CHAPITRE PREMIER
CIRCO.VSTANCBS QUI ONT PRÉCÉDÉ l'aPPAHITION
DU NATUUISMB
En Grèce, à l'époque d'Hippocrate, 400 ans avant J.-C, la médecine, pratiquée dans les temples et hors des temples par des prêtres ou par des magiciens, était, ou une œuvie désintéressée de la foi
religieuse, on nne spécnlation du charlatanisme le plus a^de. CétaH un acle de foi pour les uns, et pour les autres un acte d'empirisme profane, ou quelquefois d*indigne exploitation.
La science commençait à se former et à se montrer hors des temples avec son caractère essentiel de franchise et d'honnêteté. Sous rinfluence de la philosophie qui la précédait pour en éclairer la marche et lui indiquer la direction à suivre, on la voit faire école à Cyrëne, à Rhodes, à Gnide et à Cos.
Thaïes, Zenon, Empédocle et Pythagore avaient publié leurs cosmogonies et expliquant les lois des corps organisés par les lois de l'univers, prétendaient éclairer la nature de l'homme par celle de la nature.
De là les premières applications de la philosophie à la médecine.
Le temps, qui nous a transmis les principes de la philosophie antique, n'a pas eu les mêmes égards pour les essais de nos premières écoles médicales; il a détruit la plupart des manuscrits de cette époque, et ne nous a rien laissé sur les écoles de Rhodes et de Cyrène; il ne nous a transmis que les Sentences gnidiennes^ attribuées à Eurjphon, dont parlent Hippocrate et Galieu, et l'école de Gos, sa rivale, nous est représentée par les livres de la collection hippocratique.
M. Littré cependant croit qu'il reste encore quelque chose de l'école de Gnide, et que ces restes ne sont autres que les deuxième et troisième livres des maladies^ intercalés dans les œuvres d'Hippocrate.
C'est dans ces livres qu*on trouve quelques faits relatifs à l'auscuUationy notamment l'indication du frottement pleural, comme signe de pleurésie, et celle du bruit de gargouillement dans certains cas d'épanchement pleurétique (1).
Nous savons, en effet, aujourd'hui ce qu'a ignoré Laennec, que, dans certaines pleurésies avec épanchement, il y a du gargouillement thoracique qui peut faire croire à une excavation pulmonaire tuberculeuse ou autre, qui n'existe pas, ce qui explique comment on a publié des faits de guérison de phthisie pulmonaire avancée, qui n'avaient rien de ce qu'on appelle maintenant la phthisie.
Dès ce moment déjà, deux principes opposés de philosophie médicale sont aux prises, comme ils le sont encore aujourd'hui : l'un, prétendant localiser toutes les maladies pour n'y voir qu'une simple manifestation organique, c'est-à-dire un symptôme ; l'autre, attri-
(i) « Si, appliquiot l'oreille contre la poitrine, vous écoulez pendant longtemps, cela boQt en dedans comme du vinaigre. » (§ 61, liv. II, Du maladies, Littré, p. 95, t. VIL;
boami les maladies à on trouble général de l'économie modifiée dans l'exercice de ses fonctions.
L'école de Gnide représente le premier de ces principes, celle de Cos représente le second.
A en juger par la critique que fait Hippocrate des Sentences gnidiennes (Hippocrate, t. II, Du régime dans les maladies aigles, S 1), l'école de Gnide désignait toutes les maladies par leurs symptômes, et essayait de les classer, comme plus tard devait le Eure l'illustre Boissier de Sauvages, en ne tenant 'compte que de leurs manifestations extérieures, c Ceux qui ont recueilli les sentences qu'on nomme gnidiennes ont bien tracé les symptômes morbides tels qu'ils se montrent, ainsi que la manière dont certaines affections se terminent, mais on en pourrait faire autant sans être médecin, en s'informant auprès des malades de ce qui leur arrive. On a négligé dans les Gnidiennes bien des choses que le médecin doit savoir sans les apprendre du malade, et qui sont essentielles pour l'appréciation exacte du mal... Quelques-uns n'ignoraient pas cependant les divers caractères des maladies et leurs différentes formes, mais ils se sont mépris quand ils ont voulu en faire une répartition bien ordonnée, car l'erreur dans le dénombrement est iacile, si Ton distingue une maladie d une autre par une simple nuance, et si Ton donne un nom différent à toutes celles qui ne sont pas identiques. (Hippocrate, Du régime dans les maladies aiguës, traduit de Gardeil, § 1 .)
Tandis que Técole de Gnide ne voyait qu'une succession de symptômes dans chaque maladie, et s'appliquait à les subdiviser à l'infini, en surchargeant la science de détails inutiles^ et en négligeant les signes qui font prévoir la fin des maladies, l'école de Cos suivait une direction opposée. Elle considérait la maladie comme un trouble général de l'économie, suivi de quelques localisations dans les organes, et elle en suivait la marche en cherchant les moyens d*en prévoir et d'en favoriser la fin. A l'école de Cos revient la gloire d'avoir fondé le pronostic, tandis que la diagnose fut surtout le mérite de l'école de Gnide.
Au sein de ces différentes écoles, la médecine déjà bien vieillie (1 ) faisait de continuels progrès.
La Grèce marchait à pas de géant vers la civilisation et ^lait prendre, à la tête des nations, une place qui, pour s'être amoindrie, n'en est pas moins des plus glorieuses pour l'esprit humain. Le mysticisme et la théurgie allaient céder le pouvoir à la philosophie,
(i) Hippoente parlait déjà des époques éloignées de l'histoire. « Toute rantl* qoilé» dit-il, a foi dans les sooges, etc. »
et les prêtres, gardant le dépôt exclusif des rites sacrés ou des cérémonies religieuses, allaient abondonner, en partie du moins, la culture des sciences aux philosophes et aux savants .
Cest alors que parut Pylhagore, dont la philosophie eut une telle influence sur la médecine, qu'après avoir été Tinspiration de la médecine d'Hippocrate, elle se fait encore sentir aujourd'hui dans les doctrines de notre temps.
Jamais philosophie n'eut plus d* éclat ni plus d'importance, et, comme on va le voir, elle est le point de départ du naturisme de C école de Cos et de son immortel promoteur, le grand Hippocrate.
Pythagore, né à Samos, d'abord athlète, ne se livra que plus tard exclusivement à l'étude de la philosophie. Disciple de Phérécide, il parcourut l'Egypte, la Phénicie, la Chaldée et l'Inde, pour en étudier les mœurs et coutumes, les cultes et les doctrines religieuses. Revenu dans le Péloponèse, il n'y séjourna que peu de temps et se rendit en Italie, à Crotone, où il fit connaissance de Talhlète Milon, et où il commença sa réforme philosophique. Son succès fut immense. Les disciples se pressaient en foule autour de lui. 11 accepta de faire leur éducation, mais en les soumettant à un noviciat des plus sévères pendant deux à cinq ans. Pendant ce temps, ils devaient garder un silence presque absolu, prendre leurs repas en commun et vivre d'une nourriture des plus frugales, dans une soumission absolue aux ordres du maître .
C'est Pythagore qui a inventé le théorème du carré de Vhypothénuse et la division de Vannée en 365 jours 6 heures, comme s'il avait soupçonné le mouvement de la terre et des planètes autour du soleil.
Sa cosmogonie est des plus curieuses, et c'est d'elle que la médecine a dû s'inspirer pour formuler la théorie des maladies telle que nous la trouvons dans Hippocrate. On en pourra juger par les extraits suivants que Lysis, pythagoricien, précepteur et ami d'Ëpaminondas, nous a laissés dans sa collection de sentences pythagoriciennes traduites de nos jours par Fabre d'Olivet.
Pythagore considérait lunivers comme un tout animé (xo<rtA.oç) dont les membres étaient des intelligences divines. De l'unité, principe de la nature, dérive le nom d'univers. L'unité est le principe de toutes choses, c'est Dieu, et à côté la jnatière représentée par 2 donne pour l'univers le nombre M, qui résulte de la juxtaposition des nombres 1 et 2.
Cette application du nombre 12 à l'univers est, comme on le voit, la reproduction des vieilles idées chaldéennes qui ont présidé à l'institution du zodiaque.
Dans ce système, Tunité absolue ou Dieu représente l'àme spiri* tuelle de l'anWers, le principe de l'existence, et Ton admettait entre rÉtre suprême et l'homme une série non interrompue d'êtres intermédiaires, dont les perfections décroissent en proportion de leur éloignement du principe créateur.
Tous les animaux, toutes les plantes, ne sont que des modifications d*un végétal originaire
L'homme seul est le nœud qui uait la divinité à la matière, qui rattache le ciel à la terre. Il a un corps, uae â^meet un esprit, se manifestiint par trois facultés distinctes : la sensibililé, le sentiment et l'intelligence. — Selon Pythagore, c Tâme a un corps qui lui est donné suivant sa nature bonne ou mauvaise pour le travail intérieur de ses facultés >. Il appelait ce corps le char subtil de l'âme, et disait que le corps mortel n'en est que l'enveloppe grossière.
Avec Pjthagore, et lorsque le vent de la persécution eut dissous la société pythagoricienne pour en disperser les membres dans les diflérentes parties de l'Italie et de la Grèce, commença l'ère de la pratique médicale sérieuse. Les disciples de ce philosophe inlror duisirent l'usage de visiter les malades à domicile ; ils allaient de ville en ville et de maison en maison, donner leurs conseils à qui en avait besoin, faisant ainsi concurrence aux asclépiades qui exerçaient la médecine dans les temples, aux gymnasiarques qui traitaient les athlètes et les malades dans leurs gymnases, et à Tempirisme des charlatans qui débitaient leurs drogues sur les places publiques et dans leurs boutiques particulières.
L'histoire les a désignés sous le nom de médecins periodentes ou ambulants. Alcméon de Crotone, qui a écrit sur l'anatomie des animaux et sur la physique, Empédocle d'Agrigente, furent les plus célèbres de ces médecins (1).
Tous préparaient l'avènement d'une science sérieuse, et il est évident que, par leur remarquable philosophie, ils ont favorisé la naissance d'une théorie médicale qui n a jamais cessé d'être en honneur, et qui est la plus grande gloire d'Hippocrate. Je veux parler du naturisme inscrit en propositions évidentes dans les œu-
(I) C'est à cet auteur que ron doit la première noUon écrite de IMnfluence nulâble des eaux stagnantes. — Sélimonte était le siège d'une endémie quMl attribuait aux eaaz stagnantes d'un fleuve sans eau courante. Il flt détourner deux cours d'eau voisiDs pour amener leurs eaux dans le fleuve» et l'endémie disparut.
Sa ville natale était périodiquement ravagée pir des flèvres pestilentielles qui coïncidaient chaque année avec le retour du siroco qui soufflait entre deux petites montagnes voisines, il conseilla de fermer par un mur le passage par où soufllait ce vmt si funeate, ci lorsque le travail fut exécuté, la maladie ceasa. — Deux penscea de ce genre sufliscnt i immortili<:cr un médecin, et ce n'est que justice.
72 HISTOIRE DB U MÉDBCINB
très attribuées à ce médecin, et dont la signification n*a été cependant bien comprise que beaucoup plus tard. C'était la manifestation d*un esprit judicieux, éminemment observateur, contre les pratiques contemporaines de la théurgie et de l'empirisme.