REVUE SOMMAIRE DU XIP SIÈCLE
Le XII* siècle B*ouvrit avec les croisades.
Ces guerres malheureuses, que Michaud appelle un pieux délire^ apportèrent le trouble et le ravage en Orient. Elles eurent nécessairement sur le mouvement scientifique une influence fftcheuse. Historien des sciences en Orient, c'est-àdire de l'activité humaine dans ce qu'elle a de plus noble et de pins élevé, nous devons naturellement, dans ce conflit de la barbarie et de la civilisation, réserver à celle-ci toutes nos sympathies.
Les guerres de religion sont de toutes les guerres les plus acharnées et les plus impitoyables. Nous verrons combien la culture intellectuelle apporte de modération dans la lutte et se refuse aux excès du fanatisme.
Nous avons parlé maintes fois de la tolérance des Arabes en matière de religion, et nous en avons donné la raison : leur éducation scientifique s'était faite par des chrétiens* Les Arabes leur conservèrent une reconnaissance inaltéra-* ble, et la confiance mutuelle ne se démentit pas, même à Té^ poque des croisades. Sur quinze médecins de Saladin^ dont les noms nous sont connus, les deux tiers étaient juifs ou chrétiens. A cette même époque, un chrétien de Bagdad était nommé médecin en chef, et à ce titre avait la police de la profession et faisait subir des examens aux candidats*
L'intolérance de l'Orient fut cependant le prétexte des
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croisades. Si Ton examiDe les faits, on voit qu'ils ne sont qu'un accident qui n'infirme en rien ce que nousavons dit. Les pèlerinsde la terre sainte eurent à subir dessévices. Les plus graves et sont le fait d'un insensé, le Khalife d'Egypte El Hakem, ne sauraient être portés au compte des musulmans. Les autres sont èk la charge d'une race étrangère, les Turcs, maîtres un instant de la Palestine, démembrée de l'empire de Malek Chah. C'est encore un fait privé. Du reste une troupe de sept cents pèlerins avait & cette époque été protégée par les autorités musulmanes: on lui avait permis d'entrer solennellement dans Jérusalem.
On voit que l'islamisme n'est pas formellement en cause, mais seulement les maîtres actuels de la Palestine, dont les destinées flottantes se mouvaient alors dans un orbite particulier. On ne fit pas moins peser la responsabilité de ces faits sur l'islamisme tout entier, et la guerre se fit essentiel* lement au nom de la religion.
Les Arabes étaient alors en pleine culture intellectuelle. Cette race intelligente, dont la poésie avait bercé la jeunesse, était arrivée à l'âge viril. Le dépôt des sciences qu'elle avait reçu de la Grèce n'avait cessé de prospérer, alors mdme que le pouvoir échappé de ses mains était tombé en des mains étrangères. La culture des sciences, non moins que celle des lettres, avait entretenu chez les Arabes l'esprit de tolérance et les instincts généreux qui sont l'apanage de la civilisation.
Il en était autrement en Europe oii depuis des siècles régnaient l'ignorance, le fanatisme et la force brutale. C'était l'époque des siècles de fer.
On saitcomment débutèrent les croisades, par l'incohérence et les excès. Une horde de plusieurs centaines de mille aventuriers ravagea l'Europe avant d'aller se fondre en Asie. Le corps de Godefroy de Bouillon, après des excès commis à Antioche, en commit de plus grands lors de la prise de Jérusalem. Soixante-dix mille juifs ou musulmans furent massacrés. Les chevaux marchaient dans le sang jusqu'à la bride, racontent froidement les chroniqueurs.
Quatre-vingts ans plus tard Jérusalem était reprise par Sa-
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ladin. Le vainqueur fit gxâcç aux vaincus malgré son serment, après le refus d'une premÂ^^e capitulation. Il en mit en liberté le plus grand nombre, et son frère Malek el Âdel payait la rançon de deux mille prisonniers. Tels sont les fruits de la civilisation. Nous avons vu ceux de la barbarie.
On a parlé des conséquences des croisades. Il en est une que Ton n*apas assez relevée. Les Francs perdirent de leur sauvagerie au contact des Arabes: les dernières croisades n'eurent plus la férocité des premières. Malheureusement, le naturel revint bientôt sur un autre théâtre. On se croisa contre des hérétiques et on alluma des bûchers. Comme toutes les religions, l'islamisme fut aussi jaloux de conserver son dogme intact, mais il ne brClla que des livres. Un fait de ce genre se produisait alors à Bagdad.
Coïncidence étrange ! Alors même que les Francs, ignorants et barbares, portaient le ravage en Orient, les Arabes versaient à pleines mains sur l'Occident les trésors de leur science. Une croisade d'une tout autre nature» qui dura plus d'un siècle, s'était dirigée vers l'Espagne. L'archevêque do Tolède, Raimond, né français, en fut le premier apôtre. Adélard de Bath, Gérard de Crémone, Michel Scot, etc., s'en allèrent demander aux musulmans d'Espagne la science qui manquait aux chrétiens. Gérard passa près d'un demi' siècle à Tolède, exploitant les épaves scientifiques des Arabes. Nous connaissons plus de soixante-dix de ses traductions d'ouvrages de philosophie, de mathématiques, d'astronomie et de médecine, parmi lesquelles compte celle du volumineux Canon d'Avicenne. C'était alors aussi que Pierre le vénérable s'en venait faire traduire à Tolède le Coran, afin de pouvoir le réfuter en connaissance de cause. Ce qui n'avait été qu'ébauché par Constantin se complétait par Gérard et ses successeurs.
Non-seulement l'Europe entrait en jouissance de la science arabe, mais elle prenait une connaissance plus large et plus intime de la science des anciens. Les Arabes payaient ainsi aux chrétiens d'Occident les services qu'ils avaient reçus jadis dea chrétiens (d'Orient.
Le mouvement scientifique se ralentit légèrement en
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Orient pendant le XII* siècle, du moins en ce sens que nous ne rencontrons aucun homme supérieur, h moins que Fakhr eddin Errazy. Par compensation, l'Espagne produisit un riche faisceau de savants éminents : le XIP siècle est le grand siècle scientifique de TEspagne musulmane. C'est ainsi que réquilibre se rétablit dans Técole arabe, au point que le XII* siècle compte peut-âtre plus de grands noms que les siècles précédents. Il faut aussi porter à son actif des institutions qui ne se firent qu'à son déclin, et qui ne portèrent de fruits que dans le siècle suivant. Nous voulons parler des écoles et des hôpitaux fondés h Damas et au ÇeAvQ par Nour eddin et par Saladin.
Nous allons passer en revue les différentes contrées musulmanes, ainsi que nous l'avons fait pour les siècles précédents.
La Perse compte un éminent philosophe^ Fakhr eddin Errazy, qui fut aussi un médecin. Fécond écrivain, Fakhr eddin Errazy eut un succès prodigieux comme professeur, et laissa de nombreux élèves que nous retrouverons au siècles suivant. A côté de lui on peut citer avec éloge le médecin Djordjany et le mathématicien Samuel ben lahya.
A Bagdad, les Khalifes subalternisés par les Seldjoucides ne s'émancipèrent que dans la seconde moitié du siècle. Deux d'entre eux, Monstandjeb et Nasser, firent revivre les anciennes traditions et créèrent des mosquées, des écoles, des bibliothèques et des hôpitaux. Cependant, parmi une vingtaine de médecins, nous ne pouvons citer que deux noms éminents, et ce sont ceux d'un chrétien et d'un juif. Le premier, Amin Eddoula ebn Ettelmid, en faveur auprès des Khalifes, fut nommé médecin en chef et renouvela les examens des candidats que nous avons déjà vus à une époque antérieure. L'autre est AboulBarakat, homme distingué, mais ambitieux et remuant, qui embrassa l'islamisme. Entre autres ouvrages, Amin Eddoula écrivit un formulaire qui devint classique. Nous devons en signaler un second. Amin Eddoula, tout chrétien qu'il était, ne dédaigna pas de commenter les traditions du prophète relatives à la médecine. En même temps il enseignait.
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Damas dut aux croisaded une importance dont la méde* cine et les sciences firent leur profit. Nour eddin et Saladiu encouragèrent les savants, et les médecins affluèrent & Da^ mas. Nour eddin fit construire un grand hôpital, qui, de son nom, fut appelé fnnoun/. Il y plaça des médecins distingués et y affecta une riche bibliothèque. Un des premiers médecins fut Aboul Medjed, qui tous les jours, après son service, consacrait trois heures h l'enseignement. Parmi les autres médecins qui professaient, nous citerons encore Ebn Ennaqqach et Ebn el Mathran. Ce dernier^ le plus éminent de son époque, vivait dans l'intimité de Saladin. C'était un homme hautain, dont les allures ne purent troubler la généreuse sérénité du sultan.
En même temps que la médecine, les sciences et particulièrement les mathématiques étaient cultivées avec succès, et Damas se préparait au rôle prépondérant qu'elle joua dans le siècle suivant, où elle éclipsa Bagdad et le Caire.
La protection que les Khalifes égyptiens avaient accordée aux sciences leur fut continuée par Saladin. Il fit construire au Caire un hôpital qui, de l'un de ses surnoms, fut appelé Ennacery. Nous remarquons cependant encore en Egypte la mémo défaillance que dans l'Irak. Presque tous les médecins sont des juifs, soit que la guerre ait ralenti les études, soit que cette race, persécutée en Occident, se soit plus particulièrement réfugiée au Caire. C'est, du reste, le cas du plus illustre d'entre eux Maimonide, l'homme le plus éminent de sa race après le législateur. Son activité, ses vastes connaissances lui donnèrent une haute position, tant h la cour que parmi ses coreligionnaires et parmi les savants. On sait le bruit que fit son principal ouvrage, le More nebouchinij guide des égarés, où il tend & concilier la raison avec la foi.
Comme médecin^ c'est plutôt un érudit qu'un praticien, cependant ses ouvrages, compilation méthodique des Grecs, contribuèrent aux progrès de l'art.
Un autre médecin distingué, juif aussi, était Ebn Eddjami, qui composa plusieurs traités originaux et savants sur l'his-
8 nisToms de la médroine adaiib. — livre cinquiéiie.
toire naturelle médicale. (1) Parmi les musulmans nous ne pouvons citer que le Cheikh Sedid, qui fut nommé chef des médecins.
Le Magreb produisit un homme qui s'est fait un firr&nd nom dans la gréogrraphie, mais qui est aussi revendiqué par lamédecine, le Ghérif el Édrissy.
Il composa un traité des simples, riche d'observations personnelles, qui est cité plus de deux cents fois dans le grand ouvrage d'Ebn el Beithar.
On sait l'accueil qu'Ëdrissy reçut & la cour de Sicile. On sait aussi que les princes normande, au milieu du fanatisme universel, pratiquèrent seuls une habile tolérance et surent se concilier l'affection de leurs sujets musulmans.
Si nous avons observé de l'affaissement en Orient, il en était tout autrement en Espagne. Le XII* siècle fut le grand siècle de l'Espagne musulmane, et cependant elle n'était pas moins agitée. Soumise par les Âlmoravides, qui s'étaient d'abord donnés comme libérateurs, elle ne parvint à s'en défaire que pour retomber sous le joug des Almohades, qui ne lui procurèrent que peu d'années de répit. La guerre était plus vive que jamais avec leurs voisins chrétiens, et les limites changeaient incessamment au gré du flux et du reflux des invasions réciproques.
A la veille d'être bientôt réduite au petit royaume de Grenade, l'Espagne musulmane couronnait cinq siècles d'une civilisation brillante et alors sans égale par un riche épanouissement de philosophes et do médecins. Déchue de sa grandeur politique, elle allait par eux régner longtemps encore dans le domaine de la pensée. A peine s'était-elle retirée de Tolède que les savants chrétiens venaient s'enrichir de ses dépouilles.
Les Almohades favorisèrent aussi les sciences, mais leur intolérance de néophytes retirait d'une main ce qu'elle donnait de l'autre. Le grand Averroès, soupçonné dans ses croj'ances, dut subir des humiliations. Les Juifs, qui com-
(1) Le traité du Limon, publié sous le nom d'Bbn el Beithar, est emprunté à Kbn el Djami .