RUE BONAPARTE
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AVANT-PROPOS
Ayant achevé, il y a quelques années, la traduction du Traité des Simples d’Ebn el Beitliàr, nous voulûmes la compléter par les biog-raphies d’une centaine de médecins arabes qui s’y trouvent cités. Le travail était à peu près terminé quand l’idée nous vint de l’étendre à toute l’école arabe.
Mais c’était plus qu’un surcroît de notices que nous avions en vue. Nous nous proposâmes de faire l’histoire collective de la médecine arabe, d’exposer ses origines, son caractère, ses institutions, son développement et sa décadence, en entremêlant des vues d’ensemble aux séries biographiques, au fur et à mesure des événements.
C’était un travail tout nouveau, pour lequel, sans doute, le premier était une préparation, mais qui exigeait des recherches plus étendues et nous faisait entrer dans un nouvel ordre d’idées. Malgré ses difficultés, nous osâmes l’entreprendre, soutenu par cette pensée qu’il y avait là une lacune à remplir dans notre littérature, jusqu’à présent tributaire de l’étranger.
Dans l’histoire des sciences, la période arabe est aussi in téressante qu’elle est peu connue. Et cependant elle est riche, extrêmement riche en documents connus à l’heure qu’il est.
Ce qui caractérise cette période, c’est la profonde originalité de ses débuts. Chez les divers peuples qui ont tour à tour occupé la scène, le développement des sciences et leurs évolutions suivent à peu près identiquement les mêmes lois. Il n’en est pas de même pour les Arabes ; leur initiation à la science est un fait unique dans l’histoire.
Dans la péninsule arabique, protégé par les sables et la mer, vivait sous le toit et la tente un peuple de pasteurs et de commerçants, passionné pour la liberté, la guerre et les aventures, l’éloquence et la poésie ; peuple intelligent mais tout d’intuition, étranger à l’analyse. Confiant à la mémoire ses poésies, ses grands jours et ses généalogies, il ne connut que tardivement l’usag-e de l’écriture. Ses relations avec la Perse lui aA'aieut procuré quelques vagues notions de médecine.
Une révolution soudaine détourna le cours de ses destinées et ouvrit de vastes champs à son activité. Les Arabes étaient idolâtres. Mahomet les convertit à la croyance en l’unité de Dieu dont il leur donna la formule la plus sublime et la plus pure. Il fit plus. D’un peuple resté jusqu’alors étranger aux révolutions extérieures, il fit une armée de prosélytes enthousiastes, qui se ruèrent à la conquête du monde. Un siècle à peine s’était écoulé depuis la mort de Mahomet, que r.Vrabie avait débordé de l’Atlantique à l’Indus.
Quelles pouvaient être les conséquences de cette invasion nouvelle d’un peuple fanatisé, après toutes les invasions barbares qui s’étaient partagé les débris du monde romain et avaient refoulé les lumières et la civilisation abritées encore, mais faiblement et maladives, dans Byzance énervée? Le choc imminent du fanatisme et de la bfp-barie n’allait-il pas produire un cataclysme encore plus désastreux que le précédent ? Pouvait-on supposer que la science grecque, tombée en déshérence, allait devenir l’héritag’e de ces nouveaux convertis? Le miracle devait se produire.
Ce peuple que le fanatisme fit le conquérant de la moitié du monde, prit aussitôt pour maîtres les chrétiens ses vaincus Il mit à s’assimiler leur science un tel enthousiasme et une promptitude si merveilleuse, déployant des aptitudes qui
.sciiiblaient étraug-ères à la race, qu’il les eut bieutùt dépassés. Pendant cinq ou six siècles il tint le sceptre des lumières et de la civilisation. Troublé par les assauts deux fois séculaires d’un autre fanatisme venu de l’Occident, il rendit à ses antagonistes barbares les services qu’il avait reçus des chrétiens de l’Orient ; il leur transmit les sciences dont ils avaient laissé tarir la source. Pendant la seconde moitié du moyen-àge, la science arabe défmya l’Occident. Quand vint la Renaissance, l’admiration üt place à l’ingratitude et au dénigrement.
Depuis deux siècles surtout on s’est remis à l’étude de l’Orient et particulièrement de la littérature arabe, de beaucouj) la plus riche. Mais ces études ont porté de préférence sur l’histoire, la géographie, la poésie, les religions, et le.s sciences n’ont provoqué qu’un petit nombre de travaux.
Quant à des travaux d’ensemble rien encore n’a été fait, du moins en France, où nous sommes sous ce rapport d’une ingiorieuse pauvreté. Quelques ouvrages de seconde main ne sauraient entrer en ligne de compte. L’histoire des sciences en Orient par Cuvier est un travail sans portée. Celle des sciences au moyen-àge de M. Pouchet, bien que de beaucoup supérieure à celle de Cuvier, n’est cependant qu’une ébauche, comme en peut faire un auteur complètement étranger aux langues de l’Orient, c’est-à-dire aux sources.
Un éminent orientaliste, M. Sédillot, a vaillamment défendu la valeur scientifique des Arabes et jeté de vives lumières sur leur astronomie. Il est à regretter qu’il n’ait pas songé à écrire l’histoire sommaire et méthodique de la science arabe.
Si nous abordons le terrain de la médecine, nous constaterons la même pénurie.
Freind n’a bien traité que les principaux médecins. Il en laisse un grand nombre dans une obscurité qu’ils ne méritaient pas. Nous ajouterons qu’il se méprend sur le caractère d’une œuvre importante, l’histoire des médecins arabes par Ebn Abi Ossaïbiah, qu’il ne connaissait que très imparfaitement, et à laquelle il ne reconnaît d’autre mérite
LA MÈÜEOJXE AIIADE.
<1110 celui de nous apprendre combien la médecine était en honneur et richement récompensée par les souverains de l’Orient.
Spreng'el vaut mieux, d’autant plus qu’il avait une certaine connaissance de l’arabe, mais son cadre, bien que plus élarg"!, n’en est pas moins par trop restreint.
La France ne peut citer qu’un seul ouvrag-e, dont elle n’a pas droit d’ètre fière,* c’est VEssai historique et littéraire sur la Médecine des Arabes, par Amoreux, ouvrag'e au-dessous du médiocre. Avec les documents qu’il avait à sa disposition, l’auteur avec un peu de méthode pouvait encore faire un ouvragée passable, tandis qu’il n’a fait qu’une mauvaise compilation, sans jug-ement, sans ordre, farcie de répétitions oiseuses et de réflexions sans esprit.
Jusqu’à présent c’est à l’Allemagme c^u’il faut s’adresser pour avoir des idées correctes sur l’histoire de la médecine arabe.
Deux ouvrages ont trait à cette matière.
Le premier est l’histoire des médecins et des naturalistes arabes, par Wüstenfeld. (1) Ce n’est pas à proprement parler une histoire de la médecine arabe, mais une série de notices au nombre de 300. Ces notices, extrêmement sobres de renseignements biographiques, sont assez souvent complètes au point de vue bibliographique. C’est une révélation nouvelle des richesses de la littérature médicale arabe; mais les questions de doctrines générales ou particulières n’y sont aucunement touchées : la bibliographie n’est qu’une nomenclature. C’est à peine si de très courts aperçus insérés en tète des six divisions de l’ouvrage, indiquent les progT’ès sucessifs de la médecine arabe, et donnent la liste des principaux médecins de chaque période. L’ouvrage d’ailleurs ne contient que 160 pages.
La principale autorité de Wüstenfeld esd la biographie des médecins d’Ebn Abi Ossaïbiah. Ce sont ensuite Ebn Khallikan, Hadji Khalfa et les catalogues des diverses biblio-
(1) üeschiehtc der arabisclicn Aerztc und Naturfonschcr, van F. Wüstenfeld, Goettingen, 1840.
AVAKT-PUOI'OS.
thèques, notamment de celles de l’Escurial, de laBodléienne, de Paris, etc.
Ne connaissant pas encore le Kitab el liokama, Wüstenfeld s’adresse fréquemment à son plagdaire, Abonlfarag’e, l’auteur des Dynasties. Il ne fait non plus aucun usag-e du Fihrist de Moliammed ben Isliaq.
En somme, l’ouvrage de Wüstenfeld, le premier ouvrage sérieux sur la matière, n’est qu’une esquisse recommandable surtout par la bibliographie. On peut regretter qu’il ait passé pai’fois trop légèrement sur Ebn Abi üssaïbiah, qu’il se soit trop fié à Gasiri, ce qui l’a entraîné dans quelques erreurs et quelques répétitions, enfin qu’il ait tu le nom de quelques médecins dignes d’ètre mis en lumière.
Le second ouvrage est une exposition des livres grecs traduits en syriaqire, en arabe, en arménien et en persan. (1) La catégorie des traductions arabes est de beaucoup la plus nombreuse. C’est ici une œuvre plus achevée, dans laquelle on ne peut que signaler quelques oublis ou incorrections de détail.
Cet ouvrage de Wenrich se divise en deux parties. Dans la première, il expose l’extension progressive de la littérature grecque en Orient, puis rhi.stoire générale des traductions du grec dans les divers idiomes orientaux. Dans la seconde, il fait l’histoire des traductions de chaque auteur grec en particulier, en suivant un ordre chronologique; exposant aussi les commentaires des écrivains de l’Orient. On peut regretter, à notre avis du moins, que l’auteur n’ait pas adopté une autre méthode, à savoir la classification des auteurs grecs par ordre de matière.
L’ouvrage de Wenrich, bien que venu deux années seulement après celui de Wüstenfeld, accuse uns extension très remarquable dans l’exploitation des sources. Il s’adresse surtout au Fihrist de Mohammed ben Ishaq et au Kitab el hokama de Djemal Eddin. Nous aurions pu nous
(1) De aiictovum grœconim vei-sionibii.s et commentariis sjriaeis, arabicis, anueniacis, persicisque commentatio, seripsit J. O. Wenl'icb. Lipsiæ 1R4?.
BlSTOIIiE
MÉDECINE AUA.be.
confier à ce travail; mais nous avons préféré le contrôler par les orig-inaux, et nous aurons occasion, dans le courant de notre travail sur les traductions arabes, de signaler les quelques lacunes ou incorrections de Wenricli.
Nous allons maintenant indiquer les sources auxquelles nous avons puisé, nous réservant de revenir en son temps sur leurs auteurs, dont le plus important compte aussi parmi les médecins.
Le premier ouvrage en date est le Fihrist ou catalogue de Mobammed ben Ishaq Eunedim. L’auteur nous indique lui-même, au début de son livre, son but et son contenu, à savoir le recensement des ouvi-ages de sciences qui se rencontrent en langue arabe, tant des écrivains arabes que des écrivains étrangers, avec des renseignements sur leurs auteurs, depuis l’origine des sciences jusqu’à l’année .S77 (987). Le Filirist se divise en dix traités consacrés chacun à une catégorie d’écrivains. Le septième nous intéresse particulièrement. Il se divise en trois chapitres.
Le premier traite des philosophes, de leurs œuvres, des tratraductions et des commentaires qui en ont été faits; le deuxième des mathématiciens et des astronomes et le troisième des médecins.
Le Fihrist existe à la bibliothèque de Paris, n“ 874 de l’ancien fonds, et 1400 du supplément. M. Fluegel vient d’en donner une édition. Un pareil ouvrage est assurément de nature à étonner les personnes étrangères aux richesses de la littérature arabe. Il a été mis à contribution par les écrivains dont nous allons parler.
Vers la fin du XIIP siècle, Djemal Eddin el Kofthy, dit aussi El Kady el Akram ou le cadi généreux, publiait le Kitab Tarikh el hokama ou livre de l’histoire des savants, qui ne contient pas moins de trois cents notices relatives à la vie et aux écrits des savants tant anciens que modernes. Les Grecs y sont largement représentés et nous sommes informés non seulement de leurs écrits, mais de ceux qui ont été traduits en arabe et en syriaque. Djemal Eddin a puisé dans le Fihrist, mais il était riche aussi de son pro- IDre fonds, attendu que ce fut le plus gi'and biblioifiiile des
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Arabes qui en ont tant compté. Il laissait à sa mort une bibliothèque estimée 60,000 pièces d’or. Le Kitab el hokama n’est autre que la Bibliotheca philosophorum, qui a fourni tant de notices à Oasiri, et la démonstration de cette identité est un fait assez récent. Une autre confusion est l’attribution du Kitab el hokama à Zouzeni, qui n’en fut que l’abréviateur. Un contemporain de Djemal Eddin, un peu plus jeune que lui, Aboulfarage, l’auteur des Dynasties, a inséré dans son ouvrage une centaine de notices empruntées au Kitab el hokama. L’origine de ces notices a été méconnue jusqu’à ces derniers temps, et Wüstenfeld en fait encore honneur au plagiaire. Aboulfarage a seulement quelques notices qui lui appartiennent en propre.
A la même époque, Ebn Abi Ossaïbiah publiait son histoire des médecins, sous le titre d’Oùyoun el anha fi tha bacat elathibba, ce qui veut dire ; Sources de renseignements sur les dilFérentes classes de médecins. C’est ici le plus important et le plus riche de tous les monuments que nous avons dvi consulter. Aux renseignements fournis par ses prédécesseurs, Ebn Abi Ossaïbiah en ajoute qu’il a puisés à d’autres sources et il en a de personnels relatifs aux médecins de son temps et à ceux qui l’ont immédiatement précédé. Nous nous contenterons ici de donner la liste des matières traitées dans cet ouvrage, pour en faire comprendre la richesse. Il se divise en quinze chapitres.