Histoire de la médecine arabe
Ces guerres malheureuses, que Michaud appelle un pieux délire, apportèrent le trouble et le ravage en Orient. Elles eurent nécessairement sur le mouvement scientifique une influencé fâcheuse. Historien des sciences en Orient, c'est-àdire de l'activité humaine dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, nous devons naturellement, dans ce conflit de la barbarie et de la civilisation, réserver à celle-ci toutes nos sympathies.
Les guerres de religion sont de toutes les guerres les plus acharnées et les plus impitoyables. Nous verrons combien la culture intellectuelle apporte de modération dans la lutte et se refuse aux excès du fanatisme.
Nous avons parlé maintes fois de la tolérance des Arabes en matière de religion, et nous en avons donné la raison: leur éducation scientifique s'était faite par des chrétiens. Les Arabes leur conservèrent Une reconnaissance inaltérable, et la confiance mutuelle ne se démentit pas, même à l'époque des croisades. Sur quinze médecins de Saladin, dont les noms nous sont connus, les deux tiers étaient juifs ou chrétiens. A cette même époque, un chrétien de Bagdad était nommé médecin en chef, et à ce titre avait la police de la profession et faisait subir des examens aux candidats.
L'intolérance de l'Orient fat cependant le prétexte des
croisades. Si l'on examine les faits, on voit qu'ils ne sont qu'un accident qui n'infirme en rien ce que nous avons dit. Les pèlerins de la terre sainte eurent à subir des sévices. Les plus graves et sont le fait d'un insensé, le Khalife d'Egypte El Hakem, ne sauraient être portés au compte des musulmans. Les autres sont à la charge d'une race étrangère, les Turcs, maîtres un instant de la Palestine, démembrée de l'empire de Malek Chah. C'est encore un fait privé. Du reste une troupe de sept cents pèlerins avait à cette époque été protégée par les autorités musulmanes: on lui avait permis d'entrer solennellement dans Jérusalem.
On voit que l'islamisme n'est pas formellement en cause, mais seulement les maîtres actuels de la Palestine, dont les destinées flottantes se mouvaient alors dans un orbite particulier. On ne fit pas moins peser la responsabilité de ces faits sur l'islamisme tout entier, et la guerre se fit essentiellement au nom de la religion.
Les Arabes étaient alors en pleine culture intellectuelle. Cette race intelligente, dont la poésie avait bercé la jeunesse, était arrivée à l'âge viril. Le dépôt des sciences qu'elle avait reçu de la Grèce n'avait cessé de prospérer, alors même que le pouvoir échappé de ses mains était tombé en des mains étrangères. La culture des sciences, non moins que celle des lettres, avait entretenu chez les Arabes l'esprit de tolérance et les instincts généreux qui sont l'apanage de la civilisation.
il en était autrement en Europe où depuis des siècles régnaient l'ignorance, le fanatisme et la force brutale. C'était L'époque des siècles de fer.
On saitcomment débutèrent les croisades, par l'incohérence et les excès. Une horde de plusieurs centaines de mille aventuriers ravagea l'Europe avant d'aller se fondre en Asie. Le corps de Godefroyde Bouillon, après des excès commis ;i \ntioche, eu commit de plus grands lors de la '1'' Jérusalem. Soixante-dix mille juifs ou musulmans furenl m issacrés. I ies chevaux marchaient dans le sang jus- M" :| '•' bride, racontent froidement les chroniqueurs.
Quatre-vingl m plus tard Jérusalem était reprise par Sa-
ladin. Le vainqueur fit grâce aux vaincus malgré son serment, après le refus d'une première capitulation. II en mit en liberté le plus grand nombre, et son frère Malek el Adel payait la rançon de deux mille prisonniers. Tels sont les fruits de la civilisation. Nous avons vu ceux de la barbarie.
On a parlé des conséquences des croisades. Il en est une que l'on n'a pas assez relevée. Les Francs perdirent de leur sauvag-erie au contact des Arabes: les dernières croisades n'eurent plus la férocité des premières. Malheureusement, le naturel revint bientôt sur un autre théâtre. On se croisa contre des hérétiques et on alluma des bûchers. Gomme toutes les religions, l'islamisme fut aussi jaloux de conserver son dogme intact, mais il ne brûla que des livres. Un fait de ce g'enre se produisait alors à Bagdad.
Coïncidence étrange ! Alors môme que les Francs, ignorants et barbares, portaient le ravage en Orient, les Arabes versaient à pleines mains sur l'Occident les trésors de leur science. Une croisade d'une tout autre nature, qui dura plus d'un siècle, s'était dirig'ée vers l'Espagne. L'archevêque de Tolède, Raimond, né français, en fut le premier apôtre. Adélard de Bath, Gérard de Crémone, Michel Scot, etc., s'en allèrent demander aux musulmans d'Espaguie la science qui manquait aux chrétiens. Gérard passa près d'un demisiècle à Tolède, exploitant les épaves scientifiques des Arabes. Nous connaissons plus de soixante-dix de ses traductions d'ouvrages de philosophie, de mathématiques, d'astronomie et de médecine, parmi lesquelles compte celle du volumineux Canon d'Avicenne. C'était alors aussi que Pierre le vénérable s'en venait faire traduire à Tolède le Coran, afin de pouvoir le réfuter en connaissance de cause. Ce qui n'avait été qu'ébauché par Constantin se complétait par Gérard et ses successeurs.
Non-seulement l'Europe entrait en jouissance de la science arabe, mais elle prenait une connaissance plus large et plus intime de la science des anciens. Les Arabes pa}^aient ainsi aux chrétiens d'Occident les services qu'ils avaient reçus jadis des chrétiens [d'Orient.
Le mouvement scientifique se ralentit légèrement en
Orient pendant le XII3 siècle, du moins en ce sens que nous ne rencontrons aucun homme supérieur, à moins que Fakhr eddin Errazy. Par compensation, l'Espagne produisit un riche faisceau de savants éminents: le XIIe siècle est le grand siècle scientifique de l'Espagne musulmane. C'est ainsi que l'équilibre se rétablit dans l'école arabe, au point que le XII0 siècle compte peut-être plus de grands noms que les siècles précédents. Il faut aussi porter à son actif des institutions qui ne se firent qu'à son déclin, et qui ne portèrent de fruits que dans le siècle suivant. Nous voulons parler des écoles et des hôpitaux fondés à Damas et au Caire par Nour eddin et par Saladin.
Nous allons passer en revue les différentes contrées musulmanes, ainsi que nous l'avons fait pour les siècles précédents.
La Perse compte un éminent philosophe, Fakhr eddin Errazy, qui fut aussi un médecin. Fécond écrivain, Fakhr eddin Errazy eut un succès prodigieux comme professeur, et laissa de nombreux élèves que nous retrouverons au siècle suivant. A côté de lui on peut citer avec éloge le médecin Djordjany et le mathématicien Samuel ben Iahya.
A Bagdad, les Khalifes subalternisés par les Seldjoucides ne s'émancipèrent que dans la seconde moitié du siècle. Deux d'entre eux, Monstandjeb et Nasser, firent revivre les anciennes traditions et créèrent des mosquées, des écoles, des bibliothèques et des hôpitaux. Cependant, parmi une vingtaine de médecins, nous ne pouvons citer que deux noms éminents, et ce sont ceux d'un chrétien et d'un juif. Le premier, Amin Eddouia ebn Ettelmid, en faveur auprès des Khalifes, lui nommé médecin en chef et renouvela les examens des candidats <pie nous avons déjà vus à une époque antérieure. L'autre est Aboul Barakat, homme distingué, mais ambitieux et remuant, qui embrassa l'islamisme. Entre autres ouvrages, Amin Èddoula écrivit un formulaire qui devint classique. Nous devons en signaler un second. Amin Eddouia, tout chrétien qu'il était, ne dédaigna pas de commenter les traditions du prophète relatives à la médecine. En mêmr temps il enseignait.
Damas dut aux croisades une importance dont la médecine et les sciences firent leur profit. Nour eddin et Saladin encouragèrent les savants, et les médecins affluèrent à Damas. Nour eddin fit construire un grand hôpital, qui, de son nom, fut appelé Ennoury. Il y plaça des médecins distingués et y affecta une riche bibliothèque. Un des premiers médecins fut Aboul Medjed, qui tous les jours, après son service, consacrait trois heures à l'enseignement. Parmi les autres médecins qui professaient, nous citerons encore Ebn Ennaqqach et Ebn el Mathran. Ce dernier, le plus éminent de son époque, vivait dans l'intimité de Saladin. C'était un homme hautain, dont les allures ne purent troubler la généreuse sérénité du sultan.
En même temps que la médecine, les sciences et particulièrement les mathématiques étaient cultivées avec succès, et Damas se préparait au rôle prépondérant qu'elle joua dans le siècle suivant, où elle éclipsa Bagdad et le Caire.
La protection que les Khalifes égyptiens avaient accordée aux sciences leur fut continuée par Saladin. Il fit construire au Caire un hôpital qui, de l'un de ses surnoms, fut appelé Ennacery. Nous remarquons cependant encore en Egypte la même défaillance que dans l'Irak. Presque tous les médecins sont des juifs, soit que la guerre ait ralenti les études, soit que cette race, persécutée en Occident, se soit plus particulièrement réfugiée au Caire. C'est, du reste, le cas du plus illustre d'entre eux Maiinonide, l'homme le plus éminent de sa race après le législateur. Son activité, ses vastes connaissances lui donnèrent une haute position, tant à la cour que parmi ses coreligionnaires et parmi les savants. On sait le bruit que fit son principal ouvrage, le More nebouchim, guide des égarés, où il tend à concilier la raison avec la foi.
Comme médecin, c'est plutôt un éruclit qu'un praticien, cependant ses ouvrages, compilation méthodique des Grecs, contribuèrent aux progrès de l'art.
Un autre médecin distingué, juif aussi, était Ebn Eddjami, qui composa plusieurs traités originaux et savants sur l'his-
toire naturelle médicale. (1) Parmi les musulmans nous ne pouvons citer que le Cheikh Sedid, qui fut nommé chef des médecins.
Le Magret) produisit un homme qui s'est fait un grand nom dans la géographie, mais qui est aussi revendiqué par la médecine, le Chérif el Edrissy.
Il composa un traité des simples, riche d'observations personnelles, qui est cité plus de deux cents fois dans le grand ouvrage d'Ebn el Beithar.
On sait l'accueil qu'Edrissy reçut à la cour de Sicile. On sait aussi que les princes normands, au milieu du fanatisme universel, pratiquèrent seuls une habile tolérance et surent se concilier l'affection de leurs sujets musulmans.
Si nous avons observé de l'affaissement en Orient, il en était tout autrement en Espagne. Le XIIe siècle fut le grand siècle de l'Espagne musulmane, et cependant elle n'était pas moins agitée. Soumise par les Almoravides, qui s'étaient d'abord donnés comme libérateurs, elle ne parvint à s'en défaire que pour retomber sous le joug des Almohades, qui ne lui procurèrent que peu d'années de répit. La guerre était plus vive que jamais avec leurs voisins chrétiens, et les limites changeaient incessamment au gré du flux et du reflux des invasions réciproques.
A la veille d'être bientôt réduite au petit royaume de Grenade, l'Espagne musulmane couronnait cinq siècles d'une civilisation brillante et alors sans égale par un riche épanouissement de philosophes et de médecins. Déchue de sa grandeur politique, elle allait par eux régner longtemps encore dans le domaine de la pensée. A peine s'était-elle retirée de Tolède que les savants chrétiens venaient s'enricfcir de . ■ dépouilles.
Les Uraoliades favorisèrent aussi les sciences, mais leur in'": ;rauc i M • néophytes retirait d'une main ce qu'elle donuail de L'autre, Le grand Averroès, soupçonné dans ses croyances, dul subir des liumiliations. Les Juifs, qui comf1 I Le traité du Limon, publié sous lu nom d Ebn cl Beitliar, est emprunté 6 Ebn el I Hami .
mençaient à prendre une large part clans le mouvement scientifique, durent émigrer, les uns dans le Languedoc, les autres en Egypte avec Maimonide.
Jamais, cependant, en dépit de ces entraves, la pensée ne prit un aussi libre essor et n'eut de pareilles audaces, témoins Ebn Tophaïl, Ebn Badja et surtout Averroès, le plus grand philosophe de l'Espagne et l'un des plus grands noms de l'Islamisme. Par ses travaux philosophiques et ses commentaires sur Aristote, il exerça la plus haute influence sur la marche des idées au moyeu âg*e et devint aux yeux de la théologie scolastique la personnification de la libre pensée. Eben Tophaïl et Eben Badja, vulgairement dit Avempace, furent aussi connus des scolastiques, le dernier surtout. Nous rappellerons du premier le Hay ben Iakdan, traduit par Pococke sous le titre de Philosophus autodidactus, où il présente les évolutions successives de la pensée d'un homme isolé dès sa naissance et arrivant par l'observation et le raisonnement aux plus hautes vérités philosophiques et religieuses. Le Régime du solitaire du second est conçu dans le même sens.
La médecine qui les revendique aussi bien qu'Averroès, compta d'illustres représentants dans la famille des Avenzoar, qui fournit des médecins pendant trois siècles. Abou Merouan ben Abd el Malek, le plus grand de la famille, est l'auteur du Teissir, un des meilleurs ouvrag'es sortis de l'école arabe, où l'on voit se produire une expérience riche et indépendante des traditions antiques. Avenzoar est tenu par certains historiens comme le plus grand praticien qu'aient produit les Arabes.
A côté de ces noms, il faut citer ceux d'Errafequy et d'Aboussalt Ommeya, qui publièrent des travaux d'histoire naturelle médicale, et d'Ebn el Aouam auteur de l'Agriculture^ récemment traduite en français par M. Clément Mullet, ouvragée remarquable par une vaste érudition non moins que par la pratique, et dont la médecine peut encore faire son profit.
Il faut remonter aux temps de la première ferveur pour rencontrer autant de noms éminents dans un aussi étroit espace.
Rappelons enfin que l'Espagne tient une large place dans l'histoire des sciences par les traductions qui s'y firent alors des ouvrages arabes, traductions qui élargirent le champ Jes études chez les chrétiens.
Si nous sortons du domaine de la médecine, nous verrons que sans jeter partout un vif éclat, les sciences ne furent pas moins cultivées dans la société musulmane si profondément agitée tant en Orient qu'en Occident.
Malgré les troubles politiques et religieux, malgré les difficultés qui en étaient la conséquence inévitable, la g'éor graphie n'en continua pas moins ses progrès. En môme temps qu'apparaît un traité général d'un mérite supérieur à ce qui avait paru jusqu'alors, celui d'Edrissy, des voyages lointains s'accomplissent, dont les relations nous ont été conservées.
Ce fut aussi l'Occident, que nous avons déjà vu au premier rang sur le terrain de la médecine, qui mérita le plus de la géographie. Plusieurs Andalous quittèrent leur pays et voyagèrent à travers l'Orient.
Abou Hamid, qui mourut à Damas en 1170, après avoir voyagé depuis l'intérieur de l'Afrique jusqu'aux embouchures de l'Oxus, publiait une relation qui fut mise à contribution par Kazouiny.
Un autre espagnol, Ebn Djobaïr, publiait aussi la relation d'un voyage en Orient, avec passage, à son retour, à travers la Sicile.
L'œuvre la plus importante du siècle et jusqu'alors de la géographie arabe fut le livre d'Edrissy vulgairement et vicieusement connu sous le nom de Géographie nubienne, œuvre riche d'observations ayant trait particulièrement à L'histoire naturelle et qui ne fut surpassée que par Aboulfé'da.
Zamakhchary, savant polygraphe, qui avait étudié à Boukhara, noua a laissé une sorte (le dictionnaire géographique.
1 ' :i l'Espagne aussi que non.; . levons le traité d'agriculture d'Ebnel A.ouam, qui n'a pas d'égal dans la littérature arabe, vaste répertoire on l'on voil h côté de connais-
sances pratiques une riche érudition, qui nous a conservé de précieux documents des littératures antérieures.
La culture des mathématiques et de l'astronomie était toujours vivace en Espagne. C'était l'époque de deux hommes dont les noms sont connus des savants européens. L'un d'eux est Albitroudji, vulgairement Alpetragùus, dont on a traduit les traités de la sphère et de l'optique. L'autre, qui eut aussi les honneurs de la traduction latine, est Djaber ben Aflah, que l'on a confondu avec le célèbre alchimiste Géber. Averroès composa aussi plusieurs écrits sur l'astronomie, et Maimonide corrigea un traité de Djaber ben Aflah.
C'était encore un espagnol que Samuel ben Iehouda, qui s'en alla mourir en Orient, à Méraga, ville d'observations astronomiques, et qui déjà, dans son pays natal, avait mérité le surnom d'Astronome.
Dans l'Irak, Hibat Allah, versé dans les mathématiques, appliquait ses connaissances à la confection d'instruments astronomiques d'une perfection qn'on ne sut plus ég*aler.
A Bagdad, Mobacherben Ahmed, mathématicien et astronome, était charg-é parleKhalife du choix des livres destinés à la Bibliothèque de la Medersa Nidhainya et à celle du palais.
En Perse, El Madany écrivait sur les mathématiques et l'astronomie.
La philosophie peut citer, au XIIe siècle, des noms glorieux.
En Orient, nous ne relèverons que celui de Fakhr eddin Errazy ; mais en Espagme nous pouvons citer ceux d'Eben Tophaïl, d'Eben Badja, de Maimonide, car c'est là qu'il se fit, enfin le plus grand de tous, Averroès.
En somme, le XIIe siècle ne fut inférieur à aucun de ceux qui l'avaient précédé, et c'est à l'Espagne qu'il doit cet équilibre. Si l'Orient fléchit, il faut porter à son actif des encouragements et des institutions fondées par Nour eddin et Salah eddin (Saladin) qui ne portèrent leurs fruits qu'au siècle suivant.
Le sceptre de la médecine tomba cette fois des mains de la Perse. Elle vit en compensation le sceptre de la philosophie, du moins en Orient, passer entre les mains de Fahkr eddin Errazy, qui consacra aussi quelques moments à la médecine.
Mais si les études philosophiques jetèrent un grand éclat à l'école de Fakhr eddin, les études médicales déclinèrent et c'est à peine si nous pouvons enregistrer les noms de quelques médecins de second ordre.
Un fait cependant à sigmaler, c'est l'extension des lumières dans le nord de l'Asie. Les sultans Khouarezmiens se plaisaient dans la société des lettrés et des savants. Le médecin Djordjjany occupait à leur cour une haute position et leur dédiait tous ses ouvrages.
Les études florissaiènt à Boukliara et à Samarcande.
SAMUEL BEN IAIIYA. (1)
Jusqu'à présent ce curieux personnage n'a pas été suffisammenl étudié. Plus d'un écrivain moderne s'en est occupé, mais aucun, que nous sachions, n'a groupé tous les éléiùents de son histoire. C'est là ce qui justifiera les détails
'i Rigoureusement il faudrait Samuel bon Iehouda. Nous lisons à ce propos dans Munk, vie de Joseph beu [ehoudo : Ceux qui s'apil ''ii hébreu Iehouda portent ordinairement eu arabe le nom 1 i <'"/ /. Du re i" Iehouda i o lil dans le Kitab o] liokama.
dans lesquels nous allons entrer. Ces détails sont disséminés dans le Kitab el hokama, dans Aboulfarage, dans Ebn Abi Ossaïbiah, dans Hadji Khalfa, dans les monuments hébreux. Enfin jusqu'à présent nous n'avons rencontré aucune mention du plus original de ses ouvrages, qui existe cependant dans nos Bibliothèques.
On lit dans le Kitab el hokama, après l'épithète de Mogrebin : Je crois qu'il est espagnol. Casiri s'est empressé, suivant sa coutume, de supprimer la qualification de Mogrebin et d'adopter celle d'Espagnol, pour grossir la liste des hommes marquants de la Péninsule. Munk nous apprend, d'après un Ms. de la Bibliothèque nationale, que son père, le docteur Iehouda ben Abouna était de Fez, et qu'il était connu chez les Arabes sous le nom d'Aboulbaka Yahya ben Abbas el Magreby (1).
Nous ignorons à quelle époque naquit Samuel. C'était probablement dans le commencement du XIIe siècle. Poussés peut-être par les persécutions religieuses, le père et le fils émigrèrent et vinrent habiter l'Orient. Samuel s'arrêta d'abord à Bagdad, puis habita le Diarbékir et l'AderbaïYIjan, et se fixa définitivement à Méraga. Esprit intelligent, il étudia l'ensemble des connaissances humaines, mais particulièrement les sciences mathématiques, où il s'éleva, dit-on, au-dessus de ses contemporains, ce qui lui valut les titres d'arithméticien, de géomètre et d'astronome. Nous verrons que la médecine entrait aussi clans le cercle de ses études.
Samuel était en faveur auprès des grands, et particulièrement auprès des princes de l'Aderbaïdjan. Conseillé peutêtre par l'ambition ou l'amour-propre blessé, ainsi qu'il advenait alors à un de ses coreligionnaires, Aboul Barakat, il embrassa la religion musulmane.
La nouvelle de cet événement attrista son père, qui habitait Alep. Il partit aussitôt pour rejoindre Samuel, qui se trouvait alors aux environs de Mossoul, mais arrivé à Mossoul il fut enlevé par une maladie aiguë. Munk place la conversion de Samuel en l'année 1163.
(1) On lit dans Ebn Abi Ossaïbiah Fars, la Perse, au lieu de Fas, Fez : mais nous ne voyons là qu'une faute de copiste.
1 i HISTOIRE DE LA MÉDECINE ARABE. — LIVRE CINQUIÈME.
Nous ignorons la date de sa mort. Djemal eddin, et naturellement aussi Aboulfarage, la placent vers l'année 570 de l'hégire. Hadji Klialfa donne l'année 576. D'autre part nous lisons clans Ebn Abi Ossaïbiali que Samuel achevait un ouvrage de géométrie en cette même année 576, qui répond à l'année 1180 de notre ère.
Nous avons dit que Samuel s'était occupé de médecine. Nous trouvons en effet, dans Ebn Abi Ossaïbiali, un traité de médecine mentionné sous le titre Kitab el Moufid, écrit en 564, à Bagdad, et dédié au vizir Mouyd eddin ben Ismaïl. Il ne saurait être confondu avec un autre ouvrage dont nous allons parler, que l'on peut à la rigueur rattacher à la médecine, que nous connaissons pertinemment, attendu qu'il est arrivé jusqu'à nous, et dont le titre d'ailleurs est différent.
Hadji Khalfa lui seul, à notre connaissance, nous donne le titre de ce livre, qui existe dans les Bibliothèques de l'Escurial, de Paris et de Constantinople. Tel est ce titre : Nozhat el ashab fi machourat el Âhbab, autrement en français: Récréation des camarades et conversation des amis. (Hadji Khalfa, 13,365).
Disons tout d'abord de quoi il traite, ce qui nous expliquera peut-être le silence de Casiri, car il ne figure pas dans son catalogue, mais seulement clans le nouveau, sous le n° 830.
Cet écrit est tout simplement le code des voluptueux ou même des libertins de bon ton et de haut goût. C'est quelque chose, mais autre chose encore, comme le traité de l'Amour conjugal, car ici le champ est plus vaste que le lit conjugal. On comprend que la médecine apporte aussi son contingent.
Une page de garde du Manuscrit de l'Escurial porte une annotation, qui est peut être de Casiri. En tout cas cette note est au moins contemporaine du catalogue imprimé. Casiri dut évidemment avoir connaissance de ce Manuscrit, et il est probable qu'il l'a laissé de côté, soit à cause de i on contenu, soit à cause de cette annotation, si elle lui est antérieure (1).
(1) Sur un grand nombre do Mes. do l'Escurial, l'invocation à Mahomet est biffée.
PEKSE. 15
Ce que nous avons dit précédemment expliquera les colères de l'annotateur. Telle est cette note :
« Tractatus anonymus, mutilus, sine principio, medicoanatomicus de mulieribus, ubi scelestissimns ac impudentissimus author agit de mulierum conversatione, de earum venustate, de mediis illas lucrandi eisque placendi, de requisitis illarum, quae sunt appetendae, reprobandaeve, de earum ornatu, vestitu, de modo componendi fucos, de medicamentis, cibo, potu ad venerem ciendam, de modo impediendi conceptionem procurandive abortum, atque de aliis impudentissimis rébus ad coïtum pertinentibus, quas ego ob verecundiam prœtermitto. »
Le manuscrit de l'Escurial est en effet anonyme, par la raison qu'il est acéphale. On voit qu'il a été bien lu (1).
La Bibliothèque de Paris en possède deux exemplaires. Le 1er est le n° 1092 de l'ancien fonds. Il est complet, et porte le titre donné par Hadji Khalfa. C'est lui que mentionne Wiistenfeld, page 161,. parmi les incertae seclis : Musa ben Yakya ben Ali el Magrebi, tractatus medico physicus, d'après le Catalogue de Paris. Le nom de l'auteur est altéré. Au lieu de Musa, nous avons lu parfaitement Chamoul, Samuel.
Le 2e existe sous le n° 10(3i du supplément, où il figure dans un recueil d'ouvrages erotiques, mais il porte le titre de Tohfat el ashab, Présent aux camarades, titre qu'il porte aussi dans le catalogue des Bibliothèques de Constantinople donné par Flugel, Hadji Khalfa, VII. Nous n'avons pas rencontré le nom de l'auteur, ce que peut-être on a cru inutile, mais l'identité n'en est pas moins positive.
L'ouvrage est dédié à l'émir Aboulfateh Mohammed ben Cara Arslan ben Daoud ben Chakman ben Ortok.
(1) Le ton ds cette note exclurait peut-être la paternité de C'asiri. Avec sa connaissance de l'Orient il semblerait qu'il aurait parlé plus froidement de cet écrit. Les Orientaux envisagent autrement que nous les aphrodisiaques. Leur usage est en quelque sorte un devoir pour eux. Il existe sur la matière toute une littérature de second ordre : mais les grands médecins ne la négligent pas Le PèreAnge^ dans sa Pharmacopée persane, a lui-même donné quelques formules aphrodisiaques.
Il se divise en deux parties, subdivisées elles-mêmes en douze sommes chacune.
La deuxième partie a un cachet exclusivement médical. Nous dirons cependant quelques mots de la première qui a aussi ses côtés intéressants, et qui du reste nous initie aux mœurs intimes de l'Orient.
Ire partie. La lrL' somme traite des avantages du coït et de ses inconvénients.
La 3e pourquoi on le désire.
La 4e des causes d'affaiblissement.
La 5e discute pourquoi certains hommes d'esprit recherchent les garçons de préférence aux filles et quels sont les avantages et les inconvénients de l'une et de l'autre habitude. L'auteur croit la première moins énervante parce qu'elle implique une aptitude actuelle qui ne s'acquiert souvent dans laseconde que par de longs etpénibles efforts. Il justifie sa préférence par d'autres raisons que nous nous abstiendrons de reproduire. S'il faut en croire Razès, dans le Continent, Rafus aurait déjà traité ces questions.
La même somme s'occupe aussi des relations entre femmes.
La 0e recherche pourquoi beaucoup d'individus s'écartent de la méthode naturelle.
La 9e est en quelque sorte le code des relations entre les sexes.
Il est d'abord question des convenances à observer dans la conversation, dans le boire et le manger, etc.; enfin le 7° chapitre expose en détail les règles que l'hygiène et le bon goût exigent dans les relations les plus intimes.
La 10° somme est très intéressante. Il s'agit des caractères physiques et moraux des femmes des diverses contrées.
Les sommes suivantes s'occupent du choix de l'objet aimé et du mariage.
II" partie. Hltle relève exclusivement de la médecine.
Le 6 premières Bommes traitent des divers états d'affaiblissement \ ii-il et des divers agents aphrodisiaques.
La 7e traite de la conception, de la. stérilité et de l'avortement. Les médicaments qui empêchent la conception et les abortifs peuvent être employés dans certains cas où les
dimensions des parties font craindre tant pour la femme que pour l'embryon.
La 8e traite du cas où le sphincter anal se relâche dans le coït, infirmité dont parlent fréquemment les Arabes.
La IXe traite des divers états de la matrice, des régies, des écoulements, des ulcères, des gerçures, etc.
La Xe traite des causes de faiblesse venant du fait de la femme.
La XIe et la XIIe traitent des substances réfrigérantes tant simples que composées.
Tel est cet écrit, sur lequel nous nous sommes quelque peu étendu, parce qu'il nous a paru le type le plus complet et le plus raffiné d'un genre d'ouvrages très répandus chez les Arabes.
Nous avons dit que Samuel excellait dans les mathématiques et l'astronomie. Le Kitab el hokama lui attribue un traité du triangle rectangle et un traité de la mesure des corps composés de substances diverses.
Un traité des erreurs des astronomes existe à la Bodléienne.
Ebn Abi Ossaïbiah mentionne trois autres ouvrages dont un de géométrie et deux autres d'algèbre. Le premier est dédié à Nedjem eddin Aboulfateh chah Gazy Melek chah ben Togrul Bek, et il l'achevait en l'année 576 de l'hégire. Les deux autres sont adressés à des contemporains (1).
Enfin, comme tant d'autres Juifs convertis, Samuel paya sa bienvenue chez les musulmans en écrivant un livre contre ses anciens coreligionnaires, toujours accusés d'avoir altéré les Ecritures. Aussi Djemal eddin, en parlant de sa conversion, ajoute, comme il le fait plusieurs fois : et sa conversion fut bonne, ce qui prouve que beaucoup de conversions n'étaient pas solides. Il existe à Paris un fragment de cet écrit, qui a été consulté par Munk.
(1) Parmi les notices des mathématiciens données par Casiri, d'après le Kitab el hokama, figure celle de Samuel ben leliuda, qualifié par Casiri Hitpanus, 1,440.