duguay- Trouin payera leur nourriture et celle des officiers, mariniers et matelots, et de tous les gens qui composeront les équipages de ces vaisseaux.
Ledit Duguay et ses armateurs payeront , sur les profits de l'armement, trente livres pour chaque soldat qui mourra, sera tué et désertera pendant la campagne; et, en cas qu'il n'y ait pas de profits, ils seront déchargés de faire ce payement.
Tl fera embarquer la quantité de vivres, rafraîchissements et médicaments nécessaires pendant la campagne ; la visite en sera faite par les officiers des vivres et des hôpitaux , pour connaître s'ils sont des qualités et quantités requises , et la distribution en sera faite sur ces vaisseaux , conformément à l'ordonnance de Sa Majesté.
11 sera établi sur chacun de ces vaisseaux , fréga.tes ou bâtiments , un écrivain pour veiller aux consommations des agrès et apparaux , à la distribution des vivres , poser les sceaux sur les prises , et tenir les rôles exacts des équipages, ainsi qu'il se pratique pour les vaisseaux armés pour le compte de Sa Majesté. Ces écrivains auront même part , dans les prises qui seront faites, que les enseignes; leurs appointements leur seront payés dans le port, et ils seront nourris seulement par les armateurs.
Le cinquième du produit net des prises que ces vaisseaux
HISTOlRK m LA MARINE.
feront, déduction faite du dixième de .M. l'amiral, des dépenses faites pour l'armement et désarmement, des frais de justice, de magasinage et autres, de quelque nature qu'ils soient, y compris même la somme de 120,000 livres, que ledit sieur Duguav et sis armateurs se sont engagés d'avancer pour la dépensé Mrs munitions et marchandises qui ne se trouveront pas dans les magasins, et celles de la main-d'oMivre et journées d'ouvriers, appartiendra à Sa Majesté, qui veut bien ne le recevoir que sur les profits clairs, en considération des avances que ledit .sieur Duguay et ses armateurs seront obligés de faire pour mettre ses \nisseau\ en état d'aller à la un i ; sur lequel cinquième Sa Majesté voudra bien tenir compte à ces armateurs du surplus de ce qu'ils auront avancé au delà de celte somme de 120,000 livres pour ces munitions, main-d'œuvre et journées d'ouvriers, suivant les états qui en auront été arrêtés; mais les avances qui seront faites par ces armateurs pour cette desiination seront en pure perte pour eux, supposé que ces vaisseaux ne lissent aucune prise.
Les officiers et équipages de ces vaisseaux auront la dixième partie de ce produit net, après (pie le cinquième de Sa Majesté aura été déduit , si ce produit monte à un million ou au-dessous; et s'il excède ledit million, ils auront, outre le dixième de ce premier million, le trentième de l'excédant, à quelque somme qu'il puisse monter: bien entendu qu'ils ne feront aucun pillage, voulant Sa Majesté que ceux qui s'en trouveront saisis ou qui en seront convaincus soient déchus de cette grâce, et Dura suivant la rigueur des ordonnances, et que ceux qui 1rs (lécouv riront aient la moitié de ce qui leur serait revenu.
Sa Majesté ne lèvera aucun cinquième sur les vaisseaux de guerre qui seront pris par ledit sieur Duguay, conformément à l'ordonnance rendue en faveur des armateurs dudit sieur Duguay le 2{j mai 1705.
S'il arrivait par malheur que lesdits vaisseaux, vinssent à être, pris par les ennemis ou perdus par aventure de mer, ledit sieur Duguay ni les armateurs ne pourront en être recherchés ou inquiétés, et ils en seront entièrement déchargés envers Sa Majesté, laquelle supportera la consommation de tous les agrès apparaux et munitions de guerre pendant la campagne, sans
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que Sa Majesté puisse en prétendre le remboursement; mais il ne sera pas permis audit sieur Duguay de laisser lesdits vaisseaux dégradés dans les pays étrangers , à inoins qu'il n'y soit forcé par des accidents imprévus , auquel cas il sera obligé de rapporter des procès-verbaux en bonne forme pour sa décharge.
Sa Majesté laissera audit sieur Duguay et à ses armateurs l'entière disposition des vaisseaux de cel armement , pour être employés à leur destination ; elle a annulé tous les traités particuliers qui pourront être faits par les intendants des ports pour l'armement des vaisseaux dénommés ci-dessus.
Fait à Versailles, le 19 mars 1710.
Signe : LOI IS.
Et plus bas : PHEUeEAix.
(Archives de (a Marine )
Vient ensuite la relation circonstanciée de la navigation de Duguay-Trouin , précédée 4'unc lettre cjanç laquelle- il annonce cette pièce au ministre.
Monseigneur,
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de mon arrivée à Brest, avec les vaisseaux te Lys, te Brillant, et les frégates V Amatonz, V Anjonau\e, ta Beltone et V A strie. La relation que j'ai l'honneur de vous envoyer, monseigneur, vous instruira de ma conduite et de tout ce qui s'est passé de remarquable dans le cours de ma navigation. J'ose espérer que Votre Altesse Sérénissime en sera contente, et qu'elle voudra bien accorder l'honneur de sa protection aux bons sujets qui m'ont si bien secondé. MM. de Gouvion, de Gonrserac , de Beaune , de La Jaille et de Saint-Germain y ont fait les premiers rôles, et s'en sont acquittés parfaitement bien, (le dernier, que j'ai fait partir en poste pour en |)orter la nouvelle , rendra à Votre Altesse Sérénissime un compte particulier de bien des circonstances que j'ai pu oublier dans ma relation.
Permettez-moi , monseigneur, de joindre ici une liste des officiers qui se sont distingués an-dessus des autres par leur
valeur .et leur désintéressement. Je serais content si tous les subalternes avaient suivi l'exemple des chefs, et je n'ai rien négligé pour établir l'ordre et la discipline ; mais je me suis trouvé dans des conjonctures tellement fâcheuses et embarrassantes , que c'est beaucoup d'en avoir tiré le parti que nous avons fait.
Que Votre Altesse Sérénissime ait la bonté de me pardonner si je ne lui fais pas ici une lettre plus longue et mieux écrite : il y a quatre jours que je ne dors point ; et M. de Saint-Germain suppléera à mon défaut, en attendant que je puisse lui rendre un compte plus exact de ma conduite. Si je suis assez heureux, monseigneur, pour que vous y trouviez quelque chose d'estimable, c'est à vous à qui il faut le rapporter, puisque c'est Votre Altesse Sérénissime qui m'a donné les moyens de faire cette entreprise : elle a trop de générosité et de bonté |K)ur dédaigner de recevoir les témoignages de la vive reconnaissance que j'en conserverai toute ma vie.
J'ai l'honneur d'être avec un très-profond respect,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
DUGUAY-ÏROUIN.
A Brost, ce 6 février 1712.
{Archives dcVersaiUes.)
Voici la relation de Duguay-ïrouin ; on verra avec quelle naïve modestie il parle de cette -grande entreprise, et la hauteur et la sûreté de vues qui le guida dans cette périlleuse et lucrative expédition.