I. — LES TRADUCTEURS
KT LKTJllS TUADUOTIOXe.
GËRBERT.
Il est un homme dont le nom se produit toujours eupre* miëre ligne, quand on parle des relations scientifiques de l'Europe chrétienne avec les Arabes d'Espafrne : cet homme estGerbert. Malheureusement, ce que Ton rapporte de son séjour en Espagne et de ses emprunts à la science arabe sent la routine et manque de précision. La légende 8*est emparée do Gerbert et en a fait un personnage hybride moitié savant et moitié nécromancien.
Les œuvres de Gerbert ont été récemment éditées par M. OUoris. U les a fait précéder d'une longue notice tjui restitue à Gerbert sa véritable physionomie. On y trouve d'amples renseignements sur le savant, l'homme i>olitique et le chef de la chrétienté : mais ces renseignements tendent à restreindre le rôle de Cterbert dans la question qui nous occupe.
Gerliert dut naître à Anrillac en plein milieu du dixième siècle. En effet, dès l'année 907 nous le voyons, en raison de son go&t pour la science, recommandé au comte liorel, qui l'emmena dans son comté de Uarcelone, où il séjourna trois ans. Tout ce que M. Ulieris a pu recueillir sur cette i)ério4le de son existence, c'est que, sous la direction de Uatton, évéque de Vich, il fit de grands progrès dans les sciences et particulièrement les mathématiques.
Ici deux questions se posent. Gerbert apprit-il l'arabe, et qu'apporta-t-il de son séjour en Espagne?
A la première question, M. OUeris répond négativement et il en donne les raisons. En premier lieu, Gerbert avoue indirectement sou ignorance de Tarabe, attendu qu'il demande k un certain Lupitus de Barcelone, l'envoi d'une traduction d'un traité d'astronomie, dont l'original était sans doute écrit en arabe. En second lieu on ne retrouve aucun souvenir, aucun vestige de l'arabe dans les écrits de Gerbert, même dans certains écrits où Ton serait le plus en droit de s'y attendre* Nous croyons, avec M. OUeris, que Gerbert ne connut pas l'arabe.
Il est plus difficile de répondre nettement à la seconde <luestion.
Gerbert séjourna trois années dans le comté de Barcelone. Il est évident que, passionné comme il l'étaitpour la science, il ne put demeurer étranger au mouvement scientifique développé déjà dans l'Espagne musulmane, qui se trouvait alors en trêve avec les états chrétiens. Jetons un coup d'oeil sur l'Espagne.
Le dixième siècle compte parmi les plus brillants de TEâpagne arabe, tant pour la culture des arte que pour les institutions scientifiques. Si, par ses savants, il fut inférieur aux onzième et douzième siècles, c'est à ses institutions, à ses bibliothèques et à ses écoles que ceux-ci durent de le surpasser. Il sema : ils récoltèrent.
Une certaine ferveur scientifique régnait alors autour de Moslema. Originaire de Madrid, il florissait à Cordoue, précisément à l'époque où Gerbert habitait Barcelone. Moslema cultivait l'alchimie, les mathématiques et l'astronomie» Dana CCS deux dernières sciences, il forma de nombreux élèves dont les plus éminents furent Ëbn Essofar et Ebn EssamedJ» Paris et l'Escurial possèdent un traité dWhimie de Moslema, dont nous croyons que Wûstenfeld a fait à tort deux ouvrages distincts. Son traité de la génération et celui de l'astrolabe existent encore h l'Escurial. Moslema vécut jus* qu'en Tannée 1007.
Nous avons déjà dit que Gerbert, de retour en France»
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avait sollicité de Lupitus renvoi d'une traduction d'un traité d^astronomie. Nous ne savons si l'envoi sefît, mais il est probable que le traité sortait de l'école de Moslema. Quoiqu'il en soit, nous devons relever comme important ce fait d'une traduction, qui ne pouvait évidemment ôtre faite que sur l'arabe.
Les travaux astronomiques de Técole de Moslema durent être connus à Barcelone. Les sciences cultivées dans cette école étaient précisément celles dont se préoccupait Gerbert, et nous ne saurions admettre qu'il y resta indifférent ou étrangrer.
Il dut aussi avoir connaissance d'un événement qui venait de se passer en Espag^ne. Quelques années avant l'arrivée de Gerbert èi Barcelone, l'empereur de Constinople avait envoyé au souverain de Gordoue le texte grec de Dioscorides, enrichi de figures, et ce texte servit à une commission de savants pour corriger la traduction d'Etienne et établir d'une manière plus exacte, la synonymie des simples. C'était alors l'époque d'Ebn Djoldjol, le plus savant médecin naturaliste de son temps, qui écrivit une interprétation des noms desimpies mentionnés par Dioscorides, et un supplément contenant les médicaments connus des Arabes et inconnus à Dioscorides. Ebn Djoldjol écrivit aussi une histoire des médecins et des philosophes qui avaient déjà paru enjEspagne.
Rappelons enfin l'envoi de Jean de Gorze par Othon, vers
Cet ensemble de faits prouve chc;s les Arabes d'Espagne un développement scientifique sufBsamment avancé pour attirer l'attention des états voisins. Nous savons d'ailleurs que le roi Sanchc se rendit k Gordoue pour se faire traiter d'une hydropisie. Il n'y avait donc pas, comme le dit M. 01* leris, un abîme creusé entre les musulmans et les chrétiens. M. Jourdain apprécie autrement les rapports internationaux» et il cite entre autres ce fait qu'au X* siècle on fut obligé de faire une version arabe des Canons ecclésiastiques pour l'u-* sage des catholiques des provinces musulmanes (1). Nos étu-
(1) Un ëvcque de Séville, Jean, traduisit la Bible en arabe. Anto^ niO| B. Bsp.
des philologiques sur Ebn el Beithar nous ont conduit & coustater qu'un grand nombre de noms de simples, une centaine au moins, empruntés à Vespagnol, circulaient parmi le^^ Arabes, et étaient relatés par leurs écrivains à titre de synonymes, ce qui prouve des relations entre les deux races, peut-être même l'existence de pharmaciens chrétiens au milieu des musulmans. Quant à Gerbcrt en particulier, à ses relations avec les Arabes, à ses emprunts, si nous en sommes réduits à des probabilités, il n'en est pas moins sûr que les sciences étaient alors cultivées en Espagne par les Arabes, et que leur accès était facile aux étrangers.
Il est encore un livre que réclama Gerbert, à savoir un traité de la multiplication et de la division des nombres, com« posé en Espagne par un certain Joseph, que les uns considèrent comme un arabe et les autres comme un chrétien de la Marche d'Espagne. Quelle que soit Torigine de l'auteur il est permis de voir dans son livre une émanation de l'école arabe. Mais ce n'e^t pas de l'Espagne, que Gerbert le récla^ ma, c'est d'Aurillac. Le livre avait donc passé les Pyrénées.
Les avis sont partagés sur l'origine du système de numération employé par Gerbert. On a voulu le rattacher à Boôce èi l'exclusion des Arabes. M. OUeris prétend même que les noms des chiffres ont été ajoutés sur les tableaux où ils figu» rent : or la moitié de ces noms sont incontestablement arabes. Si Gerbert avait connu ces noms, dit M. Olleris, il n'en aurait pas fait un mystère.
Pour nous résumer, si nous manquons de renseignements sur le séjour de Gerbert à Barcelone, si rien ne prouve qu'il ait fréquenté les écoles des Arabes et appris leur langue, si nous croyons devoir mettre au rang des fables les récits fantastiques de Vincent de Beauvais, nous sommes au moins sûrs qu'il réclama deux livres d'origine espagnole, un traité d'arithmétique et un traité d'astronomie. Ceci prouve, d'une part que Gerbert eut connaissance de Tétat des sciences en Espagne, et de l'autre qu'il mit à profit son séjour à Barcelone, commençant ainsi la série des savants qui exploitèrent la science arabe. Mais ne pourrait-on pas aller plus loin ? Nous savons que Moslema cultivait aussi l'alchimie, cette sciencis
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dont Gerbert fut considéré comme un adepte. Ne pourrait-on pas admettre que c'est par lea écrits de Moslema que Uerbert en prit connaissance 1 Arrivé plus tard aux sièges de Rheims, de Kavenne, enfin proclamé pape^ il dut effacer la trace de souvenirs compromettants. Les récits de Vincent de Beauvais seraient ces souvenirs altérés et grandis par Timagination.
Nous ignorons quel fut ce traité d'astronomie que reçut Oerbert, mais on peut admettre que des copies en furent prises, et que c'est peut-être là que Hermann le Gontract puisa acs connaissances de l'astronomie arabe, qui peuvent lui venir encore par l'ambassade de Jean de Gorze.
Un traité de l'astrolabe est attribué à Gerbert, et M. Cousin le revendique pour lui. Nous nous bornerons à dire que ce traité porte aussi le nom de Gileberti. Un traité de l'astrolabe attribué à Ptolémée (D. Mazarine 1256) commence exactement comme celui attribué par Cousin k Gerbert.