TALBOT
Antoine d'Aquin, alors premier médecin de la cour de France, l'accusa de s'être grossièrement trompé dans le traitement du Dauphin et de plusieurs autres malades; il assura que le prince avait été en proie à une fièvre billieuse pure qui était survenue à la suite I d'une diarrhée, et qu'il s'était trouvé fort mal à la suite du remède •.anglais (1). Il reprocha aussi à Talbot d'avoir prescrit l'écorce de quinquina, et même le vin et les aliments solides dans les lièvres . continues.
a Après la mort de Talbot son secret fut publié par ordre du gou- 'vernement français. Ce n'était autre chose que l'écorce de quinquina (déjà connue depuis longtemps, mais que Talbot cherchait à masquer par de nombreuses additions, et qu'il prescrivait sous ditîérentes formes. Suivant le rapport des médecins français, il prenait ordinairement 6 drachmes de feuilles de roses qu'il faisait infuser pendant i heures dans 6 onces d'eau : ensuite il ajoutait 8 onces de quinquina en poudre et laissait le tout macérer ensemble pendant 12 heures. Il avait coutume de joindre aussi à ce mélange du suc de persil ou d'ache : quelquefois il faisait macérer dans le vin du Rhin l'écorce de quinquina alliée à d'autres sucs de plantes, le tout dans la vue de voiler la saveur du médicament principal (2). »
« Si nous en croyons Jean Jones (3), Talbot préparait son remède de la manière suivante : il versait alternativement du suc de persil, et la décoction d'anis sur le quinquina réduit en poudre très-fine. Après avoir répété cette opération pendant 1 ou 2 jours, il déposait le mélange dans un vase de terre contenant environ 7 mesures, l'agitait continuellement, y ajoutait du vin rouge, le laissant macérer pendant une huitaine avec l'attention de le remuer 3 fois par jour au moyen d'une spatule, le filtrait ensuite et le conservait dans des vases de terre. Il prescrivait ce vin de quinquina à la dose de 5 à 6 onces, que le malade prenait toutes les trois heures dans les intervalles des accès, jusqu'à ce que la fièvre eût disparu. Quelquefois il ajoutait à celte infusion une nouvelle dose de poudre qu'il y laissait séjourner, pendant 10 jours, avant de la filtrer. Il fut aussi le premier qui enseigna la préparation d'une véritable teinture de quinquina, en versant 8 onces d'alcool sur 2 onces de poudre de ce médicament. Il ajoutait 5 à 8 gouttes de cette teinture à chaque dose de l'infusion précédente, lorsqu'elle lui paraissait trop faible. Los médecins français attestent aussi, qu'outre ces préparations, il
(1) Blegny, Zodiac, med. gall. ann., V, p. 15.
(2) Blegny, l. c, p. 14.
(H) Novar. dinnert. de morbis abstrusior., Ir. 1, defebrib. intermitt., p. 227. ;ibug. com., lOSi, ia-8°.)
en avait encore inventé plusieurs autres, telles, par exemple, que l'extrait de quinquina qu'il prescrivait ordinairement aux femmes enceintes et aux personne d'une constitution délicate (4). »
« Les mêmes médecins assurent qu'il alliait souvent le quinquina à l'opium, et principalement à la teinture de cette substance (2). Il est vraisemblable que c'est là le second ingrédient exotique qui, de son propre aveu, entrait dans la composition de son remède secret ; et l'on doit mettre au nombre de ses titres à notre reconnaissance le mérite d'avoir employé l'opium combiné au quinquina pour guérir les fièvres intermittentes. Mais ce qu'il importe surtout de bien apprécier, c'est que, le premier, il conseilla des doses plus fortes de l'écorce du Pérou, en indiqua des préparations plus convenables, et fit connaître la véritable époque à laquelle on doit l'administrer. Les médecins français conviennent de cette vérité, et bien qu'ils lui reprochent d'avoir fait à tort usage de son remède dans les fièvres continues, cependant ils assurent que le type des fièvres ne fournit ni indications, ni contre-indications pour l'usage du quinquina. La chaleur de la fièvre n'est pas elle-même une contre-indication, car elle provient de la faiblesse, et le quinquina, par si ii amertume, s'oppose à ce qu'il se manifeste aucune fermentation, soit dans les fièvres, soit dans les inflammations : aussi n'est-il point nécessaire que ce médicament détermine la moindre évacuation sensible (3). »
« On ne peut révoquer en doute que Talbot n'ait eu recours à quelques-uns des artifices employés par les charlatans ; nous en voyons la preuve dans le changement qu'il fit de son nom de Tabor en celui de Talbor, et après son arrivée à Paris eu celui de Talbot, dans l'épitaphe pleine de jactance qu'il composa-pour lui-même ( \ ). et enfin dans la manière dont il cherchait à masquer le quinquina que renfermait son remède secret. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions lui contester le mérite d'avoir perfectionné le trai'ement des fièvres intermittentes. »
« Ce mérite ne fut reconnu que par un très- petit nombre de - compatriotes, entre autres par le célèbre botaniste Jean Rey, qui ie
(1) Jones, Le, Blegny, p. 9 10. \
(2) Blegny, l. c, p. 14-17. ]
(3) Ibid., p. i,-l2-l:i.
{'t) Dignissimus dominus Robertm Talbor, alias Tubor, Equcs avratxis^ ac medicua singtilaris, unicus fcbrium maliens, CaroUo II ac Lndorico XIV. li/i M. Brilannis), huic Gallim, Serenissimo Delphiiw, plurimisquc principilnts, necnon minorum gentuim ducibus ac do ninin probatissimua, etc. (Baker, /. p. 167.)
DE l'empirisme MODERNE. — TALBOT 477
jugeait avec impartialité et lui accordait le juste tribut d'éloges qu'il ! mérite (1). »
« Thomas Sydenham ne parle nulle part de lui : il ne paraît même 'Vouloir le signaler que dans un seul passage, où il déclame contre les charlatans qui débitent des remèdes particuliers contre les I lièvres (2). »
« Cependant il est vraisemblable que, comme ce praticien avait eu (d'abord de grands préjugés contre le quinquina, Talbot seul parvint :àlui faire sérieusement apprécier la véritable utilité du médicaiment (3). »
« Richard Morton, qui parle de lui en termes trop méprisants (4), me commença à employer l'écorce du Pérou avec moins de timidité (et plus de succès, qu'après l'époque où ce même Talbot se fut établi à Londres, et c'est bien certainement une fausseté débitée à I dessein lorsqu'il dit que Talbor ne connaissait pas encore le quiniquina en 1678, c'est-à-dire une année avant son départ pour la IFrance. Martin Linster s'élève avec encore plus de véhémence et ide partialité, tant contre Talbor que contre Sydenham et Morton. Il recommandait l'écorce du Pérou peu de temps avant l'invasion de l'accès, et allait même jusqu'au point de prétendre qu'une dose administrée à cette époque, agit plus énergiquement que dix données i dans les intervalles des paroxysmes. Il plaisantait Morton, qui, de ice que Talbot avait introduit l'usage des doses plus fortes, concluait ique l'écorce était alors falsifiée, et qu'il fallait par conséquent la i prescrire en plus grande quantité : il plaisantait de même Sydenham à cause de sa méthode empruntée au charlatan Talbor. » (Sprengel, page 4.34. tome V.)
Le temps qui consacre tout a passé sur les recherches de Talbot qui sont l'origine d'un des meilleurs remèdes que possède l'humanité. Avant lui on connaissait le quinquina mais on le discutait, on le méprisait, et quand il a fallu aimer le remède on en a méprisé le 'vulgarisateur. Ainsi font les médecins : dans leurs antagonismes lils ne voient pas, les insensés, qu'en se dépréciant ainsi les uns les autres ils se déconsidèrent eux-mêmes et abaissent la plus vaste, la plus belle et la plus utile des sciences au niveau des professions I industrielles et commerciales dont le seul mobile est la concurirence à la fortune.
(1) Histor. fiant., tom. II, p.
(2) 0pp., p. 54.
(3) Baker, l. c, p. 153.
(4) 0pp., t. Il, p. 92,
HISTOIRE DE LA MRDIîCINE