‹ Histoire de la médecine arabe (volume 3)Chapitre 94 sur 165 · EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

EN GÉNÉRAL

Tout comme la science {grecque, dont elle était une émanation, la science arabe eut le rare privilège de traductions collectives destinées à remplir les vides d*une littérature étrangère*

Bien que sous des proportions plus restreintes que celle dont elle rappelle le souvenir» cette transmission, en raison des circonstances dans lesquelles elle se produisit, n'en offre pas moins un aussi grand intérêt.

Et d*a]x)rd, il ne s'agit pas d'une sorte de résurrection, comme il en avait été delà science grecque. La science arabe était toujours vivace ; elle n'avait pas encore laissé tomber sur le sol natal ses derniers fruits, alors que des étrangers se présentèrentpouren partager la récolte. Des orages cependant assaillaient cet arbre vigoureux, mais rien ne semblait encore annoncer les tempêtes futures qui devaient le renverser. Au XII* siècle, les croisades apportèrent le trouble en Orient, et cependant la culture de la science toujours soutenu» devait être au XIIP siècle plus féconde encore que par le passé.

L'Europe s'agitait pour échapper à la barbarie. Deux esprits différents soufflaient sur elle : d'une part le fanatisme, de l'autre le désir de savoir. Le premier se fit jour par les croisades. Le second manquait d'aliments, et il les demanda aux Arabes, à ces races précisément contre lesquelles pendant deux siècles consécutifs l'Occident arma plus d'un mil-

'J44 HISTOIRE DE LA MÉDECINE ARABE. — LlVKt HUITIKMK.

lion de soldats. Ces deux grands faits marchaient parallèlement aux deux extrémités du monde musulman.

Une croisade d'un g'enre tout particulier se dirigea vers l'Espagne.

Déjà, vers la fin du X* siècle,* la supériorité intellectuelle des Arabes Andaloua avait frappé Gerbert, et il avait recueilli quelques échantillons de leur science qui suffirent à lui faire une merveilleuse renommée.

Au siècle suivant, un homme échappé de TOrient, Constantin TAfricain, dota la chrétienté de quelques importants ouvrages de médecine émanés soit directement des Arabes, soit par leur intermédiaire des princes de la science grecque.

Au XII'' siècle, un homme que la France peut se glorifier d'avoir vu naître, Raymond, archevêque de Tolède, répondit au besoin général en prenant une initiative qui devait être féconde.

11 fit traduire de l'arabe eu latin le traité do l'âme d'Avîcenne, par le concours de deux hommes qui possédaient à eux deux l'un l'arabe et l'autre le latin, Jean de Séville et l'archidiacre Gundisalvi, la langue vulgaire leur servant de trait d'union. Ces deux hommes se complétèrent par la suite et continuèrent èi marcher, mais isolément, dans la voie des traductions.

Bien que les historiens ne l'aient pas noté, à notre connaissance du moins, il est probable que ces événements eurent un certain retentissement en Europe. C'est alors, en eflTet, que nous voyons accourir en Espagne, de tous les points de la chrétienté, des hommes qui venaient chercher la science qu'ils ne trouvaient pas dans leur pays. Nous trouvons bieri une traduction de Platon de Tibur antérieure de quelque;: années à l'œuvre de Raymond, et qui répondait au besoin universel, mais cette traduction est faite d'après l'hébreu, et d'ailleurs elle s'occupait de géométrie.

Tolède fut, pour ces hommes, un rendez-vous commun et pour quelques-uns une résidence prolongée.

C'est à Tolède que, vers le milieu du XII« siècle, nous voyons arriver Adhélard de Bath, Hermann le Dulmate, Robert de

OOUP'D'iKIL sur LRS TRADUCTIOK8 KK (SÉSÊRAL. ol^

Rétine. C'est à Tolède aussi que Gérard do Crémone fit un séjour de près d*un demi-siècle et opéra plus de soixante^Klix traductions. C*est encore à Tolède, et à la même époque, que Pierre le Vénérable, animé d'un esprit tout à fait différent, viut faire la traduction du Coran, afin de combattre par la plume ceux qu'il ne pouvait combattre par i'épée.

Au siècle suivant, nous trouvons h Tolède Hermann l'Allémand, Michel Scot, etc.

Enfin c'est à Tolède qu'Alfonse de Castille, oubliant la couronne impériale, recrutait une lég^ion des savants de toute communion, dont les travaux l'aidèrent à rédiger les tables Alfonsines. Après Raymond, les savants dont nous avons parlé commençaient par une étude préalable de la langfue arabe. Au temps d'Alfonse, on eu revint au procédé primitif: les écrits arabes passaient par la langfue castillane avant de se fixer définitivement en latin.

Sur un autre théâtre, des souverains avaient puissamment encouragée les mêmes études, Frédéric II, Mainfroy, et son adversaire Charles d'Anjou.

Deux traducteurs s'étaient rencontrés en Orient ; Etienne d'Antioclie, qui traduisit le Maleky d'Ali ben el Abbas, et Pliilippe de Tripoli» qui traduisit le Secret des secrets, ouvrafire attribué à Aristote. C'est là tout ce que le séjour des Latins en Orient a produit pour la science.

Nous ne saurions oublier ici, bien qu'on les ait parfois exa- (pérés, les services rendus à la science par une race malheu* reuse dont le massacre sigrnala le début des croisades. Chassés de l'Andalousie, les jui& se réfug^ièrent dans le Languedoc, qu'ils peuplèrent de leurs studieuses colonies. Alfonse de Caatille mit leur savoir à profit pour la confection de ses Ta* blés. Quelques-uns intervinrent dans les traductions de l'arabe en latin, et c'est à Ferragutli que nous devons la traduction latine du Continent. D'autres juifs traduisaient de l'arabe en langue vulgaire, ce que des chrétiens rendaient en latin.

Quelques traductions latines procédèrent indirectement de l'aabe, eu passant i\ travers l'hébreu et l'espagnol.

Après le XIII" i:iècle^ on ne trouve plus que de rares tra-

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(lucteurs. Nous rencontrons encore, espacés de siècle en slè de, Arnaud de Villeneuve, Alpagas et Plempius qui clât l'ère des traductions latines.

Il 8*en faut que nous soyons renseignés sur toutes les trar ductions : un grand nombre nous sont parvenues anonymes.

Si l'on veut comparer les traductions de Tolède à celles do Bagdad, il suffît de se rappeler les conditions dans lesquelles les unes et les autres ont été faites, pour comprendre que les premières sont nécessairement inférieures aux secondes.

A Bagdad, on avait sous la main des hommes tout prêts pour leur rôle, encouragés d'ailleurs moralement et maté-* riellement tant par les souverains que par de riches particu* liers. A Tolède, ce sont de simples savants sans fortune, obligés d'apprendre préalablement et péniblement la langue arabe, dépourvus des documents scientifiques pouvant éclai-* rer et féconder leurs travaux, ayant sans doute de la peine à se procurer de bons textes originaux.

On nous cite la traduction du Coran, provoquée par Pierre le Vénérable, comme ayant nécessité de fortes dépenses. Quelle put en être la raison ? Nous ne pensons pas que l'on fût obligé de séduire Hermann et Robert par l'appât du gain. N'est-il pas plus vraisemblable qu'il fallut dépenser beaucoup pour trouver des copies devenues sans doute rares à Tolède, occupée par les chrétiens, ou s'en procurer chez les musulmans de Cordoue ; qu'il fallut beaucoup d'efforts pour établir un texte correct et aider dans leur opération les traducteurs inexpérimentés.

On a reproché aux traductions arabes latines leur barba* rie, leurs incorrections, l'altération des noms propres et des termes techniques, la multiplicité des termes transcrits plutôt que traduits. Ces défauts étaient inévitables.

On n'écrivait pas alors le latin comme au temps de la Re* naissance, dont on n'avait pas les ressources.

On ne pouvait pas non plus épurer les textes comme nous le faisons aujourd'hui, et il était bien difficile aux traducteurs d'entrer en pleine et complète possession de la technologie arabe.

Beaucoup d'expressions technique^;, répondant h des fait.^

COUP-DŒIt SUR USS TRADUCTIONS EK GÉNÉRAL. olT

nouveaux durent être conservées. On en conserva même que les Arabes avaient simplement transcrites du grec, et que Ton ne sut pas rétablir dans leur état primitif. Il eu fut encore ainsi de beaucoup de noms propres qui apparaissent, dans ces traductions, étrangementdéâgurés. Dans la traduction du Livre des plantes par Alfred, le nom d'Empédocle se reproduit maintes fois sous la forme Abriicalis^ qui s*explique très bien par le mécanisme de récriture arabe.

Ces défectuosités, qui d'ailleurs ne sont pas aussi générales qu'on Ta dit, sont la preuve palpable de ce que les traducteurs appellent la pénurie latine, inopia latinitatU, S'ils n'ont pas contrôlé les documents nouveaux qu'ils avaient entre les mains, c'est que les moyens leur manquaient. Du reste, cette barbarie tient à la nature de certains sujets. Elle s'accuse dans les écrits hérissés de mots techniques, et ne se fait pas apercevoir dans les autres. Pour s'en asurer on peut comparer, par exemple, certaines parties descriptives d'Avicenne à la chirurgie d'Abulcasis.

Que les traductions aient répondu à un besoin général, aient comblé de grandes lacunes, aient rendu des services aux savants, nous en avons la preuve dans l'emploi qu'en firent immédiatement des hommes tels que Roger Daeon, Albert le grand, Vincent de Beauvais, pour ne citer que les plus illustres.

On peut se faire une idée delà masse considérable de faits et d'idées nouvelles que les traductions livrèrent au moyen âge, en se rappelant que Gérard de Crémone en fît à lui seul plus de soixante-dix. Ces traductions sont une véritable encyclopédie des connaissances humaines dont elles embrassent toutes les branches. On avait jusqu'à ces derniers temps méconnu l'importance et l'étendue des travaux de Gérard de Crémone, quand M. Boncompagni découvrit à Uome la liste complète de ses traductions, liste que nous avons nous-mème découverte plus tard à Paris.

Nous ne voulons pas insister davantage sur la grandeur des services rendus par les traductions de l'arabe : on la roniprendra mieux quand nous en aurons H ibli l'inventuin'

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complet, du moins dans la mesure des renseignements que nous avons pu recueillir.

On a critiqué parfois le clioix fait par les traducteurs. Mais étaient-ils libres de choisir h leur guise ? Avaient-ils & leur disposition des bibliothèques riches et assorties comme nous en avons aujourd'hui ?

- Telle est la marche que nous avons cru devoir adopter. Ce livre se divisera en deux parties.

Dans la première, nous ferons Thistorique des traducteurs et des traductions, en suivant autant que possible Tordre chronologique.

Dans la seconde^ nous ferons l'inventaire des auteurs et des ouvrages traduits, tant ceux qui sont signés que ceux qui nous sont arrivés anonymes.

Nous agirons comme nous Tavons fait précédemment, c'està-dire qu'au lieu de nous borner aux traductions relatives k la médecine, nous en embrasserons la généralité.

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