‹ Histoire de la medecine et des doctrines medicales (volume 2)Chapitre 33 sur 119 · BOUCHOT · texte numérisé non relu

BOUCHOT

une belle conclusion de ce chapitre en l'honneur de la médecine :

« S'enrichir par la profession ne constitue pas seul un titre méritoire ; ce titre, c'est de pratiquer un art qu'on puisse sauver du naufrage avec soi; or, cela n'est pas le fait de ceux qui gèrent les .ifTaires des riches, ni des receveurs, ni des négociants; ces gens-là , s'enrichissent, il est vrai, surtout par leur profession; mais s'ils perdent leur argent, leurs affaires périssent avec lui, car ils ont besoin d'un capital pour les soutenir.. ..

« Si donc vous voulez trouver dans votre art un moyen sûr et honnête de faire fortune, choisissez-en un qui vous restera pendant toute votre vie. Il y a d'abord dans les arts une division pre mière en deux catégories : les uns sont du domaine de l'intelligence, ce sont les arts honorables, libéraux; les autres, arts illibéraux, consistent en des travaux corporels, il sont appelés mécaniques et manuels. Le mieux serait assurément de choisir une profession de la première catégorie, car les arts de la seconde ne peuvent plus ordinairement être continués pendant la vieillesse. Dans la première catégorie se trouvent la médecine, la rhétorique, la musique, la géométrie, l'arithmétique, la dialectique, l'astronomie, la littérature et la jurisprudence; on peut, si l'on veut, y joindre la sculpture et la peinture; en effet, bien que ces deux arts consistent en un travail manuel, ils ne réclament pas une force virile. Un jeune homme, dont l'âme ne ressemble pas tout à fait à celle d'une brute, doit donc choisir et exercer une de ces professions, surtout la médecine, qui, selon moi, est la meilleure de toutes. »

Telle est cette exhortation à l'étude des arts, dont la forme ne le cède en rien à la grandeur des idées et qui peut encore aujourd'hui nous servir d'inspiration et d'exemple. Qu'il s'estime heureux celui dont l'enthousiasme pour la médecine s'éveille à ces paroles, car il a le sentiment du beau, et, dans les choses de la pensée, ce sentiment est toujours l'inspiration des grandes œuvres.

Galien s'occupe ensuite des rapports du physique et du moral dans un traité qui a pour titre : Que les mœurs sont la conséquence des tempéraments du corps. Tout en attribuant à l'âme cette puissance de la forme qui en est le caractère essentiel, puisqu'elle constitue l'être dans son espèce, il reconnaît déjà, comme uous le faisons à présent, que cette âme subit l'influence du corps où elle est incluse, et certains passages du Timée {loc. cit., p. 68) et des parties des Animaux d'Aristote servent d'appui à cette

manière de voir.

C'est le développement de ce vieil aphorisme : Mens sana tn corpore sano. Mais, tout en admettant cette influence du physiqae

DES NATURISTES — GAUEN

sur le moral, Galien se garde bien de faire ce qu'ont fail depuis d'autres philosophes, et notamment Cabanis, dont les doctrines à cet égard détruisent le principe de la liberté humaine et de la res.ponsabililé morale. Admettre que les mœurs de l'âme peuvent être modifiées par la disposition du corps ne conduit pas fatalement à cette idée que l'âme est la résultante de l'organisation. Galien s'en défend avec énergie en déclarant :

« Que l'essence de l'âme n'est pas la même pour tous les enfants, car s'il n'y avait aucune différence dans cette essence de leur âme, elle accomplirait toujours les mêmes actes, et les mêmes affections seraient toujours produites en elle par les mêmes causes. )) (P. 49, t. I.)

Or, les caractères et les passions du jeune enfant sont essentiellement opposés, variables et différents. Sachons donc faire la part du tempérament et de l'organisation sur les facultés de l'âme, part que démontre journellement l'observation, mais n'allons pas au delà en méconnaissant le principe de l'autocratie de l'âme humaine et de la liberté morale qui en est la conséquence.

Si on lit, en outre, les livres de polémique où Galien, s'adressant aux étudiants, leur parle des différentes sectes connues pour combattre les empiriques, qu'il compare aux dogmatiques, en faveur desquels il se prononce, pour attaquer les méthodiques, qu'il réfute avec la plus grande vivacité, et celui intitulé : De la meilleure secte à Thrasybitle, on voit qu'il se prononce en faveur àe la. rationnelle (dogmatique) contre Yempirique et la méthodique : « Aux empiriques, le dogmatisme déclare que les phénomènes ne suffisent pas pour en tirer, par leur observation, l'indication du médicament convenable, car on a aussi besoin des choses cachées, et c'est de là, en effet, que l'on tire l'indication du traitement... Contre les méthodiques, qui regardent les phénomènes comme indiquant le traitement convenable, le dogmatisme soutient que les phénomènes, étant saisissables par eux-mêmes, se découvrent au vulgaire, et que les communautés apparentes indiquant le traitement, le vulgaire en saura autant que le médecin. » (Loc cit., p. 408 et 409.)

Cette manière de voir, loin de caractériser l'éclectisme, constitue, au contraire, une véritable profession de rationalisme ou de dogmatisme analogue à celui d'Hippocrate, et comme, au point de vue médical, Galien adopte toutes les idées du père de la médecine sur le rôle de la nature et des forces dans la production et dans la guérison des maladies, il rentre dans la catégorie des naturistes. C'est ce qui paraîtra plus évident un peu plus loin

Si maintenant on étudie la philosophie naturelle de Galien, on

HISTOIRE DE LA MÉDKCINE

voit, par la lecture de ses œuvres, que les corps Joués de vie sont ait fond constitués des mêmes princi'pes que les corps inertes. C'était aussi l'idée d'Hippocrate, de Platon et d'Aristote.

Quatre éléments, la terre, Veau, Y air et le feu, par leurs combinaisons diverses, forment tous les corps de la nature inorganiques ou inertes, et ceux de la matière organisée.

Ces éléments du monde inorganique forment le corps humain, où ils pénètrent avec les aliments. « Reçus dans le corps des animaux et soumis à Vinftuence des forces spéciales qui Vanimenl et le gouvernent, les aliments, par une série de modifications successives, se transforment en un liquide particulier, le sang, qui renferme en lui et les rudiments du monde inorganique et les rudiments du corps des animaux. Après s'être débarrassé des parties hétérogènes inutiles au corps, l'urine, la bile, etc., le sang abandonne les parties solides pour nourrir les solides du corps, et les liquides pour remplacer les humeurs que l'économie a perdues. » (Andral.)

Dans les solides se trouvent : 1° des parties simples ou similaires (tissus] : os, nerfs, veines, artères, ligaments, membranes, etc. ; 2° des parties composées.

Ce sont ces éléments réunis en proportions variables qui constituent les solides ou les liquides, dont la composition est si différente; et les parties organiques, instrumentales (organes) : estomac, foie, rate, matrice, etc.

Les humeurs sont le sang, la bile, l'atrabile et la pituite, et elles sont composées, comme les solides, des quatre éléments réunis en diverse proportion.

A chacun des éléments, dont les arrangements, variés à l'infini, font les solides et les humeurs, se rapporte une propriété spéciale, d'où quatre qualités élémentaires : le froid, le chaud, le sec et Vhumide, quand prédominent l'air, le feu, la terre elV eau, classification prématurée, malheureuse, qui a longtemps régné dans la science et qui n'a été renversée que par Paracelse.

Il y a cependant derrière cette classification métaphorique des cléments, et, sous celte considération hypothétique des qualités élémentaires, des principes qui sont encore aujourd'hui la base de la science. Ainsi, comme M. Andral l'a fait remarquer avec raison, c'est dans la composition des corps et dans l'organisation que Galien croyait devoir chercher la cause du maintien de lu vie, de la santé et de la production des maladies.

2" Il pensait que les troubles des fonctions dépendent d'une modification de l'état matériel des organes.

mS NATURISTES — GALIEN

3° Les modifications des quatre éléments, dont la réunion constitue les solides et les humeurs dans leurs proportions relatives, font les différents états des liquides, et par suite les états normaux ou anormaux des fonctions.

4" Les éléments, les parties similaires ou tissus, les parties composées ou organes, 1" organisation enfin, ne se modifient que sous l influence de facultés, de forces qui régissent l'organisation animale, et, passant de l'état dynamique à l'état matériel, engendrent la maladie : c'est l'influence des esprits animaux. Galien appelait esprit animal ce que nous appelons V influx nerveux, c'est-à-dire l'agent de cette puissance qui préside aux actes de l'animalité, aux actes du système nerveux. Il admettait trois sortes d'esprits animaux, d'après l'ensemble des actes de l'économie qu'ils étaient appelés à remplir :

A. Il y a des circonstances où tels phénomènes interrompus entraînent la destruction de la vie, d'où forces importantes les plus essentielles (forces, puissances, facultés vitales), et aux agents de ces puissances Galien donne le nom d'esprits vitaux.

B. Des phénomènes ont pour but la nutrition, l'entretien, l'accroissement des organes. Les forces qui les régissent sont dites naturelles et leurs agents esprits naturels.

C. D'autres phénomènes établissent des rapports entre l'animal et le monde extérieur ; ils constituent le caractère de l'animalité : ce sont les forces animales, ayant pour agents les esprits animaux.

Galien tenait un très-grand compte de ces forces ou puissances dans la recherche des causes de la santé onde la maladie. Et, en effet, celles-ci ne peuvent être bien comprises qu'en réunissant les résultats de cette recherche à l'étude des conditions de l'état matériel des solides et des liquides de l'organisation .

C'est en étudiant à la fois l'état matériel du corps et les forces en vertu desquelles l'agrégat matériel entre en action, que l'on peut pénétrer les conditions de la santé et de la maladie : d'où la nécessité d'admettre trois espèces de maladies, celles qui ont pour cause le trouble des esprits animaux, les maladies des solides, et les maladies des liquides ou des humeurs.

Pour lui, la santé résulte -. 1" du mélange ou crase convenable des quatre éléments et des qualités élémentaires correspondantes; 2° de ce mélange ou crase dans les diff.-rontes humeurs, surtout dans le sang (cette crase des éléments, de leurs qualités, dans les humeurs, constituait le tempérament, c'est-à-dire équilibre, harmonie des actes vitaux, à côté duquel se trouvaient des étals de mélange moius parfait, sans aller jusqu'à la maladie, et formait Vinte7npérie ; pour

nous, à présent, le tempérament est la prédominance d'un appareil organique) ; 3» de la conservation des solides à l'état normal (texture, volume, situation, rapports, etc.).

La maladie résulte de l'absence de ces conditions, d'où des maladies par changement de la crase des éléments et de leurs qualités (d'où les diathèses), des humeurs et de leurs qualités; par modification de conformation de texture ou de rapport des organes, etc.

Une fois la santé dérangée, survient le trouble des fonctions, et ce trouble suit toujours l'altération d'un élément quelconque des solides ou liquides, si cette altération a quelque intensité et quelque durée (De elementis, de temperamentis). Il existe pas de trouble fonctionn elsans altération antécédente de Vétat matériel. Ce trouble de la fonction est la manifestation de la maladie; main U altération de Vétat matériel est la maladie elle-même.

C'est là le principe de l'organicisme moderne; mais Galien n'est pas exclusif, et, lorsqu'il s'occupe du rôle des forces dans l'organisation saine ou malade, il admet que le trouble des esprits animaux amène l'altération des éléments, des organes et des fonctions. Dans ce cas, le trouble des forces est primitif, et les désordres fonctionnels ou organiques ne sont qu'un effet éloigné. Galien est à cet égard extrêmement affirmatif, car, dans son Traité des lieux affectés., il a un chapitre intitulé : De la lésion des fonctions sans lésion des parties (traduction Daremberg, t. II, p. 414).

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