TOME II. lô
goûts et diriger ses études. Nous en connaissons trois : Aboul Abbas Ennabaty, Abdallah ben Saleli et Ebn el Hadjadj de Séville. C'est au premier qu'il doit le plus ; c'est de lui qu'il parle le plus souvent et avec un sentiment de reconnaissance et de vénération.
Ebn el Beitbàr habita probablement Séville, où nous savons que résidaient Aboul Abbas et Ebn el Hedjadj.
Il fit avec Aboul Abbas des herborisations dont il nous a conservé le souvenir. C'est ainsi qu'il nous dit avoir rencontré dans telle et telle localité, telle et telle plante, ainsi le houx frelon, le romarin, l'asperge, etc. Il nous donne aussi le nom des plantes dans la langue du pays, qu'il appelle généralement Adjemia, et qu'il dit quelquefois être la langue latine, ce qui veut dire la langue espagnole en voie de formation.
En l'année 1210 ou 1217, Aboul Abbas partit pour l'Orient. Quelques années après, en 1219 ou 1220., Ebn el Beithâr prit la même route. Il passa par le Mag-reb et dut y voyag'er à petites journées, vu le grand nombre d'observations qu'il y a faites. Non-seulement il relate les plantes qu'il y a récoltées, mais il nous a conservé beaucoup de noms berbères, qui furent introduits par lui dans la nomenclature et figurent même depuis dans les dictionnaires arabes. Son séjour dans le Maroc est accusé par la mention de l'Arganier. Il a dû s'arrêter quelque temps à Bougie, où il se trouvait en l'année 1220, ainsi qu'il le rapporte dans le Mor'ny, à propos de la clématite, (n° 1020, s. Ar. f° 235). Bougie était alors un petit foyer de lumières, dont M. CherbonneaU nous a révélé l'existence. Ebn el Beithàr parle longuement de l'Àthrilal, Ptychotisverticillata, dont unetribudes environs* les Béni Oudjehen, Faisait le. commerce comme spécifique de la lèpre. Il s'arrêta à Constantinc, et c'est dans les environs, autour du monument dit le Soumet, qu'il récolta pour la première l'ois la pyrêthre. A Tunis, il récolta le Tafraïl, Cynara acaulis. Nous le trouvons ensuite à Tripoli où il observe pour La première fois VOuchàhctr, Asclepias procera. Nous le. voyons encore herboriser a Barca.
Ici nous le percions de nieel nous serions tenté de croire
qu'il s'embarqua et fut jeté sur les côtes de l'Asie mineure. Telles sont les raisons qui nous font croire à cette aventure. Nous lisons dans le Mor'ny qu'en l'année 1224 il récolta aux environs d'Adalia, à Kala Hissarsily, un Teucrium qu'il rapporta à Alexandrie. D'autre part, si nous recherchons dans ses écrits la mention des localités qu'il visita dans cette direction, nous nous arrêtons à Antioche. Nous ne pouvons donc admettre que sa présence à Adalia fut la conséquence d'un voyage qu'il aurait poussé de la Syrie vers l'Asie mineure. Quoi qu'il en soit, il est positif qu'il toucha les côtes de l'Asie mineure et nous croyons que dans ce fait il faut voir ce que l'on nous a raconté de lui, qu'il voyagea dans le pays de Roum. C'est à tort qu'on a vu là le pays des Grecs, nous croyons qu'il faut y voir le pays des Seldjoucides. S'il avait pénétré dans ces contrées, il nous en aurait évidemment cité quelque localité, ainsi qu'il se plaît à le faire, et nous avons vu que nous ne pouvons le suivre au-delà d'Antioche.
A l'arrivée d'Ebn el Beithâr en Egypte, régnait Malek el Adel, qui l'accueillit, le prit à son service et le nomma inspecteur des herboristes du Caire, et suivant une autre version chef des médecins d'Egypte, dignité dont nous connaissons plusieurs titulaires. Ebn el Beithâr suivit Malek el Kamel, et il se trouvait à Damas quand ce prince y mourut en 1237.
Malek el Kamel laissa deux fils, Malek el Adel et Malek Essaleh Nedjem eddin. Le premier eut l'Egypte et le second la Syrie, mais au bout de deux ans Malek Essaleh supplanta son frère et réunit les deux états. Ebn el Beithâr le suivit et revint en Egypte.
C'est alors qu'il se mit à composer ses ouvrages, qui attestent qu'il avait déjà fait de nombreuses excursions sous le règne de Malek el Kamel. Le Traité des simples et le Mor'ny furent composés sous le règne de Malek Essaleh et sur son invitation* Ils lui furent dédiés.
Nous avons déjà vu ce qu'il fallait penser des voyages qu'aurait faits Ebn el Beithâr dans la Grèce. On a dit pareillement à tort qu'il avait voyagé jusque dans l'Inde. A propos
de ces voyages, Aboulféda s'est avisé de les comparer à ceux des anciens philosophes et notamment de Balinas. D'Herbelot, Casiri, Rossi, Sontheimer, etc., ont vu, dans ce Balinas, Pline le naturaliste. Nous avons démontré, dans le Journal Asiatique de 1869, que Balinas n'était autre qu'Apollonius de Tyane.
Nous avons du reste un moyen de constater les courses d'Ebn el Beithâr par la mention qu'il fait constamment des localités où il a récolté des plantes nouvelles ou mal connues. Nous allons les passer en revue.
Sans parler de l'Egypte et des environs de Damas, où il résidait le plus souvent, nous lui voyons récolter le Solarium cordatum dans le Hedjaz, la Passerine à Gaza, le Coïx lacryma job à Jérusalem où l'on en faisait des chapelets, la pierre judaïque à Beyrouth, le Daphnoïdes de Dioscorides dans le Liban, VHippophaë à Antioche, l'Alkekenge à Edesse, la Matricaire à Mossoul, la Chausse-trappe dans le Diarbékir, etc. Telles sont à peu près les limite* extrêmes de ses excursions.
Dans ses voyages, Ebn el Beithâr se mettait en relations avec les savants du pays qui pouvaient lui donner des renseignements sur les plantes. C'est ainsi qu'il nous parle de ses rapports avec Nefis eddin, Tadj eddin el Bulgary, Saad eddin, Cherf eddin et Abdellatif.
Il est un homme que nous sommes étonné de ne pas rencontrer parmi les connaissances d'Ebn el Beithâr, c'est Rachid eddin ebn Essoury, cet autre amateur passionné de la botanique, qui faisait peindre les plantes et qui dut parfois se trouver à Damas en même temps qu'Ebn el Beithâr.
Un de ses amis et son disciple fut Ebn Abi Ossaïbiah, qui nous a conservé sa biographie à laquelle on peut reprocher un peu trop de brièveté. Du reste il en l'ait le plus grand éloge. « La première fois (pie je le vis, dit-il, ce fut à Damas, et je pus apprécier ses qualités et sa profonde connaissance des plantes. J'explorai avec lui les environs de Damas, et j'y reconnus beaucoup de plantes nouvelles. Nous avions avec nous les écrits do Dioscorides, île Galion, d'Errafoquy et d'autres du moine genre. 11 me citait d'abord les noms grecs,
tels qu'ils se trouvent dans Dioscoridès, puis ce qu'il dit des plantes, de leurs caractères extérieurs et de leurs propriétés. Il en faisait autant de Galien et des écrivains postérieurs, signalant leurs contradictions et leurs erreurs. Je pus ainsi constater et admirer sa profonde connaissance des plantes et comme il possédait le sens des écrits de Dioscoridès et de Galien. »
Ebn el Beithâr était à Damas quand la mort le surprit en 1248. Ce que nous avons dit jusqu'à présent prouve combien est erronée l'assertion de Léon l'Africain qui le fait arriver en Egypte du temps de Saladin et s'en retourner mourir en Espagne. On ne s'explique pas comment M. Renan, dans son Averroès, a pu s'en rapporter à une autorité d'un aussi mauvais aloi que Léon l'Africain. Nous relevons ce lapsus parce qu'il vient d'un écrivain qui fait autorité.
Le plus important ouvrage d'Ebn el Beithâr, celui qui lui a fait une réputation justement méritée, est le Djami el Mouf ridât, Collection des simples, où il traite sous forme alphabétique des aliments et des médicaments simples tirés des trois règnes. C'est le plus sérieux, le plus complet et de beaucoup le plus étendu que les Arabes nous aient laissé sur la matière médicale. A ce titre, il mérite une attention particulière. D'autre part, nous l'avons traduit en français, et nous sommes dans les meilleures conditions pour en parler pertinemment.
C'est une compilation, mais une compilation méthodique et critique, où non-seulement il met à contribution les anciens et les modernes, mais où il apporte aussi son contingent personnel, et prend souvent la parole pour contrôler les documents produits et les compléter. Pour donner une idée de ce grand travail, nous dirons que les Grecs y comptent pour environ la moitié et que la meilleure partie de leur apport appartient à Dioscoridès et à Galien, dont les Traités des simples sont intégralement donnés.
On a beaucoup exagéré le nombre des médicaments traites et des médicaments nouveaux. Il faut dire préalablement qu'il est question des aliments aussibien que des médicaments, ce que l'on a oublié. Hottin'ger est allé jusqu'à dire qu'il y
en avait plus de 2,000 inconnus à Dioscorides, et cette hyperbole s'est répétée. Nous allons dire la vérité en chiffres ronds.
Sur 2330 paragraphes, il y en a plus du tiers pour les synonymies. Sur environ 1400 numéros restants, on peut estimer au quart le chiffre des nouveautés. En évaluant à un millier environ les médicaments et les aliments empruntés aux Grecs, il resterait donc environ trois cents médicaments ou aliments nouveaux dans Ebn el Beithâr. C'est ce qui résulte d'un dépouillement que nous avons fait de notre Index. En défalquant de ce chiffre les aliments et les médicaments des deux autres règnes, il ne resterait plus gaière que deux cents plantes nouvelles. On voit que nous sommes bien loin des chiffres fabuleux que l'on a mis en avant, faute d'avoir fait les éliminations nécessaires. Ce n'en est pas moins un progrès.
Telle est la marche suivie par l'auteur. Il y a deux séries de citations. La première a trait à la description, la seconde aux propriétés et à l'emploi. En première ligne viennent les Grecs, Dioscorides en tète, puis les Orientaux. S'il, y a lieu, l'auteur débute par une discussion de synonymie. La long-ue dissertation sur les végétaux qui portent le nom de Lotus est un bon morceau de critique. Il relève aussi les opinions erronées et c'est ainsi qu'il nie l'identité du succin et des larmes du peuplier.
Beaucoup de paragraphes appartiennent en propre à Ebn el Beithâr* Nous citerons ceux de l'Athrilal Ptyclwtis vcrticillata, de l'Amliles, Rhamnus alaternus, de l'Aakoutsar, Bunium bulbocastanum du Boull, Œglc marmelos, de l'Arganier, etc.
On sait combien de commentateurs, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, se sont escrimés sur Dioscorides et les Arabes. Une traduction d'Ebn el Beithâr eut épargné bien des dissertations laborieuses et stériles pour mettre les Grecs d'accord avec les Arabes, en même temps qu'elle eût relevé ces derniers de reproches immérités, qui doivent retomber en parti© sur Les traductions Latines.
Ebu cl Beithâr relève aussi Les acceptions diverses des
termes techniques suivant les pays: ainsi à propos duRihan, du Dardar, etc.
Il donne une soixantaine de noms berbères introduits par lai ou déjà connus des botanistes espagnols, soit par le fait de l'invasion, soit par l'observation directe dans le Magreb.
Une série curieuse de synonymies est celle empruntée à la langue des chrétiens espag-nols qu'il appelle barbare ou étrangère, adjemya, et qu'il dit être la langue latine. Quelques-uns de ces mots se sont conservés jusqu'à nos jours, Salbya la saug"e, Chebouka le sureau, Mat fier chelba le chèvrefeuille, Yazgou l'hièble, etc.
La langue persane est représentée par une centaine d'expressions. On sait que les Arabes doivent aux Persans leurs premières notions scientifiques et qu'ils leur empruntèrent aussi bien des expressions techniques. La Perse était la voie par laquelle bien des produits de l'extrême orient arrivaient en Arabie, qui n'en était que l'entrepôt, d'où lui vint une réputation de richesse exagérée.
A la fin des paragraphes, Ebn el Beithâr prend souvent la parole pour signaler des contradictions ou des erreurs.
On compte environ 150 auteurs mis à contribution, et c'est un des mérites de cet ouvrage de nous avoir conservé d'aussi nombreux fragments d'écrits en partie perdus. Sur ce nombre les Grecs comptent pour une vingtaine. Les autres sont non-seulement des médecins arabes, mais ainsi des médecins persans, syriaques, indiens et chaldéens, dont les écrits furent traduits.
Nous allons donner en chiffres ronds le nombre des principales citations. Razès est cité environ 400 fois, Avicenne 300, Errafequy et le Chérif200, EbnBedja, Ishaqben Amran, Ebn Massouih 160, Ebn Massa et Abou Hanifa Eddinoury 130, Massih ben Hakam et Aboul Abbas Ennabaty 100 fois. Voilà pour les Orientaux. Quant aux Grecs nous avons déjà dit que Dioscorides et Galien y étaient intégralement représentés. Parmi les autres, nous nous bornerons à citer Aristote, Rufus et Paul d'Egine, cités chacun une trentaine de fois.
Nous avons dit qu'Ebn el Beithâr s'occupait des synony-
::S'2 HISTOlliE DE LA MEDECINE ARABE. — LIVRE SIXIEME.
mies. C'était une des difficultés et c'est un des mérites de son ouvrage. Les interprètes avaient naturellement rencontré bien des mots grecs pour lesquels les Arabes n'avaient pas d'équivalent, ou dont les équivalents n'étaient pas alors connus : nous voulons parler des ternies techniques. Provisoirement bien des mots grecs furent conservés, en attendant. De là des incertitudes et des erreurs. On sait qu'un grand travail de révision de la traduction de Dioscorides se rit en Espagne. Ebn el Beithâr profita de ces travaux et y ajouta ses observations. C'est ainsi qu'il reproche à Stephan, ou Etienne fils de Basile, d'avoir pris le Gingidium de Dioscorides pour le fumeterre, qu'il signale les confusions que l'on a faites du Chamelea et du Chameleon.
En somme le Traité des simples se distingue par un cachet de supériorité sur tous les ouvrages du même genre que nous ont laissés les Arabes. Il laisse bien loin derrière lui le IIe livre du Canon d'Avicenne et le Traité des simples de Sérapion. Avicenne, qui ne compte guère qu'environ 800 paragraphes, n'a guère fait que mettre en pièces les Anciens pour les faire entrer ainsi morcelés dans ses casiers. Sérapion, s'il a plus de neuf, parce qu'il vint plus tard, est absolument sans originalité et sans critique.
Le Mala lésa d'Ebn Djouiny, qui n'est que le Traité des simples d'Ebn el Beithâr dépouillé de quelques longueurs et incorrections, n'a jamais fait oublier l'original. De l'aveu de tous les écrivains arabes, le Traité des simples est le plus complet et le plus parfait dans son genre. Nous n'avons pas à faire la comparaison d'Ebn el Beithâr avec Erraféquy et Aboul Abbas, que nous ne connaissons du reste que par des citations : leurs travaux très recommandables, en ce qu'ils ont enrichi le domaine de la matière médicale, n'ont pas l'érudition et l'universalité qui caractérisent l'ouvrage d'Ebn el Beithâr.
Cela (Haut, nous croyons à propos de donner ici la liste des principales substance.? introduites par les Arabes dans la matière médicale.
Anthora. Anacarde. Arganier.
Ambre gris. Arec Azédéraeli
KGYl'TK.
Belliric.
Berberis.
Bétel.
Bézoavd.
Cadhy.
Camphre.
Cassia ïîstula.
Citron.
Civette.
Convolvulus nil.
Croton.
Curcuma.
Emblic.
Galanga.
Girofle.
Globulaire.
Guilandina boncluc.
Jasmin.
Jujube.
Limon.
Malialeb.
Manne
Maniguette.
Musc.
Muscade.
Myrobolans.
Noix, el Kaïa.
— métel.
— vomique.
Œgle Marmelos.
Orange .
PiQ-non d'Inde.
Poivre.
Rhubarbe.
Salvadora persica.
Saudal .
Sang dragon.
Séné.
Siraeost.
Sebeste .
Seigle ergoté.
Sucre.
Tamarin.
Thabachir.
Turbith.
Zéd'oaire.
Zérumbeth.
Le Traité des simples, connu trop tard en Europe, ne fut malheureusement pas traduit à temps. Alpagus le conmit, mais ne s'en servit que pour enrichir son glossaire d'Avi» cenne. Il traduisit l'article Limon, qui n'est pas d'Ebn el Beithâr mais un emprunt à Ebn el Djami. Guillaume Postel le signala au monde savant. Hottinger exagéra le nombre des articles originaux. Saumaise en usa à peine pour ses homonymies, dont Ebn el Beithâr lui eût fourni la matière complète. Golius et Bochart y puisèrent largement. D'Herbelot en fait l'éloge dans sa Bibliothèque orientale. Galand en fit une traduction réduite. Schultens revint encore sur Ebn el Beithâr, et Gasiri eu fit un éloge pompeux.
Au commencement du XIXe siècle, Amon en entreprit une traduction espagnole, qui ne fut pas achevée. A la même époque Sprengel, écrivant l'histoire de la botanique, exprimait le vif regret de ne pouvoir y recourir, alors que de Sacy en utilisait les richesses pour son Abdellatif. Tout récemment un autre historien de la botanique, Meyer, consacrait un long- article à l'auteur du Traité des simples ; mais pour n'avoir pas fait la distinction des aliments et des médicaments, exagérait le chiffre des acquisitions faites par Ebn el Beithâr. Ce n'en était pas moins la première étude sérieuse où la valeur d'Ebn el Beithâr était appréciée.
En 1833, Dietz publiait une traduction latine sommaire des
deux premières lettres, et, en 1840, Sontheimer en publiait une traduction complète en allemand.
Nous dirons un mot de chacune de ces traductions.
La traduction de Galand passa long-temps pour un mythe. On ne s'avisait pas d'aller la chercher au n° 11,221 du fonds latin. Galand passe par dessus les Grecs et les grands écrivains arabes, jugeant sans doute inutile de les reproduire, de sorte que l'on n'y trouve tout au plus que la moitié de l'original. Malgré les défauts de cette traduction, c'est encore la meilleure de toutes celles dont nous avons à parler. Cependant on voit que Galand n'était pas sur son terrain. Bien des mots techniques sont mal rendus et bien des synonymies font défaut. Il en est même ainsi des noms d'histoire et de géographie : l'Orient n'était pas encore suffisamment connu. On dirait aussi que Galand écrivait au courant de la plume et ne s'est pas relu.
Le travail de Dietz a plus que le défaut de n'ètr/e qu'un abrégé. Dietz ne connaissait pas assez la botanique, et ne connaissait pas du tout le Mag-reb, d'où l'absence fréquente de synonymies et des noms propres défigurés ou méconnus. On peut lui reprocher aussi son jugement sévère sur Ebn el Beithâr, qu'il ne connaissait pas assez et qu'il a jugé d'après le Malaiesa.
En 1840 parut la traduction complète en allemand, par Sontheimer. C'est la plus faible de toutes. Il faut avoir fait une traduction du Traité des simples, celle de Sontheimer en regard, pour croire à la prodigieuse quantité d'incorrections, de fautes, de méprises, de contradictions et d'étourderies qu'elle contient. Nous en avons compté plus de deux mille. Nous ne voulons pas en reproduire le détail, l'ayant fait en partie dans le Journal asiatique de 1807. Nous en dirons seulement quelques mots. A part une connaissance ;i peu près suffisante de l'arabe, Sontheimer n'avait pas ce qui fait un bon traducteur, en matière scientifique. Son livre est nu guide infidèle, qui a déjà trompé M. de Candolle et Meyer, le premier à propos do la Mangue méconnue, et le second ii propos d'un Traité d'agriculture attribué-à Edrissy et à Errafequy, etc. Ce qu'on peul dire i\ sa décharge, c'est
qu'il opérait sur un seul manuscrit: mais il devait opérer vite et probablement sans se relire. Ces défauts ont été aussi signalés par M. Dozy dans le Journal asiatique allemand.
La traduction des simples restait donc encore à faire pour répondre à un vœu si souvent exprimé, et c'est la tâche que nous avons entreprise. Préparé par les traductions de Daoud el Antaky et d'Avicenne, sans compter cinq ou six autres traductions d'ouvrages moins étendus, accompagnées toutes de notes critiques, nous avions l'avantage déposséder un bon manuscrit. Nous avons en outre consulté ceux de Paris et même de l'Escurial. De plus, nous nous sommes mis au courant de tout ce qu'avaient écrit les commentateurs, les botanistes et les voyageurs en Orient. Notre séjour en Algérie nous avait familiarisé avec les expressions berbères qui se produisent dans Ebn el Beithâr. L'impression de cette traduction a été commencée sous les auspices de l'Académie des inscriptions.
Un autre ouvrage important d'Ebn el Beithâr est le Mor'ny, ou le Livre suffisant. Il s'agit encore ici des simples, non plus au point de vue de l'histoire naturelle, mais au point de vue de la thérapeutique seulement. C'est par exception et comme complément que l'auteur s'écarte de cette voie et donne des renseignements descriptifs. On pourrait dire que le Mor'ny est le Traité des simples retourné.
L'un part de l'histoire naturelle, et l'autre de la thérapeutique. Il faut dire cependant que le Mor'ny, d'une rédaction postérieure à celle du Traité des simples, contient un bon nombre de documents nouveaux.
Le Mor'ny existe dans plusieurs de nos collections, notamment à Paris, n° 1008 de l'ancien fonds et n° 1029 du supplément arabe. Après avoir rappelé le défunt roi Malek el Kamel, l'auteur dédie son livre à Malek Essalek Nedjemeddin, son successeur. L'ouvrage se divise en 20 chapitres, dont nous donnerons les premiers et les derniers.
1° Des simples qui conviennent au traitement des maladies de la tète.
2° Des simples employés pour les maladies d'oreille.
3° Des simples employés pour les maladies des yeux.
17° Des simples employés pour la cosmétique.
18° Des simples employés contre les fièvres et les altérations de l'athmosplière.
19° Des simples qui sont des contre-poisons.
20° Des médicaments les plus employés en médecine.
Le Mor'ny n'est autre chose qu'un mémorial de thérapeutique. Les autorités y sont pareillement citées.
C'est ainsi que nous voyons plus fréquemment apparaître que dans le Traité des simples, Aboul Cassem Khalaf ben Abbas Ezzahraouy, vulgairement Abulcasis.
L'auteur y prend aussi la parole et nous donne parfois des renseignements sommaires sur des médicaments qu'il a particulièrement observés. Nous citerons une de ses observations sur la variole. « Dès que les boutons apparaissent chez un enfant, il faut lui faire des embrocations à la plante des pieds avec du henné : on est sûr dès lors qu'il n'en sortira pas aux yeux, ainsi que je l'ai plusieurs fois constaté. »
Le Mor'ny est aussi sobre de détails pathologiques que de détails relatifs à l'histoire naturelle. Sur ce dernier terrain cependant on trouve plusieurs faits qui ne se rencontrent pas dans le Traité des simples, et c'est dans le Mor'ny que nous avons pris les dates qui nous ont servi à reconstituer la vie d'Ebn el Beithâr.
Un autre ouvrage d'Ebn el Beithàr est l'Exposition des erreurs contenues dans le Menhadj d'Ebn ed Djezla.
Le Menhadj est un ouvrage dans le genre de celui d'Ebn el Beithàr, excepté qu'il y est aussi question des médicaments et aliments composés. Nous en avons parlé en son lieu.
Ebn el Beithàr composa des commentaires sur les simples contenus dans Dioscoiïdcs.
Sou biographe cite aussi un livre des propriétés rares et extraordinaires.
On ne trouve mentionnés que ces cinq ouvrages dans la notice (h; Makkary, empruntée tant à Ebn Essaïd qu'à Ebn Abi Ossaïbiah.
On Lit dans Ebn Abi Ossaïbiah que le Traité des simples est un livre excellent, Kitcib Adjel, qui n est inférieur à aucun autre. Dietz a vu malcncontreusemenl dans ces mots Kitab
EGYPTE. d'ôt
Adjcl, le titre d'un autre livre qu'il appelle le Livre des Causes. Il s'est encore* mépris en désignant ainsi le Mor'ny : De usu meclicamentorum simplicium.
Hadji Khalfa, sous le n° 2779, cite aussi d'Ebn el Beitliâr un Tedkirat ou Mémorial de thérapeutique.
On lui attribue un Traité des poids et mesures, qui existerait à Leyde et à Madrid.
Dietz assure qu'il existe aussi à Madrid un Traité de mé decine vétérinaire (1).
Le catalogue de Paris, n° 1027. ancien fonds, donne comme d'Ebn el Beithâr une pratique des officines. Or, cette pratique des officines n'est autre chose que le Menhadj Eddokkan de Cohen el Atthar.
Il existe, au n° 1056 du supplément, un volume contenant plusieurs ouvrages. Le premier, qui porte le titre de Tohfat el Arib, présent à l'homme intelligent, nous est donné comme d'Ebn el Beithâr. Cet opuscule de 80 feuilles serait en quelque sorte le complément du Mor'ny, en ce sens qu'il est aussi un mémorial de thérapeutique, mais où les maladies sont traitées par des médicaments composés. Ce qui nous rend cette attribution suspecte, ce sont d'abord les proportions exiguës de l'ouvrage, puis une notice d'un caractère étrange, placée en tète. On y lit que Ebn el Beithâr composa environ cinquante ouvrages et qu'il mourut à l'âge de 114 ou 130 ans.
Les catalogues des Bibliothèques de l'Orient donnés par Fluëgel, dans son édition de Hadji Khalfa, citent encore de notre auteur un ouvrage intitulé Moualdjat ebn el Beithâr, les traitements d'Ebn cl Beithâr. Il est cité deux fois.
TIFACHY.
Aboul Abbas Ahmed ben Yousef ben Mohammed Ettifachy, el Quissy (2), est l'auteur d'un Traité des pierres p.ré-
(1) Il est probable que Dietz aura vu, dans un ouvrage de vétérinaire, le nom de notre auteur.
(2) Il porte aussi le surnom d'El Abtindjy.
cieuses intitulé Kïtab el Azhar fi marfet el Ahacljar, c'està-dire Livre de fleurs sur la connaissance des pierres.
Nous ne connaissons ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Ce qui ressort de ses écrits, c'est qu'il habita l'Egypte, etvivaitencoreversle milieu du troisième siècle de l'ère chrétienne (1). Au chapitre de la Topaze, Zeberdjed, il nous apprend qu'il écrivait en l'année 646 de l'hégire, qui correspond à l'année 1248 de notre ère.
Dans la préface de son livre il nous dit qu'il a pour but d'exposer l'état natif des pierres, leur gisement, leur appréciation en tant que bonnes, mauvaises, naturelles ou sophistiquées, leurs propriétés et leur valeur. Il indique aussi leur emploi dans la médecine.
A côté des faits d'expérience'et de pratique, on trouve dans le livre de Tifachy quelques idées théoriques touchant à l'alchimie, à savoir les états divers que subissent les métaux, passant à l'état d'or dans la série de leurs évolutions avant de revêtir leur état définitif. Ces idées qui reviennent assez souvent sont empruntées au mystérieux Balinous, que l'on retrouve autre part sous la forme Balinas et particulièrement dans Kazouiny, et dont nous avons démontré l'identité avec Apollonius de Tyane.
Plusieurs autres auteurs sont encore mis à contribution, ainsi Aristote pour son livre des Pierres, Ebn Eddjezzar pour un livre touchant le même sujet, El Kendy, Mésué, etc. Nous n'avons rencontré qu'une seule fois le nom de Théophraste, et encore est-il un peu mutilé. C'est à propos du crystal, mais nous avons en vain cherché le passage en question dans l'original grec.
Tifachy traite de vingt-cinq pierres précieuses, et il remplit assez bien le programme qu'il s'est tracé dans sa préface.
A propos du corail, il nous dit qu'on le trouve à Mcrz cl Kliarcs, qui répond à La Calle de nos jours, et que la livre du Magreb se vend de cinq à sept dinars, le dinar valant dix drachmes.
(1) Il dit avoir vu, sur le marché du Caii-c, des Rubis colorés artificiellement;
Il est cité trois fois dans Ebn el Beitliâr. La première fois c'est à propos du gainier, et ce passage serait tiré d'un autre ouvrage de Tifachy sur l'excellence des bois. Les deux autres citations ont trait à la turquoise et au bézoard. Cette dernière se retrouve dans Sérapion, mais le nom de l'auteur y a été singulièrement défiguré sous la forme Hahamed ebn Ririfus, où nous reconnaissons Ahmed ben Yousef.
En 1784, Ravius a publié un travail sur Tifachy, travail assez étendu et diffus, où il donne par extraits le sommaire des sept premiers chapitres. Nous relèverons en passant une erreur de Ravius, qui a vu Pline dans Balinous.
En 1818, une édition complète de Tifachy a été donnée par Raineri.
Nous citerons encore le mémoire de M. Clément Mullet sur les pierres chez les Orientaux, mémoire où nécessairement il est fréquemment question de Tifachy.
Nous signalerons aussi une méprise de Rossi, qui dans son dictionnaire biographique, a donné deux articles écourtés sur Tifachy, sans se douter qu'il s'agissait du même auteur.