VI. - ESPAGNE
Le douzième siècle fut pour l’Espagne un siècle d’agitation. Soumise par les Almoravides qui s’étaient d’abord donnés comme des auxiliaires, elle ne parvint à s’en défaire que pour retomber sous le joug des Almohades, qui ne lui procurèrent que peu d’années de répit. La guerre était plus vive que jamais entre les chrétiens et les musulmans. Les limites mutuelles changeaient incessamment au gré du flux et du reflux des invasions réciproques.
Ce siècle fut cependant le grand siècle scientifique de l’Espagne musulmane.
A la veille d’être bientôt réduite au petit royaume de Grenade, l’Espagne musulmane couronnait cinq siècles d’une civilisation brillante et alors sans égale par un riche épanouissement de philosophes et de médecins.
Déchue de sa grandeur politique, elle allait, par eux, régner longtemps encore dans le domaine de la pensée. A peine s’était-elle retirée de Tolède, que les savants chrétiens venaient s’enrichir de ses épaves scientifiques.
Certes, il fallait que les sciences aient eu, en Espagne, des bases solides pour se maintenir et fructifier au milieu dé ces épreuves.Les Almohades les favorisèrent un instant, il est vrai, mais leur intolérance de néophytes retirait d’une main ce qu’ils avaient accordé de l’autre. Le grand philosophe Averroès, soupçonné dans ses croyances, subit de dures humiliations. Les Juifs, qui commençaient à prendre une large part dans le mouvement scientifique, et qui devaient être un
puissant intermédiaire entre les Arabes et les chrétiens, durent quitter cette terre inhospitalière. Les uns s’enfuirent dans le Languedoc, les autres suivirent Maimonide en Égypte.
Jamais cependant, en dépit de ces entraves, la pensée ne prit un aussi libre essor, témoins Ebn Thophaïl, Ebn Badja et surtout Averroès, le plus grand philosophe de l’Espagne et l’un des plus grands noms de l’Islam. Par ses travaux philosophiques et ses commentaires d’Aristote, il exerça la plus haute influence sur la marche des idées au moyen âge et devint, aux yeux de la théologie scolastique, la personnification de la libre pensée.
Quant à la médecine, qui revendique aussi Averroès, elle compta d’aussi dignes représentants dans la famille des Ebn Zohr qui, pendant trois siècles, donna des médecins à l’Espagne. Le plusgraud de la famille Abou Merouan Abd el Malek Ebn Zohr, dont nous avons fait Avenzoar, surpassa son père et ne fut pas égalé par son fils, tous deux médecins éminents.
Quelques historiens considèrent Avenzoar comme le plus grand médecin de l’école arabe. Ce qui le distingue, c’est une grande indépendance dans la pensée, une riche expérience et la foi dans l’observation plus que dans la tradition. Parlant d’abondance et d’autorité, il traite d’égal à égal avec ces anciens maîtres si vénérés.
A côté de ces noms on peut citer encore Errafequy, Abou Sait Ommeya, qui publièrent des travaux d’histoire naturelle médicale, et Ebn el Aouâm l’auteur du célèbre Traité d’agriculture, récemment traduit en français. Ces travaux préparaient pour le siècle suivant l’avénement d’Aboul Abbas Ennabaty et d’Ebn el Beithar, les deux plus grands botanistes . arabes dont les écrits nous soient parvenus.
Il faut remonter aux premiers temps de la ferveur scientifique pour rencontrer un tel concours de savants. Tandis que l’Orient s’affaissait un peu et ‘ ne produisait qu’un seul homme véritablement supérieur, Fakhr eddin Errazy, l’Espagne en produisait un riche faisceau et tenait le sceptre tant de la philosophie que de la médecine.
Outre la gloire d’avoir produit un riche faisceau de méde-
ESPAGNE
cins et de philosophes, l’Espagne musulmane a de plus, au XII8 siècle, un nouveau titre à notre attention.
L’Europe était enfin sortie de sa torpeur. Si, d’une part, elle écoutait la voix du fanatisme et portait le trouble en Orient, de l’autre elle se sentait éprise du besoin de savoir, mais les éléments d’étude lui faisaient défaut. L’Espagne musulmane les lui fournit, les chrétiens les trouvèrent en entrant dans Tolède. Son archevêque, dont nous ne pouvons taire l’origine française, Raymond, s’adressa aux Arabes pour combler les lacunes de la pénurie latine. Il invita deux savants, Gundisalvi, archidiacre de Ségovie, et Avendauth juif converti, qui prit plus tard le nom de Jean (de Séville) à traduire en latin les écrits scientifiques des Arabes. Le premier ignorait d’abord l’arabe et le deuxième le latin. lisse mirent à deux pour traduire le Traité de l’âme d’Avicenne ; puis ayant appris la connaissance de la langue qui leur était d’abord inconnue, chacun d’eux se mit à traduire des philosophes, des mathématiciens et des astronomes, de l’arabe en latin.
Ces travaux durent être connus en Europe. Toutefois, on vit alors accourir en Espagne, du Nord et du Midi, Platon de Tibur, Adélard de Bath et Gérard de Crémone, qui continuèrent l’œuvre suscitée par Raymond. Gérard se fixa à Tolède, et, pendant un séjour qui dura peut-être un demisiècle, il ne cessa de traduire de l’arabe en latin, au point que le total de ses traductions atteint le chiffre inouï .de 76. Cette fois, ce n’était plus seulement aux Arabes que l’on s’adressait, mais aux Grecs traduits en arabe, et dont les originaux manquaient à l’Occident. Commencé au XII8 siècle, le travail des traductions se maintint pendant le XIII0, de telle sorte que la très grande majorité des traductions de l’arabe en latin eut Tolède pour théâtre.
Nous raconterons en détail, dans notre VIII0 livre, l’histoire de ces travaux, qui livrèrent à l’Occident appauvri les richesses scientifiques de l’Orient.
ABOU SALT OMMEYA.
Abou Sait Ommeya ben Abd el Aziz naquit à Dénia en l’année 1068, d’où les surnoms d’EdDânyet d’El Andaloussy.
Non-seulement il étudia la médecine, mais encore la littérature et les mathématiques. Il s’adonna même à l’étude et à la pratique de la musique, et composa de nombreuses poésies. Il compte, au dire de son biographe, parmi les médecins et les savants éminents.
Vers la fin du XI8 siècle il se rendit en Égypte, où lui arriva l’aventure suivante. Un vaisseau chargé de cuivre avait échoué près du port d’Alexandrie. Abou Sait en rêva le sauvetage, et fit part de son projet au gouverneur. Tout ce qu’il demanda fut mis à sa disposition. Il fit d’abord construire un bâtiment qu’il amena sur le lieu du naufrage, puis il fit fabriquer des câbles renforcés de soie, et au moyen de machines il essaya de soulever le vaisseau naufragé. Déjà il apparaissait à la surface de l’eau, quand les cordes s’étant rompues, il retomba de nouveau au fond de la mer. Le Khalife irrité d’avoir fait des dépenses inutiles fit jeter Abou Sait en prison. Quand il en sortit, il employa son temps à l’étude du pays et de ses personnages éminents.
Il songea ensuite à s’en retourner dans son pays. Il s’arrêta en chemin à Mehedya, où il mourut en Tannée 529 de l’hégire, 1134 de notre ère. Là, il lui naquit un fils, Abd el Aziz, qui fut un bon poète, et mourut à Bougie en l’année
Abou Sait Ommeya laissa plusieurs ouvrages.
Un traité des médicaments simples. Il est cité une vingtaine de fois dans Ebn Beithar, mais ces citations sont génélement courtes et n’offrent pas un grand intérêt.
Une défense de Honein contre les attaques d’Ali ben Rodhouan adressées au livre des Questions.
Ce sont là les deux seuls ouvrages de médecine dont il soit question dans la liste de ses écrits.
Parmi les autres nous citerons :
L Un traité de musique.
Un traité de l’astrolabe.
Un traité de logique.
Des poésies.
La Relation de l’Égypte, adressée au prince de Mehedya Abou Dhaher Ialiyaben Terni tu ben Moëz ben Badis. Dans cet ouvrage il décrit l’Égypte et mentionne les hommes distingués, médecins, astronomes, poètes,, etc., qu il y a- rencontrés.
Aboulfarage a fait à cet écrit un emprunt de deux pages à propos de certains personnages de l’Égypte. Nous en rappellerons un, l’astrologue Razek Allah. Une femme vint un jour le consulter et il se mit à tirer son horoscope et à tracer la position des astres, les décrivant à mesure, tandis que la femme gardait un silence que l’astrologue trouvait étrange. Enfin il lui dit: Je vois quelque chose disparaître de ta maison, tiens-toi sur tes gardes. — Tu as trouvé la vérité, lui dit la femme, et elle lui jeta une pièce d’argent. — N’as-tu pas fait une perte, reprit l’astrologue? — Oui, répondit la femme, je viens de perdre l’argent que je t’ai donné.
Parmi les écrits d’ Abou Sait Ommeya nous citerons encore un ouvrage sur les mathématiques et un autre sur les poètes de l’Espagne.
Quelques-uns de ces écrits existent encore soit à l’Escurial, soit à la Bibliothèque Bodléenne, et particulièrement les deux relatifs à la médecine.,
EBX BADJA (AVENPACE).
Abou Bekr Mohammed ben Iahya, plus connu sous les noms d’Ebh Essaïr et d’EbnBadja, n’est autre que le philosophe vulgairement connu chez nous sous le nom d 'Avenpace, corruption d’Ebn Badja.
Il naquit à Saragosse vers la fin du XI0 siècle.
Après avoir habité Séville et Grenade, il passa le détroit, fut pendant vingt ans le vizir d’Iahya ben Tachfin, et mourut jeune encore à Fez, où il fut enterré, en l’année 1138 de l’ère chrétienne.
C’est à peu près là tout ce que nous savons de la vie extérieure d’Ebn Saïr, autrement dit Ebn Badja. En revanche si les biographes sont sobres de détails, ils s’accordent à nous vanter la rare intelligence et les vastes connaissances d’Ebn Badja, en même temps qu’ils déplorent sa perte prématurée. Ebn Abi Ossaïbiah ne trouve à lui comparer parmi les Arabes qu’El Faraby, et il le place au-dessus d’Avicenne et d’El Gazzaly.
• Bien qu’il ait embrassé à peu près toutes les sciences, Ebn Badja fut avant tout un philosophe, et un philosophe indépendant. Il était très versé dans la littérature arabe et savait le Coran par cœur. Ses études et ses écrits embrassèrent aussi la médecine, les mathématiques, la géométrie, la musique et même la politique.
Il eut pour disciple Aboul Hassan Ali de Grenade et même, suivant Ebn Abi Ossaïbiah, l’illustre Averroès, fait contesté par M. Renan (1).
L’indépendance de sa pensée lui suscita des ennemis. Fateh ben Khaqan de Grenade, l’auteur du Kalaïd el Ikyan, l’accusa d’immoralité, d’incrédulité, et ne craignit pas de le signaler comme une calamité pour la religion. Ces imputations ameutèrent la populace, qui mit en danger les jours d’Avenpace. Son ingérence dans la médecine souleva les mêmes passions haineuses, et l’auteur du Kitab el hokama, Djemal eddin, ne craint pas d’avancer que ses ennemis le firent mourir en l’empoisonnant.
Malgré la brièveté de son existence et le temps qu’il dut consacrer aux affaires, Ebn Badja écrivit beaucoup.
Nous allons parler d’abord de ses ouvrages de médecine.
Discours sur le Traité des simples de Galien.
Livre des deux Expériences, à propos des médicaments d’Ebn Ouafed. Le titre de ce livre tient à ce qu’il fut écrit en collaboration avec Aboul Hassan Sofian el Andaloussy. S’il ne nous est pas parvenu, nous pouvons nous en faire une idée par les nombreuses citations qu’en a faites Ebn el Beithar. Il le cite, plus de deux cents fois dans son grand
Traité des simples, dans l'immense majorité des cas^ sous l’anonyme, une trentaine de fois sous le couvert de Sofiau el Andaloussy, et beaucoup moins souvent sous le nom d’Ebn Essctïr.
i Ces citations se reproduisent, moins nombreuses naturellement, dans un autre ouvrage d’Ebn Beitbar, le Morny. et à peu 'près dans les mêmes conditions. Le livre des expériences est ici le plus généralement accompagné du nom de Sofian el Andaloussy, mais nous rencontrons relativement de plus nombreuses citations d’Abou Bekr ebn Essair 1 Andalou. Quant à cet ouvrage, c’est un livre de thérapeutique plutôt que d’histoire naturelle médicale, et nous devons dire que les citations en sont courtes et manquent d’originalité.
Extrait du Haouy ou Continent de Razès.
Des tempéraments au point de vue médical.
' De l’amour physique.
Discours siir certainspoints du Livre des plantes d’Aristote. Discours sur certaines parties du Livre des météores d’Aristote.
Discours sur la fin du Livre des animaux d’Aristote. .
11 commenta aussi, parmi les ouvrages d’Aristote, les Livres de la physique ou de l’audition naturelle et celui de l’existence et de la corruption.
Traité des éléments.
Avant de parler des ouvrages de philosophie auxquels Ebn Badja doit particulièrement son importance, nous citerons encore les suivants :
Discours sur le gouvernement des villes.
Annotations sur un Traité d’alchimie d’El Faraby.
Lettre adressée en Égypte à son ami Iousef ben Ahmed ben Khachday.
Lettre sur les mathématiques, à l’adresse d’Ebn el Moliandes. .
Pour se faire une juste idée de la philosophie d’Ebn Badja, il faut recourir à l’étude que lui a cotfsacrée Munck dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe. C’est d’après cet excellent ouvrage que nous allons eu dire quelques mots.
L’ouvrage le plus remarquable et le plus original d’Ebn Badja, dit Munck, est le Régime du solitaire, et il ajoute : malheureusement nous ne le possédons plus. Le catalogue de la Bibliothèque Bodléienne, 1" volume, 1™ partie, sous le n» 257 : Abu becr fllius Alsaig, de regimine solitarii, en cite une traduction hébraïque.
Il semble, dit Munck, que, dans cet ouvrage, Ebn' Badja avait pour but de faire voir de quelle manière l’homme, par le seul moyen du développement successif de ses facultés, peut s’identifier avec l’intellect actif.
L’ouvrage intitulé Lettre d’adieu, est conçu dans le même sens. Il contient des réflexions sur le premier mobile dans l’homme, sur le véritable but de l’existence humaine et de la science, qui est de s’approcher de Dieu et de recevoir
I intellect actif émané de lui. On y reconnaît une tendance à réhabiliter la science et la spéculation philosophique.
Il en est de même du livre qui porte pour titre :
De la conjonction de l’intellect avec l’homme.
Citons encore les Traités sur l’âme, sur la perfection humaine, sur les choses qui sont à la portée de l’intelligence, des Notes sur la philosophie.
La Lettre d’adieu a été traduite en latin et imprimée sous le titre de Epistola expeditionis.
Ses commentaires sur Aristote ont été connus de l’école d’Albert le Grand, dit M. Hauréau, dans son Histoire de la philosophie scolastique, et même le Régime du solitaire.
Le nom de notre auteur ne fut pas toujours rendu par Avenpace, et peut-être ne fut-il pas toujours reconnu sous Une autre forme. Dans une traduction des commentaires d’Averroès sur les Éthiques d’Aristote, nous trouvons le nom dEbn Badja sous la forme d’Abou Bekr ebn Essaïr, rendu en latin de cette manière : Abu Gekrin fllius Auriflcis. (Jourdain* Rech. surlestrad. d’Aristote, p. 439).
II est probable que Jourdain ne se douta pas qu’il avait le nom d’Avenp&ce sous la main.
S0FIAN EL ANDALOUSSY.
Nous ne le connaissons que par la part qu il prit a.vec •Eben Badja au Livre des deux Expériences, dont nous venons de parler.
Nous savons peu de choses sur le compte d’Àbou Djafar ben Mohammed ben Ahmed ben Seyd, surnommé Errafequy, probablement pour être né à Rafeq, localité située au Nord de Cordoue.
Ebn Abi Ossaïbiah en fait le plus grand éloge.
Il le considère comme un des grands écrivains de l’Espagne et le dit l’homme de son temps le plus versé dans la connaissance des simples, de leurs noms et de leurs propriétés. Son livre, dit-il, n’a pas son pareil. Il y a réuni ce que Dioscorides et Galien avaient écrit, avec les découvertes des auteurs subséquents et les siennes propres.
M. de Sacy, qui lui a consacré quelques lignes dans son Abdellatif, le fait mourir, vu le silence d’Ebn Abi Ossaïbiah, vers la fin du V* siècle de l'hégire. Wüstenfeld, au contraire, le fait mourir en 560, 1164 de notre ère.
■ C’est un des auteurs les plus fréquemment mis à contribution par Ebn Beithar. Il vient immédiatement après Razès et Avicenne pour plus de deux cents citations. Il donne souvent des noms berbères, ce qui indique un séjour dans le Magreb et ne saurait être le simple résultat de l’invasion berbère en Espagne.
Parmi les renseignements originaux de ce genre nous .citerons les articles relatifs au Djouz èzzendj, Sterculia ; à la maniguette ; au Serrent, Telephium imperati ; à l’eupliorbe, qu’il dit un produit du Daran ou Atlas marocain ; à la chaussetrape, commune chez les Mrila, etc.
Il donne encore des noms en langage vulgaire de l’Anda-