‹ Histoire de la médecine et des doctrines médicales (volume 3)Chapitre 6 sur 124 · BOL CHUT · texte numérisé non relu

BOL CHUT

L'Allemagne s'enorgueillit d'avoir vu naître Paracelse, Van Helmont, Boerhaave, Stoll, etc.

La France est fière de citer, entre beaucoup d'autres, Fermel, Ambroise Paré, Boissier de Sauvages, Bordeu, Barthez, et surtout rimmortel Laennec, dont les ouvrages et la découverte de l'auscultation ont inauguré une ère nouvelle dans l'exploration des maladies de poitrine.

L'histoire enfin est pour tous V expérience ^ car, lorsqu'un fait nouveau vient à se produire, on peut remonter à sa cause et apprécier ce qu'il a de vraiment original en fouillant les archives du passé.

Toute science a son histoire, ne fût-ce que celle de la veille, et c'est par elle que l'homme se dirige dans les voies de l'avenir. Tous, plus ou moins, nous interrogeons les souvenirs du passé et nous les cherchons même sans le vouloir.

La médecine n'échappe point à cette règle générale ; ce n'est ni une bâtarde ni une enfant trouvée ; elle a d'illustres parents, compte de glorieuses alliances, et il n'est pas une seule des parties dont elle se compose, telles que l'hygiène, l'anatomie, la chirurgie, la thérapeutique et la philosophie, qui n'ait une histoire d^à très-ancienne. Ces sciences rentrent par leur histoire dans celle des peuples où elles ont pris naissance, et ainsi constituées dans leur ensemble, tout médecin doit en étudier les développements s'il veut éviter les erreurs ou le plagiat du passé. Malheureusement d'importantes lacunes existent dans nos archives historiques. Les révolutions des empires et les différentes invasions barbares survenues à diverses époques ont détruit de précieux monuments qui nous auraient été, sans aucun doute, d'une grande utilité pour ce genre d'étude. Et sans les œuvres de Galien, échappées par miracle à la ruine de la bibliothèque d'Alexandrie , nous serions très-pauvres en documents historiques.

L'histoire de la médecine peut se faire de plusieurs manières et à différents points de vue qui ont tous leur importance. Elle peut être chronologiquey philologique ou doctrinale.

Dans tous les cas elle doit être impartiale, non pas que l'histoire doive s'abstenir de tout système et renoncer à toute opinion, comme le veut réclectique Sprengel. Ce qu'on peut exiger d'elle, c'est l'impartialiu* de la vérité honnête, et un jugement motivé sur les opinions qu'elle a la mission de transmettre.

L'histoire chronologique a été faite par D. Leclerc, J. Freind, Sprengel, Tourlelle, Caste, Paul Renouard, et par M. Andral qui, dans son Cours de pathologie générale, a voulu inaugurer ce nouveau genre d'étude à ia Faculté de médecine de Paris où il n'existait pas.

Mais si Ton se rend compte de l'aridité que doit présenter une simple énuniération de faits avec leurs dates en regard comme dans un calendrier; si Ton songe à la difficulté que présente Thistoire d'une science qui tient. à. tout; lorsqu'il s'agit de suivre ses progrès d*un peuple à un autre, de la Grèce tombée à Rome florissante, des Romains chez les Arabes, des Arabes dans les Gaules et dans ks dififérentes contrées de l'Europe, au moment de la Renaissance et dans les temps modernes, au xix» siècle; de suivre, en un mot, d'année en année^les faits importants qui se sont produits jusqu'au point où nous en sommes, on>reconna!t 1-impossibiIité d'une telle élude. Autant vaudrait faire Thistoire chronologique de la civilisation.

Et puis, quelle longueur dans^ Texposition des faits! Être obligé de s'occuper d'hommes réputés grands à leur époque, et qui, plus tard, ont été classés par la postérité au rang d'hommes secondaires! Mentionner, par cela seul qu'ils ont existé, une foule de faits stériles et inutiles à la science? Non! quelle que soit l'autorité qui s'attache à la chronologie historique, elle a des inconvénients que je veux essayer d'éviter. D'ailleurs, l'histoire chronologique est étroitement unie à la philologiey ce* qui est un grave inconvénient pour le médecin.

Il est très-important, sans doute, de pouvoir lire les anciens mé* decins dans leurs textes grecs, mais, en raison des interpolations et des suppressions faites dans les manuscrits, des fautes d'orthographe et d'accentuation, faites par les copistes, cette recherche excellente dans un livre, entraîne à des discussions et à des commentaires interminables, dignes de l'Académie des inscriptions, mais fasti^ dieuses dans un ouvrage adressé à des élèves et à des médecins^ D'ailleurs cette manière de procéder offre les plus grandes incertitudes relativement au but qu'on se propose d'atteindre. Les traducteurs et les commentateurs se combattent par des interprétations contraires, et cela se comprend facilement, si Ton songe que beaucoup de livres originaux sont détruits, qu'il faut remonter à des transcriptions plus ou moins exactes, à des traductions de latin en français et de grec en latin, enfin à la foule des commentaires qui obscurcissent souvent les questions plutôt qu'ils ne les éclairent. De tout cela résulte un embarras considérable, et, comme on va le voir^ il devient quelquefois difficile d'attribuer à un homme ce qui lui appartient réellement.

Ainsi pour ne citer que les œuvres d'Hippocrate, il y a parmi elles un livre très-remarquable, ayant pour titre : De l'ancienne ■ÉDECINE, que M. Littré, en sa quaUté de philologue, prétend attri-

buer à cet auteur, tandis que M. Malgaigne et (l*autres philologues s'y opposent, en déclarant qu*il date d'une époque antérieure. Lequel de ces savants faut-il croire et quelle opinion devonsnous choisir? Je vais citer un autre exemple. Il y a dans Le

SERMENT la phrase suivante : Ob Stoau) ^ï où3è ;papfxaxov oàUn (xirn- Oeiç OavfltatfAov (Je ne donnerai pas de poison à personne).

Le mot poison est la traduction du mot grec cpaptxaxov, que les uns ont traduit par poison, les autres par remède ; de là deux sens différents, vis-à-vis desquels le lecteur reste embarrassé sans pouvoir choisir entre ces deux traductions.

Il résulte de tout cela que le médecin ne pouvant pas faire une étude spéciale de philologie, doit accepter les textes les plus autorisés, pris dans les livres les plus recommandables. Tant pis si, pour des détails qui ne touchent pas au fond même des doctrines, il est obligé d'en croire les autres sur parole. Dans tous les cas, se tromper avec les hellénistes les plus justement considérés, avec un philologue tel que H. Liltré, c*est se tromper en bonne compagnie. En résumé, remonter dans les siècles passés pour y étudier les différentes doctrines et les transformations qu'elles ont subies pour entrer au fond de ces doctrines et s'attacher à leur idée fondamentale sans se préoccuper de leur auteur, voilà le véritable point de vue de l'histoire; c'est là la philosophie de la science.

Cette manière d'envisager l'histoire permet d'ajouter à Yhisioire des doctrinesy celle des doctrinaires et de la littérature médicale.

C'est ainsi que Broussais et Dezeimeris ont compris l'histoire de notre science : le premier, dans son Examen des doctrines médicales ; l'autre, dans ses lettres sur V Histoire de la médecine. C'est aussi de cette manière que je me propose de l'étudier.

Mais avant d'aborder l'étude particulière de chaque doctrine, il n'est peut-ôlre pas inutile de jeter un coup d'œil rapide sur leur ensemble pour les classer d'après leurs principes philosophiques, de façon à en former un tableau qui, au premier abord, présente à l'esprit leur évolution depuis l'antiquité jusqu'à nos jours.

Si l'on considère attentivement toutes les doctrines médicales qui ont tour à tour occupé les esprits, on ne tarde pas à voir qu'on peut toutes les ramener à six groupes principaux qui, avant pris racine dans l'antiquité, ont fourni le germe de toutes les doctrines modernes.

!• En première ligne se trouve le mysticisme ou la théurgie, doctrine de tous les temps et de tous les lieux, et d'après laquelle les dieux ou les esprits et les puissances occultes sont considérés

comme cause de la maladie ou de la santé. On peut rapprocher de cette doctrine le féUchisme médical, la thaumatuipe, le supernatunlismey la magie, la sorcellerie, la démonologie, le magnétisme, rboaiœopathie, etc.

^ Vient ensuite le naturisme^ qui admet chez l'homme un principe, la luzture, laquelle régit la matière, s^oppose à l'invasion des oaladies et lutte contre celles-ci lorsqu'elles ont envahi l'organisme. C'est la doctrine d'Hippocrate, également connue sous le nom de dogmatisme. Par la suite elle a changé plusieurs fois de nom, et après s'être appelée pneumatisme avec Athénée de Cilicie, archéisme avec Van Helmont, animisme avec Stahl, elle a, en subissant quelques modifications, pris le nom de vitalismey auquel s'attache le nom deBarthez.

3^ Une troisième doctrine, aussi ancienne que la Ihéurgie, qui est en opposition directe avec le naturisme, c'est Vempirisme, Elle a pour fondateulfs Philinus de Cos et Serapion qui, fatigués des vaines discussions spéculatives, prétendirent qu'il fallait^ en laissant de côté tout raisonnement, s'en tenir exclusivement à l'observation et à l'expérience, pour en faire les seules bases de la médecine.

A* Une autre doctrine qui a rendu les plus grands services à la sdence, et qui l'a fait sortir du chaos des abstractions inutiles, c'est Vanatomisme. Quand l'ordre d'idées sur lequel repose cette doctrine n'est pas considéré comme l'unique base de la science et que l'étude du corps sain ou malade ne vient qu'à son rang dans la recherche des maladies, l'anatomisme mérite la plus sérieuse attention. Hérophile et Érasistrate en ont jeté les fondements que devait consolider Galien, et qui plus tard devaient être l'appui du grand édifice anatomique de Mondini, de Vésale, d'Harvey, d'Aselli, d'Eus- Uche, etc. C'est l'anatomisme qui, par ses transformations, est le point de départ de tout le solidisme^ de la chimiatrie de Sylvius de le Boé, de Yanatomie pathologique de Bonnet, de Morgagni, de Cruveiihier, de Leberl, de Ch. Robin, de Wirchow, etc., de la physiologie de Harvey, de Haller, de Magendie, de Flourens, de 0. Bernard, de Longet, etc., de Viatro-mécanique de Boerhaave; de Vorganographie^ à laquelle nous devons la percussion, Tauscultation, le spéculum, l'ophllialmoscope, le laryngoscope, etc., et remploi de tous les procédés physiques d'exploration indispensables au diagnostic; enfin de Vorganicisme^ qui utilise toutes ces données pour en faire un seul et grand corps de doctrine.

5* La cinquième doctrine qui ail pris naissance dans l'antiquité est le méthodisme. Son auteur, Asclépiade de Bithynie, ne vit dans

rhomme qu'un être purement passif dont les tissus sont formés par un lacis de pores à travers lesquels circulent des* corpuscules, ou atomes, et du relâdiement ou du reMerrement de ces pores, il fit naître les maladies. Quelques années plus tard, Thémison, à Rome, reprit ces idées, dont il fit un corps de doctrine, et' de même qu'Asclépiade, il déduisit la maladie du strictum ou du laxum des tissus, faisant obstacle à Texercice régulier des fonctions.

Cette théorie, bien vite oubliée, a cependant reparu dans les temps modernes, mais sous d'autres noms; le spasme et V atonie avec Frédéric Hoffmann et Cullen ; r^^at sthénique etaslhénique avec Brov^n; le stimulus avec Rasori;^ Virritaiion avec Broussais, etc.

G"* Enfin la sixième doctrine que nous a léguée Tantiquité, est Yéclectismej dont on attribue la fondations Âgathinus de Sparte. Ce n'est pas, à .proprement parler, une doctrine, car. elle se contente de prendre dans toutes les autres ce qui ^ui parait juste et admissible; aussi, agissant sans. principes, n'ayant pas de lois, lalte ne peut former un tout homogène et devient un véritable autocratisme individuel. Mais, si ee n'est pas là<ce qu'on peut appeler une doctrine philosophique, c'est un excellent moyen de polémique et de démolition. Par lui. Ton attaque tout ce qu'il y a de trop absolu dans les systèmes, et c'est ainsi que Ton a vu la doctrine de Broussais être anéantie sous les coups de l'éclectisme.

Telles sont, en résumé, les principales doctrines qui, tour à tour, ont régné avec plus ou moins de gloire, et qui, tour à tour, sont tombées pour se relever plus tard sous des noms nouveaux, mais en réalité avec les mêmes idées fondamentales. C'est du reste ce qu'il sera facile de voir en reprenant une à une chacune de ces doctrines et les étudiant dans toutes leurs phases.

Remontant donc dans cette étude aux premières époques, je vais commencer; par analyser le mysticisme médical et la théui^ie qui, avec l'empirisme, se «retrouvent partout et toujours à l'origine de notre science.

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