TRAITÉ DE LA 'DYSENTERIK
*^. le qui ravajïoail divers cantons de la Suisse,
• tlo Wenw ol dans certains villages, fil périr en
X un nés, une fois cl demie autant de personnes
dans un an, alors que la morlalité habituelle n*é- 1 an dans la localité, i- fut f^'énérale.
débutait sans prodromes, surtout dans les cas dangereux, lit pardoîzrrs. Il connnenvjiit par des frissons, suivis de cha- , de prostration, de «raslraljrie, de nausées, de coliques, de vo- .ssements, de diarrhée, avec ténesme, matières vertes, blanchâtres, ensanglantées, !20, 5», ^00 évacuations par jour, puis un grand affaiblissement el la mort.
Un enfant dans le sein de sa mère en fut attaqué avec elle, et mourut dysentérique au troisième jour de sa naissance.
Il indique comme causes du mal, la température, Tusage des fruits acides réputés dysentériques et qui ne le sont pas, les effets de la dépression morale (Bataille de Detlingue, i7*i3), les campements et Tagglomération , fait déjà cité par fPringle).
Il parle des lésions anatomiiiuesdu rectum, du colon, de l'intestin grêle et des glandes du mésentère, mais ces altérations ne sont pas Jonnées comme étant bien constantes.
Après une étude de symptômes peut-être insuffisante, contenue en 40 pages, il y a ensuite un traitement très-détaillé et prolixe de 90 pages environ.
Zimmermann commence par conseiller les romt(t/s et les purgatifs doux et acides, pour évacuer la matière perçante (chap. IV, paragraphe ^), quelques toniques, de Tair pur, de l'eau d'orge et de riz, mais pas de beurre, d^huile ou de graisse pouvant favoriser la putréfaction.
Comme moyen préventif, il propose les boissons abondantes froides, et du petit-lait, pour empêcher la propagation de la dysenterie qu'il regardait comme contagieuse; déplus, il fallait éviter l'odeur de l'haleine et des excréments des malades; et aux moindres synipCAmes de malaise on devait prendre un vomitif ou un peu de crème de tartre. C'est là où il insiste sur l'utilité de ne pas avoir peur el sur les dangers de la frayeur.
D'autres médecins ne voulaient pas évacuer la matière bilieuse
putride et la prétendaient retenir par les astringents. « Les cheveux
lui en dressaient sur la tète * et il blâme cette méthode (P. 57»^.)
Il raconte ensuite qu\iyant été changé par le conseil de santé de
Berne des malades du district de Wildenstein, on fit un avis au peuple qui ne fut pas écouté, ce qui le blessa beaucoup. De là une dissertation sur l'ignorance, la routine, Tentêtement et l'avarice des paysans. (P. 561.)
Dans une seconde partie, Zimmermann recommence l'histoire de la dysenterie , dont il fait connaître les espèces. Il admet :
Une dysenterie inflammatoire;
— bilieuse ou putride, la plus commune;
— maligne ;
— chronique.
Traitement de la i^^. — Saignée, lavements d'orge 3 fois le jour
et adoucissants et plus tard toniques.
•— de la 2"'^ — Vomitif et purgatifs, puis toniques et
opium.
— de la 3" ^ — Air pur, saignée, pas de vomitifs, mais
quelques purgatifs doux, et dn vin et quinquina, et astringents.
Vient ensuite la description de la dysenterie chronique qui est très- intéressante, et ce travail se termine par une dissertation sur quelques nouveaux médicaments et des spécifiques vantés par le charlatanisme et l'ignorance. (V. p. 610.)
TRAITi^: DE LA SOUTUDB
Zimmermann commence par établir le penchant naturel et inné de l'homme pour la société, mol qu'il emploie plutôt comme synonyme d'afîeclioii que comme l'expression des frivoles relations des hommes entre eux, el il ajoute, page 8 :
a II y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un sincère échange de nos idées el de nos conceptions nous éprouvous une sorte de volupté à laquelle l'ermite le plus endurci ne reste pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers ni raconter mes joies aux vents du ^oir. Mon âme soupire après une àme qu*elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous aimons. Loin du monde et de ses liaisons quel plaisir goùlerions-nous dans la pluparl de nos connaissances, de nos sentiments el de nos pensées I De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions les plus brilianles s*il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous par 1 affection, j)
Puis il entre dans son sujet en parlant de la solitude en général
DE L'BMPIRISMB MODBBNE. — ZIMMEBMANN 485
comme d'un besoin de s*éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entraxe, nous fatigue et contrarie le désir que nous avons de trouver le repos et la jouissance de nous-mêmes.
C*est une chute pour les uns. que la honte, le repentir, les ac* tions insensées, les déceptions, la maladie ou la nonchalance éloignent de la société.
C'est une jouissance pour ceux qui renoncent au monde pour re prendre librement possession d'eux-mêmes.
Le goût de la solitude est alors pour Tâme ce que le sommeil est pour le corps fatigué.
La solitude est souvent un charme pour Thomme que la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs ont élevé et qui reconnaît le néant de ces grandeurs, pour celui qui après avoir été le jouet des passions ne les ressent plus, pour celui qui ayant été forcé d*agir pour les autres pendant longtemps et malgré soi veut avoir la liberté d'agir selon sa volonté, pour celui enfin, que dégoûtent les jugements faux et acerbes des hommes les uns sur les autres, la tyrannie de certaines opinions de clocher ou des coteries qui dominent une société. (Page 37.)
Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe pas sous ces chaînes d'esclave, il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage . écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes. »
La solitude est aussi un charme pour Tenvieux qui hait la lumière et qui ne sort de sa retraite que dans l'obscurité. Les caraïbes disent que l'envie fut la première créature qui par^t sur la terre. Elle répandit le mal dans le monde, et elle se croyait belle, lorsque tout à coup elle vit le soleil et courut se cacher pour ne plus se montrer que pendant la nuit. C'pst dans la solitude que se réfugient l'hypocondriaque qui croit ne point convenir aux autres hommes et pense n'être pas compris de ses semblables et le philosophe qui veut étudier en paix les œuvres de l'intelligence humaine, c Pour une belle Ame, la solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on en a ordinairement dans le cours journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore et dont ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble
répugnance pour les vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles. Ils adorent la solitude tout comme l'homme religieux qui fuit le monde et ses dangers ou certains fanatiques qui se font une idée outrée de la perfection et se croient près du ciel.
Le chapitre III est consacré aitx inconvénients généraux de la solitude :
<t L'homme dans l'oisiveté est comme une eau stagnante qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou la tension trop grande de l'esprit nuisent également au corps et à l'âme 9 (p. 44). En effet, la solitude accable celui qui ne sait pas s'occuper, et amène en lui une raideur et une inflexibilité de vues qui le rendent peu sociable. S'il s* agit d'un savant, il s'exagère son mérite et, ne voyant que lui ou l'objet de ses préoccupations, il professe le plus grand dédain pour ce qui n'est pas lui.
La solitude rend timide, intolérant, absolu et empêche de se faire aimer. « Comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie qui décèle Tétat de son âme ; celui qui ne s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui Tentourent la moindre confiance. »
Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient puinl embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les éloges des journaux ne pn»curent pas la joie qu'un éprouve à pouvoir dire : J'ai inspiré de la confiance 'à ce malheureux, j'ai consolé ce cœur affligé ; j'ai rendu. Dieu soit loué! le courage à cet être abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer ; et les savants perdent souvent un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trou ver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sèche, le sol orgueil de quelque pédant qui écrira comme un professeur allemand un livre tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que latin » (p. 52).
C'est surtout sur Vimnginatioyi (chapitre IV) et sur les p<issions (chapitre V) que la solitude a des inconvénients graves. Elle exalta cette faculté pas laquelle on amplifie ou amoindrit les objets efl croyant voir nettement ce que les gens réfléchis n' aperçoivent point.
DE l'empirisme MODERNE. — ZIMMBRMANN 487
Ainsi se sont formés la plupart des visionuaires, des faualiques et des insensés ou des mélancoliques dont le nom est devenu célèbre ; et il cite les tortures morales de Tillustre Haller qui eut la fin de sa vie toute agitée par les terreurs religieuses que faisait naître en lui la pensée des peines éternelles.
Quant aux passions, tout le monde sait avec quelle force elles agissent quand elles sont concentrées par une méditation que rien ne vient distraire.
L'envie, l'ambition, la haine, et la colère des bourgeois d'une petite ville en sont la preuve. L amour s'exalte dans la solitude et par les obstacles qu'on lui oppose et la solitude est un poison plutôt qu'un remède pour les amants. Il n'y a pas jusqu'à l'oisiveté qui est une sorte de solitude d'esprit qui ne puisse avoir les conséquences les plus fâcheuses, et qui ne puisse entraîner les hommes et les peuples dans les plus étranges aberrations de l'esprit.
Après avoir montré les inconvénients de la solitude, Zimmermann montre les avantages (|u'elle peut avoir, pour l'espril et pour le cœur, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos et de sa liberté en veillant sur son avenir.
<c La solitude n'est bonne que pour ceux qui savent encore apprécier les jouissances de Tespril, les développements de l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent ^ans crainte se trouver seuls avec eux-n)èmes et qui savent goûter les joies paisibles de la vie domestique » (p. 84).
Elle habitue l'homme à vivre avec lui-même et il n'y a pas de chagrin ou de tristesse qu^elle ne puisse adoucir. Elle l'habitue à réfléchir parce que rien ne trouble la pensée et développe Tesprit d'observation. Elle engendre les nobles sentiments et les grandes résolutions de la pensée et c'est elle qui fait les grandes œuvres qui honorent l'esprit humain.
C'est elle qui donne à l'àme la faculté de jouir paisiblement et avec un ineffable bonheur des beautés de la nature, et de supporter avec indulgence ce qui se passe autour de nous. L'imagination de chacun donne une teinte spéciale à tout ce qui nous entoure, à la nature entière, à celle de son pays natal, et pousse à la vie contemplative, dangereuse quelquefois mais en réalité la source des nobles sentiments et des grandes pensées. L'idylle, la poésie et la véritable sagesse sont filles de la solitude.
t L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde. Dans sa veillesse on tenta plusieurs fois de l'attacher en qualité de secrétaire au pontife romain. Pétnrque refusait : il représenta à ses amis qu'il ne pouvait renon-
cer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses livres; qu'à l'époque où il eùl eu besoin de la fortune il avait su dédaigner la fortune et qu'il serait honteux pour lui de ta rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire, qu*il fallait régler ses provisions selon la longueur du chemin et qu'arrivé près du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à Thôtellerie qu'aux frais du voyage » (p. 253).
C'est dans la retraite que s'enfantent et que mûrissent les grandes œuvres de science, de philosophie et d'histoire qui honorent le plus le genre humain. Il n'y a pas jusqu'à l'homme privé de l'usage des sens qui ne puisse y trouver un dédommagement à ses douleurs. La France s'honore de compter parmi ses plus célèbres écrivains un homme qu'une cécité précoce avait condamné à la retraite dans laquelle il a dicté les plus merveilleux monuments d'histoire écrits à notre époque. Je v«^ux parler d'Augustin Thierry. Au reste il ne fut pas le seul, car, si l'on en croit Zimmermann, il y aurait eif au Japon... « une académie d'aveugles qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Les membres se dévouaient à Thistoire du pays, à la poésie et à la musique ; ils retraçaient dans des chants élevés et harmonieux les plus beaux traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour eux du sein des ténèbres par la tranquille réflexion et par des occupations salutaires » (p. 150).
A Dieu ne plaise que je veuille humilier mes contemporains par les souvenirs du Japon, mais sans nommer personne, je pense qu'on peut croire qu'il ne serait pas inutile d'éborgner quelquesuns de nos académiciens, uniquement pour les mettre en état de produire quelque litre à l'appui de leur situation imméritée.
TRAITÉ DE l'EXPÉRIENCB
Le Traité de V Expérience est un des plus beaux monuments de la philosophie médicale. 11 n'était peut-être pas besoin d'user de tant de développements pour établir les avantages de la méthode expérimentale mais dans le plan, dans l'exécution et dans le style de cet ouvrage, presque tout ce qu'im y trouve mérite Tapprobation. C'est à son occasion que Sprengel a pu dire :
« Tant qu'on aura de l'estime pour l'esprit et le goût, pour le « talent et la science, son ouvrage sera mis au nombre d ® produc-
DE L*eMPlR1SME MODERNE. — Z1MMERMANN 489
r tions qui font le plus d'honneur à l'esprit humain. L'importance € de la véritable expérience, sa différence de la fausse ou de Taveu- « gle routine, les avantages de l'érudition et la nécessité de Tunir à c l'expérience, les obstacles que Tesprit d'observation doit surmonc 1er, la nécessité, les qualités et l'utilité des bonnes observations, < les effets du génie et la manière de conclure par analogie et par € induction; tels sont les objets dont s'occupe 1 auteur de cet oua vrage classique. »
Après avoir dit que nos connaissances nous viennent des sens et de la réflexion qui les accompagne, Zimmermann établit que les sciences diffèrent par les principes certains ou incertains qui découlent de leur étude. La médecine est une de celles où règne le plus d'incertitude et c'est pour cela que l'expérience doit être faite selon des règles spéciales qu'il importe d'étudier avec soin.
Il y a une fausse Expérience dont il faut savoir se défier, car elle ne repose que sur des principes aussi faux que déplorables qu il s'applique à faire connaître pour établir l'erreur de ceux qui ramènent toute expérimentation au seul témoignage des sens. Le traité de V Expérience est un livre à lire. 11 eût été possible de dire les mêmes choses en moins de mots, mais malgré ce défaut c'est une œuvre éminemment philosophique et littéraire. — Pour qu'on en puisse juger je vais en reproduire quelques morceaux choisis.
c On regarde en liénéral. dit Zimmermann, l'expérience comme le simple produit des sens. L'esprit semble y avoir si peu de part que tout ce qui peut y être d'intellectuel y est regardé comme aussi matériel que les perceptions des sens C'est là ce que j'appelle fausse Expérience, parce qu'elle n'est fondée que sur des observations fausses ou peu réfléchies, et par conséquent insufflsantes, ou faussement déduites de principes vrais en eux-mêmes. » (De CExpé^ rience; édition de l'Encyclopédie médicale^ page 243.)
c On appelle communément aussi expérience, la connaissance que Ton acquiert d'une chose par la seule intuition réitérée du même objet. Selon ce principe, il ne faut qu'avoir beaucoup voyagé pour avoir la plus grande expérience du monde; un ancien officier aura de même la plus grande expérience possible de la guerre, une vieille garde-malade vaudra le médecin le plus expérimenté.
« Un médecin qui aura vu le plus grand nombre possible de ma • lades sera pareillement le plus accompli. Aussi le peuple le préfère-t-il toujours; et sans s'inquiéter de ce qui caractérise la véritable expérience, il accorde à la vieille femme, et au vieux médecin, l'estime qu'il ne devrait accorder qu'à une longue et véritable expérience. »
490 HISTOIRE DB U MÉDBCINB
(T Le peuple ne demande pas s'il est instruit, pénétrant, honoaie de génie ; mais s'il a des cheveux blancs. »
« Ces jugements inconsidérés ne viennent que de l'idée que la portion aveugle des hommes se fait de la vieillesse. On suppose qu'un homme âgé a vu plus qu'un jeune homme, et Ton conclut ensuite qu'il a dû penser davantage, puisqu'il a plus vu. »
c< Voilà pourquoi l'on honore inconsidérément des vieillards indignes de la moindre estime, et pourquoi les qualités les plus frappantes, et les actions les plus brillantes, perdent tout leur prix : c^esi un jeune homme, dit-on. »
«: La seule prérogative que le jeune homme rempli de mérite, ne peut pas disputer au grisou ignorant, c'est le nombre des années; et l'on attache Texpérience à cette pitoyable prérogative, afin que du moins le vieillard puisse toujours avoir là sou recours pour opprimer le jeune hcmme; et que le vieux arbre desséché arrête sous ses branches stériles, les efforts que fait la jeune plante pour s'élever avec avantage. Ce préjugé devient d'autant plus nuisible au jeune homme qu'il reste toujours jeune vis-à-vis du vieillard. »
(( J'ai souvent remarqué de ces faibles cervelles qui regardaient toujours un jeune homme de mérite comme un jeune homme, malgré son acquit et sa capacité parce qu'ils l'avaient vu naitre. C'était en toutes circonstances le même ton, sévère et imposant qu'ils tenaient à son égard, lors même qu'il pouvait être leur maître» et leur était en effet de beaucoup supérieur par ses talents. Il me semble entendre la nourrice d'un général d'armée couvert de blessures : il a pourtant pleurr et crié dans mes bras ! y>
« L'âge nous fournit l'occasion d'étendre notre esprit; mais chacun n'en a pas la volonté; d'ailleurs tout esprit n'en est pas susceptible. La vieillesse d'un médecin respectable par son mérite, est une vieillesse honorable; sa gloire le suit partout : l'estime et le respect des jeunes médecins devancent ses pas; ils l'appellent leur père, leur mentor; il est leur lumière dans l'obscurité qui les enveloppe souvent. Mais de vieux jours après une jeunesse peu estimée ou plutôt la vieillesse d'une faible cervelle, n'est qu'ignominie. »
c( En effet, soixante-dix ans de stupidité feront-ils jamais un homme respectable? Un vieux médecin sans mérite n'esta mes yeux qu'un honinie redevenu une seconde fois enfant. Il n'a de force que dans son opiniâtreté : Ces vieillards stupides ne pensent pas qu'ils étaient déjà en naissant, à leur âge de soixante-dix ou quatre vingts ans. » ce On voit donc que la fausse expérience n'est tout au plus qu'une aveugle routine, et qui ne suit aucune loi. Cette routine se borne dans le cercle de certaines actions, et dans la répétition de certaines
maximes dont elle ignore les raisons et les rapports; en un mot, un médecin de routine exerce un art dont il ignore jusqu'aux moindres principes; et il s'en embarrasse d'autant moins, que le peuple, dont il capte les suffrages, les croit aussi inutiles que lui. d . . .
« Un médecin raisonnable ne peut donc espérer se faire goûter que parmi des gens qui lui ressemblent, mais il aura toujours tort de vouloir paraître sage parmi des insensés. Les jugements qu'il porte des maladies, ses traitements, ses remèdes seront toujours blâmés ou méprisés de ceux à qui sa manière de penser doit nécessairement déplaire, et il sera fort heureux s'il n'est pas traité d'empoisonneur. )
c Jusqu au temps des Hamelucks, TEgypte eut des médecins qui exerçaient leur art avec esprit, probité et zèle; mais ces tyrans barbares et ignorants ne payèrent les soins de ces médecins que par une extrême cruauté. La profonde ignorance de ces tyrans les privant de la moindre connaissance des principes de lart, ils ordonnaient à la moindre sensation douloureuse qu'on les soulageât ou qu'on les guérit, et ne faisaient rien de ce qu'on leur prescrivait. Les médecins, contraints de se régler sur les caprices aveugles de ces maîtres absolus, ne songèrent plus à guérir avec méthode, mais â plaire aux tyrans par un empirisme décidé, et sans songer dès lors aux maladies principales, ils ne fixaient plus leur attention que sur quelques symptômes particuliers qu'il s'agissait de calmer â l'instant, adoucissaient les douleurs, abandonnaient toute la maladie à la nature et ces cruels à leur malheureux sort. Ces méthodes plurent à ces maîtres, et depuis ce temps-là, la médecine n'est plus en Egypte qu'un verbiage de femmelettes. Jamais on ne trouvera de vrai génie dans un médecin qui montre de la duplicité, de la bassesse, capable de digérer tous les affronts, prêt à faire le fou avec les fous, et à sacrifier à toutes les idoles. »
€ Galien qui se fit une réputation si grande et si légitime par ses qualités cminentes, tant de l'esprit que du cœur, et qui avait réuni en lui seul tout ce que les siècles précédents avaient connu dans la nature se plaint amèrement d'un grand nombre de médecins qui ne se faisaient point de honte d'aller faire, dès le matin, leur cour aux femmes, de se trouver le soir aux festins les plus somptueux, et de chercher en s'asservissant à la mode à se faire une grande réputation bien ou mal établie. Voilà pourquoi, ajoute-t-il, on regarde les beaux -arts et la philosophie comme des connaissances
fort inutiles à un médecin. Doit-on être surpris après cela que des artisans quittent leur métier pour exercer la médecine et que des gens qui n'ont que Tart de préparer des médicaments, aient la hardiesse de se ranger parmi les vrais médecins, et de traiter des maladies? Pline a fort bien dit qu'avec de reflfronterie, on passera pour médecin si on le veut. »
« Cette manière de penser, qui s* est introduite depuis tant de siècles, est une suite de Tidée grossière qu'on s'est faite de la médecine dans tous les âges. J'ai ouï dire, à la louange d'un médecin des plus sui\is d'une ville, qu'il était aussi souple qu'un valet de chambre. Mais un médecin qui pense noblement de son art. et qui sait ce qu'il se doit à lui-même, ce qu'il doit à ses malades et aux assistants aurat-il cette souplesse? C'est justement là ce qui le fai( mépriser. La médecine fera-t-elle donc quelques progrès, quand ceux qui pourraient le plus contribuer à sa perfection ne font rien pour leur art? Cet abus est surtout commun en Angleterre, où les plus grands médecins aiment mieux consacrer aux beaux-arts, à la philosophie, aux mathématiques, les moments de leur loisir, que de s'occuper de quelques ouvrages qui contribuent aux progrès de la médecine. Bacon dit que l'imposteur triomphe souvent au lit des malades, tandis que le vrai mérite y est affronté et déshonoré, car le peuple a regardé de tout temps un charlatan ou une vieille femme comme les rivaux des vrais médecins : de là vient que tout médecin qui n'a pas assez de grandeur d'âme pour no pas s'oublier, ne se fait pas de peine pour dire avec Salomon : SU en est de moi comme de Vinsensé. pourquoi voudrais-je paraître plus sage que lui? D'autres plus délicats prennent donc un autre parti, et cherchent à se faire une réputation en se livrant à d'autres sciences, puisque la médiocrité en médecine mène aussi loin que le plus haut degré de perfection. Bacon n'a que trop bien observé que la longueur d'une maladie, la douceur de la vie, les appas illusoires de l'espérance, les recommandations des amis, sont des raisons valables pour préférer les plus vils ignorants aux meilleurs médecins, parce qu'un ignorant donne toujours plus d'espérance qu'un vrai médecin. »
<r Freind, qui. dès sa jeunesse, avait déjà mérité la réputation de très-grand médecin et de grand écrivain, fait aussi ce raisonnement, et a eu le même sort : on peut voir ce qu'il dit à ce sujet dans une lettre adressée au docteur Mead, cet homme si méprisé des empiriques et du peuple, et si considéré de tout ce qu'il y avait de gens respectables. L'estime que l'on a pour les ignorants, dit Freind dans cette lettre, est cause que de vrais génies, qui se seraient
DE l'empirisme MODERNE. — ZiMMERMANN 493
distingués dans la médecine, ont cherche à se faire une réputation, en se livrant à d'autres sciences dans lesquelles ils ont même surpassé ceux qui semblaient être particulièrement destinés par la nature à cultiver ces sciences. En effet ceux qui n'envisagent que la gloire et la réputation, n'ont-ils pas raison d'abandonner un art dans lequel les préjugés accordent autant d'estime à la médiocrité qu'au plus rare mérite, et dont l'exercice n'a d'éclat aux yeux du peuple qu'autant que la témérité remporte sur la réserve et lu prudence? Le charlatan a même un avantage considérable sur le vrai médecin. C'est que si quelqu'une de ses promesses se réalise, on I élève jusqu'aux nues, et si le malade est trompé, on est obligé de se taire par honneur et pour ne pas s'exposer à être blâmé d'avoir conlié sa guérison à un malheureux qui a d'autant plus le droit d'être fripou, que le nombre des sots est toujours le plus grand. D'ailleurs cet homme hardi ne risque jamais la perte de sa réputation, parce que comme il n'en a que dans l'esprit des ignorants, le tort sera toujours du côté de ceux qui ont voulu l'écouter. Les hommes aiment tant le merveilleux, que le charlatan a même seul le droit de faire goûter au peuple la nouveauté : plus ses promesses seront absurdes, plus il est sûr d'être écouté. Il donne un nom barbare aux simples qu'il vient de cueillir à l'entrée du village où il préconise ses remédies et fait le détail de ses miracles; et dès l'instant ces simples vont guérir toutes les infirmités.
« Galieii nous a laissé le portrait de tous les charlatans dans celui de Thessalus, qui vivait sous Néron. Sou père, dit-il, était un ouvrier qui ne pouvait lui inspirer le moindre goût pour ce qu'il y a de beau et de grand. Sans aucune teinture des lettres ni de philosophie, Thessalus se mit donc en tête d'être médecin, et, selon sa manière grossièie de penser, il l'était réellement; il sentait cependant bien qu'il lui manquait les connaissances et les qualités seules capables de frayer la route au véritable honneur ; il avait même toujours le ton, les manières et le langage d'un homme de son métier, et il était aisé de reconnaître en lui son père qui était un cardeur de laine. Il conunença donc par gagner ses malades, non en leur prescrivant des remèdes bien vus et bien adaptés aux circonstances, mais en llatlant leur espoir et leur amour-propre. Malgré la dureté naturelle de son caractère, il savait plier dans le besoin, et obéir à ses malades, comme un esclave à son maître, quand il trouvait son compte dans cette basse complaisance ; mais autant il était soumis aux malades dont il voulait gagner ou avait gagné la faveur, autant il montrait d'impudence et de témérité contre les vrais médecins qu'il pouvait rencontrer sous ses pas ; car, à peine eut-il trouvé le
moyen de plaire à Rome par celte bassesse, qu'il ne cessa de déclamer, sans aucune réserve , contre tous les médecins, et avait même la hardiesse de soutenir qu'il n'y avait de médecin que lui. Il n'épargnait même pas plus les morts que les vivants, et se faisait un plaisir de se répandre en injures contre Hippocrate. — Voilà dans ce portrait de Thessalus, tout ce que font encore aujourd'hui les ignorants et les charlatans. L'état souffrira- t-il donc toujours cette malheureuse engeance^ et le peuple, malgré son aveuglement^ mérite-til d*être abandonné en proie à ces impudents empoisonneurs. Si la société a droit de s'opposer aux desseins d'un homme qui veut se rendre malheureux, pourquoi n'aurait-elle pas le même droit lorsqu'il s'agit de conserver le plus grand nombre de ses individus? mais si la société a ce droit, est-elle excusable de ne pas s'en servira le souverain écoutera toujours favorablement les représentations qui lui seront faites à ce sujet : C'est donc aux facultés de médecine à se réunir pour arrêter ces abus. > {Loc. cit,, p. 250.)
Après avoir montré ce que c'est que la fausse Expérience^ qui n'est que l'empirisme ancien, la routine, l'expérience des esprits faux ou ignorants, Zimmermann voulant faire comprendre de quelle manière il faut observer pour arriver à un résultat scientifique certain trace les caractères de la vraie Expérience qui devient alors de l'empirisme raisonné, c'est-à-dire l'usage de l'induction à l'expérimentation. Sous d'autres termes, c'est un exposé de la méthode Baconienne.
cr Je vais opposer la vraie expérience à la fausse, la raison à
l'extravagance. Le mot ^'Expérience a différentes significations: les mathématiciens, les physiciens, les médecins, les moralistes, appellent expérience {experimenium)^ le résultat des tentatives qu'ils font pour s'instruire des effets qu'ils remarquent dans le monde physique ou moral, et pour en assigner les causes ou la manière dont agissent ces causes. Une expérience diffère d'une simple observation en ce que la connaissance qu'une observation nous procure semble se présenter d'elle-même, au lieu que celle qu'une exprrience nous fournit est le fruit de quelque tentative que l'on fait dans le dessein de voir si une chose est ou n'est point. y>
« Un médecin qui considère tout le cours d'une maladie avec attention fait donc des observations, et celui qui, dans une maladie, administre quelque médicament, et prend garde aux effets qu'il produit, fait une expérience. Ainsi le médecin observateur écoute la nature ; celui qui expérimente l'interroge. — L'expérience {experientior) dans la vie civile, la politique, l'art militaire, l'art de guérir est, en général , la connaissance que l'on peut acquérir de ces
DE L EMPIRISME MODBKNk;. — ZIMMERMANM 495
sciences ou de ces arts, d'après des observations et des tentatives bien faites, ou comme le disait Cicéron à Lentullus : magis experietido quam discendo. Mais nous appelons particulièrement expérience en médecine, Thabileté à garantir le corps bumain des maladies auxquelles il est exposé, et à guérir ces maladies lorsqu'elles se sont manifestées. Cette expérience suppose pour principe la connaissance historique de son objet ; car sans cette connaissance il est impossible de se fixer un but. Elle suppose encore la capacité de remarquer et de différencier toutes les parties de cet objet ; elle demande enfin un esprit en étal de réfléchir sur ce qu'il a eu lieu d'observer, de passer des phénomènes à leurs causes, du connu à rinconnu, de tout approfondir, et de saisir les mystères de la nature dïins ce qu'elle peut laisser apercevoir. L'érudition nous fournit la connaissance historique, l'esprit d'observation nous apprend à voir, eC le génie à conclure.
« Ce n'est donc point Toccasion de voir beaucoup qui fait Texpérience, parce que la simple intuition d'une chose n'apprend rien, et que l'observation adroite d'un fait n'est même pas encore ce que l'on entend par la vraie expérience. Tout homme qui ne sait pas ce qu'il doit directement observer, ou qui n'a pas l'art de voir et de réfléchir sur ce qu'il a vu, pourra parcourir tous les pays du monde sans avoir rien connu. Il entrera même, si Ton veut, dans une carrière plus importante, celle de la vie humaine, mais sans rien voir dans le cœur de Ttiomme. La véritable expérience dépend surtout de la tête de celui qui cherche à l'acquérir. Pour acquérir celte ex|wrience, il faut non-seulement savoir lire dans les ouvrages de ceux qui ont ouvert le sein de la nature, mais il faut encore être soi-même en étal de pénétrer ces mêmes mystères. Comme les génies, même les plus libres de préjugés, n'ont pas toujours su se garantir de conclure précipitamment des phénomènes à la réalité, on sent combien il faut de prudence et de pénétration pour n'être pas induit en erreur pour les assertions et les découvertes des plus grands hommes même. »
Ce n'est donc qu'avec l'organisation la plus heureuse et l'esprit le plusjéfléchi, qu'on saura chercher cette expérience dans les ouvrages des savants, ou dans le sein de la nature. Hais il faut surtout être prêt, en toutes circonstances, à renoncer aux principes de sa première éducation, dès que l'on en connaît l'insuffisance, ou même la fausseté, et savoir dire hardiment à son maître : Tu Ves trompé, et non pas : Tu Vas dit. De tout temps et de toutes les nations, les faux médecins ont été en différend avec les vrais médecins. Malgré cela il ne faut pas croire que la fausse expérience ne soit que du
côté des empiriques et que la vraie ne se trouve que chei les dofmatiques. On a vu de vrais médecins parmi les empiriques, comme on en a rencontré de faux parmi les dogmatiques. i^(Loc. cU.j p. 25i.)
Zimmermann continue en montrant ce que fut l'empirisme à Torigine de la science, puis un peu plus tard après Hérophile an ntoment de Tapparition de Philinus de Cos, et de Sérapion d'Alexandrie.
Il fait le plus grand cas de leurs travaux et, dans son goût pour leur méthode, il les excuse même « d'avoir condamné V érudition, Vanatomie, la physiologie et la philosophie qui est Vâme de la médecine (p. 252). »
Son Empirisme cependant diffère beaucoup de celui des anciens car il donne à la philosophie et à Ténidition une place que ceux-ci ne lui eussent jamais accordée. (Loc. cit. : De VEruditiony p. 254.)
<i Nous entendons, en général, par éruditiob, l'ensemble de toutes les parties des connaissances humaines qui méritent d'être laissées par écrit, et traitées chacune avec la méthode convenable : < car d chaque partie des sciences, comme l'observe très-bien Aristote, « n'exige plus ou moins d'exactitude et de détail, que relativement « au but de celui qui la traite. Un ouvrier et un géomètre considè- « rent un angle droit sous des rapports bien différents : l'un ne le « considère que comme utile dans son travail, au lieu que lautre* « occupé de vérités qu'il s'agit de découvrir ou de démontrer, en exa- « mine la nature et les propriétés. » L'érudition ne suppose pas non plus qu'on <i entre dans la recherche de toutes les causes. Il suffit « en bien des occasions de dire qu'une chose est sans donner de « raison que sa réalité : c'est ce qui a lieu à l'égard des principes » Un homme savant est donc celui qui sait ce qu'on a connu avant lui, et comme on a dû le connaître, ou comme le dit Cicéron : qui omnium rerum atque artiiim rationem naturamque comprehenderit. ^
« L'érudition du médecin n'est donc qu'une érudition particulière. C'est la connaissance de ce que les autres médecins ont observé et expérimenté touchant l'art de préserver le corps humain des maladies auxquelles il est exposé, de connaître ces maladies, de les guérir, ou au moins de les rendre plus supportables. Mais le corps humain étant nécessairement lié à toutes les parties de la nature, on voit que l'érudition du médecin doit être beaucoup plus étendue qu'on ne l'aurait pensé dès l'abord. Nous en examinerons le caractère ci -après. La vraie érudition mérite seule le nom de science. Elle est plutôt une habileté de l'esprit qu'un ouvrage de niémoirL' : car une mémoire môme médiocre , suffit dès qu'on y réunit ciî
DE L*BMPIR1SME MODERNE — ZiMMERMANN 497
même temps de Tesprit et un travail opiniâtre. En supposant la capacité et la volonté, nous acquérons cette érudition , tant par la lecture que par la fréquentation des gens savants, libres de préjugés et uniquement attachés à la vérité. Les idées des autres, leur savoir, leur expérience, leur manière de voir, enfin tout ce qui peut leur appartenir se fond ainsi avec ce qui nous est déjà propre et particulier ; et après certain temps, si nous sommes susceptibles de réflexion, il nous semble que nous n'avons pensé que de nousmêmes. >
« Mais pour parvenir à cet avantage, il faut nécessairement supposer que notre propre fond n'ait eu besoin que de culture ; sans quoi il est impossible de s'approprier les richesses d'autrui : il est même facile de distinguer ceux qui ont naturellement ces qualités. Nous voyons tous les jours de ces gens qui n'ont rien que de factice dans leur manière de penser et de parler ; et ce n'est jamais qu'en citant les autres qu'ils croient bien dire : preuve qu'ils n'ont jamais analysé le moindre sentiment, ni la moindre idée. Ces gens toujours prêts à citer n'ont qu'une fausse érudition : car le vrai savoir est un bien qui doit nous être propre, et que Ton doit plus faire apercevoir par la finesse de l'esprit que par le nombre des citations. Combien de savants perdraient de leur mérite si l'on examinait leurs ouvrages selon ce principe. >
« La vraie érudition est un bien propre au seul philosophe; et l'expérïeuce le suppose toujours. Avant de pouvoir observer chaque chose individuelle dans la nature, il faut en connaître le caractère particulier, tant par l'histoire de la nature même, que par l'observation et l'examen des phénomènes. Le plus grand génie même n'apprendrait, qu'après bien du temps, à discerner de lui-même les maladies, si les écrits des habiles médecins qui l'ont précédé ne lui avaient tracé les premiers traits de cette connaissance. Il est donc avantageux que l'érudition lui tienne lieu d'expérience en bien des occasions. »
< Le génie est même quelquefois nuisible sans l'érudilion. parce que l'esprit livré à lui-même n'emploie pas toujours ses forces avec justesse, et qu'il ne s'occupe que* de hasards dans l'immensité des choses qui se présentent à lui, tant qu'il n'est point déterminé pur quelque objet capable de le fixer. Il faut nécessairement connaître quelque chose de certain, avant de se porter vers des objets inconnus. C'est l'expérience des autres qui doit nous instruire, leurs pensées nous éclairer, et pour ainsi dire leurs ailes nous porter avant que nous puissions être inventeurs. Il est rare de voir un génie trouver une science dans son propre fond, il me serait facile
BOUGBUT. 3S
de montrer que la plupart des*grandes découvertes qui se sout faites, eu physique surtout, dans ces derniers temps, ne sont pas dues à ceux qui ont passé pour en être les inventeurs; ou qu'au moins ils n'y ont été conduits que par des indices que d*autres leur avaient laissés, ou par une conséquence naturelle de ce que Pon avait ou conjecturé, ou calculé, ou expérimenté, avant ces prétendus inventeurs. »
Le livre III est consacré à l'influence de l'esprit d'observation sur l expérience^ c'est-à-dire à l'habitude de voir chaque objet tel qu'il est, et ce en quoi il peut être plus ou moins utile.
En effet les différents phénomènes supposent toujours une raison suffisante pour principe; et si cette raison devient ensuite déterminante de principe éloigné qu'elle était, elle devient aussitôt cause proprement dite. Ce sont les sens qui nous montrent ce rapport des phénomènes avec leur cause déterminante, effet elles-mêmes de causes plus éloignées, et sans rien y chercher de surnaturel, on doit s'en tenir à l'observation qui permet de découvrir la raison des choses. Toutefois comme la perception ne nous donne que la notion des choses individuelles, il faut que • l'esprit soit dans une sorte d'activité pour comparer les phénomènes et saisir leur ressemblance et leur dissemblance, sans cela < Vâme serait riche en images et vide de pensées, "»
« Quoi qu'il en soit, l'esprit d'observation vient encore plutôt
d'un certain tact naturel, en conséquence duquel on est vivement affecté de tout ce qui s'offre à Tesprit, et d'une attention également grande à tout ce qui aflecte en ces moments. C'est de ce sentiment que vient la liberté d'esprit, laquelle met l'àme en état de sentir, de distinguer et de comprendre promptemenl; de même que des yeux perçants voient promptement, clairement et déterminément, sans qu'un objet se confonde avec ceux qui sont auprès. Je dis que ce sentiment délicat donne de la liberté à Tesprit, parce que, n'étant pas obligé de s'arrêter à des sensations ou à des objets intermédiaires pour démêler ce qui l'affecte, il saisit sans hésiter, et au premier instant, ce que les sens lui transmettent, et se trouve en même temps assez à lui-même pour examiner ce qui peut l'intéresser. La seule voie de découvrir tout ce qui se trouve dans un objet est de rexaminer en détail, etde le décomposer jusqu'à ce que l'objet entier devienne si simple qu'on ne puisse plus l'analyser davantage: mais cette analyse a des bornes. Un sentiment trop fin et trop délicat ne conduirait qu'à des observations infructueuses (p. i78).
« Il suit de ce que uous venons de dire, que Tesprit d'observation n'est pas le partage d'un esprit trop vif, ni d'un esprit trop lent. Ceux qui ont Tiniagination trop vive, ou plus d'imagination que d*espril, voient beaucoup de choses à la fois. >
t La trop grande vivacité avec laquelle ils sentent, fait de leurs sensations une perception confuse, qui ne leur compte de rien de net et de précis. Voilà pourquoi il se joint quelquefois à une imagination forte un goût indéterminé et inconstant, parce que Timagination a pour le moins autant de part au goût que l^sprit. Ceux, au contraire, qui ont beaucoup d'esprit sans imagination, sont en général plus de temps à voir, mais ils jugent bien une observation, quoique moins habiles à en faire. Ils verront probablement le jeu et les efforts des passions plus clairement qu'un homme d'un esprit trop vif, qui les sent sans les démêler; mais ils n'éprouvent pas celte détermination involontaire qui porte l'esprit sur tout ce qui nous environne, sans rien faire apercevoir de fixe et de distinct. Ces esprits lents ne voient que ce qu'ils ont une forte envie de voir. — En général, avec trop de froideur ou trop d*ardeur, nous voyons tous les objets dans un sens contraire. On voit vile et on distingue ce qu'on voit, lorsqu'avec une portion convenable d'imagination et d'esprit, celui-ci Ci\e l'autre sur l'objet qu'il faut examiner. Aussi le plus haut degré d'esprit d'observation se trouve dans une tète vive, capable d'une attention profonde et soutenue. »
< L'esprit ne peut pas se fixer trop longtemps sur un seul objet; parce que naturellement l'esprit est en même temps fort actif et par là même impatient. Mais on n'a pas toujours besoin de voir vite, pourvu qu'on voie bien. Ce qu'un homme voit tout d'un coup avec le plus haut degré d'esprit d'observation, se laisse apercevoir successivement avec un moindre degré. Le meilleur observateur a même besoin quelquefois de se fixer sur un objet aussi longtemps qu'un esprit borné; parce qu'étant plus en état de connaître les diflérentes parties d'un objet, il y apercevra des choses qui échapperont toujours à l'autre qui se contente de voir ce qui se présente. Celui-ci voit aussi vite le même objet, mais il le connaît moins. Quoiqu'il faille apprendre peu à peu à voir avec les yeux de l'àme comn.e avec ceux du corps, cependant l'esprit d'observation parait quelquefois se manifester comme un véritable instinct. Sans difûculté habituelle, souvent il saisit avec rapidité ce qu'il y a d'instructif dans un objet et le comprend de même (loc. cit., p. il9)
a La science est la clef avec laquelle le médecin pénètre dans rintérieur de la nature. Le médecin savant connaît d*avance le pays où il va entrer, au lieu que Tempirique ignore même les routes qui y conduisent. L'un va voir à découvert le sein de la nature, l'autre ne sait même ce qu'il y va chercher. Hais il n'est rien de plus avantageux pour éclairer l'œil de l'observateur que la connaissance his torique de la médecine. ^
c On entend par là ce que les meilleurs, et surtout Hippocrate, nous ont laissé' ^ur la théorie des signes et des symptômes par lesquels on comprend que telle maladie est celle-là, et non pas une autre. Cette connaissance jointe aux autres principes, instruira donc toujours le médecin sur les phénomènes des maladies, sur leur liaison, sur leur dépendance, autant qu'il en a besoin pour juger par là des causes qu'il s'agit de déterminer dans les cas possibles. « Il verra par ce moyen la physionomie de chaque maladie, qu'il n'apercevra pas immédiatement, à la vérité, par les yeux du corps, mais par ceux de l'esprit. »
«( C'est ainsi que le médecin, guidé par deux flambeaux différents, c'est-à-dire par les principes que nous venons d'établir snr le rapport des causes et de l'effet, et par la partie historique, peut se présenter avec confiance au lit d*un malade, et découvrir des choses qui échapperont toujours à ceux dont l'œil ne sera pasguidé aussi avantageusement. — L'attention est sans doute très- pénible quand on n'a pas à un haut degré ce tact délicat, cette fmesse du coup d'œil, laquelle abrège considérablement les opérations de l'entendement; mais comme nous Tavons dit, Thabitude \ient au secours, et ce tact se perfectionne, et devient même quelquefois plus direct. »
(L II est des gens qui regardent un médecin comme un homme attentif, s'il visite fréquemment son malade, s'il remue fréquemment tout ce qu'il rend, s'il entre avec les assistants dans de longs détails sur les selles, les urines, les crachats, le pouls, la respiration ; mais ce n'est pas là l'attention qui fait le vrai observateur. »
<i Toutes ces choses sont très-intéressantes en certains moments, dans d'autres c'est tout autre chose qu'il faut considérer c'est moins l'œil qui doit voir que l'esprit. Celui qui n'est pas capable d'observer l'homme moral ne connaîtra jamais les maladies du corps. Le même talent qui nous fait connaître les maladies de l'esprit nous lait aussi voir les langueurs du corps. Les unes et ks antres ont leurs signes déterminés, et ce n'est que le connaisseur qui ne peut s'y méprendre. Le vrai médecin observe ce que l'empirique ne cherche pas à voir, car le médecin doit se rendre compte
DE l'empirisme MODERNS — ZIMMERMANN 501
à lui-même de toutes les circonstauces d'une maladie, à travers le voile qui les couvre; il doit savoir les simplifier dans leur complication, distinguer ce qui est constant de ce qui est variable, et l'essentiel de ce qui n*est que purement accidentel. Il faut qu il sente comment une maladie est devenue ce qu elle est, et comment ces circonstances sont passées de la passibilité à Tactualité. Tout cela dépend donc de la pénétration de l'observateur, et c*est ce qu'il ne pourra pas toujours déterminer par les signes et les symptômes, i
c L'empirique au contraire n'a besoin, ni de cet esprit dobservation, ni de l'histoire des maladies. Comme il va moins voir ce qui est, que ce qu il veut voir, et que la mala<Jie doit être déterminée par les médicaments qu'il applique, il n*a besoin de différencier, ni le possible, ni Tactuel, ni le vraisemblable, ni le vrai, ni le faux. Tout est vrai pour lui, puisque la maladie n'est que ce qu'il veut qu*elle soit. Je viens dans le momenl de voir encore l'exemple le plus odieux de celte abominable pratique. »
€ On me présente un enfant malade depuis quelques mois; il était au lit, sans pouvoir se coucher sur le dos, à la suite d'un coup, me dit-on, qu'il avait reçu dans le dos. Toute réûexion faite sur Télat du malade, je dis qu'il est décidément rachitique, et je propose mes vues curatives. On le confie à un chirurgien qui songe plutôt à appliquer quelques cataplasmes inutiles sur la tumeur qui se sentait à la région des reins. Je reitère mes avis. Tout résumé, on le livre à un empirique, qui, d'un ton hardi, prononce que c'est une vertèbre tuméfiée par le coup que Teiifant avait reçu. Il traite Tenfant si violemment, pour faire rentrer, disait-il, cette vertèbre, qu'il le met à deux doigts de la mort. La mère était convenue avec moi de la maladie qu'elle avait eue avant et après avoir conçu cet enfant. J'avais même fuit aux sœurs du malade la même demande qu'à la mère sur leur état, pour ine confirmer dans ce que je présumais à l'égard du vice de«^la lymphe de l'enfant. Elles n'avaient fait qu'autoriser mes présomptions. Malgré cela l'empirique prévalut, jusqu'au moment où il mit lui-même son ignorance au jour, et je ne revis pas le malade. Cet exemple peut servir pour mille auires cas. »
« On voit donc combien j'ai eu raison de dire que, sans le vrai esprit d'observation, on peut voir grand nombre de maladies sans rien apercevoir. (Ine maladie actuelle est quelquefois longtemps sans se manifester. Un léger accident la détermine. C'est donc l'absurdité la plus grande de prendre cet accident, fût-il même des plus graves, pour la maladie, qui n'est tout au plus que compliquée avec les suites de cet accident. L'exemple précédent peut s'appli-
quer ici. Après bien des interrogations faites sur l'état antérieur de Tenfant, sur ses maladies, sur ses habitudes, sur ses goûts particuliers, la mère était convenue que cet enfant bien avant ce coup et une chute qu'il avait faite depuis, s'était souvent plaint de douleurs vagues dans les épaules, le long du dos, de lassiludes, et qu'elle avait eu des fleurs blanches considérables. Ses filles en étaient également incommodées. Or les plus habiles observateurs nous ont fait voir quelles funestes conséquences il résulte de ces maladies, et que les filles apportent, même en naissant cette maladie qui leur devient héréditaire. Ce fut à cela que je ne balançai pas de rapporter la maladie de ce jeune garçon. Les suites du coup avaient pu accélérer les progrès de la maladie, mais le coup n'était ici qu'un accident particulier; ce n était pas de là qu'il fallait tirer ses indications curatives^ loin d'en faire la maladie principale. >
c Je ne perdis pas non plus de vue les suites du coup. Je rapportai ce que j'avais observé moi-même en disséquant un domestique mort d*un pareil événement, et je détaillai le cas que nous a rapporté M. de Haen. Comparaison faite de ces différentes circonstances, je crus que j'avais suivi les règles de l'art et de l'observation. On goûta mes observations, mais il fallait des observations pour passer outre. — La mesure inégale de l'esprit d'observation est une sorte de dispute entre les médecins, et ces disputes sont le prétexte dont on se sert pour accuser leur art. Il y a, dit Pindare, peu de choses à gagner pour la^ médisance, mais on devrait faire attention que les suites en sont ici d'une très-grande conséquence. Hippocrate s'était déjà plaint de ce mépris qui retombait sur Fart, tandis qu'il ne devrait couvrir que les ignorants. Chacun voit à sa manière, mais si chacun raisonnait d'après la nature, quand il voit, peu de gens verraient à leur manière, parce qu'on ne verrait que comme il faut voir. Ce n'est pas que l'esprit d'observation suppose de longs raisonnements. La nature, qui doit servir de règle à cet égard, prend toujours la voie la plus courte dans ses opérations, c'est dune celle qu'il faut tenir aussi dans le raisonnement. »
(( Hotlmann avait raison de dire qu'abandonner ce que présentent les sens pour se livrer à de purs raisonnements c'est une stupidit(^, un aveuglement d'esprit; tous les raisonnements qui s'écartent des rapports de la nature ne doivent jamais être admis. Il faut môme dans l'observation qu'une hypothèse soit moins fondée sur les lois générales de notre organisation et des phénomènes généraux de la nature que sur les déterminations actuelles, et sur les conditions particulières qui ont pu les rendre telles; autrement il est impossible d'éviter l'erreur et la méprise. Quand Platon repro-
chait aux ignorants de se soucier peu de raisonner et de s'instruire, il ne voulait certainement pas que les raisonnements fussent la loi de Tobservation. Ce n*est pas d'après les déterminations des sujets qu*il permet au médecin de raisonner pour établir sa méthode eurative, car, dit-il, chaque maladie doit se traiter selon ses déterminations propres et particulières. — Il est des gens encore plus blâmables que les empiriques. Le nom et la profession de médecin sont déjà un titre pour mériter à certain point la confiance du public; ces gens dont le seul titre fait tout le savoir, marchent hardiment chargés d'une foule de recettes, et semblent se consoler en se disant : Tel praticien n'en savait pas plus que moi, il était pourtant heureux. '
c Leur raisonnement ne s'étend pas plus loin. Ce n'est ni d'après la nature, ni d'après l'expérience qu'ils raisonnent, ou plutôt ils n'ont jamais raisonné. C'est une recette qu'ils savent copier. Une fille a. les pâles couleurs, ils donnent une recette rafraîchissante parce qu^il y a de la (ièvre : une femme grosse a une rétention d*urine, ils lui donnent un diurétique, ignorant que l'enfant ferme le col de la vessie, et qu'un diurétique tue en pareil cas. Non-seulement ces gens n'aperçoivent pas l'enchaînement des circonstances d'une maladie, ils n'en saisissent aucune. — Dirai-je ici ce que je pense? le médecin qui voit toutes les circonstances d une maladie, celui qui ne les voit qu'à demi, celui qui n'en voit aucune, ou qui ne voit que ses préjugés, doivent nécessairement être d'un avis différent, et cependant tous jurent sur leur expérience. C'est ainsi que se prouvent les opinions les plus contradictoires. On a discuté depuis Moscou jusqu à Raguse sur l'insensibilité des tendons et du périoste. Tous en appelaient à l'expérience ; enfin l'on a conclu que les tendons étaient sensibles, parce que de* Haller était luthérien. Tous avaient fait des expériences. »
€ L'homme défend jusqu à la mort ce qu'il croit avoir vu, sans se demander s'il était en état de voir. Un homme ivre jure que tout danse autour de lui; un superstitieux proteste qu'il y a des sorciers. Un petit esprit craint les revenants : tous parlent d'après Texpé-
rience. C'est ainsi qu'ils l'ont su! La nature des maladies,
l'art de les guérir, les vertus des médicaments se décident d'après l'expérience de celui qui les connaît, et par celui qui ne les connaît pas. Ce médecin qui a découvert les voies de la nature, qui les sait tous les jours, et la vieille garde-malade qui a suivi les ordres de ce médecin en appellent à leur expérience. Mais peut-on en appeler à l'expérience, sans posséder Tesprit d'observation connue il ftat le supposer dans un habile honune? Est-ce par une pratique
5U4 HISTOIRE DE LA MËDEGiNB
aveugle, avec des recetles, des préjugés, des passions qu*oa voit la nature? — Que doit penser un malade en voyant plusieurs personnes de sentiments souvent contradictoires, en appeler à Texpérience ! Croira-t-il jamais que la médecine soit un art qui ait ses principes et qui suppose tant de génie? Il est cependant vrai qu'il faut du vrai génie pour faire un vrai médecin. Mais il est possible que tous ceux qui sont autour de son lit ne soient pas cet homme-là. > « Pleins d'impatience dans leurs souffrances, les hommes exigent tiussi quelquefois une certitude immuable dans tout ce que dit et ce que fait un médecin; certitude qui ne se trouve dans aucune des connaissances humaines , à Texception des mathématiques pures. En général, nous pouvons dire que tout ce que les sens nous assurent, tout ce qui se suit d'une induction juste, et ce que nous voyons immédiatement dans nos idées est vrai. L'incertain dans la médecine, et par conséquent ce qui est préjugé, opinion, ne diminue pas la certitude du vrai. Nous connaissons les effets avec assez de certitude; ce sont les causes qui nous embarrassent; mais dans celles-ci, nous ne nous (rompons pas, si tous les effets d'une cause nous sont connus d'avance, au point que la cause puisse être déterminée par les effets; mais il est peu de gens de 1 art qui puissent saisir ces rapports des effets aux causes, et faire l'application de principes fondés sur les observations des habiles gens de l'art; parce que chacun croit avoir le droit de faire valoir son opinion. — Diderot croit qu'il est ridicule de dire : autant d'avis que de têtes : parce qu'il n'est rien de si commun que des tètes, et rien de si rare qu'un bon avis. Adrien eut-il tort de mettre sur son tombeau : le graiid nombre des ynédechis a tué V empereur? » (Livre 111, chap. I, p. i86.)
Ce n'était pas assez de rechercher les caractères de l'esprit d'observation, il fallait encore indiquer les obstacles qui peuvent nuire à cet esprit, et c'est ce que fait notre auteur dans un chapitre spécial. Zimmermann établit en effet que pour observer il faut avoir Tàme tranquille, libre, occupée de tout son objet et l'esprit affranchi des préjugés ou des passions qui empêchent de découvrir la vérib' Aucun iiilérêt privé, aucun sentiment de camaraderie, d'amourpropre, de baine ou de jalousie ne doivent occuper l'observateur, car plus nos passions se mêlent dans nos jugements, moins nous sommes en étal de dire notre avis sur une chose, et le désir de voir une chose fait qu'on la voit partout. Il ajoute :
« Le médecin doit avoir un esprit tranquille, Tàme élevée, être éloigné de tout ce qui tient à la superstition parce qu'il est impossible d'être superstitieux et de voir le vrai. Tout ce qui ne tient pas
DK L'KMPIRISME MODERNE — ZlMMfiHMANN 505
aux lois de la nature ne tient pas à la raison. Rien de cela ne doit entrer dans les vues ni dans les combinaisons du médecin. Il n*y a rien à voir dès que les lois de la nature cessent ou semblent cesser. Le peuple a droit de tout voir, parce qu*il lui faut des merveilles et des prestiges pour autoriser son inconséquence; et il n'appartient qu'au charlatan de l'approuver (chapitre deuxième : livre 11, p. 290). »
Ce qu'il y a de semblable chez plusieurs individus doit servir aux descriptions générales, tandis que les cas individuels servent aux descriptions particulières, et, à ce sujet, Zimmermann oppose Hippocrate partisan des premières descriptions àSydenham qui accordait la préférence aux autres. Cette discussion, dont les termes sont peut- être douteux, est très curieuse et aboutit à cette conclusion prévue, que les histoires particulières étant nécessaires pour composer les histoires générales, ii faut accorder la même attention aux unes et aux autres.
C'est par Vobservaiion des phénomèties que doit commencer le médecin dans l'étude des maladies pour remonter des troubles fonctionnels à la cause qui les engendre, et comme cette cause ne se voit pas intérieurement, ou n'est pas sensible, c'est à la raison qu'il appartient de la faire connaître par Tétude des phénomènes ou des symptômes. — Pour Zimmermann les symptômes sonl essentiels ou liés à la nature de la maladie, et non essentiels, c'est-àdire pouvant manquer à l'ensemble morbide. Il entre ensuite d'une façon très-ambiguë dans l'analyse des symptômes essentiels qu'il suhdivise en sym[)tômes de la maladie, symptômes de la cause et symptômes de symptômes. Hais nous ne le suivrons pas sur ce terrain afin de ne pas trop allonger cette exposition.
Quant aux symptômes non essentiels il s'y arrête peu et il conclut en disant que la maladie est différente du symptôme et qu'un palade peut être instruit de tous les symptômes de son mal sans connaître sa maladie parce que le symptôme tombe sous les sens tandis que la maladie ne se dévoile que par le raisonnement.
Tout ce chapitre est complété par les plus judicieuses reflexions sur la nécessité des recherches historiques et de l'étiologie , sur l'importance qu'il y a de suivre les modifications que présentent les maladies dans leur marche, dans leur durée, dans les crises qu'elles peuvent subir, et il arrive à une étude plus spéciale des signes observés dans les maladies.
Zimmermann traite d'abord de i observation des signes que le pouls peut fournir dans les maladies, puis de l'observation des signes que fournit la respiration, puis de l'observation des urinesy chapitre rempli de faits très-curieux, puis l'observation
des signes que présente Vensemhle du corps^ la position variable de ses parties et la disposition de l'esprit. A ce sujet il parle de la physionomie ; des enduits de la langue, de Texpecloration ; des vomissements ; de la constipation ; de la diarrhée : des sueurs ; de la transpiration insensible ; des hémorrhagies ; des mouvements et du décubitus des malades; du grincement des dents; du tremblement des lèvres; de la mélancolie ; des forces, etc., ce qui forme une Séméiologie complète^ instructive et aussi attrayante par le nombre et la qualité des exemples que par la richesse de son style. — Pour lui, Tart d'observer est la base de la science du médecin, mais on peut avoir Tari d'observer sans avoir celui de raisonner comme il faut d'après les phénomènes. Il faut que l'esprit d'observation soit aidé du génie, car l'un remarque ce qui tombe sous les sens, tandis que l'autre ne voit que la liaison des vérités générales, et il faut savoir déduire des faits la cause de leur manifestation d'une façon conforme à la nature des choses. Tel est le privilège du génie que Ziromermann met en scène pour en montrer les avantages et les dangers selon qu'il utilise les dons de la nature en faveur de l'expérience ou de l'imagination. (Livre V, Du génie en général^ p. 355.) D'après Zimmermann il y a trois genres de génies différents Tuo de l'autre : c 1"* Celui qui demande plus d'imagination que d'esprit, c'est celui des poètes et des peintres; 2° celui qui demande plus d'intelligence que d'imagination, c'est celui des physiciens et des mathématiciens; 3" celui qui demande autant d'intelligence que d'imaginalion, c'est celui des politiques, des généraux d'armée et des médecins, » et il développe sa pensée par une discussion trèsapprofondie, trcs-inléressante et fort à l'avantage de la science médicale. C'est là où il dit : « Tout cela nous fait voir combien le génie est nécessaire dans la pratique de la médecine et combien sont mal fondés ceux qui ne font consister la science que dans un certain nombre de recettes et de formules. Ces ignorants ne sont pas en état de comprendre que les difficultés que Ton rencontre tous les jours dans cet art, sont infiniment au-dessus d'un esprit médiocre; qu'un vrai génie ne peut quelquefois les démêler et qu'il faut une pi';nélralion infinie |>our discerner et distiuiçuer tant d'cITels compliqués (le causes qui sont souvent impénétrables. » Puis il termine en montrant toutes les qualités d'esprit que doit pos**é(ler le médecin s'il veut être digne de sa profession. Mais ce n'est pas tout. Zinmiermann ne laisse pas un sujet sans l'avoir épuisé «i fond ao risque d'êlre un peu prolixe, et il reprend sa thôse dans le chapitre suivant en faisant connaître la manière dont le mêdrcin doit conclure par l analogie et par ri}iduction.
« L'induction nous apprend donc beaucoup plus que la simple observation. L'observation ne nous fait apercevoir que ce qui tombe sous les sens : Tinduction nous mène au contraire à tout ce que Fesprit peut saisir. Nos maladies tombent rarement sous les sens ; c'est donc à l'esprit à trouver les causes par les effets, parce que les sens sont insuffisants pour cela; ainsi l'induction nous apprend ce que l'observation n'apprendrait pas immédiatement. On se sert donc de l'induction lorsqu'on veut voir plus loin qu'on ne verrait par le moyen des sens ; lorsque Ton veut former un tout de parties éparses qu'il faut alors rassembler ; lorsqu'on veut établir une vérité générale de plusieurs faits particuliers assurés, et énoncer ainsi succinctement, malgré la multiplicité des choses qu'elle embrasse, une vérité générale. »
< Les observations individuelles sont, dans la plupart des sciences, les parties de ces généralités ; et les conséquences qu'on en a tirées et qui conduisent à de nouvelles découvertes, et enfm à des maximes font le tout de ces principes généraux. Plus l'énumération des parties d'où on déduit des conséquences est grande et importante, plus les conclusions sont assurées et incontestables. — L'induction peut être regardée comme la voie qui conduit du connu à l'inconnu, parce que par ce moyen on infère quelque chose de nouveau, et que l'observation n'apprenait pas. Par ce moyen, nous passons des observations et des expériences à des principes lumineux, et de ceuxci à de nouvelles expériences et à des vérités plus élevées ; nous passons aussi du particulier au général, et enfin aux plus grandes généralités. L'induction réunit Texamen pratique de la nature et la spéculation, et l'expérience avec la raison. Plus nous avons fait d'observations justes et complètes, et plus nous avons cette pénétration naturelle qui saisit aussitôt les idées, et on voit incontinent la dépendance ; plus l'induction par laquelle nous concluons est juste et parfaite, dès que nous avons rangé nos observations dans leur ordre convenable, et mis de côté ce qui est inconstant et incertain. L'induction est le vrai moyen de porter la conviction et la certitude dans les sciences. y>
« Enfin je dirai, pour résumer, que le médecin a le vrai génie de son art, s'il ne s'arrête pas toujours à l'observation, s'il ne raisonne pas avant d'avoir observé ; s'il tend à ses raisonnements par le chemin le plus court; si, sans s'arrêter à des détours, il ne cherche pas longtemps ce qui doit être trouvé promptement; s'il réunit avec la plus grande justesse le passé, le présent et l'avenir, et s'il pense également vite et juste. Après l'observation des phénomènes et des signes, il est quelquefois possible de remonter aux causes; c'est ce
qui doit occuper le médecin après ces objets. Il doit rechercher ces causes par la comparaison de toutes les circonstances, comparer de nouveau les causes avec les faits. Si les causes trouvées s'accordent avec les faits qui en dépendent, il cherche les méthodes et les remèdes : ensuite il observe le cours de la maladie, les effets des moyens curatifs ; de là il déduit des conséquences pour les cas semblables qui pourront se présenter. — L'induction est donc le grand chemin qui conduit un esprit clairvoyant dans Tintérieur de la nature, plus sûrement que Tanalogie, et beaucoup plus loin que les sens. Tout Tart de la médecine dépend de cette manière de raisonner ; mais ce n'est que le génie seul qui peut la saisir. > (Page 368).
En passant des préceptes à l'exemple Zimmermann essaie de faire voir comment à l'aide de cet empirisme raisonné, ou de Tinduclion. on peut arriver à V étude des causes morbides. Il indique la manière d'approfondir les' causes des maladies, et s'occupe successivement de l'action de Vair; des aliments; des boissons ; du mouvement et du repos; du sommeil et des veilles; des excrétions et des matières retenues dans le corps; des passions; de la trop grande contention d'esprit; et des influences externes qui ne sont pas comprises dans les six choses non naturelles de Galien. C'est un véritable traité û'hygiène, nourri des bits les plus nombreux et les plus variés, très-étendu et véritablement instructif. Le chapitre consacré à l'influence des passions considérées comme cause éloignée de maladie est surtout 1res curieux à lire et en raison de l'érudition de son auteur, on y trouve rassemblés presque tous les exemples d'influence du moral sur le physique qu'il est indispensable de connaître quand un veut bien connaître toute la pathologie.
Ce traité d'hygiène termine le livre de l'expérience laissé à notre génération par le savant et honnête Zimmermann qui, ayant usé sa vie au travail et se trouvant affecté d'hypochondrie, dit que Boerrhave recommandait à ses disciples de varier leurs travaux en y niélanl quelques loisirs dès qu'ils sentaient la fatigue ou un penchant à la mélancolie. « C'est en nie conformant à ces avis pleins d expérience et en nrauiusanl à quelques bagatelles que j'ai écrites en conséquence que l'envie, la calomnie m'ont traité d'idiot, d'ignoraul dans mon art ; mais c'est aussi par l'observation de ces préceptes que j'ai conservé ma vie et ma santé. »
Pauvre Zimmermann ! qualifié d'idiot et d'ignorant! Vous : l'auteur des charmantes pages du traité qui précède, et des pages encore plus ravissantes du livre de la solitude : vous, le législatt^ur de i cxpiriencc raisonnêe en )iudecineî allons donc. Vos calomnia-
DE L'FMPiniSME — A- COMTE ET LE POSITIVISME 509
teurs sont morts onbliés tandis que votre nom restera gravé dans l'histoire avec cette légende : probité, philosophie et bonté.