ÉPILOGUE
ment dans la voie tracée, accusent de nobles instincts et des f aptitudes auxquelles on était loin de s’attendre, qui méritent l’admiration de la postérité.
Cette admiration sera plus vive encore si l’on jette un coup d’œil sur ce qui se passait en Occident en des circonstances analogues.
Une invasion s’y était faite aussi chez des peuples d’une intelligence cultivée, mais une invasion de barbares étrangers aux choses de l’esprit, persistant à les dédaigner et à les abandonner aux peuplades vaincues, se complaisant dans leur ignorance et même s’en faisant un titre pour établir des rdistinctions de castes qne nous voyons survivre à toutes les révolutions et à tous les progrès. Un homme supérieur à sa race, mais n’en ayant pas dépouillé tous les instincts, Char- : lemagne, contemporain de Haroun Errachid, usa sa longue existence autant à protéger son vaste empire qu’à le policer. Sa mort fut le commencement d’une ère nouvelle de téuèbre.s, de troubles et d’anarchie.
Il ne pouvait en être de même en Orient.
Entre tous les conquérants du monde romain, les Arabes seuls avaient l’heureux privilège d’une culture intellectuelle. Cette culture était ce qu’elle fut toujours dans l’adolescence des nations comme dans celle des individus, essentiellement poétique. Le siècle qui précéda l’Islam est l’âge d’or de la [ poésie arabe.
La possession de l’empire devait mûrir cette race intelligente. Prenant pour maîtres leurs vaincus, les Arabes entrèrent résolûment dans les œuvres de la virilité: leurs maîtres furent bientôt dépassés.
Trois ordres de faits résument le IX" siècle.
Les Arabes font sortir des hommes éminents d’une obscurité stérile, ils revendiquent l’héritage de la science grecque, ils s’en montrent les dignes héritiers.
Si la famille des Bakhtichou, qui fut la cause occasionnelle de la Renaissance arabe, ne compta pas d’hommes réellement supérieurs, elle contribua du moins à les faire éclore, et produisit pendant plusieurs siècles des médecins distingués. A coté d’elle se placent les Mésué et les Sérapion.
VUE IJEUXIKME.
C’est particulièrement cliez les traducteurs cpie nous rencontrons des hommes d’élite. Le contact immédiat avec la science grecque féconda leur intelligence.
Honeiii, Costa ben Luca, ïsabet ben Corra furent des savants de premier ordre. Leurs traductions, qui embrassèrent tant de sujets divers, ne témoignent pas seulement de leurs connaissances, mais leur perfection eu accuse la sûreté.
A quelque distance d’eux viennent se placer le fils et le neveu de Honein.
Dans la foule des traducteurs, qui se montent à une centaine, on comifie bien des noms éminents, ainsi Abou ütsman de Damas, Basile et son fils Étienne, Ebu Naëina, Hedjadj beu Matlier, Jean fils d’El Bathriq, Ibrahim ben Essalt, Abou Bâcher Mattaï, lahya ben Adi, Ibrahim beu Baks, Issa ben Zérâ, Aboulfaradj ben Thaïeb.
Quatremére dit à propos des traductions ; Il faut pourtant avouer que ces emprunts faits aux autres peuples ne furent pas toujours judicieusement choisis.
Cette manière de voir nous paraît contredite par les faits.
D’une part, ou ne saurait refuser la compétence aux hommes qui dirigèrent le travail des traductions ; de l’autre, il suffit de jeter un coup d’œil sur la liste-d.es D-aductifiiia que nous avons donnée aussi complète qu’il nous a été possible de le faire, pour s’assurer du choix judicieux qui fut fait entre les originaux grecs.
Nous comptons une trentaine de philosophes, parmi lesquels Platon, Aristote largement représenté, Théophraste, N icolas de Damas, Alexandre d’ Aphrodisias, Plotiii, Porphyre, Thémistius, Janiblique, Proclus, etc.
Les mathématiques sont représentées par Euclide, Archimède, Apollonius de Perge, Diophante, Pappus, Eutocius, etc.
L’astronomie et la géographie le sont par Hypsiclès, Hipparque. Théodose, Ménélaüs, Ptolémée, etc.
La médecine par Hippocrate, Dioscoride, Galien plus complet que nous ne le possédons, Rufus, Archigèue, Oribase, Philagrius, Alexandre de Tralles et Paul d’Egine.
Parmi une soixantaine de noms, il eu est trois seulement
dont une censure austère pourrait discuter l’opportunité, ceux d’Hermès, d’Apollonius de Tyane et d’Artémidore. Pour notre part, nous avouons que leur absence serait non-seulement inexplicable mais reg’rettable.
En somme il nous semble que les g-rands noms de la science g’recque sont bien représentés, et qu’il était difficile de faire un meilleur choix parmi les écrivains de second ordre.
Quant à la valeur des traductions, ce que nous avons déjà dit de la compétence de leurs principaux auteurs nous dispense d’y revenir.
Mais les traducteurs ne se bornèrent pas à traduire. Ils composèrent dans toutes les branches des sciences de nombreux écrits, où la vulgarisation devait se faire plus facilement encore que dans la simple reproduction d’écrits composés dans une langue étrangère.
Parmi les traducteurs écrivains nous citerons particulièrement Honein, son fils Ishaq, Costa ben Luca et Tsabet ben Corra.
A côté des traductions du grec, il faut rappeler aussi celles faites de l’Indien, du Chaldéen et du Persan.
L’Inde paraît avoir, en matière de mathématiques et d’astronomie, fourni un contingent presque égal à celui de la Grèce. Nos savants .sont encore à discuter aujourd’hui .si c’est à la Grèce ou à l’Inde que les mathématiciens arabes doivent le plus.
Quant à la Chaldée, nous citerons l’Agriculture nabatliéenne, dont l’importance ne peut que grandir, aujourd’hui qu’une partie du voile qui recouvrait cette antique civilisation est déjà soulevé.
Ce ne furent pas seulement les traducteurs qui enrichirent déjà d’écrits originaux la littérature arabe, leurs élèves entrèrent aussi dans la lice.
Nous nous bornerons à citer sans commentaire le nom d’El Kendy, qui se rencontre partout avec un ample cortège d’écrits et souvent avec une supériorité qui fut naturellement éclipsée par ses successeurs.
Sou disciple Es Sarakhsy marcha dignement sur ses traces
La science fut cultivée jusque sur les marches du trône. L’Imam Moussa, Khalife désig'né, plus malheureux encore que Khaled ben Yézid, écrivit sur la médecine.
Nous ne reproduirons pas les noms des nombreux médecins de second ordre que nous avons donnés précédemment, j Il en est d’autres encore qui se produisent dans le Continent de Razès : ce qui atteste que la science grecque avait déjà pénétré l’Orient, que les traductions avaient déjà porté leurs fruits.
Au moment où se fermait le IX= siècle, Razès était dans toute la plénitude de son talent.
Nous ne voulons pas répéter ici ce que nous avons dit, il y a quelques pages seulement, des travaux accomplis en physique, en géographie, en a.stronomie, en mathématiques et en philosophie. Nous signalerons seulement la part à peu près exclusive que prit la race arabe dans cette culture des sciences exactes, et nous rappellerons les noms des fils de Moussa ben Chaker, Mohammed, Ahmed et Hassan, qui ne se bornaient pas à encourager la culture des sciences, mais les cultivaient eux-mêmes, ainsi que nous l’avons vu de nos jours chez le duc de Luynes.
Le IX® siècle vit donc la science grecque, non seulement importée, mais déjà naturalisée sur le sol arabe.
Nous verrons cette culture se continuer avec ferveur pendant quatre siècles et ne faiblir qu’à la suite des grandes commotions qui bouleversèrent l’Asie.
C’est là un événement dont il nous semble que l’on n’a pas suffisamment apprécié l’importance.
Nous avons déjà fait remarquer cette heureuse coïncidence des musulmans vainqueurs initiés à la science par les chrétiens vaincus, et ses conséquences pour l’harmonie des
Les conséquences ne furent pas moindres au point de vue scientifique. Les Arabes seuls étaient alors capables de recueillir l’héritage de la Grèce, et ils remplirent dignement ce rôle providentiel.
On sait généralement, et nous le dirons plus tard en détail, combien leur fut redevable notre moyen âge. Effacez
ÉPILOttDE.
les Arabes de l’Listoire, a dit Libri, et la renaissance des lettres sera retardée de plusieurs siècles en Europe.
Les Arabes, a dit Humboldt, font reculer en partie la barbarie qui déjà, depuis deuxsiècles,a couvert l’Europe ébranlée par les invasions des peuples ; ils remontent aux sources éternelles de la philosophie g'recque ; ils ne se bornent pas il sauvegarder le trésor des connaissances acquises, ils l’agrandissent et ouvrent de nouvelles voies à l’étude de la nature.