‹ Histoire de la medecine et des doctrines medicales (volume 2)Chapitre 88 sur 119 · A. COMTE ET LE POSITIVISME · texte numérisé non relu

A. COMTE ET LE POSITIVISME

L'Empirisme raisonné et la méthode expérimentale éclairée par l'induction ne sont pas le dernier mot des formules philosophiques de l'Empirisme. Sous une dénomination nouvelle, plus prétentieuse que vraie, ressuscite de nos jours, avec ses conséquences morales, l'Empirisme ancien légèrement modifié. Les arts et la littérature nous ont donné le Réalisme; dans les sciences physiques, naturelles et médicales, ce sera le Positivisme, inauguré par A. Comte.

Voyons ce que c'est que cette méthode, en quoi elle diffère ou se rapproche de l'Empirisme ancien et moderne et nous dirons ensuite quelles applications en ont été faites à la médecine.

A. Comte ne revendique nullement la découverte des principes philosophiques d'observation et d'expérimentation de la méthode à laquelle son nom se trouve désormais attaché. Cette philosophie est la propriété de tous les vrais savants. Pour lui Bacon, Descaries et Galilée sont collectivement les fondateurs du positivisme qui se résume de la façon suivante :

« Nous ne connaissons rien que des phénomènes ; et la connaissance que nous avons des phénomènes est relative et non pas absolue. Nous ne connaissons ni l'essence ni le mode réel de production daucun fait ; nous ne connaissons que les rapports de succession et de similitude d.es faits les uns avec les autres. Ces rapports sont constants, c'est-à-dire toujours les mêmes dans les mêmes circonstances. Les ressemblances constantes qui lient les phénomènes entre eux, et les successions constantes qui les unissent ensemble à titre d'antécédents et de conséquents sont ce qu'on appelle leurs lois. Les lois des phénomènes sont tout ce que nous savons d'eux. Leur nature essentielle et leurs causes ultimes, soit efficientes, soit finales, nous sont inconnues et restent pour nous impénétrables. » (Stuart Mill, A. Comte et le Positivisme, traduction par Clemenceau. Paris, 1868. )

Cette manière de voir ne diffère en rien de celle de tous les esprits scientifiques de notre temps, c'est évidemment l'Empirisme raisonne. Toute la science moderne procède des faits observés plus ou moins correctement selon le degré d'attention des observateurs et dont elle a tiré des lois. Quant aux questions relatives à la nature des phéno-

IllSTOlKE DK LA MÉDEClNli

mènes étudiés, tous les bons esprits les laissent sur le second plan et sous forme d'hypothèse susceptible de préparer la recherche de nouveaux phénomènes et de nouvelles lois (1).

Comte s'imagine avoir donné la philosophie réelle de toutes les sciences en disant qu'elles ont passé par trois phases : 1° celle du Fétichisme théocratique, monothéiste ou polythéiste-, 2" celle de la Métaphysique; 3" enfin celle du Positivisme.

Il repousse absolument le mode de philosupher théologique el métaphysique, ce sont ses expressions, qui d'ailleurs ne veulent pas dire autre chose que celles de mysticisme, de supernaturalisme et d'ontologie que la science emploie depuis longtemps. Il a raison car, dans les sciences naturelles, l'intervention de la puissance divine et diabolique ainsi que celle des entités imaginaires ou des forces chimériques, doivent être entièrement bannies. Les progrès des sciences depuis le retour à la méthode d'observation en est la preuve.

Il veut qu'on ne fasse qu'étudier les phénomènes sans souci de leurs causes premières et efticientes, el en n'admettant que les causes physiques, encore voudrait-il qu'on supprimât le mot de cause pour ne parler que des lois de succession, et ici l'induction ne joue aucun rôle. C'est la constatation certaine des phénomènes se succédant d'une façon constante qui permet d'établir une loi, et la science n'a pas d'autre but. Cela constitue le mode positif de penser.

On trouve conséquemment dans les sciences la phase théologique, métaphysique et enfin positive, ce que tout le monde appelle empirique ou d'observation, et Comte s'applique à montrer l'ordre de succession suivant lequel les différentes sciences ont passé d'une de ces phases à l'autre. De là résulte cette échelle de subordination des sciences <^ représentant l'ordre de la dépendance logique dans laquelle celles qui précèdent tiennent celles qui suivent » (Sluart Mill, p. 34)

A. Comte divise alors les sciences en abstraites qui s'occupent des lois qui gouvernent les faits élémentaires de la nature, et en sciences concrètes qui étudient les combinaisons particulières toutes formées. Ainsi la physique et la chimie, sciences abstraites, recherchent les lois de l'agrégation mécanique et de l'union chimique tandis que la minéralogie, science concrète, n'a pas à s'en occuper et ne recherche que les agrégats formés à une certaine époque dans la nature. La physiologie, science abstraite, s'occupe de découvrir les

(1) C'est l'hypothèse de la force vitale qui m'a conduit à l'élude de Vagen! séminal el du séminalism». (Voyez VUalisme séminal.)

DE l'empirisme — A. COMTE ET LE POSITIVISME 511

lois de l'organisation et de la vie, tandis que la zoologie et la botanique, sciences concrètes, ne poursuivent que l'étude des espèces présentes et passées. En un mot, les sciences concrètes ont pour objets les Etres ou les Objets et les sciences abstraites les Evénements.

Les sciences concrètes sont toujours plus tardives que les autres, bien qu'elles soient cultivées les premières, car on ne peut bien étudier que les choses dont on connaît les lois; or celles-ci sont le domaine des sciences abstraites. Elles sont à peine formées faute de faits suffisants, et ne renferment que des matériaux d'une science future, tandis que les sciences abstraites sont plus avancées en raison de la découverte d'un certain nombre de lois ou de vérités incontestables. Il y en a six qui ont entre elles des relations évidentes par lesquelles on forme une série ascendante en raison de la complexité de leurs phénomènes et de la dépendance où sont leurs vérités propres des autres vérités appartenant aux sciences précédentes.

Ainsi..., « les vérités de nombre sont vraies de toutes choses et ne dépendent que de leurs propres lois ; c'est pourquoi la science du nombre, qui se compose de l'arithmétique et de l'algèbre, peut s'étudier sans avoir égard à aucune autre science. Les vérités de la géométrie présupposent les lois du nombre ainsi qu'une- classe plus spéciale de lois particulières aux corps étendus, mais n'en exigent pas d'autres ; la géométrie peut donc s'étudier indépendamment de toutes les sciences, sauf celle du nombre, la mécanique rationnelle présuppose, tout en étant sous leur dépendance, les lois du nombre et de l'étendue et, avec elles, un autre groupe de lois, celles de l'équilibre et du mouvement. Les vérités de l'algèbre et de la géométrie ne dépendent nullement de ces dernières, et eussent été vraies, fûtil arrivé à celles-ci d'être le contraire de ce que nous les trouvons, mais on ne saurait comprendre ni exposer les phénomènes de l'équilibre et du mouvement sans supposer les luis du nombre et de l'étendue telles qu'elles existent dans la réalité. Les phénomènes de l'astronomie dépendent de ces trois classes de lois, et, en outre, de la loi de gravitation, laquelle est sans influence sur les vérités du nombre, de la géométrie ou de la mécanique. La physique (qu'en Angleterre dans le langage commun on nomme si mal à propos philosophie naturelle) présuppose les trois sciences mathématiques, ainsi que l'astronomie, puisque tous les phénomènes terrestres sont affectés par des influences qui dérivent des mouvements de la terre et de ceux des corps célestes. Les phénomènes chimiques dépendent de toutes les lois qui précèdent (outre les leurs propres), de celles de la physique parmi le reste, spécialement des lois de la

IIISTOIHE DE LA MÉDECINE

chaleur et de l'éleclricilé ; les phénomènes physiologiques, des lois de la physique et de la chimie et, par surcroît, de leurs lois propres. Les phénomènes de la société humaine ohéissent à des lois qui lui appartiennent en propre ; mais ils ne dépendent pas seulement de celles-ci : ils dépendent de toutes les lois de la vie organique et animale en même temps que de celles de la nature inorganique ; ces dernières agissent sur la société non-seulement par leur influence sur la vie, mais encore en déterminant les conditions physiques dans lesquelles la société est appelée à se développer. « Chacun de ces degrés successifs exige des inductions qui lui sont propres ; mais elles ne peuvent jamais devenir systématiques que sous l'impulsion déduclive résultée de tous les ordres moins compliqués. » {Système de philosophie positive, tome II, p. 3G.)

La série des sciences représente dans chaque terme un progrès en spécialité sur le terme qui le précède, avec un accroissement de complexité. Elle est ainsi composée dans l'ordre suivant : \° la Mathématique et ses trois branches rangées à la suite l'une de l'autre, d'après le même principe, le nombre, la géométrie, la mécanique ; 2° l'astronomie; 3° la physique ; 4° la chimie; 5° la biologie; 6° la sociologie ou science sociale, dont les phénomènes dépendent des vérités des autres sciences sans lesquelles ils ne pourraient être compris.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette systématisation des sciences et sur leurs phases Ihéologique, métaphysique et positive, car ce qui est vrai des unes ne l'est pas des autres et, pour ne citer qu'une seule exception, je mentionnerai la science mathématique. Aucun théologien n'a jamais dit que si deux et deux font quatre, il y ait là une influence divine, pas plus qu'on n'a invoqué cette influence dans la solution d'un problème de géométrie quel qu'il soit. — D'une autre part, il me paraît difficile de faire de la sociologie une science, car si les principes de la civilisation reposent en majeure partie sur les vérités fournies par les sciences abstraites, il y a en elle tout un ordre de principes moraux qui ne relèvent en rien de la mathématique, de l'astronomie, de la physique, de la chimie, ni même de la biologie, dans laquelle A. Comte comprend la physiologie. — Ce peut être là une systématisation hardie, mais elle est prématurée et je doute un peu que la civilisation gagne beaucoup en grandeur par l'étude de la biologie et de la physiologie positive.

Je n'irai pas plus loin sur ce sujet étranger à l'objet de ce livre et je reviens au Positivisme, doctrine que son auteur présente comme n'ayant d'autre principe que la recherche des lois de succession des phénomènes à l'exclusion des hypothèses.

> DE L'EMPIRISME — A. COMTE ET LE POSITIVISME 513 Malheureusement A. Comte n'a pu s'affranchir de la loi commune à tous les réformateurs. - Il a le premier dérogé à sa méthode car il a fait tout autant d'hypothèses que les savants qu'il condamne, et, son excuse, c'est la commodité qui en résulte pour faire rentrer dans une conception générale un vaste groupe de phénomènes Il reclame la liberté d'adopter « sans aucun vain scrupule les hypothèses commodes « afin de satisfaire entre les limites convenables nos justes inclinations mentales, toujours dirigées avec une prédilection instinctive, vers la simplicité, la continuité et la généralité des conceptions , tout en respectant la réalité dos lois extérieures autant qu'elle nous est accessible. » (A. Comte, tom. VI p. bd9.) - Cette porte ouverte à l'hypothèse selon « l'inclination des savants ».... « leur prédilection instinctive par l'ordre et l'harmonie « leurs convenances personnelles».... est absolument contraire a une bonne méthode scientifique et ne devrait pas se trouver dans une philosophie positive. Que dire ensuite de cette autre prétention d'A. Comte qui prémunit les penseurs contre un examen trop rigoureux de l'exacte vérité des lois scientifiques et qui irappe « dune sévère réprobation » ceux qui renversent « par une investigation trop minutieuse, » des généralisations déjà instituées, sans être capables de leur en substituer d'autres (p 629) C est ce qui est arrivé dans le cas de la théorie générale de Lavoisier. laquelle aurait rendu celte science plus satisfaisante qu'elle ne 1 est aujourd'hui pour « les inclinations de notre intelligence » SI el.e avait été trouvée vraie, mais qui par malheur ne le fut pas. (Stuart-Mdl p. 66.) - Ce retour au fétichisme, hez un philosophe qui le condamne, aurait lieu de surprendre si on ne savait que tous les révolutionnaires sont les mêmes, et qu'ils veulent bien user contre les puissances à détruire d'une liberté qu'ils refusent aux autres le lendemain de leur triomphe.

Page 1