‹ Histoire de la médecine arabeChapitre 3 sur 199 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

PÉRIODE ANTÉISLAMIQUE

Les débuts de la médecine furent sans doute chez les Arabes ce qu’ils furent ailleurs. Nous voulons parler de la médecine populaire avant qu’elle se fût constituée à l’état de science.

Le hasard, l’observation, l’instinct, le raisonnement conduisirent à la découverte de quelques remèdes. Avec le temps ces découvertes s’accrurent. Certains hommes en conservèrent le dépôt et les appliquèrent et on leur donna le nom de médecins.

Ebn Abi Ossaïbiah, dans son histoire des médecins, consacre son premier livre aux origines de la médecine, et nous croyons que c’est ici le lieu d’en dire un mot. Il ne donne pas seulement sa manière devoir, mais encore celle de ses devanciers, et particulièrement celle d’Ebn el Mathran, un des médecins de Saladin.

Les hypothèses d’Ebn el Mathran sont ingénieuses ; mais ne pouvant les reproduire en entier, nous en donnerons quelques spécimens.

Supposons, dit-il, qu’un premier homme ait eu besoin de

18 HISTOlIiE DE LA. MÉDECtKE ARABE. — LIVRE PRIiMIliK.

l’art médical. Admettons, par exemple, qu’il ait éprouvé des piesanteurs dans le corps, que ses yeux aient rougi, qu’il ait été saisi en un mot de la pléthore sanguine et qu’il n’ait pas su quoi faire. Or, par l’excès de son mal, le saignement du nez survint, à la suite duquel les incommodités qu’il endurait cessèrent. Il apprit donc ce fait. Plus tard revinrent exactement les mêmes symptômes, et l’individu s’empressa alors d’égratigner son nez, d’où coula le sang. Tout ce dont il souffrait disparut. Il n’ouhlia point ces détails ; de plus, il en instruisit ses enfants et toutes les personnes qu’il vit de sa parenté. Peu à peu l’art médical se perfectionna jusqu’à ce que la veine fût ouverte avec une dextérité intelligente et une main légère.

Supposons maintenant qu’une personne se soit trouvée avec l’estomac rempli d’aliments, d’une manière excessive, et que par une réaction naturelle il soit survenu l’une ou l’autre de ces deux évacuations, le vomissement ou la diarrhée ; mais cela à la suite de nausées, d’anxiété, d’agitation, d’efforts pour vomir, de douleurs d’entrailles, de gargouillements et de vents circulant dans le ventre. Après l’évacuation, tout le mal s’évanouit. Admettons qu’un autre individu ait manié, par hasard, quelque espèce des plantes laiteuses, qu’il l’ait mâchée et qu’elle lui ait occasionné des évacuations alvines et des vomissements copieux. Il aura ainsi connu l’effet de cette plante, et appris que cet évènement allège et fait cesser les accidents du cas qui précède. Or il aura indiqué cela à l’individu souffrant et l’aura excité à se servir d’une petite quantité de ce végétal, lorsque le vomissement ou le cours de ventre ne venait pas, et que les symptômes avaient de la gravité. Il en obtint l’effet désiré, et ses maux furent soulagés.

Plus tard, l’art se perfectionna, il fit des progrès, et les regards se portèrent sur les plantes qui avaient du rapport avec celle nommée tout à l’heure, pour voir laquelle parmi celles-ci, donnait lieu -à l’effet cité, et quelle autre ne le produisait point; quelle espèce le faisait avec violence et quelle autre faiblement ; puis vint le raisonnement pur ou par induction aü moyen duquel on remarqua, dans le médi-

PÉRIODE AKTÉISLAMIQIJE.

cament qui produisait cet effet, quelle était sa saveur, quelle sensation il produisait d’abord sur la langue, et quelle autre la suivait. Tel fut en réalité son chemin pour arriver aux découvertes. L’expérience l’aida et convertit son hypothèse en fait.

Ebn Abi Ossaïbiah personnellement admet plusieurs sources à la médecine : l’inspiration divine, les songes, le hasard, l’observation de ce qui se passe chez certains animaux, l’instinct. Il conclut ainsi : En somme, la plupart des connaissances médicales sont sans doute parvenues aux hommes au moyen de l’inspiration divine et aussi au moyen de l’expérience, du hasard et des évènements fortuits : puis ces notions se sont multipliées parmi eux, aidées surtout en cela par le raisonnement établi sur les faits observés, et auquel ils furent amenés par leurs propres qualités naturelles. Ainsi ils acquirent la connaissance de choses nombreuses, assemblage de toutes les notions partielles provenant des dites voies différentes et opposées. Plus tard, les hommes méditèrent sur ces matières, ils déduisirent leurs causes et leurs analogies, et, par là, ils furent en possession des règles générales et des principes de la science. J’ajouterai qu’il n’est pas nécessaire de supposer que le commencement de la médecine ait été particulièrement dans un lieu à l’exclusion d’un autre, ni qu’un peuple ait été seul eu ceci et en dehors de tous les autres. Il ne peut exister à ce sujet qu’une différence du plus au moins. (1)

L’histoire ne nous dit pas précisément quelle était la pratique médicale chez les Arabes avant l’établissement de l’Islamisme. Cependant nous possédons des documents qui doivent en être en grande partie la reproduction. Ces documents sont les nombreux propos de Mahomet relatifs à la médecine, propos assez nombreux pour qu’ils aient été réunis en corps d’ouvrage, sous le titre de Médecine du Prophète. Ces préceptes, se rapportent évidemment, en bonnepartie, aux pratiques observées par Mahomet chez les Arabes et qu’il avait reconnues salutaires. D’autres de ces préceptes ont

(1) Traduction de M. Sanguinetti. J. Asiat. 1854.

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une autre provenance, et c’est ce que nous exposerons bientôt dans un article consacré à la médecine du Propliète.

Les écrivains arabes rapportent à l’époque antéislamique l’iiistoire d’un ventouseur qui, bien que d’un pays voisin, dut les avoir pour clients, attendu que son nom passa chez eux en proverbe. Il s’ag-it d’un homme de Sabatli, localité voisine de Madaïn. Comme il n’avait pas de pratiques, dit M. de Sacy, il attendait sur les chemins le passage des armées, et, quant il passait des troupes il appliquait des ventouses aux soldats, leur faisant crédit jusqu’à l’époque de leur retour. Nous lisons dans Kazouïny, qu’à défaut de pratiques il ventousait sa mère, ce qu’il ne cessa de faire jusqu’à ce qu’elle mourût. De là vient le proverbe arabe ; « Plus désœuvré que le chirurgien de Sabath. »

Un fait considérable que nous devons relater appartient à la période antéislamique, et ce fait est la première apparition de la variole.

Un passage du Coran avait déjà laissé entrevoir une épidémie variolique, mais les témoignages historiques que nous avons recueillis, donnent à ces conjectures un caractère de certitude.

Tel est l’évènement auquel fait allusion le Coran.

Vers l’année 570, un prince chrétien de l’Iémen, lieutenant du Négus et du nom d’Abraha, voulut, dans l’intérêt du christianisme, faire de Sana, sa résidence, une autre La Mekke, en la constituant comme centre de pèlerinage. L’idolâtrie arabe, dont le pèlerinage à la Mekke était un des principaux actes, devait en être ébranlée d’autant. A cet etfet, Abraha construisit une église magnifique. Mais les Koreichites, qui avaient dans leurs attributions la garde de la Kaba, et qui devaient à cela leur importance et leur fortune, songèrent à ruiner cette entreprise. Un homme fut soudoyé par eux, qui parvint à se faire nommer gardien de l’église de Sana. La veille d’un jour de grande cérémonie, il s’introduisit nuitamment dans le temple et le souilla de ses ordures ; puis il s’enfuit en proclamant ce qui était arrivé par son fait.

Abraha se mit en devoir de venger cette profanation. Il

PÉRIODE A.NTÉISLA.MIQIIE.

leva des troupes et vint mettre le siège devant la Mekke, monté sur un éléphant blanc dont l’iiistoire a conservé le nom de Mahmoud. Un accident imprévu porta le trouble dans ses troupes et les Mekkois virent dans cette déroute une vengeance du ciel. Voici comment le Coran imrle de cet évènement dans la sourate CV, dite de Y Eléphant:

cc As-tu vu comment le Seigneur a traité les compagnons de l’Éléphant?

« N’a-t-il pas fait manquer leurs stratagèmes ?

N’a-t-il pas envoyé contre eux les oiseaux abahü et lancé sur leurs têtes des pierres portant des marques imprimées au ciel ?

« Il les tous foulés comme le grain foulé par les

bestiaux. » , «i •

Dieu donc aurait envoyé contre les sacnleges Abyssins les oiseaux abaUl, porteurs chacun de trois pierres, une dans ie bec et une dans chaque patte, qu’ils auraient lancées contre les Abyssins, tués du coup, excepté leur chef qui s’enfuit précipitamment en Abyssinie. Là comme il racontait sa désastreuse entreprise à son souverain, ^ un dernier oiseau lui aurait lancé ses pierres et l’aurait etendii raide mort. (1) , ,

Il était tout simple de chercher un fait naturel derrière ces prodiges que toutes les religions ont a leur ser^ice. L’auteur italien des Annales musulmanes, Rampoldi, pense que l’on pourrait admettre que des tourbillons violents auraient aveuglé les soldats d’Abraha.

Avec plus d’un orientaliste nous pensons qu’il est beaucoup plus naturel de voir dans, ces pierres portant des marques, une épidémie de variole, d’autant plus que cette interprétation concorde avec des témoignages historiques.

L’année du siège de la Mekke, qui est aussi celle de la naissance de Mahomet, a reçu, des chroniqueurs arabes, le nom d’année de l’Éléphant. Or, c’est précisément a cette année que des documents historiques rapportent la première invasion de la variole chez les Arabes.

(1) Maçoudi le fait sv

vivre longtemps encore. III Ifil.

M. Kasimirsld, dans sa traduction du Coran, cite un témoignage rapporté par de Hammer, qui pourrait bien n etre pas différent de ceux que nous allons rapporter.

On lit dans le recueil des Opuscules médicaux de Reiske, (1) que la variole et la rougeole apparurent pour la première fois chez les Arabes l’année de l’Éléphant, d’après le témoignage do Maçoudi et d’Ebn Doreid. (2)

La déroute de l’armée d’Abraha fut donc le fait d’une épidémie de variole qui mit nécessairement fin aux hostilités.

Sprengel, qui voit aussi la variole dans l’épidémie de 565 , et 568 relatée par Grégoire de Tours, cite l’ouvrage de Reiske, mais sans faire allusion aux oiseaux ababil. (3)

Il est un autre fait de variole, que l’on n’a pas relevé jusqu’à présent, et qui se passait une trentaine d’années après l’expédition d’Abraha. L’aventure dans laqùello est encadré ce cas de variole est émouvante et héroïque et l’on nous pardonnera de la reproduire avec quelques développements.

Nous rempruntons à l’excellent ouvrage de Caussin de Perceval, Histoire des Arabes avant l’Islamisme, et nous allons lui céder la parole.

« C’était en l’année 601 de notre ère.

Un parti de Soulaïm, commandé par Noubaicha, flls de Habib, rôdant sur le territoire de Kinana, rencontra à l’endroit appelé Cadid (entre la Mekke et Médine), un convoi de femmes de Benou Firas, accompagné d’un petit nombre de cavaliers, parmi lesquels était Rabia, fils de Mocaddam, son frère Harith et son beau-frère AbdaSlah.

1 Rabia était malade de la petite vérole, et se faisait porter

(1) Opusoula medioa ex monimontis Arabumet Ebræorum, pages.

(3) Nous n’avons pu retrouver jusqu’à présent le passage de Maçoudi dans les sept volumes des Prairies d’or, publiés par la Société asiatique.

(3) Comme contraste avec le fait héroïque dont nous allons parler, rappelons un fait mentionné par Grégoire de Tours. La reine de Bourgope, femme de Gontran, étant atteinte de l’épidémie, fit promettre à son mari de tuer ses deux médecins si elle venait à succomber. Elle succomba et la promesse fut exécutée.

PÉRIODE ANTÉISLAMIQDE.

dans une litière. Il monte à cheval et part au galop. Il est atteint d’une flèche, son sang coule et il est obligé de rejoindre le convoi. Il retourne à la charge et repousse les ennemis, mais son sang coulait toujours. Il dit alors aux femmes ; Mettez vos chameaux au trot et gagnez les habitations les plus voisines. Je re,ste ici pour protéger votre retraite. J’attends l’ennemi au défilé de la montagne, à cheval, appuyé sur ma lance ; il n’osera passer sur moi pour aller à vous.

« Il se porta donc au lieu le plus étroit d’un défilé dans lequel le convoi était entré, et pour ne pas tomber de cheval, il ficha en terre la pointe de sa lance et resta appuyé sur la| hampe tandis que les femmes s’avançaient en diligence vers le camp. Cependant l’ennemi n’osait point s’approcher de llabia. Noubaicha, qui l’observait, s’écria; Il penche la tête, je gage qu’il est mort. A l’instant il décocha une flèche contre le cheval de Rabia. L’animal blessé fit un bond et jeta par terre le cadavre qui était sur son dos. Les Soulaïm accoururent alors et franchirent le défilé. Mais ayant reconnu que le convoi leur avait échappé, ils revinrent près du corps de Rabia et l’ensevelirent sous un monceau de pierres. =>

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