V. - ESPAGNE
Les Arabes ne trouvèrent pas d’initiateurs en Espagne, et ils durent emprunter à l’Orient la semence qui devait porter chez eux de si beaux fruits. Nous rencontrons bien dès l’abord quelques noms de médecins chrétiens, mais nous ne croyons pas qu’ils aient pu puiser à d’autres sources que les Arabes, dont la langue leur fut bientôt familière.
Le pèlerinage de la Mekke fut sans doute pour la science un puissant véhicule, mais, en dehors du voyage religieux, nous en connaissons d’autres qui avaient la science pour objet.
Mohammed ben Abdoun se rendit en Orient, fut chargé quelque temps du service de l’hôpital de Fostath, et s’en revint en Andalousie.
lounes de Harran quitta son pays pour s’établir en Espagne. Ses deux fils. Ahmed et Omar, allèrent passer dix années en Orient et étudièrent la médecine à Bagdad sous Tsabet ben Sinan, et l’oculistique sous Ebn el Ouacif, tous les deux d’origine sabienne. Amrou ben Hafs allait à Caïrouan du temps d’Ebn Eddjezzar et enrapportait le Viatique.
Makkari a consacré un chapitre aux Espagnols qui se rendirent en Orient (n° 704, ancien fonds arabe).
D’autre part des orientaux furent attirés en Espagne par les souverains du pays.
Le IX' siècle avait déjà compté un prince ami des savants, et qui lui-même était un poète, Abderrahman, deuxième du nom. Mais ce fut surtout au dixième siècle que les Omméïa-
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des d’Espag-ne se montrèrent les dignes émules des Abbassides.
Le X' siècle fut le plus brillant pour l’Espagne musulmane. Il fut presque rempli tout entier par les règnes de deux princes qui, sur un trône solidement établi, encouragèrent les lettres, les sciences et les arts.
Abderrahman, troisième du nom, dit Ennasser, était en relation d’amitié avec plusieurs princes chrétiens. On connaît la célèbre ambassade qui lui fut envoyée par l’empereur d’Allemagne Othon-le-Grand, et qui était conduite par Jean de Gorze, dont le fanatisme ne put troubler la sérénité et la courtoisie d’ Abderrahman.
Une autre ambassade, qui fut un évènement heureux pour la science, lui vint de Constantinople.
Parmi les présents que l’empereur Romain adressait au Khalife, se trouvait un exemplaire grec de Dioscorides avec les figures des plantes merveilleusement peintes. «: Pour profiter de Dioscorides, disait Romain dans sa lettre, il faut uii homme qui possède parfaitement le grec. Quant à Orose (dont un exemplaire était aussi envoyé) vous pouvez trouver chez vous des latins qui peuvent le lire. » Or, personne à Cordoue ne savait le grec. Ennasser pria donc Romain de lui envoyer un homme sachant le grec et le latin, et en l’année 951 arriva le moine Nicolas.
Il y avait alors à Cordoue un certain nombre de médecins qui s’occupaient activement à reconnaître les médicaments cités par Dioscorides et restés inconnus.
Parmi eux on comptait surtout le juif Hasdaï ben Chaprout, le même qpi reçut Jean de Gorze, Abou Othman Djezzâr, le médecin Mohammed ben Saïd, Abderrahman ben Heitam, Abou Abdallah Sakaly qui parlait le grec. Par leurs soins on parvint à reconnaître les noms de tous les ' simples de Dioscorides, à part une dizaine (1) .
Lemoine Nicolas fut le premier qui composa à Cordoue la grande thériaque, dite El Farouk. Il s’était lié d’amitié avec lejiiif Hasdaï ben Chaprout qui était aussi en faveur auprès
(l)Pour d’autres renseignements sur ce fait, voir les articles Dioscorides et Bbn Djoldjol.
du prince et que l’on dit même avoir été son ministre (1). Ces faits témoignent de l’esprit de tolérance qui régnait à la cour d’Abderrahman Ennasser,,
Nous n’avons pas à raconter ici les travaux commandés par Abderrahman, mais nous ne pouvons passer sous silence la construction d’Ezzahra, dont il fit sa résidence, et d’où le célèbre Abulcasis tira son surnom d’Ezzaliraouy.
Hakem fut le digne continuateur de l’œuvre de son père. Il envoyait partons les pays des émissaires pour lui recruter des livres et particulièrement en Orient. Il adressa mille pièces d’or à son parent Aboulfarage el Ispabany, l’auteur du célèbre recueil de cbants arabes connu sous le nom do Kitab el Agany, et il en obtint un exemplaire avant que l’ouvrage n’ait paru dans l’Irak. Il entretenait des copistes et des relieurs, et il institua dans l’Espagne des bibliothèques telles que l’on n’en avait jamais vues de pareilles ni avant ni après lui. (Makkari).
Le catalogue de sa bibliothèque ne contenait pas moins de quarante-quatre volumes, et on rapporte que le nombre des volumes se montait à sLx cent mille (Casiri, II, 38).
Le fameux général El Mansour, qui gouverna de fait sous lerègne de Hechaiii, protégeait aussi les savants et se plaisait dans leursociété. S’il faut en croire Leon l’Africain et Coude, Abulcasis aurait été attaché à sa personne en qualité de médecin.
Ces encouragements ne tardèrentpas à porter leurs fruits. A travers une foule de savants obscurs nous voyons apparaître déjà quelques hommes éminents.
Le plus illustre de tous est Abulcasis, qui embrassa dans ses écrits, publiés sous le titre collectif de Tesrif, la totalité de la science médicale, mais qui s’est fait un nom surtout comme chirurgien. A côté de lui nous pouvons encore citer Ebn Djoldjol qui s’adonna particulièrement à l’histoire naturelle médicale et compléta Dioscorides.
La plupart des médecins de second ordre dont nous aurons
(1) Voir aussi la notice de M. Philoxcno Luzzato sur Abou Yousouf Hasdaï Ebn Schaprout.
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à parler étaient attachés à la personne des Khalifes Abderrahman Ennasser, et de Hakem el Mostancer. Le premier en admit plusieurs dans son intimité, leur confia des charges importantes ou leur conféra la dignité de vizir. Nous avons déjà parlé du juif Hasdaï ben Chaprout qui comptait parmi ses ministres.
Les sciences mathématiques et astronomiques brillèrent aussi d’un vif éclat dans la personne de Moslema, qui lit plusieurs bons élèves, dont nous parlerons au siècle suivant. A cette époque, Gerbert habitait Barcelone, qu’il ne paraît pas avoir dépassée. Nous savons positivement qu’il réclama plus tard la traduction de deux livres arabes, l’un d’arithmétique et l’autre d’astronomie. Ces écrits sortaient sans doute de l’école de Moslema. Gerbert a passé pour un magicien. Il est probable que ses connaissances hermétiques provenaient de la même source, Moslema ayant aussi cuitivé l’alchimie. Nous ne pouvons oublier ici le célèbre calendrier de Cordoue.
En somme, c’est 'à la grandeur et à la solidité des assises posées au X» siècle que l’édifice scientifique de l’Espagne musulmane dut de pouvoir s’élever et se maintenir pendant les guerres civiles qui désolèrent les siècles suivants et de produire enfin son magnifique couronnement au XII' siècle, au milieu de la double invasion chrétienne et berbère.
Observations générales sur les Médecins de cette période.
Nous n’avons que d’assez maigres renseignements sur les médecins espagnols du X' siècle. Ce qui fait surtout defaut, ce sont les dates ; nous ne pouvons en assigner qu’à un petit nombre d’entre eux. De plus, Ebn Abi Ossaïbiah, qui est à peu près notre seul guide, a dans sa nomenclature fréquemment interverti l’ordre des temps. Il met cote à côte des médecins distants l’un de l’autre de plus d’un siècle. C’est ainsi qu’il place après des médecins du VI® siècle de l’hégire Ebn Samadjoun, qui appartient au IV“ d’après la date donnée par riiistorien lui-même dans la notice de ce médecin.
Nous n’en avons pas moins recueilli tous ces noms en suivant la nomenclature d’Ebn Abi Ossaïbiah toutes les fois qu’il ne se mettait pas en contradiction avec lui-même. Le nombre considérable de médecins, si obscurs qu’ils soient, accuse au moins un grand développement de la médecine en Espagne.