APPARITION DE LA SYPHILIS AU XV« SIÈCLE
Dans les maladies nouvelles du W siècle, l'une des plus importantes que signale l'observation des chroniqueurs, des historiens et des médecins est le mal vénérien ou syphilis, nom qui lui a été donné par Fracastor. Elle éclata presque simultanément dans les différentes contrées de l'Europe, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne et dans le nord. — Son apparition date de l'été de 1494, et comme elle suivait de près la découverte de l'Amérique, on là considéra, sur la foi des historiens de l'époque, Ferdinand Colomb, fils de Christophe; Roman Pane; Ramusco et Ferdinand Oviedo de Valdez; un peu plus lard Herrera; Lopez de Gomara, etc., comme un résultat d'importation américaine. — Dans leur empirisme de voyageurs, étrangers à la science, ces historiens, surtout Oviedo, ont affirmé que les Espagnols avaient reçu le mal des Indiens et qu ils l'ont rapporté dans la mère-patrie en avril 1493. — Trois mois après elle était en Auvergne, en Allemagne, en Lorabardie ainsi que dans le reste de l'Italie, et bien qu'Oviedo attribue son apparition à Naples et à Messine à l'arrivée de l'escadre de Gonzalve de Cordoue en 1495, il est certain que la maladie existait déjà dans iepays depuis deux ans. On l'attribuait même à l'invasion française de Charles VIII, d'où le nom de mal français qui lui était donné, -alors que, par réciprocité, la France l'envisageait comme un mal napolitain.
Comme, pendant quelques années, il n'y a eu sur l'apparition de •a syplnlis que des renseignements fournis par des contemporains étrangers a la science, dont l'expérience laisse beaucoup à désirer lît que les descriptions médicales ne vinrent que plus tard il sera'
BOUCIILT '
toujours diflicile de rien dire de précis sur la véritable origine de celle maladie par importation ou par génération spontanée.
En lisant môme ce qui a été écrit depuis lors à ce sujet par des médecins et historiens qui n'ont rien vu par eux-niêincs et qui n'ont aucun document sérieux à fournir, on est surpris des affirmations qui se produisent contre l'origine américaine de la syphilis. — Que Sj^rengel dise que les preuves de ce fait sont insufasantes (tome 2, p. 500), rien de mieux et ce sera, je crois, l'opinion de tous ceux qui savent comprendre les documents de l'histoire. Mais, qu'à l'exemple de Prescott et Irving, historiens américains [Histoire de Christophe Colomb, et Journal de médecine de New-York, 4844), M. Daremberg dise avec eux qu'il est prouvé « jusqu'à l évi- « dence que les compagnons de Christophe Colomb n'ont pas « exporté la syphilis d'Amérique, mais que les Européens l'y ont au « contraire importée » (tome l,p. 354), cela sera difOcile à faire admelire par les gens sérieux.
On croirait entendre ces coquins que la foule poursuit pour vol crier aussi au voleur, afm de faire prendre le change à la police. — De quel droit, el à quel liire, Prescott et Irving, tout à fait incompélenls. viennent-ils au bout de quatre siècles affirmer que des individus à l'état sauvage, découverts dans le Nouveau-Monde, n'avaient pas la syphilis, et, refaisant I hisloire à leur f ailaisie, affirmer que la maladie a été importée d'Europe? D'abord, ces historiens ne savent pas assez ce que c'est que la syphilis pour démêler la vérité des livres anciens et ensuite, comme il n'y a et qu'il ne saurait y avoir de témoignages écrits des indiens de celte époque, toutes leurs assertions ne sont que des hypothèses.
Au reste, quand on réfléchit un peu sur ce qui a été dit, on vmt que cette origine américaine de la syphilis résulte de deux ordres d'idées. Dans l'une, qui est celle des historiens voyageurs espagnols on était heureux d'attribuer aux indiens l'origine du mal qui ravageait l'Europe, afin de justifier les mauvais traitements que Gonzalve de Gordoue leur avait infligés. Dans l'autre ordre d idées on disait que la nature ayant toujours placé le remède a cote du ma , par cela même que le gaïac indigène d'Amérique guérissait a syphiUis, il fallait bien que celte maladie fût endémique dans le Nouveau Monde. Ce fut l'opinion de Léonard Schmauss, medecm de Strasbourg en 1518 {Aloys Luisini aphrodisiacus sev de lue venerea. Lugd,-Bat., \m, p. 383) et de l'hislorieu Guichardin.
Contre l'origine américaine de la syphilis il faut ranger la i)^upart des médecins depuis Fracaslor, Poème sur la syphilis. Io30; depuis Sanchez, 1752-, Guy Patin, 1687; Alliot Mussay, Anmorbusan-
tiquus syphilis, 1 717 ; Beckell William, I H 8 ; De Heusler (Imprimé à Altona en 1783); — Jourdan, Desruelles, Cazenave, Sprengel dans son Histoire de la médecine, etc., qui avec raison ne trouvent pas de preuves suffisantes en faveur de celte manière de voir les choses. Celle opinion fut partagée par Astruc {Traité des mal. vénériennes, 1777), par Girtanner (idem, 1788), par Freind (Histoire de la médecine, 1728), par Fallope (De morbo gallico, etc., 1560), par Sanchez {Origine de la maladie vénérienne, 1752).
Il faut cependant convenir que si la syphilis n'a pas été importée d'Amérique elle s'est développée spontanément en Europe assez subitement pour frapper d'épouvante les peuples et leurs médecins. — Son apparition a été une surprise. C'est une date dans l'histoire' de la science et de l'humanité. Avant l'année 1493, il y avait des maladies vénériennes, et la blennorrhagie , longuement signalée dans le Lévitique (versets 2 à 13) était bien connue ; il y avait des lèpres écailleuses et pustuleuses, que l'on a dit s'être transformées en syphilis (Leonicenus ; Sydenham, etc.), mais il n'y avait pas ce que nous appelons la syphilis vraie.
Donc la maladie était bien nouvelle. — Bruner l'attribue à l'expulsion des Maures ou Maranes ou juifs clandestins après la conquête de Grenade, car ils en étaient la proie par suite de leurs vices et ils la disséminèrent partout (Morhi Gallici origines Maranicœ. leva, 1793). (Voir Sprengel, tome II, p. 107.) D'autres crurent qu'elle résultait des influences astrologiques, soit de la conjonction de Saturne avec Mars dans les signes de la Vierge ou des Gémeaux, soit de la conjonction de Jupiter et de Saturne dans le Scorpion, etc. (Voyez Fracaslor, Poème de la syphilis, liv. I, p. 12.)
Quoi qu'il en soit de tous ces témoignages opposés, de ces affirmations suspectes et de ces théories étranges nées d'un Empirisme aussi superstitieux que peu éclairé, le fait qui se, dégage de toutes ces recherches est l'observation presque simultanée dans toute l'Europe de la maladie qui a reçu les noms de mal français et de syphilis. — Les descriptions en ont d'abord été très-incomplètes et se sont ressenties de l'incompétence des premiers narrateurs, mais plus tard sont venues les véritables descriptions médicales avec toutes leurs hypothèses sur la nature du mal et leurs erreurs de diagnostic. — Je citerai par ordre celle de Marcel Cumanus, chirurgien des troupes vénitiennes, 14-95; — de S. Brant, professeur d'humanité, à Bâle, 1496; — de Nicolas Leonicenus, de Vicence, professeur à Padoue, 1497 {de Morbo gallico); — de Gaspard Torrella de Valence, médecin du pape Jules II, en 1497; — de Barthélemi Monlagnana de Padoue; — d'Antoine Benivieni de Flo-
rence 1502; — de Jacques Catanée, médecin génois, 1505; — de Bérenger de Carpi en Modène, 1512; — de Jean de Vigo, médecin de Jules II {Pratique de chirurgie), 1514; — de Nicolas Pull, médecin de Charles-Quinl, 1517; — de Ulrick de llullen, gentilhomme importateur du gaiac {de Morhi gallici per administrationem ligui gàiaci), 1519;— de Bethincourt de Rouen, qui le premier employa le nom de maladie vénérienne; — Carême de pénitence pour le mal vénérien, 1527; — de Jérôme Fracasior, né en 1483, mort en 1553, et auquel on doit un poëme très-remarquable en vers latins sur la syphilis, 1530; et un opuscule sur le mal français dans le de Contagiomhus, 1546; — de Matlhiole, en 1535; — de Paracelse, en 1536; — de Cheiradin Barberousse, fameux Corsaire qui inventa des pilules anti- syphilitiques portant son nom, 1538; — de \esale, de Cardan, de Fallope, en 1555; — de Fernel, en 1556, etc., car il serait un peu long d'indiquer le nom de tous ceux qui se sont d'abord occupés de la maladie syphilitique à son apparition. Ce sont des renseignements que l'on trouvera très au complet dans le remarquable ouvrage d'Astruc sur les maladies '
Parmi tous ces vieux auteurs il en est un dont la réputation méritée est venue jusqu'à nous. — C'est Fracasior, qui, dans un poëme en trois chants et dans un opuscule spécial, nous a laissé le tableau de la syphilis du xvi- siècle. L'opuscule est surtout destiné aux médecins. Le poëme s'adresse à tous, et comme on pourra en juger par cet extrait, il n'est pas indigne de la science sérieuse.
« Dans le corps humain c'est le sang qu'il attaque tout d abord, et ne s'alimentant que d'humeurs grasses et visqueuses, c'est aux parties épaisses et corrompues de ce fluide qu'il s'attache de préférence. »
« C'est aux organes' de la génération que se porte le virus, tout d'abord, pour s'irradier de là sur les parties voisines et sur les régions de l'aine. » . , . i a
(( Bientôt après se manifestent des symptômes plus tranches. Lorsque s'éteint la lumière du jour pour faire place aux ombres de la nuit à l'heure où la chaleur innée des corps vivants abandonne les parties périphériques pour se concentrer sur les viscères, soudain d'atroces douleurs éclatent dans les membres charges d humeurs viciées et torturent les articulations, les bras, les épaules, les mollets. C'est qu'à ce moment, en effet, la nature vigilante, ennemie de toute impureté, travaille à réagir contre les ferments putrides que le mal a introduits dans les veines, et dont il a pénètre
toutes les humeurs, tous les sucs nourriciers de rorganisme. Elle s'efforce de les chasser; elle lutte énergiquement contre eux. Mais ceux-ci résistent, épais, visqueux, ne se déplaçant qu'avec lenteur; ils se fixent aux chairs, ils s'attachent à la trame exsangue des tissus et provoquent partout où ils adhèrent d'effroyables souffrances.
« Les plus subtiles de ces humeurs morbides, celles qui se laissent le plus facilement évacuer se réfugient soit vers la peau, soit aux extrémités des membres. Elles produisent alors sur ces points de hideux exanthèmes qui se répandent bientôt sur tout le corps et couvrent le visage d'un masque repoussant.
(( Inconnus jusqu'à nos jours, ces exanthèmes consistent en des boutons pustuleux et coniques qui, gorgés de liquides corrompus, ne tardent pas à s'ouvrir pour donner issue à une sanie muqueuse et virulente. Quelquefois même, des boutons semblables se développent dans la profondeur des organes et corrodent sourdement les tissus. On voit ainsi d'horribles ulcères dépouiller les membres, dénuder les os, ronger les lèvres, et pénétrer jusque dans la gorge, d'où ne s'échappe plus qu'une voix sourde et plaintive. »
(( D'autres fois encore, il s'exhale de la peau des humeurs épaisses qui se concrètent en croûtes immondes à la surface des téguments. Tels on voit les sucs visqueux qui suintent du cerisier ou de l'amandier se condenser en calus gommeux sur l'écorce de ces arbres ( l). »
Sauf les questions relatives à la doctrine générale de la maladie, pour savoir si elle est d'abord locale, puis générale; si elle est toujours une affection locale; sur la description minutieuse des accidents locaux des téguments, sur son mode de contagion, il est certain qu'il y a dans les lignes que je viens de rapporter un tableau où le médecin reconnaîtra toujours la syphilis. Or comme ce portrait date des pr. mières années du xvi'^ siècle, qu'il est écrit en vers latins, qu'il a un réel mérite, il mérite d'être remarqué.
J'ajouterai que dès cette époque le mercure signalé par Dioscoride et employé par les arabes se donnait avec avantage. Déjà en 1-497 on l'employait à l'extérieur, malgré les objections des médecins qui considéraient ce remède comme une invention du charlatanisme. Telle fut du moins l'opinion de Fernel et de Paulmier, son disciple. On s'en servait en fumigations avec le cinabre, en frictions d'onguent mercuriel et sous forme d'emplâtre. (Jean de "Vigo; Vidus Vidius; Bérenger de Carpi; Nicolas Massa, etc.) Son emploi dans la syphilis est un résultat de l'Empirisme et semble résulter des avantages que l'on en tirait alors contre la .lèpre, ma-
1) Poème sur la Syphilis, Iraduction de Fournicr, Paris, 1870, p. 27.
ladie réputée voisine, souvent même considérée comme étant par transformation l'origine de l'autre.
C'est au célèbre botaniste André Matlhiole que revient l'honneur d'avoir donné le premier du mercure à l'intérieur. Malgré les hésitations, son usage devint assez général. — A l'état métallique, il faisait partie des pilules du pirate Barberousse, qui en donna la formule à François I" (Spreiigel). Mais c'est depuis les travaux de Paracelse sur le précipité rouge, sur le nitrate de mercure, sur le mercure doux et sur le sublimé, ainsi que sur les précautions à prendre dans l'emploi de ce médicament, que la thérapeutique a su s'en servir avec plus de méthode et moins de dangers.
Pendant plusieurs années, comme on le voit dans Fracastor, le régime fortifiant, quelquefois la saignée et l'emploi d'une foule de plantes odorantes, furent conjointement avec le mercure les moyens employés contre la syphilis.
C'est seulement en 1517 que vint l'emploi du gaïac, très-recommandé par Ulric de Hutlen ; un peu plus tard la salsepareille, vantée par Fallope; la squine, importée par Gilius de Tristan et employée parVésale;le sassafras, introduit par Nicolas Monard (Sprengel, tom. III, p. 76), enfin le mélange d'or et du sublimé, aurum vitœ, que préconisait Paracelse et qui fut adopté. Gonlhier d'Andernac: Sassonia; Grégoire Horst, etc.
Tout d'abord les moyens les plus importants que préconise encore la thérapeutique actuelle ont été employés contre la syphilis dont l'empirisme populaire et l'observation raisonnée des médecins avaient fait rapidement connaître la fâcheuse gravité. Avec le temps, on avait mieux apprécié ses procédés locaux de propagation et on a pu reconnaître qu'elle n'a rien d'épidémique ; on a perfectionné son diagnostic souvent très-difficile, ce qui explique les erreurs commises à son égard par ceux de nos historiens qui ne savent pas la médecine. On a déterminé les périodes d'une manière plus précise, mais sauf l'intensité du mal qui est moindre de notre temps, le fond des choses dans la vraie syphilis n'a pas sensiblement varié.
En fait de maladies vénériennes, il y a pour les observateurs de notre époque : l°la blennorrhagie spontanée, contagieuse ou épidémique; 2» la pseudo -syphilis avec chancre volant ne produisant pas d'accidents ultérieurs à la peau ou dans les organes, ce qu'ont fait connaître de nos jours Ricord, Bassereau, Clerc, Diday; enfin 3° la syphilis vraie avec chancre induré de Hunter et de Ricord, produisant la diathèse syphilitique avec tout son cortège d'accidents secondaires et tertiaires, sur la peau, dans les os et dans les viscères. Cette dernière est mieux connue et plus nettement précisée qu'il y a
trois siècles, mais comme je l'ai dit plus haut, ses caractères aiialomiques et dialhésiques n'ont pas changé.