LE CHÉRIE EL ÉDRISSY
Abou Abdallali Mohammed ben Mohammed el Hosseiny el Ali Billah, dit plus communément le Chérif El Édrissy Essakali, est très connu comme géographe, mais il l’est beaucoup moins comme médecin naturaliste. Le premier rôle a effacé le second, au point que d’un personnage on en avait fait deux.
L’identité est assez bien constatée aujourd’hui pour que nous n’ayons pas à l’établir par une discussion en règle. Du reste, les témoignages à l’appui se présenteront successivement dans le courant de cette notice.
On sait qu’il doit les titres de Chérif et d’Édrissy à ce que le chef de sa famille, Édris, descendait de Mahomet par Fathma. Le surnom d’Essakaly tient à son séjour en Sicile, à la cour de Roger.
Quatremère a pensé que le peu de renseignements laissés sur son compte par les auteurs arabes avait sa cause dans ce séjour chez un prince chrétien. Il en existe cependant plus que ne l’avait pensé Quatremère et leur ensemble nous permettra de reconstituer sa biographie (1).
Léon l’Africain, qui nous a laissé la notice la plus étendue, le fait naître en Sicile. Nous verrons bientôt qu’il ne saurait
(1) La nomenclature que nous avons donnée est colle d’J3bn Abi Ossaïbiali, complétée par Hadji Khalfa,
en être ainsi. Casiri, d’après des autorités dont il n’articule pas les noms, le fait naître à Ceuta, ce qui paraît vraisemblable, attendu que le Magreb extrême fut le berceau des Edrissites.
La date de sa naissance n’est pas certaine : ce dut être dans les dernières années du onzième siècle de notre ère. Casiri donne bien l’année 1100, mais il ne dit pas d’après quelle autorité. S’il en était ainsi, le Chérif, ainsi qu’il résulte d’un passage de son livre, se serait trouvé bien jeune en Asie mineure, en 1116.
Son séjour dans le Magreb et dans l’Espagne est accusé par maints endroits de ses écrits, c’est-à-dire de sa Géographie et de son Traité des simples : ces derniers n’avaient pas encore été signalés.
On voit à la précision des détails semés dans sa géographie, qu’il a visité bien des lieux qu’il décrit.
Il invoque le témoignage de ses yeux à propos d’ Armât, de Constantine, de Lisbonne, du Détroit de Gilbraltar.
Nous croyons devoir citer ce dernier passage. Il dit avoir vu, du côté de l’Espagne, les restes de la double digue que l’on construisit quand on voulut amener les eaux de l’Océan dans la Méditerranée, pour se garantir contre l’élévation du niveau des eaux qui en résulta.
Son séjour dans ces contrées est pareillement attesté par les citations fréquentes que fait Ebn el Beithar de son Traité des simples. A l’article Thyân, il dit que la clématite s’appelle en latin, c’est-à-dire en espagnol, Ierba Doufouqou, herbe de feu.
Quant au Magreb, il parle souventdesesproduits, quelque-" fois observés sur place et même donnés sous leurs noms berbères. L’emploi de la Thapsia, tel qu’il le décrit, est encore à peu près identiquement aujourd’hui l’emploi du Bounéfa , Comme de son temps, le Talr’ouda, Bunium Bulbocastanum, ainsi que l’Arum, sont encore consommés à titre d’aliments dans les années de disette.
L’extrait suivant d’Essafady va nous prouver que le Chérif li’est pas d’origine sicilienne, ainsi quë le prétend Léon
MAGREB.
l’Africain, en même temps qu’il nous donnera sur son existence de précieux renseignements. (1)
« Roger avait beaucoup de goût pour les études philosophiques. Il fit venir des côtes d’Afrique le Chérif El Édrissy et le chargea de construire quelque chose à. l’image du monde. Édrissy ayant demandé une masse d’argent, le roi lui fit remettre un morceau de minerai qui pesait 400,000 drachmes. Édrissy ; fabriqua un certain nombre de cercles, à l’instar des sphères célestes, et les cercles s’emboîtaient les uns dans les autres. Cet ouvrage n’absorba qu’un peu plus du tiers du métal qui lui avait été confié ; mais le roi lui abandonna tout le reste pour prix de son zèle; il y ajouta -même 100,000 pièces d’argent et un navire qui venait d’arriver de Barcelone, chargé des marchandises les plus précieuses.
Ensuite Roger invita Édrissy à demeurer près de sa personne, disant : Comme tu es issu de la famille des Khalifes, si tu habites un pays musulman, le prince prendra de l’ombrage et cherchera à te faire mourir. Reste dans mes états et j’aurai soin de ta personne. Édrissy s’étant laissé persuader, le roi lui fit un état de prince.
Édrissy se rendait à la cour ' sur une mule ; quand il arrivait, le roi se levait pour lui faire honneur; ensuite ils s’asseyaient ensemble. Un jour le roi dit à Édrissy : Je voudrais avoir une description de la terre, faite d’après des observations directes et non d’après des livres. Là-dessus le roi et Édrissy firent choix de quelques hommes intelligents et honnêtes. Ces hommes se mirent à voyager à l’Orient, à l’Occident, au Midi et au Nord. On leur avait adjoint des dessinateurs chargés de reproduire d’après nature ce qu’ils remarqueraient de plus intéressant. Les uns et les autres avaient reçu ordre de prendre note de tout, et de ne rien ■omettre de ce qui pouvait piquer la curiosité. A mesure qu’un de ces hommes arrivait, Édrissy insérait dans son Traité les remarques qui lui étaient communiquées. Voilà comment fut composé le Nozhat al Mochtac. »
(1) Rsinauci, Introduction à la Géographie des Orientaux.
LlVflE CINQUIÈME.
Nozhat al Mochtac, l’Amusement de celui qui désire (parcourir le monde), tel est en effet le titre de cette géographie qui fut publiée d’abord avec la qualification de Nubiensis, parce qu’on avait cru reconnaître que l’auteur y désignait la Nubie comme sa patrie.
La préface de cet ouvrage reproduit avec plus de détails les renseignements d’Essafady sur sa composition.
Nous y apprenons qu’il fut achevé en l’année 1154.
On y lit aussi que Roger fit couler en argent un planisphère d’une grandeur énorme, du poids de' 450 livres romaines. Ce planisphère devait servir de complément à la Géographie d’Édrissy.
L’ouvrage entier a été traduit en français par Jaubert, et le Magreb et l’Espagne par de Goeje et Dozy.
Édrissy, en quelques points, dit M. Reinaud, a plutôt fait rétrograder la science qu’il ne l’a avancée, mais son ouvrage, pris dans son ensemble, est comme celui de Strabon un véritable monument élevé à la géographie.
Édrissy composa pour Guillaume, fils et successeur de Roger, un second ouvrage de géographie, plus étendu que le premier, qui ne nous est pas parvenu.
Léon l’Africain vante les connaissances du Cliérif en philosophie et en médecine, en astronomie et en géographie. Nous avons dit qu’il avait composé un Traité des simples, cité par Ebn Abi Ossaïbiah. M. Dozy a signalé la mention de cet ouvrage par Ebn Saïd dans Makkari. (1) Ebn el Beithar cite cet ouvrage plus de deux cents fois, sous la rubrique le Chérif el Édrissy ou simplement le Chérif. C’est dans cet ouvrage, plus encore que dans sa Géographie, où cependant il a grand soin de relater les produits des pays, que l’on peut se faire une idée des connaissances du Chérif en histoire naturelle. Meyer, dans son Histoire de la botanique, a pris la Géographie pour base de sa revue, tant elle est riche en observations de ce genre. La comparaison des deux ouvrages suffirait pour prouver qu’ils furent écrits par le môme auteur : ainsi le Bois de serpent, mentionné dans les deux
(1) Yoyoz la préface delà traduction, p. IV.
MA.GREB.
ouvrages, accuse évidemment une origine commune. Si l’on ne rencontre pas constamment la même similitude, c’est que les exigences d’un traité des simples sont autres que celle d’un traité de géographie.
Nous avons dit que le Traité des simples était cité plus de deux cents fois par Ebn Beithar. Ce qui prouve que le Cliérif était un observateur de mérite, c’est qu’il est cité une trentaine de fois seul, à l’exclusion de tout autre.
Il paraît s’être occupé tout particulièrement dos animaux. Il est cité seul aux articles thon, homard* civette, sangsue.
Comme nous l’avons déjà fait remarquer, il traite fréquemment des produits du Magreb, et il lui arrive souvent de donner leurs noms berbères. Il connaît aussi les produits du Soudan, et c’est à lui qu’est dû, en partie, l’article sur la maniguette.
Quant à la thérapeutique, ses articles sont parfois étendus et remarquables. Nous citerons ceux sur l’aubergine, le lupin, la thapsia, le laurier rose, la grenade, enfin celui sur l’emploi du feu, qui lui appartient exclusivement.
Il paraît avoir fait une étude sérieuse de T Agriculture nabathéenne, fréquemment citée sous son couvert, ce qui a induit en erreur Sontheimer, traducteur allemand d’Ebn Beithar, et lui a fait croire que le Chérif était aussi l’auteur d’un traité d’agriculture. Du reste Sontheimer, entre beaucoup d’autres, a commis plusieurs étourderies de ce genre.
Le Chérif paraît avoir eu quelque connaissance (lu grec. Il lui arrive de donner des étymologies qui ne trouvent pas toujours grâce devant Ebn Beithar. On sait que le grec se maintint longtemps en Sicile, comme on peut le voir par un travail de Noël Desvergers, inséré au Journal Asiatique . de 1845.
Nous ignorons la date de la mort du Chérif. Celle donnée par Léon l’Africain, 1122, est une erreur flagrante, puisque le Chérif achevait son traité de géographie en 1154.
Léon l’Africain le fait mourir à Ceutat (Civitat). Il ajoute qu’il laissa plusieurs fils, dont les descendants existent encore à Fez et à Tunis, et parmi lesquels on rencontre toujours quelques médecins.
On pourrait peut-être compter parmi ces descendants du Chérif, un certain Ahmed ben Abdessalem Chérif Essakaly, qui ne nous est pas autrement connu que comme auteur d’un traité de médecine que possède la bibliothèque de Leyde, et qui vécut à Tunis, sous le règne d’Abou-Farez, prince qui protégeait les savants, savant lui-même, et qui fit construire une bibliothèque publique près de la grande mosquée. Abou- Farez mourut en 837-1433.) Elkeirouani, trad. Pellissier, p. 256).