ÉTUDE SUR GALIEN
La célébrité n'est souvent qu'une question de lieu et de temps. Tout en tenant un grand compte de leur mérite personnel, de la lucidité de leur intelligence et de leurs conceptions, de la fmesse et de la vivacité de leur esprit, il est certain que beaucoup d'hommes n'ont laissé de traces dans l'histoire que par suite de circonstances étrangères à leur personne. Savoir naître à propos n'est pas donné à tout le monde. Il n'est pas indifférent de surgir au début ou à la fin d'une civilisation, d'une révolution politique, sociale et même scientifique. ~ On ne découvre ou l'on n'exhume qu'une fois les vérités fondamentales de la philosophie, de la morale ou de la science, et elles ne sont pas si nombreuses qu'il y en ait pour tout le monde. — Aux premiers arrivés la fatalité de cette gloire.
Galien fut prédestiné par son temps comme par sa merveilleuse organisation. Doué d'un esprit philosophique supérieur et d'une vaste intelligence, il a eu le bonheur de naître à une époque où la science tout entière pouvait tenir dans le cerveau d'un homme, et alors il la fit entrer dans le sien. Ayant beaucoup travaillé et longuement cité les auteurs contemporains dont les ouvrages devaient périr par l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, il se trouve qu'après cette destruction complète d'une partie des archives de la science, c'est lui qui a le bonheur d'arracher aux décombres, pour les transmettre à la postérité sous le couvert de son nom, un grand nombre d'œuvres à jamais perdues sans lui. Ses ouvrages sont en effet l'encyclopédie de ce qui l'avait précédé.
Placé au lieu de sa naissance, sur le petit théâtre de Pergame, où il apprend de son père les vérités de la philosophie grecque, et de son maître Stratonicus, les principes de l'hippocralisme, qu'il devait à son tour répandre dans le monde, il a l'heureuse idée de changer sa résidence, et, après avoir visité Smyrne , Corinthe,
Alexamirie, de venir à Rome, apportant à Marc-Aurèle, protecteur éclairé de la science, des lettres et des arts, les trésors de la médecine grecque réunis aux connaissances de l'école d'Alexandrie. Sa fortune est tout entière dans ce changement de lieu. Il eût été ignoré à Pergame, au milieu de ses maîtres, tandis qu'à Rome il ne trouve que des disciples, les chefs de la médecine romaine ayant presque tout à apprendre de lui, et les empereurs, maîtres du monde, heureux d'attacher à leur couronne cette gloire qui devait rehausser l'éclat de leur domination.
Galien fut universel, et pour cela on en fait un éclectique. C'est une erreur : celui qui recueille toutes les notions scientifiques d'une époque ne fait pas d'éclectisme. — Galien fut assez heureux pour posséder tous les éléments de la science du temps et pour en créer de nouveaux qui ne sont pas encore oubliés. Philosophe avant tout, anatomiste habile, physiologiste ingénieux, médecin convaincu de la nécessité de l'ohservation éclairée par la raison, perspicace dans ses jugements, aussi expert dans l'art de prévenir que de guérir les maladies, ne sacrifiant à aucun système morcelant la nature de l'homme, mais ayant réalisé la doctrine de l'imité humaine, il ne fut grand que parce qu'il sut être vrai et que jamais l'esprit de fantaisie scientifique n'a inspiré sa conduite et dirigé sa plume. Ses erreurs sont celles de son temps, et bien qu'elles portent sur des faits de haute importance, elles ne sont, en définitive, que des erreurs de détail; car à cette époque déjà, les vérités doctrinales de la science furent exposées par lui de manière à nous faire comprendre que si nous avons changé les mots, nous n'avons pas beaucoup modifié les idées qu'ils représentent.
L'éclectisme de Galien, signalé par Eloy et accepté, d'après ce jugement, par un ' grand nombre de médecins , récemment par M. Andral (Andral, Cours de pathologie, leçons recueillies par Tarlivel), n'est peut-être pas aussi réel qu'on le pense. C'est un jugement à réviser. Bien que Galien ait, par un passage mal interprété de ses œuvres, pu donner lieu à cette condamnation dont il sera difficile de le réhabiliter, il me paraît que, par l'élude des œuvres dans lesquelles il accorde partout aux forces et à l'intelligence, à la nature, à la vie enfin, une prédominance d'action sur les éléments qui font les tissus, les organes et les humeurs, une direction de l'ensemble des fonctions en rapport avec leur finalité, une influence intelligente sur la formation des organes, sur la guérison des maladies. Sa philosophie est celle du naturisme ou du vitalisme plutôt que celle des éclectiques. Elle a môme un si réel cachet d'originalité, qu'on lui a justement donné le nom de galénisme.
Grand par son esprit, par sa .philosophie, par ses connaissances scientifiques, Galien l'est encore par celte fatalité de naissance qui le jette dans le monde au moment d'une civilisation nouvelle. Le dogme chrétien intronise dans la foi un absolutisme qui a le tort de s'étendre jusque sur la science, et qui, pendant quatorze siècles, protège ses œuvres comme un Évangile scientifique, en l'imposant partout et donnant même consécration à la vérité qu'à l'erreur. Gaiieji Ta dii/ tel fut le jugement sommaire par lequel toutes les puissantes médiocrités médicales condamnaient d'avance les anatomistes, les médecins et les physiologistes qui avaient le bonheur de découvrir quelque vérité nouvelle La persécution la plus violente pouvait même atteindre le novateur récalcitrant. Il en sera toujours ainsi : l'inaction est l'ennemie de l'action comme l'impuissance l'est de la force ou du talent ; et quand, par malheur, l'impuissance a l'autorité en main, elle écrase souvent quiconque vient lui montrer un fait qui contrarie les connaissances acquises, -r Cet éternel sentiment du cœur humain, venant en aide aux institutions sociales du ne siècle de notre ère, a fait de Galien mort un dictateur au nom duquel on condamnait la science médicale à l'immobilité et les trop ardents novateurs à l'exil ou à la tombe. — Tant d'injustice devait disparaître en faisant éclore cette liberté noble et sage qui ne réclame d'autre satisfaction que celle de penser ou d'agir conformément aux inspirations du bien, du juste et du vrai. — Galien discuté ou rectifié n'en reste pas moins grand. Placé désormais dans une auréole de gloire qui ne peut s'éteindre et qui éclairera sans leur nuire tous ceux qui voudront en approcher, il restera, comme Hippocrate, la plus brillante figure de notre histoire, méritant l'admiration et le respect de toutes les générations futures. — Personne ne voudrait rectifier cet ignoble jugement de .Bacon sur Galien : (( esprit étroit, vain bavard, peste dont l'indignité ne vaut pas qu'on s'arrête sur son nom », et qui ajoute : « .... Hippocrate, demi-sophiste, à l'œil stupide devant l'expérience. Qui ne rirait, quand Galien et Paracelse s'empressent de s'abriter sous l'autorité d'un pareil homme comme à l'ombre d'un àne. » {Temporis partns masculus.)
Pour le juger convenablement, il faut parcourir ses œuvres, soit dans le texte original, soit dans les traductions qui ont été faites de plusieurs de ses traités particuliers, notamment du De usu paiHium, soit dans l'édition française commenléc par M. Daremberg, soit dans les articles biographiques d'Éloy {Dict. hisl. de la méd., t. II), deDezcimeris [loc cil., t. II), soit enfin dans les intéressantes leçons de M. Andral à la Faculté de Paris. Celle dernière œuvre
analytique et critique donne une grande idée du caractère et des travaux philosophiques ou scientifiques de l'homme qui, pendant quatorze siècles, a été l'oracle de toute la médecine civilisée. Peutêtre un peu plus belle que nature, marquée au coin d'une admiration très-vive, cette appréciation se recommande par son éloquence non moins que par sa clarté, et c'est en la consultant sur mes noies et d'après l'analyse publiée par M. Tartivel dans V Union médicale, que je présenterai les principales doctrines de philosophie, de médecine, d'anatomie et de physiologie du grand personnage dont l'autorité a si longtemps pesé sur la science médicale.
Galien naquit à Pergame, 131 ans après Jésus-Christ. Dans cette ville, émule d'Alexandrie, existaient des écoles de rhéteurs, où l'on discutait avec passion, et où l'on parlait beaucoup de soi. Il en resta quelque chose à Galien.
Fils de Nicon, architecte, homme austère, probe, doux, instruit dans les mathématiques, l'astronomie, la logique, la philosophie, etc., etd'une mère irascible, acariâtre, querellant tout le monde, son mari, son fils, ses domestiques, nouvelle Xantippe exerçant la patience d'un autre Socrate, Galien se vante beaucoup de son éducation et de sa supériorité sur les autres jeunes gens. Aussi est-il très-reconnaissant à son père, dont il reproduit les judicieux conseils.
a Ne te livre jamais témérairement, ni aveuglément, à aucune secte; étudie longuement, patiemment lesdogmes de chacuned' elles, et, après t'en être instruit, pénétré, discutes-en la valeur. Ainsi, tu mériteras l'approbation des hommes sages et éclairés. Les sectes sont d'implacables despotes ; accepter leur servage, c'est ôter à ses actions et à sa pensée toute liberté. »
Il lai disait encore :
«.... Sois juste, tempérant, courageux, prudent; fuis les désirs immodérés ; recherche la vérité avant tout ; reste en tout semblable à loi-même, inébranlable dans tes principes, ferme dans les résolutions. Quel que soit le vent qui vienne à souffler sur loi, ne te laisse pas entraîner à son courant; sois le soir ce que tu as été le matin. »
Ce sont là de grandes pensées, magnifiquement rendues ; et comme la morale ne vieillit jamais, elles sont de notre temps, et chacun de nous peut en faire son profit. Ce n'est pas tout. Galien ajoute :
« Mon père m'a appris à dédaigner les honneurs et la gloire ; m les injures des hommes, ni leurs injustices, ni La perte déshonneurs ne peuvent altérer la paix de mon àme. Je me suis préservé de ce
degré d'humiliation, que de tels événements puissent faire dévier mon esprit du sentier de la raison. Il m'importe peu de plaire aux hommes. Je ne m'affecte, ni des Hatteries des uns, ni du blâme des autres. Je ne pense pas plus à me concilier les suffrages de tous qu'à posséder toutes choses. Quant aux biens du corps, il me suffit de jouir d'une bonne santé, de n'avoir ni faim ni soif, d'être à couvert contre le froid, tout le reste m'est indifférent. »
Il n'est pas très-sûr que Galien ait autant profité des leçons de son père qu'il veut bien le dire, et qu'il ait eu les vertus dont il parle au degré qu'il précise de lui-même. En effet, malgré son mépris apparent de la gloire, des honneurs et de la flatterie, il vécut toujours au milieu de la puissance, et ce qu'il y a de plus vrai dans ce dont il parle, c'est son désintéressement au point de vue de l'argent.
Galien commença la médecine à dix-sept ans, avec Satyrus pour maître d'anatomie, avec l'hippocratiste Stratonicus, et en même temps il suivait les leçons d'^schrion, enthousiaste partisan de l'empirisme. Il faisait en médecine comme en philosophie l'étude des systèmes les plus opposés. Cela dura quatre ans.
A vingt et un ans, il perdit son père. Alors il quitta Pergame, et se rendit à Smyrne pour étudier sous Pelops, médecin aussi célèbre qu'anatomiste distingué, et sous Albinus, philosophe platonicien.
De Smyrne il alla à Corinthe, puis successivement dans plusieurs autres localités, non pour pratiquer, mais pour s'instruire en voyageant. Il vint jusqu'à Alexandrie, où Tonne disséquait plus, mais où l'on trouvait des musées remplis de squelettes et de préparations tirées de l'homme et des animaux.
« Galien, qui s'inspire en tout des doctrines d'Hippocrate, dil comme lui : Que le hon médecin doit être philosophe ; qu'il doit connaître la nature du corps {Que le hon médecin e<t philosophe, traductions de Daremberg, t. I", p. 4) : qu'il doit pratiquer avec désintéressement non pour de l'argent, mais pour le bien de l'humanité.
« Il n'est pas possible de convoiter la richesse, et en même temps de cultiver dignement la médecine, cet art si noble; si l'on s'attache avec ardeur à l'une, on négligera certainement l'autre. ï {Loc. cit., p. 4.)
Ce sont les mêmes sentiments que chez Hippocrate. qui a dil : « Ne recherchez pas vos honoraires, si ce n'est dans le désir de faciliter les moyens d'études; je vous exhorte à ne pas montrer trop d'inhumanité, mais considérez le superflu et la vraie richesse ; soi-
gnez quelquefois les malades gratuitement, préférant un souvenir reconnaissant à un avantage direct; s'il se présente une occasion de faire des largesses, donnez surtout à l'étranger et au pauvre. » {Préceptes, p. 26, édit. Foës.)
« Comment aimerait-il le travail celui qui s'enivre, qui se gorge d'aliments, et se livre aux plaisirs de Yénus, qui, pour le dire en un mol, est l'esclave de son ventre et de ses penchants lubriques. Il demeure donc établi que le vrai médecin est l'ami de la tempérance, el qu'il est en même temps le disciple de la vérité; il s'attache à suivre la méthode rationnelle pour apprendre à distinguer en combien de genres et d'espèces se divisent les maladies, et à saisir pour chaque cas les indications thérapeutiques. C'est celle méthode qui nous révèle la nature du corps, résultant à la fois des éléments premiers combinés intégralement entre eux, des éléments secondaires sensibles homoiomères, et des parties organiques. Quel est, pour l'animal, l'usage de chacune des choses que je viens d enumérer, et (luel est leur mode d'action? Comme ce sont des problèmes qu'il ne faut pas étudier légèrement, mais qui réclament une démonstration, on doit en demander la solution à la méthode rationnelle. Que manque-t-il donc encore pour être philosophe au médecin qui cultive dignement l'art d'Hippocrate ? Pour connaître la nature du corps, les différences des maladies, les indications thérapeutiques, il doit être exercé dans la science logique; pour s'appliquer avec ardeur à ces recherches, il doit mépriser l'argent et pratiquer la tempérance ; il possède donc toutes les parties de la philosophie, la logique, la physique et l'éthique (la morale). Il n'est pas à craindre, en effet, qu'un homme méprisant les richesses et pratiquant la tempérance commette une action honteuse, car toutes les iniquités dont les hommes se rendent coupables, sont engendrées par la passion de l'argent qui les séduit, ou par la volupté qui les captive. Ainsi le philosophe possède nécessairement les autres vertus, car toutes se tiennent, et il n'est pas possible d'en posséder une quelconque, sans que les autres suivent, comme si elles étaient enchaînées par un lien commun. S'il est vrai que la philosophie soit nécessaire au médecin, et quand il commence l'étude de son art, et quand il se livre à la pratique, n'est-il pas évident que le vrai médecin est philosophe? Car il n'est pas besoin, je pense, d'établir [)ar une démonstration qu'il faut de la philosophie pour exercer honorablement la médecine, lorsqu'on voit que tant de gens cupides sont plutôt des vendeurs de drogue que de véritables médecins, el pratiquent dans un but tout opposé à celui vers lequel l'art doit tendre nalurelleiuent. » {Galien, traduction Daremberg, t. p, 6.)
A celte philosophie, essenliellement pratique, presque synonyme de sagesse, el toute relative à la dignité de la profession médicale se rapporte un éloquent mémoire adressé à la jeunesse pour lui donner le goût de V étude des arts. Discutant d'abord la question de l'âme des bêles, il montre la différence qui la sépare de l'âme de l'homme, seule raisonnable, et en regard de celte organisation privilégiée, il montre que le devoir de l'homme est de cultiver son esprit par l'étude des arts el des sciences, en se détournant de la poursuite de la fortune, et en dédaignant les avantages de la richesse, de la naissance, de la beauté ou de la force, avantages matériels qui ne valent pas ceux que donne la culture des arts libéraux.
Ce sont des pages impérissables, aussi jeunes que si elles étaient écrites d'hier, où se trouve l'empreinte d'un grand talent au service d'une belle âme.
Voici comment débute Galien (Galien, édit. de Daremberg, l. \", p. 12) :
« Les animaux qu'on nomme sans raison n'ont-ils en partage aucune espèce de raison? Cela n'est pas prouvé, car s'ils ne jouissent pas de celle qui se traduit par la voix, et qu'on appelle verbale, peut-être participent-ils tous, les uns plus, les autres moins, à la raison psychique qu'on nomme intime. Toutefois, il est évident que l'intelligence de l'homme le place beaucoup au-dessus des autres animaux; cela est démontré par le grand nombre d'arts qu'il cultive, el par son aptitude à apprendre ceux qu'il veut, lui seul étant capable de science. En effet, les animaux, à quelques exceptions près, n'exercent aucun art; encore ceux qui le font avec succès obéissent-ils plutôt à un instinct naturel qu'à une détermination réfléchie. Mais l'homme n'est étranger à aucun des arts propres aux animaux; il imite la trame de l'araignée; il modèle comme les abeilles; il peut s'exercer à la nage, bien qu'il soit fait pour la marche, mais, de plus, l'homme n'est point impropre aux arts divins : émule d'Esculape, il se livre à la médecine ; rival d'Apollon, il pratique en même temps que la médecine tous les autres arts auxquels ce dieu préside, c'est-à-dire celui de tirer de l'arc, la musique et la divination; il cultive encore ceux auxquels préside chacune des muses, car il n'est étranger ni à l'astronomie, ni à la géométrie. De plus, comme le dit Pindare, son regard pénètre dans la profondeur de la terre, et s'élance par delà les cieux.
» Enfin, par son amour pour l'étude, il s'est acquis le plus grand des biens célestes, h philosophie ; aussi, pour tous ces motifs, el malgré la participation des animaux à la raison, l'homme seul, entre tous, esl donc appelé par excellence raisonnable. »
Montrant ensuite qu'il est honteux de négliger ce que nous avons de commun avec les dieux pour courir à la Fortune, il rappelle que les anciens l'avaient représentée sous les traits d'une femme, Symbole assez significatif de déraison, un bandeau sur les yeux, un gouvernail à la main, et les pieds sur une boule pour montrer son instabilité.
« De même, dit-il, qu'au milieu d'une violente tempête, sur le point d'être enveloppés et engloutis par les flots, on commettrait une grande faute en confiant le gouvernail à un aveugle ; de même, au sein des naufrages qui, dans le cours de la vie, assaillent tant de familles, naufrages plus terribles encore que ceux des vaisseaux en pleine mer, on se tromperait étrangement si, dans les embarras extrêmes dont on est alors environné, on attendait son salut d'une divinité aveugle et instable. La Fortune est si stupide et si déraisonnable, que, dédaignant le plus souvent ceux qui méritent ses faveurs, elle enrichit les plus indignes; encore n'est-ce point d'une manière durable, mais pour les dépouiller bientôt des richesses qu'elle leur a prodiguées. Une foule d'hommes ignorants courent
après cette divinité Tous ces suivants de la Fortune ne sont que
oisifs ou inhabiles dans les arts..., et vous prendrez en dégoût tout ce cortège composé, en grande partie, de démagogues, de courtisanes, de pédérastes, de gens qui ont trahi l'amitié, des homicides, des violateurs du repos de la tombe, des voleurs, enfin une foule de misérables qui, non contents d'insulter aux dieux, mettent leurs temples au pillage. »
Mercure, le maître de la raison et l^arUste universel, est représenté
« Comme un frais jeune homme dont la beauté n'est ni empruntée, ni rehaussée par les ornements, et n'est que le reflet des venus de son àme. Son piédestal est de la forme la plus solide, celle d'un cube, et ses adorateurs, toujours gais comme le dieu dont ils forment le cortège, ne se plaignent jamais de lui, comme le font les serviteurs de la Fortune.... Le dieu est au milieu d'eux, tous sont rangés par ordre autour de lui; chacun conserve la place qui lui a été assignée. Ceux qui approchent Mercure de plus près, qui l'entourent immédiatement, sont les géomètres, les mathématiciens, les philosophes, les médecins, les astronomes et les grammairiens ; viennent ensuite les peintres , les sculpteurs Au
troisième rang sont tous les autres artistes A la vue d'une suite
ainsi composée, vous serez saisi, non-seulement du désir d'imiter tous ces hommes, mais de vénération pour eux. On y trouve Homère, Socrate, Hippocrate, Platon, et tous ceux qui sont passionnés
176 HISTOIRE DE LA MÉDECIN K
pour ces écrivains que nous révérons à l'égal des dieux, comme les lieutenants et les ministres de Mercure »
Après cette habile opposition des hommes voués au culte des arls ou acharnés à la poursuite de la fortune, Galien déverse tout son mépris sur la richesse, sur les titres de naissance, sur la beauté et sur la force corporelle.
« Beaucoup de ces misérables qui rapportent tout à la richesse ne songent pas que, parmi les animaux sans raison, ils ne recherchent que les plus industrieux. Ainsi, ils préfèrent à tous les autres les chevaux qui sont dressés au combat, les chiens habitués à la chasse; ils font apprendre des métiers à leurs esclaves; souvent ils dépensent en leur faveur beaucoup d'argent, mais ils ne s'occupenl pas d'eux-mêmes. N'est-il pas honteux qu'un esclave soit estimé dix mille drachmes quand le maître n'en vaut pas une? Mais que dis-je, une, on ne le prendrait même pas à son service pour rien. »
La naissance n'est pas mieux traitée que la richesse, et voici ce qu'il dit de ceux qui, sans avoir aucune qualité propre, tirent vanité de leurs ancêtres :
«Ils ignorent, sans doute, que les titres de noblesse ressemblent aux pièces d'argent : elles ont cours dans la ville où elles ont été frappées; dans une autre, elles sont regardées comme de la fausse monnaie. »
C'est à l'occasion de la beauté et des avantages corporels que Galien développe le plus d'énergie morale, et qu'il montre plus de dédain, car il répète avec Sapho :
« Celui qui est beau ne l'est qu'autant qu'on le regarde ; celui qui est bon sera toujours beau. »
Poussant même le mépris à un excès que nous ne saurions comprendre dans l'état de nos mœurs, il ajoute : la beauté enfin, qui n'est qu'un infâme moyen de s'enrichir et pour lequel on ne doit pas négliger l'étude des arts. C'est à cette occasion qu'il raconte le trait suivant de Diogène :
Mangeant un jour chez un homme dont l'ameublement était parfaitement disposé, mais qui n'avait pris aucun soin de lui-même, il toussa comme pour cracher, et, promenant ses yeux autour de lui, il ne cracha sur aucun des objets avoisinants, mais sur son hôte lui-même; comme celui-ci lui reprochait avec indignation sa grossièreté, et lui en demandait la cause : « Je n'ai rien vu, dit-il, dans cette chambre d'aussi sale que le maître de la maison; les murs sont ornés de belles peintures; le pavé est formé d'une mosaïque de grande valeur qui représente les images des dieux; tous les ustensiles sont brillants et propres ; les lapis et le lit sont merveilleusement travaillés ; je n'ai vu de sale que le maître de toutes ces choses;
or, la coutume générale est de cracher sur ce qu'il y a de plus abject. »
(.( Jeune homme, gardez-vous donc de mériter qu'on vous crache dessus! Évitez cette marque d'infamie quand même tout votre entourage serait magnifique. Il est rare, sans doute, qu'un même homme réunisse tous les avantages : naissance, fortune, beauté; mais, si cela vous arrivait, ne serait-il pas déplorable que vous seul, au milieu de tant de splendeur, soyez digne de recevoir un crachat. »
Déjà sûr d'avoir produit son effet sur l'esprit des disciples auxquels il adresse cette apostrophe, il leur dit :
« Courage, jeunes gens, qui, après avoir entendu mes paroles, vous disposez à apprendre un art. Mais prenez garde de vous laisser séduire par un imposteur ou un charlatan qui vous enseignerait une profession inutile ou méprisable. Sachez, en effet, que toute profession qui n'a pas un but utile dans la vie n'est pas un art, » Et, à ce sujet, il flétrit les occupations qui consistent à voltiger ou à marcher sur la corde, à tourner en cercle sans vertige, à devenir un athlète, etc.
« L'homme, jeunes gens, tient à la fois des dieux et des animaux sans raison, des premiers comme être raisonnable, des seconds comme être mortel. Le mieux est donc de s'attacher aux rapports les plus nobles, et de prendre soin de son éducation; si l'on réussit, on acquiert le plus grand des biens; si l'on échoue, on n'a pas la honte d'être au-dessous des animaux les plus inutiles. Si les exercices athlétiques manquent leur but, c'est un affront; s'ils l'atteignent, on ne l'emporte même pas sur les brutes Il y a dans
la nature les biens de l'âme, ceux du corps et les biens antérieurs; on ne saurait imaginer aucune autre espèce de biens. Les athlètes n'ont jamais joui des biens de l'âme, pas même en songe; cela est tout à fait évident, car, bien loin de savoir si leur âme est raisonnable, ils ignorent même s'ils en ont une. Gomme ils amassent une grande quantité de chair et de sang, leur âme est noyée comme dans an bourbier; elle ne peut avoir aucune pensée nette; elle est aussi
stupide que celle des brutes Leur vie se passe comme celle des
porcs, à cette exception près que ceux-ci, cependant, ne se faliguent pas outre mesure, et ne se forcent pas pour manger. » Et, quant à la force, Galien montre que l'homme ne peut lutter avec les brutes, et il s'écrie : « El si les athlètes ne l'emportent pas même sur les animaux par leur force, de quel avantage peuvenl-ilsse prévaloir? y>
Galien leur refuse même l'avantage de s'enrichir , car il déclare qu'ils sont toujours accablés de dettes, ce qui le conduit à