LADY MONTAGUE ET L'INOCULATION DE LA PETITE VÉROLE
Il serait difficile de dire à qui on doit rapporter fhonneur de la découverte de l'inoculation de la petite vérole. Est-ce aux Arabes, peuple chez lequel la petite vérole a, dit-on, pris naissance? Est-ce à la Chine (2), où sa pratique remonte à des temps si reculés qu'on ne
(1) De préparai., lib. 1, p. 876.
(2) capilaine Dabry {Médecine chez les Chinois, p. H9) raconle qu'au xe siècle on crut que l'inoculalion de la petile vérole, qu'on venait d'imaginer pour le fils du prince Tchin-Siancs, allait fermer pour jamais la marche de celle maladie qui existait ]h. depuis des Fiocles. — Ce fftl un enthousiasme général cl la
DÉCOUVERTES DE L'EMPIRISME MODERNE 5iî
saurait en préciser la date? Est-ce aux Indes ou à la Grèce? Personne ne pourrait le dire. Mais ce qui paraît démontré c'est que l'inoculation était une pratique de l'Empirisme dédaignée des médecins, et dont l'exercice était abandonné au vulgaire et à des femmes, comme en Arabie, en Géorgie, eten Circassie(Aubry de laMotleraye, Voyages en Europe, en Asie et en Afrique, la Haye, 1727, tome II, p. 98) ; en Céphalonie où elle se pratiquait en 1537 d'après Carburi ; en Danemark; en Allemagne; à Constantinople, etc. Cependant il en est. question dans les Principes de l'École de Salerne publiés en 1100. Dans les Indes, elle était pratiquée par les Brames, et dans quelques pays de l'Orient, à Mosul par exemple, la coutume était de faire annoncer par le crieur public qu'il y avait du virus variolique à vendre {Transactions philosophiques, tome LVI, p. 140).
L'inoculation était une coutume populaire au commencement du xviii^ siècle chez les Grecs de Constantinople. Pratiquée par de vieilles femmes âgées qui, en même temps, se livraient à des démonstrations superstitieuses de toute espèce, Timoni, médecin à Constantinople; Pylacini, consul Yénitien, à Smyrne; Skraggenslierna, médecin du roi de Suède, racontent que là elle était surtout pratiquée par une vieille Thessalienne qui en avait reçu la révélation de la Vierge {Extrait des transactions philosophiques, tome I, p. 327) et qui se vantait de l'avoir pratiquée quarante mille fois.
Ce n'est qu'en 1717, alors que lady Worthly Montagne était ambassadrice à Constantmople, que l'inoculation variolique semble sortir des mains de l'Empirisme pour entrer dans les domaines de la science. Celte dame, frappée des bons résultats de la méthode, voulut faire inoculer son fds par la vieille Thessalienne, mais celle-ci se servit si douloureusement de son aiguille rouillée que Maitland, chirurgien de l'ambassadeur qui assistait à l'opération, fut obligé de la terminer. Le résultat fut favorable, et alors lady Montagne s'empressa de le faire connaître à Londres. En 1721, elle fit inoculer sa fdle, d'autres imitèrent son exemple et la famille royale autorisa quelques expériences sur six prisonniers de Newgate, afin de voir si on ne pourrait pas à l'aide de ce moyen se garantir de la petite vérole. Maitland fit l'opération avec succès ; il inocula ensuite six orphelins, puis les princesses, et, dit-on, plus de deux cents autres personnes.
L'exemple ainsi donné de haut ne tarda pas à porter ses fruits. Bien que le clergé considérât l'opération comme immorale et anti-
pratique se rùpandit dans loiis les villages de l'Empire. — Mnis comme la pelilc vérole continuait, le capitaine Aubry ajoute que le moyen fut peu ù peu abandonné.
religieuse parce qu'elle empiétait sur les droits de la Providence, l'inoculation continua le cours de ses succès.
Les Chinois la pratiquaient en mettant, après une préparation de trois jours chezles enfants, une croûte humide de variole dans le nez.
Les Brames frottaient le bras des individus avec du coton trempé dans le pus variolique et tenu en place par une bande.
Les femmes Arabes se servaient d'une aiguille ordinaire avec laquelle elles piquaient la peau.
En Géorgie, on employait également l'aiguille qui servait à piquer l'ombilic, la fiaume de la main droite, la cheville du pied gauche assez fortement pour amener du sang, on frottait avec du pus de variolique et on couvrait le tout de feuilles d'angélique et de peau d'agneau.
A Conslantinople, les Grecs employaient l'inoculation par piqûre d'aiguille et c'est ainsi que lady Montague préconisa l'opération dans son pays.
Quelques revers, entre autres la mort du fils du comte de Sunderland, effrayèrent le public. On n'eût voulu que des succès. La pratique se ralentit mais n'en continua pas moins. En 1723, 1724, 1725, 4726 sur 811 enfants inoculés à Londres il n'en périt que 16; — de 17 26 à 1738, d après Browne Langrish, sur deux mille inoculés il n'y eut que deux morts. — Malgré ces chiffres encourageants, l'inoculation fut très-vivement combattue d'abord par quelques médecins sous ce motif que l'on vit la variole naturelle se produire chez des inoculés, absolument comme après la vaccination au xix« siècle, enfin par les prêtres au nom de la Providence, et malgré les réfutalions du camp contraire, les préventions nées de la discussion empêchèrent le moyen de se généraliser.
En 1723, de la Coste importa les idées de l'Angleterre en France {Moniiicla, Recueil de pièces sur l'inoculation, p. 140). Elles furent acceptées par Astruc,Dodart, Chirac etHelvétius,mais, comme on peut le prévoir, elles furent combattues par le plus grand nombre. La Sorbonne elle-même intervint et condamna celte pratique.
En Allemagne, en Suisse, et danspresque toute l'Europe, des essais se firent avec des succès divers et, pendant 20 ans, ce fut une lutte constante à laquelle prirent part tous les médecins renommés de l'Epoque. La dispute fut très-vive, et des troubles eurent lieu à Paris après la mort de quelques personnes inoculées, ce qui provoqua une triple condamnation de la Sorbonne, du Parlement et de la faculté. Ainsi en 1750 la Sorbonne condamna et défendit la pratique de Yinoculalion variolique comme illicite, contraire à la loi de Dieu. « D'ailleurs, il faut s'en abstenir, parce que c est un crime de tenter Dieu. Que les citoyens se gardent donc bien d'imiter les sectateurs
de l'inoculation. Si, que Dieu les en garde ! ils sont atteints de la variole, qu'ils se réfugient dans les bras de Dieu, et le prient ardemment. Alors, poussés par la nécessité, ils iront consulter les médecins et leur demanderont des médicaments que le Très-Haut a créés de la terre, et que les hommes prudents ne doivent pas dédaigner. » {Ecoles., C. 38, V. 4.) Celte pièce est ainsi signée :
« De Marcilly, Debacq. Deliberatum in Sorbonâ, 16 mensis julii, anno 1050. »
Survint ensuite un arrêt du Parlement en 1763 dans lequel on défendait provisoirement l'inoculation jusqu'à décision de la faculté ; comme toujours, celle-ci se mit en travers dn progrès et défendit également l'inoculation.
Malgré ces défenses, l'inoculation se répandit dans toute l'Europe, en provoquant toujours de vifs débats contradictoires; elle triomphait presque partout et se serait généralisée, si une autre pratique également empirique, celle de la vaccine découverte par Jenner, ne fût venue prendre sa place dans la science.
Pour la médecine moderne l'introduction de l'inoculation variolique, à titre de préservatif de la variole, est un fait empirique dans la plus pure acception de ce mot. Si une femme intelligente ne l'avait pas appris dans ses voyages, et n'eût pas compris ce qu'il y avait d'important dans cette pratique populaire de l'Orient, la science pourrait encore en ignorer les avantages. Mais, ici comme pour la découverte et l'importation du quinquina, c'est à une personne étrangère à la science que nous devons la connaissance d'une des plus belles idées de la thérapeutique moderne, savoir : que l'économie étant saturée d'un virus devient impropre à recevoir de nouveau les effets de ce même virus, et que les inoculations préservatives de la variole, du claveau, et de la péripneumonie contagieuse des bêles à corne sont des moyens utiles à employer. L'Empirisme a relevé le fait d'où est sorti, par le travail de l'esprit, la loi que je viens d'exprimer et qui est considérée 'comme vraie par tous les bons cliniciens.
ANTOINE DE STOERK ET L'aCONIT
Au xvni« siècle en 1762, dans un ouvrage qui s'occupait des propriétés déjà connues du dalura et de la jusquiame, Stoerk fil connaître d'après des expériences sur lui-même les propriétés de l'aconit en poudre et en extrait. Bien que cette plante soit décrite par Dioscoride, c'est la première fois qu'elle était employée en médecine. Stoerk la considérait comme sudorifique et la prescrivit dans la
goutte, dans les fièvres intermillentes, dans les gonfleinenls glandulaires, dans le rhumatisme, dans la gangrène et dans les exosloses vénériennes.
Ce médicament est resté dans la thérapeutique el on en a retiré un principe actif, Vaconiline. Il y a beaucoup à réduire sur ce que l'on a dit des propriétés curatives de l'aconit el de ses préparations, mais, si l'on ne cherche qu'un sédatif de la douleur el de la surexcitation nerveuse, on peut l'employer.