AVICENNE
Avicenne est un phénomène intellectuel. Jamais peut-être on ne vit une intelligence précoce» facile et étendue se prolonger et se soutenir avec une aussi étrange et aussi infatigable activité. Il eut des maîtres, mais il se fit surtout luimême par des lectures assidues, doué qu'il était d'une merveilleuse facilité d'assimilation. De bonne heure en possession d'une immense érudition, il la féconda par son génie, attaqua en maître toutes les branches de la science, et révéla particulièrement sur le terrain de la médecine sou esprit organisateur. Sa vie est marquée du cachet de l'originalité, par sa mobilité et son excentricité. Placé dans la haute Asie, il y atteint un développement complet et nous le voyons courir incessamment du Turkestan à l'Irak persan, s'arrêtant ç& et \h pour y entreprendre, y commencer ou y achever quelques volumineuses compositions»
Les ressources qu'il rencontre dans ces pays lointains, qui confinaient aux frontières de la Chine, la multiplicité des savants avec lesquels il se met en relations, nous prouvent combien avait été puissante l'irradiation scientifique émanée de Bagdad. Ces faits et la valeur personnelle d' Avicenne nous autorisent à décrire avec des détails inaccoutumés cette existence vagabonde et si remplie.
Avicenne nous a raconté lui-même la première moitié de sa vie, et nous croyons ne pouvoir mieux faire que de lui céder la parole.
« Mon père était de Balkh et vint habiter Boukhara du temps de Nouh ben Mansbur. Il se maria dans un village voisin, du nom d'Àfchana, et c'est là que je naquis ainsi que mon frère. Nous retournâmes à Boukhara et l'on me donna un maître pour m'enseigner le Coran et les humanités. Je n'avais pas encore dix ans que je possédais le Coran et une bonne partie des humanités, au point que cela parut un prodige. Mon x>ère me fit apprendre le calcul auprès d'un marchand d'herbes qui connaissait le calcul indieu.
ft Un pbîlosoplie du nom d'Âbou AMallah Ennately vint alors àBoukhara. Mon père le recueillît à la maison pour en faire mon précepteur. H m'enseigna la logique dont je
possédaià le mécanisme sans en connaître l'esprit {On lit dans le Kîtab el hokama que cet enselg-nement se ât avec le livre de VIsagoge). Je me mis à étudier seul, m'aidant par la lecture ùeB commentaires. Il en fut de même pour le livre d'EucIîde, J'étudiai sous la direction de mon maître cinq ou six propositions, puis j'étudiai seul tout Touvrage, J^avais entrepris TAlmageste quand Ennately nous quitta,
« C'est alors que je m'adonnai à Tétude de la médecine^ complétant mes lectures par Tob^ervation des malades, ce qui m'apprenait bien des faits de thérapeutique que Ton ne trouve pas dans les livres. J'avais alors seize ans.
c Je me consacrai alors à la lecture pendant uneannét et demie. Toutes les fois que je ne pouvais saisir un raisonnement, je me rendais à la mosquée et j*adre33ai3 mes prières au Créateur afin qu'il m'aplanît les difficultés,
ï La nuitf chez moi» à la lueur d'une lampe, je lisais et j^écrivais, et quand le sommeil me gagnait, que je sentais mes forces faiblir, je prenais un verre de vin pour les soutenir, et je recommençaîâ mes lectures. Tout en sommeillant, j'avais Tesprit rempli de mes études et parfois, en me réveillant, je voyais des questions obscures s'éelaircir. Je conti* nuaî de la sorte jusqu'à ce que j'eusse une connaissance complète de !a dialectique, de la physique et des mathématiques. Je me dirigeai ensuite vers la Théodicée et les ouvrages de métaphysique.
« Cependant je ne pouvais en comprendre le sens bien que j'eusse lu mon livre quarante fois au point de le savoir par cœur, et je désespérais de jamais y parvenir.
■ Me trouvant un jour chez un libraire, il m'offrit un livre qui était à vendre. Je le repoussai en disant que cette Bcienc© n'était bonne à rien. Achète-le, répliqua-t-il, son maître a besoin d'argent et il ne t'en coûtera que trois drachmes. Je l'achetai. C'était Touvrage d'El Faraby sur le but de la métaphysique* De retour à la maison je lus ce livre et par lui je compris celui que je savais déjà par cœur. Je fus au comble
408 UISTOIIŒ DE LA MÉDECINE ARABE. — LIVRE QUATRUfiilS.
de la joie, je rendis gfrâce à Dieu et je répandis d'abondantes aumônes.
« Le prince Nouh ben Mansour étant tombé malade, je fus appelé en consultation et pus ainsi pénétrer dans sa riche bibliothèque.
« A râgfede dix-huit ans j'avais complété l'étude de toutes ces sciences, les ayant alors plus présentes à l'esprit qu'aujourd'hui, où elles sont plus mûries, mais toujours les mêmes, sans que j'aie depuis rien ajouté à ce que j'en savais.
« Un de mes voisins, Aboiil Hassan el Aroudhy m'ayant prié de lui faire un recueil de toutes les sciences, je lui en fis un sous le titre de Madjmotia.
« Un jurisconsulte, Abou Bekr el Barguy, m'ayant prié de lui en faire un commentaire, j'en écrivis vingt volumes. J'avais alors vingt et un ans.
« Mon père étant venu à mourir, je fus chargé d'un emploi et obligé de quitter Boukhara. Je me dirigeai vers le Djordjan, cherchant l'émir Cabous, qui se laissa prendre et mourut en prison. Je me rendis alors au Daghestan où je tombai gravement malade, puis au Djordjan, où je fus accueilli par Abou Obéid Eddjordjany. »
Ici finit le récit d'Avicenne. Le reste de sa vie nous a été conservé par Djordjany. Nous le laisserons parler.
« Un homme du pays, Abou Mohammed Echchirazy, ami des sciences, lui acheta une maison où chaque jour j'allais étudier l'Almageste. Là il composa plusieurs de ses ouvrages sur la logique, sur l'astronomie, le commencement du Canon, l'abrégé de l'Almageste et d'autres encore. Il alla ensuite au Djebal, continuant toujours à écrire, puis à Rey où il se mit au service de la princesse et de son fils Madjed Eddoula, qu'il guérit de la mélancolie. Il y resta jusqu'à l'arrivée de Chems Eddoula. C'est là qu'il composa le livre de la Création et de la Résurrection.
« Il dut ensuite se retirer à Cazouin, puisa Hamdan. Cependant Chems Eddoula se trouvant affecté de colique, l'invita à venir le trouver. Avicenne le guérit, l'accompagna dans uno expédition puis devint son vizir. Mais les soldats mé-